‹ Le paysage; choix de textes précédés d'une étudeChapitre 48 sur 67 · L.-J. Jay. Recueil de lettres, l vol. in-8*^, Paris · texte numérisé non relu

L.-J. Jay. Recueil de lettres, l vol. in-8*^, Paris

P.-H. Valenciennes (1750-1819).

Des rivières et rivages. — Ordinairement les eaux ne paraissent pas de niveau; l'artiste cherche à les corriger, sans pouvoir réussir à les rendre planes, parce qu'il s'imagine que le

défaut tient à la manière de peindre les eaux, tandis que c'est la représentation des rivages qui occasionne cette fausseté. Le défaut de perspective dans les bords qui encaissent les eaux, fait paraître celles-ci en pente, tandis qu'elles devraient être planes dans le tableau, comme elles le sont dans la nature.

Comme l'eau ne forme presque pas de lignes, il faut s'attacber à dessiner les rivages avec soin, et à les faire serpenter dans la plaine, suivant la nature de leur profondeur dans le tableau, et la hauteur de l'horizon.

On doit sentir que, si le point de vue est bas, les sinuosités du cours de la rivière, en se repliant sur elle-même, doivent se rapprocher les unes des autres, à mesure qu'elles s'éloignent vers l'horizon; et qu'au contraire, si le point de vue est très haut, on voit serpenter la rivière avec plus de développement, et les sinuosités des rivages s'éloigner d'elles-mêmes insensiblement, en arrivant sur le devant du tableau.

Mais il faut bien observer de donner à cet effet, aux lignes sinueuses des rivages, une ondulation douce et sans angles* trop durs, ni trop do pente dans les lignes. C'est de là que dépend la planimétrie des eaux, auxquelles on peut, par ce moyen, faire parcourir un grand espace de terrain, sans choquer Toeil du spectateur.

Elémens de perspective pratique.

Réflexion des objets dans l'eau. — ... Plus la surface de l'eau sera enfoncée dans le plan du tableau, plus les vagues diminueront à Tœil, et plus elles réfléchiront la couleur du ciel.

Il en est de même d'une surface d'eau tranquille el stagnante qui ne réfléchit, dans toute son étendue, qu'une grande obscurité. Si cette eau vient à être agitée, elle réfléchira alors le ciel en partie ; et au lieu de la privation de lumière qu'elle

éprouvait dans sa tranquillité, elle deviendra colorée et brillante à raison de son oscillation.

Elémens de perspective pratique.

Chateaubriand (1768-1848).

La mer. — Il nous est bien plus facile de nous faire des notions du chaos que des justes proportions de l'univers. Nous avons toutes les peines du monde à nous peindre le calme des flots, à moins que nous n'y mêlions des souvenirs de terreur : c'est ce dont on peut se convaincre par la description de ces calmes oii l'on trouve presque toujours les mots de menaçant, de profond silence, etc. Que, rempli de ces folles idées de sublime, un paysagiste arrive pendant un orage au bord de la mer qu'il n'a jamais vue, il est tout étonné d'apercevoir des vagues qui s'enflent, s'approchent et se déroulent avec ordre et majesté l'une après l'autre, au lieu de ce choc et de ce bouleversement qu'il s'était représenté. Un bruit sourd, mêlé de quelques sons rauques et clairs entrecoupés de quelques courts silences, a succédé au tintamarre que notre peintre entendait dans son cerveau. Partout des couleurs tranchantes, mais conservant des harmonies jusque dans leurs disparates. L'écume éblouissante des flots jaillit sur les rochers noirs ; dans un horizon sombre roulent de vastes nuages, mais qui sont poussés du même côté : ce ne sont plus mille vents déchaînés qui se combattent, des couleurs brouillées, des cieux escaladés par les flots, la lumière épouvantant les morts à travers les abîmes creusés entre les vagues.

Notre jeune poète ou notre jeune peintre s'écrie : « J'imaginais mieux que cela », et il tourne le dos avec dédain. Mais, si son esprit est bon, il reviendra bientôt de ses notions exagérées ; il rectifiera son imagination ; rien ne lui paraîtra plus

grand désormais que les ouvrages formés par une puissance

première.

Lettre sur l'art du dessin dans le Paysage, 1793.

J.-F. Wlilleî (I8i8-i87b).

Voyez Ihorizon, comme il a des fermetés et des inflexions particulières. La ligne extrême de la mer n'est pas aussi inflexible qu'on le croit. Si l'œil embrasse un grand espace, vous voyez, à la droite et à la gauche du regard, une dépression de ligne qui est due probablement à la rotondité de la terre. On sent que notre globe est une machine faite pour tourner et pour agir. Regardez comme les couleurs de la mer à sa surface sont différentes. On peut voir un passage du plus beau vert, d'autres, plus loin, d'un glauque sombre et comme voilé par un nuage ; plus loin, cette partie traversée par des langues mouvantes qui s'entrecroisent, et que les hommes de mer appellent des croix ou des pas de Saint-Jacques, et bien plus loin encore, une longue perspective pâlissante qui se marie avec le ciel et les nuages. Il y a là tout un monde à peindre, et qu'il faut rendre avec sa vie spéciale. Je n'ai pas vu. encore un peintre de marines s'attacher à faire le portrait de la mer, pour la mer. Sans doute il y a de grands peintres qui ont donné une idée très puissante de l'Océan, mais ils n'ont pas jugé à propos de rendre l'élément dans son existence particulière et, en même temps, dans son immensité.

Cité par Henry Marcel (H. Laurens, éditeur).

A. Stevens (i827-i900).

Le public, en présence de la mer, comprend moins aisément les charmes discrets du matin que les apothéoses d'un soleil

couchant.

Impression sur la Veiatare (Librairie des bibliophiles).

Ziem (1821-1911).

L'enseignement de la peinture de marine. — Je crois que le professeur doit avant tout diagnostiquer les aptitudes de son élève, force physique et morale, physiologique psychique et surtout ses éléments d'optique si complexes sur différents points de cornée et de cristallin.

Je crois que, étant admis ses préférences pour les marines, il doit: faire des études à l'huile, — impressions rapides, taches de couleurs imagées, — mais ne pouvant en aucun cas être un objet autre qu'un document éducationnel à conserver dans l'atelier. Etudier au trait, à la plume, au lavis, l'anatomie des mêmes sujets déjà étudiés en couleur. Faire le trait sérieusement et appliquer les ombres avec la rapidité qui déjoue leurs déplacements et force le clair-obscur par l'état du ciel. Anatomie des vagues dans leurs mouvements et leurs complications unifiées en un regard solidaire de l'ensemble de la densité de l'air et des eaux. Anatomie sévère des perspectives plafonnantes des nuages et des planimétries liquides correspondantes aux coupures du cadre (plafond et base des eaux). Anatomie des courbes et perspectives perpendiculaires aux différents points de vue, points accidentels, etc., etc. Science occulte mais absolue à sentir. Alors comme le rêve ou la composition d'un tableau, c'est ici qu'il faut voir si les aptitudes sont, ou ont profité de ces différentes études. Le rossignol chante comme l'eau coule ou la lumière éclaire. Il faut naître un peu rossignol, et la muse nous inspire. Se bien garder de la faire fuir, en pensant à la gloire, à l'argent, aux honneurs, car l'art est un sentiment absolu qui se doit à lui-même. S'il en est autrement le diable ricane.

Cité pai" E. llareux. Cours complet de peinture à r huile (II. Laurens, éditeur).

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