‹ Le paysage artistique en photographieChapitre 4 sur 38 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

LES CONDITIONS D’ART

1. Pourquoi l’on piétine sur place en parlant d’art en photographie. — 2. La photographie d’amateur comprend trois genres. — 3. La photographie documentaire. — 4. La photographie anecdotique. — 5. La photographie artistique. — 6. Les trois facteurs de toute œuvre d’art. — 7. Sans être immuables les règles existent. — 8. L’illusion optique. — 9. Satisfaction des sens. — 10. Satisfaction de la raison. — 11. Puissance de la loi d’harmonie. — 12. Satisfaction de l’intelligence. — 13. Il faut être né artiste pour faire de la photographie artistique. — 14. Les grands effets de la nature tendant à amener à la satisfaction de l’intelligence. — 15. Le photographe doit être non seulement artiste, mais encore coloriste. — 16. Nécessité de l’esprit de critique.

1. — Lorsque l’on parle de photographie, les discussions les plus étranges et' les plus vives s’élèvent. Chaque interlocuteur a la conviction d’être dans le vrai et s’entête dans son idée. Les deux partis se heurtent avec des intransigeances absolues. L’arbitre impartial, assistant à ces débats, reconnaît le plus souvent que si chacun n’est pas rigoureusement dans la vérité, il existe au demeurant, dans chaque camp, des idées raisonnables et des aperçus d’une certaine justesse. Pourtant de ces discussions-là aucune utilité pratique ne sort. Devant la double question utilitaire : qu’est-ce qu’elles prouvent ? qu’estce qu’elles enseignent ? on reste bouche bée, sans trouver d’autre issue qu’un refuge dans la doutance.

Pourquoi donc ces piétinements sur place, ces coups d’épée dans l’eau ?

Par la raison infiniment simple, trop simple peut-être pour être relevée, que les deux partis se placent inconsciemment à des points de vue différents. Ils parlent de photographie, croyant que la photographie est une, alors que sous ce titre unique elle comprend une collectivité .

2. — A n’envisager que la photographie touchant l’amateur, nous la trouvons déjà sous trois espèces très nettement caractérisées : la photographie documentaire, la photographie anecdotique, la photographie artistique.

3. — Celui qui ne voit que le document, pur et simple, voudra des détails minutieux partout, prendra un objectif donnant le plus de netteté possible, le diaphragmera tant et plus pour augmenter encore cette netteté dans tous les plans. L’harmonie lui importe peu ; la justesse de l’effet encore moins. Aussi choisira-t-il un révélateur rapide, énergique, susceptible de lui délimiter avec une précision absolue les détails les plus ténus de son motif. C’est à cela qu’il doit atteindre avant tout. C’est son but final.

4. — Celui qui ne voit que l’anecdote, c’est-à-dire une vue nécessaire et suffisante, pour lui rappeler, le cas échéant, un lieu, un fait, un souvenir, d’un voyage ou d’une partie, ne s’inquiétera guère de la composition de son motif, de sa vérité perspective, de la beauté de son éclairage. Il ne cherchera qu’une chose : mettre en valeur le motif anecdotique à noter. Le reste ne lui est rien. 11 n’en a cure. Les ambiances le gênent plus qu’elles ne lui servent. Pourvu que son objectif, quelque diaphragmé qu’il soit et quelle que soit sa marque et pourvu que son révélateur, tout brutal qu’il peut être, arrivent à lui préciser sa vue anecdotique, c’est tout ce qu’il lui faut.

5. — Celui qui ne voit que l’art, aura des exigences absolument dissemblables à celles des deux premiers. On conçoit donc que s’il doit discuter avec les autres, il ne s’entendra pas le moins du monde avec eux. Pour conserver sa perspective aérienne, il répudiera les idées de netteté du documentaire. Dans le désir de conserver la beauté du motif de son choix, il fera litière des soucis de l’anecdotique, pour se préoccuper de la composition des lignes et des formes, de la pondération des masses. Il ne voudra qu’un développement lent, raisonné, avec

LES CONDITIONS D’ART

un révélateur soigneusement choisi, pour saisir au plus près du possible, sur cet intermédiaire de l’œuvre finale qu’est le phototype négatif, les valeurs des composantes du sujet et l’harmonie de l’ensemble.

