C-J.-F. Le Carpentier
Le peintre de paysages doit s'attacher à scruter le faire de chaque maître, qu'il étudie surtout les tableaux de ceux qui ont su allier heureusement une façon de peindre large et agréable avec la naïve vérité de la nature.
Je veux qu'il cherche à observer dans leurs ouvrages ce qui paraît être plus analogue à leur génie, qu'il en saisisse à propos les beautés, et que, semblable à l'abeille, il se nourrisse de ce qu'il y a de meilleur dans leurs productions.
Le jeune élève doit bien se garder d'imiter ces artistes peu courageux et casaniers qui s'imaginent trouver le secret de leur art en copiant servilement et souvent avec froideur dans les cabinets et dans les galeries, les chefs-d'œuvre des grands peintres qui ont acquis de la célébrité, mais par une route bien
différente.
Essai sur le Paysage, 1817.
Chateaubriand (1768-1848).
En général, les paysagistes n'aiment point assez la nature et la connaissent peu. Je ne parle point ici des grands maîtres, dont au reste, il y aurait encore beaucoup de choses à dire; je ne parle que des maîtres ordinaires et des amateurs comme nous. On nous apprend à forcer ou à éclaircir les ombres, à
rendre un trait net, pur et le reste; mais on ne nous apprend point à étudier les objets mêmes qui nous flattent si agréablement dans les tableaux de la nature ; on ne nous fait point remarquer que ce qui nous charme dans ces tableaux, ce sont les harmonies et les oppositions des vieux bois et des bocages, des rochers arides, et des prairies parées de toute la jeunesse des fleurs. Il semblerait que l'étude du paysag-e ne consiste que dans l'étude des coups de crayon ou de pinceau; que tout l'art se réduit à assembler certains traits, de manière à ce qu'il en résulte des apparences d'arbres, de maisons, d'animaux et d'autres objets. Le paysag-iste qui dessine ainsi ne ressemble pas mal à une femme qui fait de la dentelle, qui passe de petits bâtons les Uns sur les autres, en causant et en regardant ailleurs ; il résulte de cet ouvrage des pleins et des vides qui forment un tissu plus ou moins varié : appelez cela un métier et non un art.
Il faut donc que les élèves s'occupent d'abord de l'étude même de la nature : c'est au milieu des campagnes qu'ils doivent prendre leurs premières leçons. Qu'un jeune homme soit frappé de l'efïet d'une cascade qui tombe de la cime d'un roc et dont l'eau bouillonne en s'enfuyant : le mouvement, le bruit, les jets de lumière, les masses d'ombres, les plantes échevelées, la neige de l'écume qui se forme au bas de la chute, les frais gazons qui bordent le cours de l'eau, tout se gra^^era dans la mémoire de l'élève. Ces souvenirs le suivront dans son atelier; il n'a pas encore touché le pinceau, et il brûle de reproduire ce qu'il a vu. Un croquis informe sort de dessous sa main; il se dépite, il recommence son ouvrage et le déchire encore. Alors il s'aperçoit qu'il y a des principes qu'il ignore ; il est forcé de convenir qu'il lui faut un maître ; mais un pareil élève ne demeurera pas longtemps aux principes, et il avancera à pas
de ^éant dans une carrière où l'inspiration aura été son premier guide.
Le paysagiste apprendra rinlluence des divers iiorizons sur la couleur des tableaux ; si vous supposez deux vallons parfaitement identiques, dont Tun regarde le midi et l'autre le nord, les tons, la physionomie, l'expression morale de ces deux vues semblables seront dissemblables.
La perspective aérienne est d'une difficulté prodigieuse , cependant il y faut savoir placer la perspective linéaire des plans de la terre, et détacher sur les parties fuyantes les nuages, si différents aux heures du jour. La nuit même a ses couleurs; il ne suffit pas de faire la lune pâle pour la faire belle ; la chaste Diane a aussi ses amours, et la pureté de ses rayons ne doit rien ôter à l'inspiration de sa lumière.
Lettre sur l'art du dessi7i dans le paysage, 1795.
N.-T. Charlet (1792-1845}.
