C.-J.-F. Le Carpentier (1744-I
Différents genres de paysages au début du XIX° siècle. — Le paysage doit se diviser en quatre parties ou genres bien distincts, quoique désignés sous la même et seule dénomination :
1° Le paysage héroïque, qui doit occuper le premier rang, parce qu'il semble se rapprocher du genre de l'histoire, et qu'il exige de grandes connaissances de celui qui veut s'y livrer avec distinction ;
2" Le genre pastoral, lequel retrace les mœurs antiques avec cette simplicité noble toutefois, dont Théocrite et Virgile ont laissé les peintures si séduisantes dans leurs divins écrits ;
3° L'imitation pure et simple de la nature, telle que l'ont traitée plusieurs peintres flamands et hollandais soit en paysages proprement dits, soit qu'ils lésaient embellis parla représentation de figures ou d'animaux;
4° Le genre des marines qui a été rendu avec tant de succès et avec une efïrayante vérité par plusieurs habiles peintres des mêmes écoles.
Essai sur le paysage, 1817.
Aug. de Kératry (I73i-1793).
Ce n'esl pas de la verdure, ce ne sont pas des arbres ou des hameaux qui doivent contribuer à l'embellissement intérieur des palais ; la peinture historique rentre bien mieux dans le domaine des chefs de nations successeurs des héros du drame; c'est à eux d'en avoir la représentation sous les yeux pour y puiser de salutaires documents. Quant à nous, simples citoyens, qu'il nous soit donné de reposer notre vue sur de modestes paysages, doux charme de nos loisirs, et presque toujours dernier
but de nos travaux.
Lettre sur le Salon de 1819.
Ch. Blanc (I813-1882).
A parler franchement, dussions-nous encourir toutes les
foudres de l'Institut, le paysage historique est un genre faux
Le paysage historique a un défaut essentiel, qui lui est propre,
et qui est indépendant du génie même qu'ont pu y déployer
ceux qui l'inventèrent. Ce défaut, c'est l'excès d'importance
que prennent toujours les figures dans un tableau où la nature
devrait jouer le principal rôle.
Histoire des Peintres. École française , 1. III, Achille-Etna Michallon. (Henri Laurens, éditeur).
Paul de Saint-Victor (1827-1881).
Le paysage historique, comme la tragédie, ne supporte pas la médiocrité. C'est le bloc de marbre de la fable : s'il n'est pas dieu, il sera cuvette, cela dépend du sculpteur. Mais ce que nous n'admettons pas, c'est la répudiation de ce noble genre illustré par tant de grands maîtres. Quelle étrange controverse que d'interdire à un paysagiste le droit de composer un site et d'ennoblir la nature !...
... La nature interprétée par l'art, doit s'accorder aux actions de l'homme, la beauté naturelle doit envelopper, comme un vêtement, la beauté morale.
Je veux que le paysage courbe ses lignes pour décorer le passage d'un héros ou la méditation d'un philosophe. Il faut que les arbres, les eaux, les rochers, les plantes, le ciel même prennent un aspect miraculeux autour de Jésus.
Paris Guide. — Le musée du Luxembourg (A. Lacroix, Verbockœven et C''^, éditeurs, 1867).
Nous avons déjà tracé, dans notre étude préliminaire, un rapide résumé de l'histoire du paysage. Ce chapitre nous permettra de nous arrêter aux époques essentielles, dont l'esthétique nous sera synthétisée, soit en un tableau saisissant dû à un critique ingénieux, comme Ruskin, soit, quand nous le pouvons, par un texte emprunté à un contemporain, comme Félibien, Gérard de Lairesse, ou l'abbé du Bos, qui nous livrent avec ingénuité leurs idées et leurs préjugés.
J. Ruskin (1819-1900).
La nature et les anciens. — Cette beauté humaine qui, sous son aspect mortel ou divin, était devenue, pour les raisons que nous avons dites, le principal objet de culture et de sympathie des Grecs, était dans son aspect le plus parfait, essentiellement ordonnée, symétrique et délicate. Vivant dans sa constante contemplation, ils ne pouvaient ressentir qu'une crainte
correspondante pour tout ce qui était désordonné, déséquilibré et rude. Ayant réussi à donner à leurs soldats les plus grossiers une forme si raffinée et si gracieuse que leur chair blanclie, tachée de sang, ressemblait a de l'ivoire taché de pourpre, et possédant toujours autour d'eux assez d'exemples de celte beauté majestueuse pour satisfaire pleinement leur imagination, ils se détournaient avec crainte et avec hostilité des rudes aspects de la nature inférieure, de l'écorce ridée des troncs, de la crête ébréchée des montagnes, du ciel tempétueux, inorganique et sauvage. Ils les considéraient comme des puissances hostiles et ils ne pouvaient trouver plaisir qu'aux formes du monde inanimé qui leur procuraient directementune impression de repos et de santé, et qui s'accordaient avec les lois les plus aimables du corps humain.