Donc, lorsqu’on veut parler fructueusement de photographie, il faut bien spécifier, au départ, de quelle espèce de photographie on entend parler, toutes les conditions de chaque espèce n’étant pas en tous points semblables. J’obéis à cette injonction en déclarant que tous les chapitres qui vont suivre, s’adressent exclusivement au photographe visant à la photographie artistique, sans le moindre souci de la photographie documentaire ou anecdotique.

6. — Toutes les œuvres d'art, à quelque genre qu’elles appartiennent, et du moment qu’elles sont véritablement œuvres d’art, satisfont pleinement à trois facteurs : les sens , la raison , V intelligence. Donc, une peinture, une sculpture, une poésie, une photographie, pour être œuvre d’art doivent simultanément satisfaire nos sens, notre raison et notre intelligence.

7. — Pour atteindre à la trilogie de ces satisfactions, il existe des règles, non pas établies de prime coup, mais issues de l’examen même des œuvres d’art créées depuis le commencement des siècles. Bien qu’elles ne puissent et ne sauraient être immuables, puisque si elles l’étaient, elles contreviendraient à l’art même en bridant l’individualité de l’artiste, il est bon de les connaître, pour savoir, non seulement, comment déjà on a atteint à l’art, mais encore pour se rendre compte de l'originalité qu'on peut avoir en les violant. Rappelez-vous qu’on n'est véritablement original qu’autant qu'on sait très bien ce qu'ont fait les devanciers et pourquoi ils l’ont fait.

Ces règles sont plus ou moins applicables aux trois facteurs envisagés. Elles le sont plus pour les deux premiers ; beaucoup moins pour le troisième.

8. — Dans un art graphique, comme la photographie, le sens le plus directement touché est la eue. Donc, pour qu'un tableau d'art photographique satisfasse nos sens, il faut qu’il s’empare de notre vue, l’arrête et la garde. Comment s’en emparera-t-il ? En lui donnant l 'illusion optique.

9. — Cette illusion, il la devra à l’excellence de la méthode de transformation employée pour représenter, sur une surface plane, avec leurs grandeurs apparentes , et les dégradations

de leurs valeurs réelles des objets placés sur des plans différents.

Pour nous photographes, c’est pour ainsi dire le côté mécanique de notre travail, attendu que cette méthode de transformation employée est presque exclusivement dépendante de notre appareil. Il suffit d’apprendre à savoir bien s’en servir.

10. — Quant à la satisfaction de la raison , c’est un peu plus compliqué, en ce sens que c’est déjà considérablement moins mécanique. Si parfaitement doué que soit l’artiste, il lui devient nécessaire de faire appel à son intelligence, et d’étudier soigneusement l’esthétique aussi bien que la nature, pour compléter ses dons ou simplement les fortifier.

Que veut notre raison pour être satisfaite ?

Si nous considérons que l’ordre est un enfant chéri de la raison et que l’harmonie est l’ordre rendu sensible, nous voyons tout de suite que notre œuvre en atteignant à l’harmonie touchera notre raison. Dans les sciences propres, dans les œuvres humaines, dans la nature, rien ne saurait toucher notre raison sans l’harmonie.

11. — * C’est une loi de création intellectuelle. Aucune autre ne l’égale en puissance. Où l’harmonie a mis son cachet mystérieux, la raison s’arrête toute saisie. Donc plus grande sera l’harmonie de l’œuvre, plus notre raison sera satisfaite.

Or cette harmonie, nous pouvons l’avoir dans les lignes et dans les formes, par l’ordonnancement des composantes; nous pouvons l’avoir dans la lumière et dans les valeurs, par la pondération des masses et la conduite intelligente du développement. Toutes choses constituant l’esthétique proprement dite. Or cette esthétique, j’ai essayé de la formuler dans les pages qui suivent. Sa connaissance amènera donc facilement l’artiste, dans ses débuts au moins, à satisfaire le deuxième facteur.

12. — Il nous reste le troisième facteur : satisfaction de l'intelligence . Ce n’est pas le moindre.

Si satisfaits que soient nos sens, si satisfaite que soit notre raison, l’œuvre ne saurait nous garder complètement s’il ne se dégage pas d’elle une idée, quelque vague soit-elle, une impression morale donnant pâture à notre intelligence. Depuis les temps les plus anciens, cette satisfaction de l’intelligence a toujours, et à bon droit, été exigée de toute œuvre visant au titre d’œuvre d’art.

LES CONDITIONS D’ART

Dans les anthologies grecques, nous voyons les auteurs réclamer qu’une oeuvre d’art présente des sous-entendus.

