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Voyons d’abord la brume

Brouillard ou brume ?

Les météorologistes s’entendent plus ou moins bien sur la différence entre ces deux dénominations, plutôt moins même. Je ne chercherai pas à approfondir cette question de brouillard... pleine de brouillards. Je prends tout bonnement l’acception ordinaire du mot, laquelle nous dit que la brume c’est le brouillard au-dessus des eaux, mer ou lac.

Si la brume est brouillard, comme le brouillard aussi, elle est formée par une différence de température dans les couches atmosphériques, alors que la température se trouve au-dessous du point où les vapeurs, nombreuses puisque nous sommes audessus d'une plaine liquide, ne sont plus assez ténues pour rester invisibles dans l'air et où elles commencent à former quelques petites particules d’eau.

246. — Dans ces conditions, le brouillard au-dessus des eaux est toujours extrêmement ténu, presque sans mélange de

corpuscules étrangers, et nous pouvons nous servir du terme brume pour le désigner spécialement.

D’après ce qui a été dit au cours des chapitres précédents, nous savons que plus les matières organiques en suspension dans l’atmosphère sont petites, plus elles arrêtent justement les rayons à ondes courtes nous réfléchissant les radiations bleues et violettes.

De cette remarque, il résulte que pour photographier la brume, nous devons nécessairement employer un écran jaune retardant l’impression de ces radiations un peu bien trop actiniques.

Dans le chapitre précédent, je vous l’ai déjà dit, je vous l’ai déjà conseillé : au bord de la mer ne travaillez jamais qu’avec un écran jaune plus ou moins foncé ; l’écran clair suffisant presque toujours quand il ne s’agit que du paysage artistique, et non d’une sélection complète des couleurs.

247. — La brume se présente différemment à nous si elle est éclairée de face, de dos ou d’en haut.

Prenons la brume par plein soleil d’en haut et près de la côte, en deçà de l’avant-plan, c’est-à-dire, en somme, le soleil opposé de face à la brume. Dans ce cas, ce ne sont pas, à proprement parler, que des radiations bleues ou violettes qui affectent notre plaque. C’est une grande nappe de vapeur d’eau très fine, éclairée de face et ayant l’air d’un grand voile de gaze blanche. Si nous n’employons pas même l’écran jaune clair permettant f instantanéité, tous les petits bateaux voguant au large, si c’est une marine, ne viendraient pas sur notre épreuve définitive, rongés qu'ils seraient par cette lumière dévorante des lointains. L’écran jaune, au contraire, ainsi que vous le voyez dans l’exemple : Calme plat , donné par la figure 95, permet justement à ces bateaux de venir à leur place, à leur valeur, nettement, tandis que l’horizon reste toujours suffisamment embrumé pour rendre invisible à l’œil la séparation du ciel et de la mer.

L’écran jaune à coefficient 2 suffit.

248. — Avec le soleil s’avançant sur la mer, mais montant dans le ciel, tout en restant plus près de l’avant-plan que du fond, mais cependant au delà de cet avant-plan, la mer nous apparaît avec une grande nappe de lumière au premier plan.

brume; brouillard; bruine

C’est l’effet que nous voyons au chapitre iv du livre II du présent ouvrage (fig. 69, page 179).

L’écran jaune à coefficient 2, si l’on ne peut pas employer le coefficient 4, suffit encore dans ce cas pour atténuer l’opposition violente présentée par le motif et saisir très nettement la

Fig. 95. — Brume en mer par soleil de face à la côte. Calme plat (Phototype de l'auteur.)

brume, nous paraissant, par cette opposition même, beaucoup plus intense à l’œil qu’elle ne l’est en réalité et qu’elle ne le serait si elle était éclairée absolument de face comme dans le cas précédent.

Nous avons ce même effet avec une brume presque au ras des eaux. Les lointains se montrent très estompés, tendent à disparaître et la plaine liquide réverbère un papillotement de lumière assez difficile à saisir. Cependant, dans ce cas tout particulier, on peut ne pas employer l’écran jaune, mais simplement une légère surexposition, surtout si le soleil est assez bas, matin ou soir, pour se trouver lui-même en pleine brume. Dans ces conditions, en effet, la brume prend une coloration

un tantinet jaunâtre, ne nécessitant pas absolument l’emploi de l’écran coloré.

249. — Un autre genre de brume profonde peut encore se présenter à nous. Brume assez difficile à rendre. On doit absolument la photographier avec un écran jaune, au moins à coefficient 4, parce qu’elle possède des radiations bleues considérables, sans en avoir l’air. C’est le cas de ce motif : le Lac de Gaabe et le pic du Vignemale (fig. 96).

