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LE CHOIX DU PAYS. — LES VOYAGES

J'entends par documents le signalement d'un pays, ce qui le distingue, ce qui le rend lui-même, ce qui le fait revivre pour ceux qui le connaissent, ce qui le fait connaître à ceux qui l'ignorent; je veux dire le type exact de ses habitants, fût-il exagéré par le sang nègre et n'eût-il pas d'autre intérêt que son extravagance, leurs costumes étrangers et étranges, leurs attitudes, leur maintien, leurs coutumes, leur démarche qui n'est pas la nôtre... Et comme l'attrait de l'inédit correspond à ce malheureux instinct universel de la curiosité, beaucoup de gens, se méprenant eux-mêmes, demanderont alors à la peinture ce que donne exclusivement un récit de voyage; ils voudront des tableaux composés comme un inventaire et le goût de l'ethnographie finira par se confondre avec le sentiment du beau.

Une année dans le Sahel (Pion, éditeur).

J.-L. Gérôme (1824-1904).

Les artistes sont trop casaniers. Ils ne voyagent pas assez et

ne vont pas voir la nature dans tous ses aspects. C'est pour çà

qu'ils sont des forynidards et des routiniers.

Gérôme, peintre et sculpteur, par Ch. Moreau-Vautier (Hachette, éditeur, 1906).

A. Stevens (1828-1900).

Il n'est pas nécessaire d'aller en Orient chercher de la lumière et des motifs pittoresques. Tout est beau partout pour un peintre pénétrant.

Impressions sur la Peinture. Librairie des bibliophiles.

René Bazin (né en 1853).

Je me suis demandé parfois si cette maîtrise supposait le séjour prolongé dans les sites qu'on veut peindre, s'il y avait

une grande infériorité pour le nouveau venu, devant le paysage qu'un autre artiste a copié depuis l'enfance ?

Je ne le crois pas. Celui qui a le don des yeux peut courir le monde. S'il limite son voyage c'est q-ue les circonstances l'y obligent, ou qu'il ignore sa propre puissance, ou qu'il est timide, ou plus simplement, que les marchands l'enferment avec la clef d'or dans un genre où il a réussi et lui redemandent indéfiniment de la Bretagne, de la Normandie, de la Provence ou des Alpes. Qu'il s'évade ! Il se diminue en se répétant, et il n'acquiert, par l'habitude, que des souplesses de métier. Notes d'un amateur de couleurs (Marne, éditeur).

A. Séon.

A Rome, Nicolas Poussin voyait les Andelys ; il n'y a pas un de ses paysages qui soit un paysage romain. Nous emportons tous le ciel du pays natal dans nos yeux ; nous sommes victimes de nos origines.

Cité par Raymond Boujer. Histoire du Paysage en France (H. Laurens, éditeur).

A. Beaunier.

L'idée de l'art a besoin d'une certaine étrangeté.

C'est pour cela que des artistes, écrivains ou peintres, ont recours à l'exotisme. Le paysage de chez nous ne les émeut plus. Ils ont vu trop longtemps ces prairies, ces coteaux et ce ciel gris perle; trop longtemps le village natal et ses chemins et ses chaumières et son activité toujours la môme. Ils s'en vont ailleurs chercher d'autres végétations, des fleurs inespérées, des animaux très singuliers et des lumières surprenantes. Les voici qui se réjouissent du beau spectacle, et ils le célèbrent éperdument.

L'art de regarder les tableaux, 1 vol. in-8'', PariSi Librairie centrale des Beaux- Arts.

Nous donnons ici la preuve de ce qui a été dit au début du chapitre précédent.

Vous demandiez si un artiste doit voyager?

Usera donc intéressant d'entendre le témoignage de ceux qui ont été au loin renouveler leur vision. Ecoutez V enthousiasme avec lequel un Marilhat, un Fromentin, un Guillaumet vous racontent leurs impressions d'Orient ; lisez les livres qu'ils ont écrits; contemplez les chefs-d'œuvre qu'ils ont rapportés, eux et tant d'autres! Et la cause sera entendue.

