L ECLAIRAGE ET LES CIELS
Tout ce qu’on est en droit d’exiger de lui, dans l’espèce, c’est d’abord la parfaite concordance du ciel avec le paysage, au double point de vue de la perspective et de l’éclairage et ensuite des connaissances suffisantes en météorologie pour ne point nous présenter des nuages et des effets là où, météorologiquement, il est impossible qu’il s’en présente, par exemple, des cumulus dans un paysage d’hiver, des cirrus à 1 horizon, etc.
Après tout, ce n’est là qu’une question d’éducation et d’instruction.
187. — Pour atteindre à la réalisation de ce but, l’artiste ne doit donc pas cesser de se former des collections de négatifs de ciels pris à toutes les heures du jour, à tous les mois de l’année, sous toutes les lumières, et avec différents nuages.
La prise de tels négatifs n’implique aucune difficulté. On remarquera seulement, dans de tels sujets, que, d’une part, les radiations bleues et violettes abondent dans la partie unie du ciel, et que, d’autre part, les gris des nuages sont constitués par du jaune, du bleu, un peu de vert et une pointe de rouge. Il y a donc lieu de retarder légèrement l’action des radiations bleues et violettes, auxquelles nos plaques, même orthochromatiques, sont relativement plus sensibles qu’aux autres radiations. Pour cela, il faut faire emploi d’un écran translucide jaune.
Entre l’artiste et le météorologiste, il existe une différence très marquée en tant que but à atteindre. Ce que veut le premier, dans un ciel, c’est une dégradation délicate des lumières et des ombres, tandis que le second, pour ses études scientifiques, recherche la forme très nettement accusée des nuages dans tous leurs détails. L’écran jaune employé dans chacun des deux cas n’est pas le même. Le météorologiste se servira de cuves contenant des solutions plus ou moins concentrées de bichromate de potasse ; l'artiste emploiera simplement des glaces jaunes à faces rigoureusement parallèles. Pour les nuages lourds, l’écran à coefficient 2 (multipliant la pose par 2) suffira ; l’écran à coefficient 6 s’emploiera pour les nuages moyens, et l’écran à coefficient 16, pour les nuages blancs très légers sur ciel bleu lumineux.
D’une façon générale, on peut même faire uniquement usage d’un écran jaune moyen (coefficient 4 ou G) pour tous les cas, et obtenir des ciels parfaitement suffisants pour les besoins
artistiques. Dans ce cas, s’il faut poser 1 /1 0e de seconde pour des ciels très lourds, de gros nimbus, les rapports de la pose seront, approximativement, de 1 /20e de seconde pour des nuages blancs, et de 1 / 40e de seconde pour des nuages légers comme les cirrus.
Pour développer de tels négatifs, on emploiera de préférence un bain très lent, et un développateur susceptible de donner — comme l’acide pyrogallique et la soude caustique, ou le glycin très diiué — tous les plus menus détails, en conservant une parfaite transparence aux noirs.
Un phototype négatif de ciel doit être, avant tout, clair, léger, quoique très brillant.
188. — Les phototypes négatifs des ciels obtenus, comment opère-t-on pour les rapporter sur une épreuve ?
Il y a une quantité de moyens. Le plus employé et aussi le plus sûr est le report du ciel sur la photocopie positive tirée sur un papier à noircissement direct, en se servant d’un châssispresse à glace forte, autant que possible plus grand que le papier destiné à recevoir l’image.
Deux cas se présentent :
1° La séparation du ciel et de la terre suit une ligne horizontale, sans émergement de parties terrestres sur le ciel ;
2° La séparation du ciel et de la terre suit une oblique ou une courbe, avec émergement de parties terrestres sur le ciel.