250. — D’aspect général, cette brume paraît grise. C’est parfait; mais nous ne devons pas oublier que le gris de la nature se compose de rouge, de jaune et de bleu et que les radiations dominantes dans les gris de cette brume sont les bleus. Cette trinité de composantes rend très difficile, dans toutes les circonstances, la photographie des gris, attendu que l’artiste, avant d’opérer doit, par la pensée, très nettement dissocier ces composantes afin de déterminer quelle composante domine.

Ceci suffirait presque, si tout ce que j’ai dit jusqu’ici ne le prouvait déjà, que l’artiste, voulant se livrer à l’art photographique, doit être avant tout un coloriste. Or c’est un don de nature. Par le travail on devient dessinateur, mais quel que soit le travail on ne devient pas coloriste.

Ces brumes grises sont généralement des brumes lourdes et chaudes des temps orageux. Elles produisent des effets de lumière tout à fait différents suivant l’épaisseur des couches que les rayons solaires ont à traverser. Aussi, au développement, devez-vous faire appel à toute votre science pour conserver les valeurs diverses et délicates à ces degrés de clarté, alors que dans votre traduction en noir et blanc, vous ne pouvez, pour la mettre à l’effet, que faire emploi de tonalités grises.

251. — Acceptant la brume comme étant le brouillard des eaux, nous pouvons accepter le brouillard comme étant la brume des terres.

Dans tous les cas, le brouillard ressemble à la brume, mais il n’est point composé absolument de la même façon. Sa constitution générique reste la même, c’est entendu : mélange de courants d’air froid amenant la condensation de la vapeur d’eau en suspension dans l’air. Mais nous nous trouvons audessus des terres et non plus au-dessus des eaux. Nous nous

Elude des bruines vusmiti

brume; brouillard: bruine

trouvons, par conséquent, au-dessus de toutes ces petites molécules formant l'altération, au maximum, de l’atmosphère : poussières, fumées, suies.

Le brouillard de terre ne sera donc nas actiniquement la même chose que la brume de mer. Des météorologistes ont prétendu, justement, que ces fumées et ces poussières formaient des centres de condensation. Je le veux bien. Le point de vue météorologique, dans l'espèce, nous est à peu près

Fig. 97. — Etude de brouillard pris au moment de sa condensation ,

Sur le bord d'un ruisseau, a Axtoxy (Phototype de Fauteur.)

égal. Cependant nous devons tenir compte de la remarque au point de vue artistique. En effet, si l'eau est mélangée avec ces matières organiques : poussières, fumées, suies, elle n'a déjà plus, de ce fait, la transparence de la brume des eaux.

De plus, ces molécules organiques sont très souvent un peu plus grosses que les molécules organiques pouvant être en suspension dans la brume des eaux et, par cela même, elles se trouvent revêtues d'une mince couche solide d’ordre goudronneux.

Qu' arrive-t-il ?

Ses radiations violettes et bleues, les radiations à petites

ondes sont plus particulièrement arrêtées par ces molécules organiques ; elles ne le traversent pas aussi facilement que •dans la brume des eaux et nous avons une plus grande quantité de ces ondes réfléchies. Nous aurons même jusqu’aux réflexions des ondes du jaune, à cause de la résistante des matières flottantes.

252. — Un tel brouillard se présentera à nous sous deux espèces. Une espèce affectera la couleur grise franchement, le gris sombre et ce gris, je le répète est un mélange de bleu, de jaune et de rouge. Le plus souvent alors, si le brouillard est dense, tout près de son point de condensation, comme dans ee : Sur le bord d'un ruisseau à Antony (fig. 97), où la condensation se sent déjà par la formation du givre sur les branches des arbres, ce sera la note jaune qui dominera, meme pour notre oeil.

Il ne semble pas nécessaire, dans ce cas, d’employer un écran jaune. Devant un tel brouillard, j’ai maintes fois opéré avec et sans écran, sans parvenir à déterminer dans l’épreuve finale une différence sensiblement marquée.

253. — L’autre espèce, par la nature du sol où elle se développe, se rapproche beaucoup de la brume des eaux. On la rencontre généralement dans la montagne où l’atmosphère est forcément plus pure. C’est le cas de ce : Soleil chassant le brouillard au-dessus du pont d'Espagne (fig. 98). Alors là, l’écran jaune s’impose, et l’écran jaune de la brume, c’est-àdire celui à coefficient 2 ou à coefficient 4.