Pensant au paysage, je m'arrêtai à une idée que je crus bonne : c'était de ne donner aux élèves que les espèces d'arbres les plus nécessaires. Ainsi je choisis forme, l'arbre des routes; le chêne et le sapin pour les forêts ; puis le saule et le peuplier, compagnons des rivières. Je fis ce choix, toujours dominé par cette pensée qu'il faut qu'à l'École^ l'art ne prête à la science que juste ce qu'il faut pour sa route et ne la charge pas d'un bagage inutile. — Je veux que chaque chose, dis-je à mes élèves, porte avec elle une méthode, un principe, que vous appUquerez plus tard si vous voulez vous exercer ; c'est la science de l'art à laquelle je veux vous initier. 'S^'ous avez peu de temps à me
1. Gliai-let expose ici ses métliodes d'enseignement à l"Ecole Polytechnique. (Noie de l'E.)
donner ; je ne dois pas espérer vous faire arriver à un degré remarquable d'exécution ; mais je vous apprendrai à voir au premier aspect que la grande charpente des objets et de la masse des ombres sont les deux objets qui doivent d'abord, vous occuper. J'empêcherai votre œil de voir les détails. Les détails! oh ! l'on en fait et l'on en met presque toujours trop. Les hommes de détail ! mais il y en a par centaines dans les rues de Paris ; on les heurte, on les coudoie ; mais les hommes d'ensemble, les hommes larges, oh! ceux-là, il faut se fatiguer pour en trouver quelques-uns. On en cite, mais peu.
Charîet, sa vie, ses lettres, par M. de la Combe (Paris, 18o0).
Paul Huet (1803-1869).
Sous l'Empire, l'école de paysage ne faisait pas d'études, ou à peine. Aujourd'hui, n'abuse-t-on pas du procédé contraire, ne donne-t-on pas quelquefois des études pour des tableaux?
Étudier la nature sans cesse, à toute heure, par tous les moyens, pour ensuite en tirer une œuvre complète, voilà ce
qu'il faudrait faire Le daguerréotype a troublé bien des
tètes : rien n'est plus faux, ni plus dangereux que l'extrême perfection de cet instrument; il peut servir comme renseignement quand il s'agit d'un détail, mais il faut se garder de se laisser séduire par ce rendu impossible et sa fausse perspective.
C'est à la science qu'il faut laisser la loupe, les yeux suffisent pour jouir des beautés des paysages
Quand une impression est profonde, quand, dans le moment même, vous en avez saisi et tracé les principaux accents, il est rare que vous n'en tiriez pas parti. Le moment de l'exécution vient plus tard, quelquefois môme il est bon de laisser
mûrir son sujet. C'est alors que l'on voit la différence qui existe entre une étude et un tableau.
Paul Huet. Documents recueillis par son fils (H. Laurens, éditeur).
H. Flandrln (1809-1864).
Livre-loi à l'impression que te donne la nature, plus qu'au respect craintif de la lettre. Je ne suis pas clair peut-être, mais je veux te dire de n'avoir pas peur et de faire encore plus comme tu sens que comme tu vois. Je ne peux pas dire juste ce que je veux, mais je suis sûr que tu me comprends.
Choisis bien l'heure, Teffet, et si, sur une étude déjà faite, tu apercevais tout à coup qu'elle se transforme et s'embellit (par l'heure etTeflet), fais rapidement et avec force une maquette toute petite, qui te donnera tout ce qui constitue ce nouvel aperçu. Je crois même qu'avec les belles études que tu as déjà de ces lieux, tu pourrais te contenter d'une bonne esquisse peinte et d'un beau dessin hardi, vigoureux ei qui te donnerait tout ce qui est caractère et forme.
Lettres à son frère.
H. Harpignies (I8i9-i9i6).
Comme le dit Corot, le dessin passe en première ligne et j'engage les jeunes à le travailler énormément, ce qui devient aujourd'hui de plus en plus rare, car hélas ! on ne dessine plus.
Le carton à dessin avec la demi-feuille de papier Ingres est du vieux jeu, la boîte à couleurs avant tout, et Dieu sait quels épinards elle renferme. C'est désolant! mais c'est comme cela. L'école du paysage de nos jours a abandonné les belles traditions et donne fort peu de belles choses. On ne se préoccupe plus (kl tout de la forme, de la belle forme, du beau carac-
1ère, en un mot, on oublie, et je l'ai écrit, il y a bien des années, en 1886. Je copie :
« Quand, dans nos promenades, un sujet vous frappe dans la nature, on oublie trop souvent que ce sujet n'a pas de limites, et que notre papier en a, — donc, et vous en conviendrez avant d'avoir donné le plus petit coup de crayon, une grande difficulté se présente, c'est de savoir la proportion que vous allez donner à l'objet ou aux objets qui vous ont frappé, — et vous devez par un trait créer un jalon, — je ne trouve pas d'autre mot. Il sera horizontal ou vertical. Peu importe. Eh bien, ce jalon est tout, il est le guide de votre composition, — il est bon, médiocre, ou mauvais. — Je répète que le placement de ce jalon est une difficulté — la première de l'œuvre que vous allez entreprendre ; il indique votre goût, votre manière de voir un motif dans la nature. — Je le répète, il est bon^ médiocre, ou maitvais.