Dans le premier cas, la ligne d’horizon étant parfaitement droite, le report du ciel n’offre pas la moindre difficulté. Le papier sensible est mis dans le châssis-presse sous le négatif du ciel et par des traits à l’encre on indique, sur la partie débordante de la glace forte, les repères par lesquels doit passer la ligne d’horizon. Sur cette glace forte on applique une feuille de papier aiguille, destinée à marquer le papier sensible débordant du négatif, en tenant le bord supérieur de ce masque un peu en deçà de la ligne d’horizon. On expose alors le châssis-presse à la lumière du jour en le mettant à plat sur une table, puis, durant toute l’exposition, on promène sur la ligne d’horizon, séparant le ciel du masque, une feuille de papier noir cisaillée sur le bord frôlant la glace du châssis-presse, de façon à tenir la ligne d’horizon dans une tonalité vague, à peine indiquée.
Opère-t-on dans une lumière diffuse très affaiblie et surtout avec des négatifs très légers ? Vous pouvez éviter de faire
l’éclairage et les ciels
usage du masque et du papier entaillé, en roulant simplement une étoffe noire sur le bord du châssis-presse, de façon qu’elle porte ombre sur la partie à réserver.
Quand le ciel se montre imprimé à sa valeur, on retire le négatif du ciel du châssis-presse, on y met, en bonne place, le négatif du terrain. L’on agit sur lui avec le papier aiguille et le papier entaillé, ou l’étoffe roulée, comme on a agit précédemment sur le terrain et... le tour est joué.
Dans le second cas, le travail apparaît considérablement plus délicat, bien qu’on ait à opérer d’une façon analogue.
Le morceau rectangulaire de papier noir aiguille est remplacé par deux masques spéciaux. Pour les obtenir, la meilleure méthode consiste à tirer tout d’abord, sur papier albuminé ou simplement sur papier au ferro-prussiate, une épreuve positive du paysage destiné à recevoir le ciel. Cette épreuve est collée sur papier-aiguille. Puis, avec une pointe très affilée, on découpe la ligne sinueuse formant la séparation du ciel et de la terre avec émergement de parties terrestres sur le ciel. On constitue ainsi deux masques, l’un pour le ciel, l’autre pour le terrain.
En imprimant le ciel (c’est toujours lui, à mon avis, qu’on doit imprimer le premier), on se sert du masque correspondant au terrain ; et en imprimant le terrain on se sert du masque correspondant au ciel. Dans les deux cas, les bords des masques, délimitant la ligne de séparation du ciel et du terrain, seront légèrement relevés, et le masque appliqué bien à plat sur la glace forte, recevra, pendant toute la durée de l’exposition, un léger mouvement dans les deux sens, horizontal et vertical, pour éviter l’impression trop nette de la ligne de séparation, ce qui aurait lieu infailliblement si les masques étaient collés sur les négatifs. Donc, ne collez jamais ces masques, mais mouvez-les librement sur la glace forte du châssis.
En somme, le procédé est assez simple pourvu que l’on apporte à son exécution un soin minutieux et des trésors de patience.
Au lieu de papier à noircissement direct, désirez- vous employer un papier à image latente ? Le même procédé peut être employé.
189. — Désire-t-on obtenir de nombreux exemplaires de l’épreuve définitive ?
Au lieu de papier on emploie alors des plaques au gélatinochlorure d’argent, comme le sont les plaques pour projection. Dans ce cas, le négatif du ciel doit être pelliculé, pour permettre son tirage a l’envers sans que l’on ait à subir son manque de netteté à cause de l’épaisseur du verre.
En effet, on pourrait, comme pour le papier à image latente, tirer sur une même plaque ; toutefois, le résultat sera beaucoup plus beau si l’on tire le terrain et le ciel sur des plaques séparées. Vous accolerez alors ces deux plaques l’une contre l’autre, gélatine contre gélatine, afin que les deux images soient sur le même plan.
Ceci vous indique le pourquoi il faut que l’une d’elles soit tirée à l’envers. Les deux plaques, bien en place, sont bordées, et l’on en tire un négatif par projection.