254. — Ces effets de brouillard, très denses, ceux de la première espèce, présentent une caractéristique très importante : l’accusation du premier plan aussi bien qu’on peut le voir dans les exemples déjà proposés que dans ce dernier : Sur le plateau de Clievüly (fig. 99).

J’appelle votre attention sur ce point. Dans les expositions d’art photographique, en effet, on est vraiment étonné de voir présenter sous l’étiquette : « effet de brouillard », des épreuves provenant de négatifs quelconques et tout simplement ratés. C’est justement à l’absence de cette caractéristique : l’accusation du premier plan, qu’on reconnaît l’ignorance ou la mauvaise-foi de l’exposant, le plus souvent ignorance et mauvaise foi mêlées.

11 est très heureux, d’ailleurs, que cette accentuation du

Fig. 98. — Le brouillard dans le pays âge de montagne •

Soleil chassant le brouillard au-dessus du pont d’ Espagne; (Phototype de l'auteur.)

brume; brouillard; bruine

premier plan existe dans la nature. Elle amplifie l’effet et le soutient, sauvant de la platitude générale le tableau lui-même.

255. — Au demeurant nous pouvons l’accuser encore plus, non en valeur mais en dimension, et, ainsi, atteindre le maximum de rendu dans la traduction du brouillard. Il suffit pour cela d’employer systématiquement l’objectif grand angulaire. A la condition bien entendu, et j’insiste beaucoup sur ce point, à la condition dis-je que nous n’ayons pas dans notre motif des verticales forcément immuables données par des fabriques.

En parlant de la perspective linéaire, nous avons vu que

Fig. 99. — Les premiers plans dans les motifs d,e brouillard.

Sur le plateau de Chevilly

l’objectif grand angulaire rapprochait d’une façon considérable le premier plan. Par ce moyen, lorsque nous nous tenons à une distance égale à deux ou à trois fois la hauteur du sujet du premier plan, ce qui est et doit toujours être pour une bonne perspective, nous avons plus de premier plan qu’avec l’objectif normal de 15 ou de 30 centimètres pour le 9 x 12 ou le 18 x 24, c’est-à-dire qu’avec l’objectif dont la distance focale principale est égale à la longueur de la diagonale de la plaque employée.

Avec un tel objectif, vous trouvez-vous, par exemple, en présence de buissons ou d’arbustes au premier plan? Vous pouvez, alors que vous n’avez qu’un petit buisson, créer et former un superbe effet de premier plan en employant votre

objectif à court foyer, et en vous rapprochant du buisson à une distance très inférieure à deux fois sa hauteur. Le buisson prendra alors, sur le tableau, l'importance d’un véritable massif. Je ne vois pas, du moment ne l’oublions point, que nous n’avons aucune verticale rigoureuse dans le tableau, je ne vois pas qu’il y ait grand mal à tricher ainsi sur la perspective, du moment que nous renforçons considérablement la puissance du rendu. Vous arrivez ainsi à faire d’un petit coin absolument insignifiant un paysage d’un grand intérêt.

A mon sens, cette tricherie reste, dans l’espèce, d’une parfaite légitimité. On peut l’employer pour corser l’effet du paysage dans tout autre cas que dans celui du brouillard lorsque nous nous trouvons, par exemple, dans un pays à peu près plat, soit dans un pays marécageux. Nous avons ainsi des premiers plans bien marqués, des roseaux immenses donnant un sentiment de fuite considérable à l’ensemble, et d’autant meilleure, parce que plus admissible, qu’un tel paysage, composé de marécages seulement, n’offre aucune ligne fuyante pouvant être désagréable par l’effet de notre rapprochement intempestif du premier plan.

256. — Lorsque la brume ou le brouillard arrive à subir un froid un peu plus vif que le froid qui a causé leur production, le contact d’un courant d’air d’une fraîcheur plus accentuée, ou la baisse continue de la température des couches atmosphériques au sein desquelles il s’élève, la vapeur d’eau formant la brume ou le brouillard se condensera de plus en plus. Les particules d’eau, déjà formées, grossiront, deviendront plus nombreuses, se réuniront entre elles et constitueront des gouttelettes. Par leur volume et par leur poids, ces gouttelettes seront entraînées selon les lois de la gravitation universelle, et tomberont sur le dos et les habits du malheureux photographe, qui, étant primitivement dans le brouillard, se trouvera ainsi en pleine bruine.

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