P. Wlarilhat (I8ii-i847).

La Grèce et r Egypte. — Je ne te dirai pas que la Grèce est un pays charmant, bien cultivé, bien boisé, peuplé d'habitants doux et hospitaliers : je mentirais; mais je te dirai que c'est un pays d'un caractère superbe, hérissé de rochers arides, mais d'une forme imposante, avec des plaines désertes, mais d'une grandeur et d'une beauté magnifique et couvertes de broussailles, de lauriers-roses tout en fleurs, de myrtes et de thuyas.

... Cependant tout cela n'est rien comparativement à la partie de l'Egypte oii nous sommes. Les ruines y sont peu importantes, mais les habitants sont la chose la plus extraordinaire que j'aie jamais vue. Il y a des figures parmi eux qui sont absolument semblables à celles que les anciens Égyptiens clierchaient à imiter dans leur sculpture.

Cité pai' Th. Gautier. L'art moderne.

Le Caire. — La ville se présente à vous comme les mille petites tourelles dentelées d'un édifice gothique, au pied d'une montagne blanchâtre, assez escarpée el flanquée d'une citadelle à tours et à dômes blancs dans le goût turc.

D'une part, vers la montagne, le désert avec toute son aridité, sa désolation, et, pour y ajouter encore, la ville des tombeaux, espèce de cité qui a ses rues, ses quartiers, ses palais, et n'a d'habitants que quelques reptiles, quelques oiseaux solitaires et d'immenses vautours placés sur les minarets comme les vedettes de cette triste population; de l'autre part, vers le Nil, des champs couverts d'une verdure brillante, et (du moins à l'époque où nous étions) de temps en temps de charmantes pièces d'eau, restes de l'inondation miroitant au sein de cette verdure ; des jardins couverts d'arbres épais et noirs, d'où s'élèvent, comme autant d'aigrettes, des milliers de palmiers avec leurs belles grappes rouges et dorées. Au milieu de ce contraste se trouve la ville, tout à fait en harmonie avec ce paysage bizarre, immense ramas d'édifices à toits plats sans tuiles, noircis par la fumée et couverts de poussière; de loin en loin, un édifice neuf, blanc et scintillant, jaillit de ce tas de maisons grisâtres, de ces rues étroites et noires, où se remue un peuple sale quoique très brillant et bariolé; de cette poussière, de cette fumée bleue, s'élèvent vers l'air libre mille et mille minarets, comme le palmier des jardins, minarets couverts d'ornements légers à Farabe et cerclés de leurs trois galeries de dentelles superposées. C'est un admirable spectacle, fait pour enthousiasmer un peintre.

Lettres. — Magasin pittoresque, 185G.

La Syrie. — La Syrie, en grande partie, je t'assure, est terrible à traverser en été. C'est un pays aride et sec qui fait mal

à voir... Si tu veux savoir au juste ce que c'est que la Syrie, c'est la partie aride de notre province (l'Auvergne) en laid... Les belles parties, qui sont extrêmement rares, sont mille fois plus belles que les jardins d'Hyères, sans culture s'entend, cela se trouve seulement quand il y a de l'eau : alors c'est une place d'une lieue et souvent moins... puis tout est désert.

Cité par Th. Gautier. L'art moderne.

Eug. Fromentin (1820-1876).

L'Orient. — L'Orient est très particulier. Il a ce grand tort pour nous d'être inconnu et nouveau, et d'éveiller d'abord un sentiment étranger à l'art, le plus dangereux de tous, et que je voudrais proscrire : celui de la curiosité ^ Il est exceptionnel, et l'histoire atteste que rien de beau ni de durable n'a été t'ait avec des exceptions. Il échappe aux lois générales, les seules qui soient bonnes à suivre.