Évidemment, l’on peut prendre un négatif de l’image complète tirée sur un papier quelconque. Seulement, remarquez-le bien, quoi que vous fassiez, le grain du papier dans ce cas, se montrera toujours, peu ou prou, sur le négatif repris.
Avec le système du tirage sur verre, ce désagrément n’a pas lieu.
190. — D’aucuns cherchent à exécuter les reports de ciel par agrandissement à la lanterne. Pour cela, il faut tout d’abord se fabriquer un écran transparent dégradé. On y parvient parfaitement en projetant, dans une pièce obscure, un pinceau de lumière, sur une plaque sensible inclinée. Le pinceau sera formé par la flamme d’une bougie mise derrière un écran métallique percé d’un petit trou. Après quelques secondes d’exposition, on développe la plaque, dans un bain développateur dormant opaque (l’hydroquinone par exemple). Les parties de la plaque les plus éloignées du trou seront presque blanches alors que les parties rapprochées seront d’un noir intense.
En faisant mouvoir cet écran devant l’objectif de la lanterne, partie opaque en bas ou partie opaque en haut, on réservera, suivant le besoin, et dans un léger fondu des bords, la partie ne devant pas être impressionnée.
De tous ces moyens, ceux dans lesquels on emploie les papiers à noircissement direct, fournissent évidemment les résultats les plus certains. Avec eux, l’on juge sûrement des intensités relatives qu’il faut donner au terrain et au ciel.
Avec les papiers à image latente le résultat demeure aussi
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bon ; mais exige plus de savoir-faire de la part de l'opérateur.
Le papier au platine demandera le développement au pinceau et l'usage de la glycérine comme retardateur. En se servant du bain ordinaire, et du premier coup, par exemple, on développera au pinceau le terrain. Le bain sera alors additionné de partie égale de glycérine. Avec ce nouveau bain et au pinceau on badigeonnera le ciel. Il ne montera que lentement en valeur. On aura donc tout le temps de surveiller l’opération. Au moment où la valeur requise arrivera à point, l’épreuve sera immédiatement plongée dans l’eau acidulée, destinée à arrêter brusquement le développement.
On aura encore une latitude beaucoup plus grande si, au lieu de mélanger la glycérine au développateur, on badigeonne le papier de-glycérine et que l’on fasse agir le développateur sur ce badigeonnage .
Le papier au charbon ou a la gomme bichromatée sera traité d’une façon analogue. Dès que, dans le bain d’eau chaude, la silhouette de l’image apparaîtra, l'image sera sortie du bain et appliquée, face en l’air, sur un morceau de verre. On continuera à la sciure, à l’éponge, au pinceau ou à la touffe de coton, le dépouillement du terrain par exemple. Ultérieurement, on amènera, par le même procédé, le ciel à la valeur voulue.
Ces papiers étant, au demeurant, ceux qui laissent le plus de liberté à l’individualité de l’artiste, donneront toujours, habilement traités, les résultats les plus parfaits.
Quant au papier au gélatino-bromure, on le développera, en faisant agir le bain, par inclinaison de la cuvette ou par le pinceau, sur les parties qu’on désire développer plus à fond. C’est en somme le coup de main employé pour l'obtention des négatifs. Il se meut dans des limites plus restreintes.
191. — Vous le voyez, le report d’un ciel n’offre aucune difficulté sérieuse.
Nous en arrivons dès lors à conclure qu’ayant la possibilité de saisir le ciel tel qu’il est dans un paysage au moment de sa prise, et d’en rapporter un mieux approprié au sujet, le photographe reste maître d’un des plus puissants facteurs du paysage artistique. Il doit donc tenir constamment son attention portée vers le ciel. Lui seul suffit, le plus souvent, à sauver un
tableau de la médiocrité, et il reste dans tous les cas l’élément de la nature se prêtant le plus et le mieux au talent du paysagiste.
Ce sont là des vérités trop souvent oubliées, même par ceux qui aspirent à faire œuvre d’art.