Ce qu’il fallait voir : le paysage
Qu’est-ce donc que le paysage?
Le paysage , en nous tenant au sens propre du mot est l’étendue de pays que l’on voit sous un seul aspect. Cette étendue est forcément très grande déjà. Notre regard, balancé par la mobilité continuelle de l’œil, peut embrasser deux angles droits: soit 180°. Si nous maintenons notre œil à peu près fixe, car cette fixité garde encore de la mobilité par nature, notre regard embrassera certainement 90°. Or nous avons vu que la surface utilisable de notre tableau, c’est-à-dire notre plaque, ne nous permet guère d’embrasser un angle aussi grand.
Donc la surface utilisable de notre tableau reste plus petite que le paysage entrevu.
Mais dans un paysage, nous pouvons considérer certaines de ses parties qui forment, à elles seules, un ensemble et un tout. Cette partie réduite du paysage, déjà lui-même partie réduite de la nature, se nomme site. Or dans les beaux-arts, on a tout simplement donné, d’une façon générale, le nom de paysage au site.
194. — Le site peut se présenter à nous comme un sujet : presque tous les sites même se présenteront à nous comme des sujets. A l’artiste de juger si le sujet possède la valeur d’un motif d’art, s’il offre des qualités suffisantes pour former un tableau, les éléments nécessaires d’un ensemble pictorial lequel doit embrasser, comme nous l’avons vu dans le pro-
'logue, les trois facteurs primordiaux de toute œuvre d’art: satisfaction de nos sens, satisfaction de notre raison, satisfaction de notre intelligence.
195. — De plus, il pourrait apparaître motif d’art pour un peintre ou pour un poète et nullement se montrer tel pour un
LE PAYSAGE PROPREMENT DIT
photographe. En d’autres termes, il faut qu'il soit un motif d’art, pour l’art dans lequel on doit le traduire.
En ce qui nous concerne, nous autres photographes, cette traduction, jusqu’à nouvel ordre, s’effectue inéluctablement en noir et blanc.
Prenons un exemple, en dehors du paysage, afin qu'il saute mieux aux yeux.
Voici un sculpteur. Il se trouve devant une belle académie. Que veut-il ? Que cherche-t-il ? La ligne, la forme. Lorsqu'il aura exécuté sa statue, d’après cette belle académie, il l’éclairera comme bon lui semblera, en la plaçant dans le jour le plus susceptible de la bien mettre en valeur. La statue se trouvant sur un piédestal, il sera loisible au spectateur de la voir autrement, et comme il le voudra, en tournant tout autour.
Donc quand le sculpteur conçoit et exécute sa statue, l’éclairage lui importe peu. Il n’a pas à y faire attention. Il place son modèle là où ce modèle se présente le mieux pour la facilité du travail de l’artiste.
Entrons dans l’atelier du sculpteur et venons nous placer auprès de lui, notre appareil en main. Nous aurons devant nous la même académie. Corporellement, parlant elle reste toujours aussi belle pour nous que pour le sculpteur. Cependant, en la mettant au point sur le verre dépoli de notre chambre noire, nous remarquons qu’elle ne possède pas le relief suffisant. Il nous la faudrait mieux éclairée. Telle qu’elle est, elle ne présente véritablement pas pour notre art un motif d’art. Nous ne pourrions pas la traduire en blanc et noir d’une façon suffisante. Ou du moins, dans cette traduction, le sujet n’atteindrait pas à son maximum d’effet. Nous n’aurions d’artistique que les lignes du modèle et encore !
Pour que l’académie choisie, motif d’art pour le sculpteur, se montrât motif d’art dans l’art qui nous intéresse et que nous pratiquons, il faudrait qu’elle possédât, en plus des lignes, le modelé, l’éclairage, le relief, en un mot, nécessaire à toute interprétation d’un corps sur une surface plane.
Voilà, prise sur le vif, la différence existant entre les différents motifs. Le sujet doit être spécialement un motif d’art, pour l’art lui-même, dans lequel on doit le traduire.