Ceci dit, je me rappelle qu'à l'époque oii j'avais un cours, je disais souvent à mes élèves : Deux heures à dépenser devant la nature, une heure trois quarts pour le dessin, afin de le bien proportionner, un quart d'heure pour peindre.
C'est un peu exagéré, j'en conviens, mais le fond est vrai. C'est tout le contraire que l'on fait.
Un mot encore sur cette rage actuelle de faire des tableaux d'après nature. Je vois des jeunes gens traîner des toiles d'un mètre cinquante sur leur dos, au besoin sur des chevalets à roulettes, et s'en aller tout heureux s'installer sz/rnature, comme ils disent. Absurde ! absurde ! absurde ! car si la nature pouvait parler, elle se ficherait joliment d'eux, en leur jetant à la tête leurs verts épinards et leurs gâchis de couteau à palettes.
La nature est faite pour servir d'étude, et quand on sait
après l'avoir consultée souvent, on rentre chez soi et l'on fait des
œuvres.
Cité par E. Hareux. Cours complet de peinture à l'huile (H. Laurens, éditeur).
G. Courbet (1827-1885).
Francis Wey, dans ses Mémoires inédits, fait le récit de la première leçon que donna Courbet à un de ses jeunes ami^.
Il lui fil prendre un morceau de toile préparé au brun foncé et lui dit :
« Si, dans le tableau que tu veux faire, il y a une teinte
encore plus foncée que celle-là, indiques-en la place et plaque
cette teinte avec ton couteau et ta brosse ;• elle ne marquera
probablement aucun détail dans son obscurité. Ensuite, attaque
par gradations les nuances moins intenses en t'essayant à les
mettre à leur place, puis les demi-teintes ; enfin tu n'auras
plus qu'à faire luire les clairs ; ton travail, éclairé tout à coup,
existera, si tu as senti juste. »
Cité par Ed. Sarradin. Histoire du Paysage en France (H. Laurens, éditeur).
A. Stevens (1827-1900).
Ce n'est qu'après avoir fait de nombreuses études d'après nature que l'on peut se permettre de peindre une impression d'après elle; on finit par se fatig^uer d'une étude, jamais d'une impression.
Impressions sur la Peinture (Librairie des bibliophiles).
Ch. BuSSOn (1822-1908).
Voir la nature sans idées préconçues et surtout éviter les formules; elle est variée à l'infini, cette nature, et bien que
beaucoup d'années me séparent de ma jeunesse, j'éprouve toujours devant elle les plus grandes émotions, c'est toujours avec timidité que je cherche à les affirmer. — Les meilleurs conseils que vous pourriez donner aux jeunes auxquels vous vous adressez, c'est de toujours dessiner avec le plus grand soin, d'éviter la photographie qui enlève toute chaleur au dessin, de ne penser ni à ce qui se fait, ni à ce qui a été fait, de se laisser aller à leurs impressions douces, tendres, fortes, violentes même, selon leur tempérament; elles sont toutes bonnes quand on est sincère.
Cité par E. Hareux. Cours complet de peinture à l'huile (H. Laurens, éditeur).
G. Fraipont (né en 1849).
Ce qu'il faut rechercher uniquement au début, c'est,... des motifs francs de tons et d'effets, simples de dessin.
L'art de peindre à l'aquarelle (H. Laurens, éditeur),
E. Hareux (1847-1909).
En peinture comme en musique, il n'est pas possible d'exécuter un morceau avant de s'y être préparé en faisant des gammes. Or, les études, nous le répétons sans cesse, sont les gammes du peintre et par études il faut entendre surtout les natures mortes. Le paysagiste devra donc peindre beaucoup de morceaux séparés, tels que ciels, terrains, rochers, troncs d'arbres, buissons, barrières, voitures, brouettes, meules de blé, etc. Ces études ou ces gammes auront l'avantage de constituer un fond d'atelier, une sorte de bibliothèque dans lequel le peintre puisera toute sa vie.
Cours complet de peinture à l'huile {II. Laurens, éditeur).
Claude Wîonet (né en 1840).
On naît peintre et, si l'on est né pour cela, on trouve toujours
le moyen d'exprimer ce que l'on éprouve en l'exprimant d'abord
mal, mais en trouvant soi-même le moyen.
Cité par E. Hareux. Cours complet de peinture à l'huile (H. Laurens, éditeur).