Au seuil du monde moderne, Bacon veut entendre par l’art l’homme s’ajoutant à la nature.

En plein xixe siècle, Caro demande qu’un tableau soit l’état d’âme d’un artiste.

Donc, avant de traiter le motif que l’on a devant soi et devant ce motif même, doit-on expressément se demander s’il s’en peut dégager une pensée. Ce détachement vous apparaîtra d’autant plus sensible, d’autant plus accentué que plus grandes seront vos propres aptitudes sensorielles, votre tempérament d’artiste en un mot.

13. — Je dis artiste et j’appuie sur le terme. Pour faire de la photographie artistique, la première de toutes les conditions, la condition sine quâ non, est d’être artiste. Vous n’admettez pas qu’un lycéen ou qu’une pensionnaire soient des artistes parce qu’ils salissent de fusain et de couleurs des papiers et des toiles ; pourquoi voudriez-vous admettre que tout manieur de chambre noire fut un artiste ? Oui, je sais bien qu’avec la chambre noire on obtient, par des procédés purement mécaniques, plus vite et plus sûrement qu’avec le pinceau ou le crayon, un résultat, qui frappe les yeux et étonne les ignorants ; mais celui qui tient cette chambre noire n’y est en somme pour rien. Où il y est pour quelque chose et un quelque chose très important, c’est lorsque sa photographiquette de début atteint à l’œuvre d’art.

Pour les inconscients, il paraît exister bien peu de différence entre les deux œuvres : la photographiquette et l’œuvre d’art. Il y a cependant entre elles tout un monde. Pour avoir parcouru ce monde, il faut que l’auteur ait reçu de la nature ces dons éminemment particuliers qui constituent l’artiste. Parce qu’il est artiste, et rien que parce qu’il est artiste, il a pu atteindre à la réalisation plus ou moins complète du troisième facteur de l’œuvre d’art : la satisfaction de l’intelligence.

14. — Un livre d’esthétique ne saurait donc vous apprendre à être artiste si la nature ne vous a pas doué des qualités nécessaires. Tout au plus peut-il indiquer certains moyens, susceptibles d’aider, plus efficacement que d’autres, l’artiste à atteindre, matériellement, si je puis dire, à la satisfaction de l’intelligence. Ces moyens se trouvent, et nous les verrons,

dans la possibilité qu’a le photographe de pouvoir rendre tous les grands effets de la nature qui sont en dehors de la lumière normale.

15. — Ce sont, en effet, à ces moments-là que nous sommes convenus de trouver la nature poétique, c’est-à-dire plus apte à parler à notre âme. Pden donc que par la traduction correcte de ces moments-là, nous pouvons, dans une certaine mesure, satisfaire l’intelligence. Mais la nature devant alors ses charmes à ses colorations surtout, pour pouvoir les traduire en blanc et noir par la photographie, l'artiste doit être, comme nous le verrons dans le cours de cet ouvrage, éminemment coloriste.

16. — Quand artiste il y a, il faut encore, pour atteindre à la maîtrise, que celui-ci soit doué aussi de Y esprit de critique. Devant son œuvre, à lui, il doit pouvoir faire un abandon absolu de soi-même, essayer de découvrir quel mérite peut avoir son tableau, aussi bien au point de vue des trois facteurs que je viens d’indiquer, qu’à tout autre point de vue. Rappelant et ramassant toutes ses connaissances esthétiques, il doit rechercher les fautes de perspectives, de composition, d’éclairage, etc., etc., tâcher même d’en déduire le défaut capital de l’œuvre; bien examiner si l’idée du tableau est suffisamment rendue, ou jusqu’à quel point elle est rendue, et si véritablement elle valait qu’on la traduisît. Dans ces études, dans ces examens, si l’on veut progresser dans son art, il faut se montrer dur jusqu’à la férocité.

Ce n’est donc qu’autant qu’on est artiste né, qu’on possède un grand esprit de critique, qu’on a le don de coloriste et une connaissance complète de l’esthétique, qu’on peut essayer de traiter la photographie artistique ou tout autre art. Autrement, quoiqu’on veuille, on ne fera jamais que de la photographie documentaire ou anecdotique; et que le photographe ne croie pas, comme j’ai lieu de le constater trop souvent par les épreuves qu’on me soumet, qu’en appliquant la minutie de la photographie documentaire à la photographie anecdotique, il fait de la photographie artistique.

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