Je ne sais si j'ai entièrement raison (je n"ai certainement pas tout à fait tort), mais il me semble que le paysage de plaine, dans sa fraîcheur simple et féconde, avec ses arbres droits et ses rivières silencieuses, peut satisfaire, d'une manière générale, l'esprit humain. J'approuve Homère en ce sens que, si j'avais à inculquer à un artiste l'impression du charme que peut dégager un paysage, je ne l'enverrais ni en Italie, ni en Grèce, mais dans ces bois de tremble, entre Arras et Amiens. .
Le paysage au moyen âge. — Au moyen âge, la situation est totalement différente. Nous possédons des paysages écrits, sculptés et peints, portant l'empreinte du caractère de chaque localité importante d'Europe.
D'une manière générale, ce témoignage nous amène à faire une curieuse remarque. Il montre que l'esprit médiéval est d'accord avec l'esprit classique pour considérer les plaines, les
ruisseaux et les bois de trembles cojnme les endroits les plus agréables de la terre, et pour proscrire et détester le séjour des rochers et des montagnes. Mais il en diffère complètement à un autre point de vue tout aussi important : chez lui, le coin de plaine idéal n'est jamais un champ labouré, une prairie de lotus, ou un riche pâturage, mais le sol d'un jardin couvert de fleurs et divisé par des haies parfumées, entourant un château. Il se plaît à considérer les trembles, non parce que « le charron » peut en faire des roues, mais parce que leur ombre est gracieuse. Les arbres fruitiers, couverts de fruits délicieux, surtout de pommes et d'oranges, jouent un rôle encore plus important. Des oiseaux chanteurs — non des « mouettes », mais des rossignols — sont perchés sur chaque buisson, et l'occupation idéale de l'humanité ne consiste plus à cultiver le jardin ou le champ, mais à cueillir des roses et à manger des oranges dans l'un, et à chasser au faucon dans l'autre.
Enfin, le paysage montagneux, quoique méprisé comme lieu d'habitation, est toujours considéré comme favorable à la méditation et à la communication avec les esprits supérieurs. Même dans le paysage idéal de la vie quotidienne, les montagnes procurent un certain plaisir, pourvu qu'elles soient suffisamment loin.
Les peintres modernes. — Le paysage ^^Ilenri Laurens, éditeur'.
Z/^ paysage des Giottistes. — Le système qu'ils inaugurèrent (car, quoique très supérieurs, en plusieurs points, aux œuvres antérieures, les paysages de Giotto et d'Orcagna n'en renfermaient pas moins une recette complète) fut appliqué longtemps encore par leurs élèves, et peut être décrit brièvement comme suit : Le ciel est toujours d'un bleu pur, plus pâle à l'horizon, avec quelques bandes de nuages blancs : le sol vert, même dans
le lointain, hérissé de roches brunes ; l'eau bleue, rayée de
blanc. Les arbres sont presque toujours composés de touffes de
leurs propres feuilles, se détachant sur un fond plus foncé.
Conférences sur l'architecture et la peinture, (Henri Laiirens, éditeur).
A. FélJbien (I6i9-i695).
Le paysage de Titien. — Je pourray vous faire voir comment les choses y sont par grands morceaux, et non par petites pièces, que chaque corps tient de la couleur de celuy qui lui sert de fond, et s'y unit tendrement. 11 y a parmi les arbres des chèvres qui broutent et des moutons qui paissent qu'on a peine à connoistre, parce que ces animaux sont chargez de la couleur verte des feuilles qui les environnent. Mais ce que je pourray vous faire voir encore, c'est le beau choix des arbres : de quelle sorte il a peint par grandes masses les jours et les ombres, et touché les feuilles par-dessus, mais légèrement et avec esprit.
Vous verrez que les troncs des arbres ne prennent leur teinte naturelle qu'insensiblement à mesure qu'ils s'élèvent, ne passant jamais tout d'un coup d'une couleur à une autre. Je veux dire que proche la racine ils tiennent encore de la couleur de la terre d'où ils sortent, et ne s'en détachent jamais par des couleurs qui tranchent. Vous y verrez de quelle manière ce peintre conserve les couleurs les plus fortes pour les choses les plus proches, et le blanc pour les jours et pour la grande lumière. 11 ne se sert pas inconsidérément du blanc et du massicot, parce qu'il ne luy resterait aucune couleur dont il pust faire les rehauts qui brillent en divers endroits de ce païsage.
Les beaux effets de lumière, et un éclat du jour que l'on voit au haut d'une montagne qui semble véritablement éclairée du soleil, ne paroistroient ni si vrais ni si agréables, s'il n'eust
ménagé les couleurs les plus claires, ou s'il les eust répandues également dans tout son tableau.
Entretiens.