Enfin, il s'adresse aux yeux, peu à l'esprit et je ne le crois pas capable d'émouvoir... Même quand il est très beau, il conserve je ne sais quoi d'entier, d'exagéré, de violent, qui le rend excessif, et c'est un ordre de beauté qui, ne rencontrant pas de précédents dans la littérature ancienne ni dans l'art, a pour premier effet de paraître bizarre.

D'ailleurs il s'impose avec tous ses traits : avec la nouveauté de ses aspects, la singularité de ses costumes, l'originalité de ses types, l'âpreté de ses effets, le rythme particulier de ses lignes, la gamme inusitée de ses couleurs. Changer quoi que ce soit dans cette physionomie si nettement nouvelle et décisive, c'est l'amoindrir; apaiser ce qu'elle a de trop vif, c'est l'affadir; généraliser une pareille effigie, c'est la défigurer. Il faut

1. Cette critique est bien surannée niainlenant que tant de Français ont vu l'Orient. (.Y. de l'E.)

donc l'admettre en son entier, et je défie qu'on échappe à cette nécessité d'être vrai quand même, d'en exprimer d'abord les côtés bizarres et d'être conduit par la logique même de la sincérité jusqu'à l'excès forcé du naturalisme et du fac-similé...

Le difficile est, je le répète, d'intéresser notre public européen à des lieux qu'il ignore; le difficile est de montrer ces lieux pour les faire connaître, et cependant dans l'acception commune aux objets déjà familiers, — de dégager ainsi le beau du bizarre et l'impression delà mise en scène, qui presque toujours est accablante, — de faire admettre les plus périlleuses nouveautés par des moyens d'expression usuels, d'obtenir enfin ce résultat qu'un pays si particulier devienne un tableau sensible, intelligible et vraisemblable, en s'accommodant aux lois du goût, et que l'exception rentre dans la règle, sans l'excéder ni s'y amoindrir.

Or, je vous l'ai dit, l'Orient est extraordinaire et je prends le mot dans son sens grammatical. Il échappe aux conventions, il est hors de toute discipline ; il transpose, il intervertit tout; il renverse les harmonies dont le paysage a vécu depuis des siècles... C'est le pays par excellence du grand dans les lignes fuyantes, du clair et de l'immobile, — des terrains enflammés sous un ciel bleu, c'est-à-dire plus clairs que le ciel, ce qui amène, notez-le bien, à tout moment des tableaux renversés ; — pas de centre, car la lumière afflue partout; pas d'ombres mobiles, carie ciel est sans nuages. Enfln, jamais que je sache avant nous, personne ne s'est préoccupé de lutter contre ce capital obstacle du soleil, et ne s'est imaginé qu'un des buts de la peinture pouvait être d'exprimer, avec les pauvres moyens que vous savez, l'excès de la lumière solaire, accrue par la diflusion.

Vue année dans L' Sahel (l'Ion, éditeur).

Les ombres d'Orient. — Une remarque de peintre que je note en passant c'est qu'à l'inverse de ce qu'on voit en Europe ici les tableaux se composent dans l'ombre avec un centre obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque sorte, du Rembrandt transposé ; rien n'est plus mystérieux.

Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable; c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré ; on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et quand l'œil y plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises ; les vêtements blanchâtres se confondent presque avec les murailles ; les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de fumée qui s'échappe des lèvres d'un fumeur de tekrouri et l'enveloppe de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se reposent.

Une année dans le Sahara (Pion, édileur).

Trois peintres de rOrient. — Trois hommes ', depuis vingt ans, résument à peu près tout ce que la critique moderne a nommé la peinture orientale. Vous connaissez au moins l'un des trois. Je ne me permettrai pas de les juger, môme en tête à tête à quatre cents lieues de Paris. Je vous dirai seulement, })0ur employer le vocabulaire à la mode, que l'un a fait avec

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