XVI. — L'EAU
Après le ciel, la lumière, la vie d'un paysage, c'est l'eau. Nous avons raconté cette anecdote charmante de Corot se mettant au travail de bonne heure, puis, le soleil étant déjà haut, se trouvant tout à coup assoiffé. Alors, pour se désaltérer, il 7net dans son paysage une petite mare. Ainsi le moindre ruisseau égaie toute une composition. Que sera-ce quand il s'agit de la mer? Mais ici, grande difficulté! Cette immensité toujours animée par le double mouvement de sa vie propre et du chatoiement de la lumière, désespère les plus expérimentés, à plus forte raison les novices. Ceux-ci devront se familiariser avec l'anatomie des vagues.
Pour cela, il faut observer sans cesse, el Von recommandera, comme un excellent exercice, d'étudier des photographies.
Léonard de Vinci (1452-1519).
La mer. — L'ondoyante nier n'a pas partout la môme couleur : pour qui la voit de la terre ferme, elle est de couleur obscure, et d'autant plus obscure qu'elle est plus voisine de l'horizon; et vous vojez certaines clartés ou luisances qui se meuvent lentement à la manière de petites brebis blanches dans les troupeaux ; celui qui regarde se trouvant en haute mer, la voit azurée ! Cela vient, pour l'obscurité de la mer vue de la terre, de ce que tu vois l'eau qui réfléchit l'obscurité de la mer; et pour l'eflfet azuré qu'on voit en haute mer, tu vois dans l'eau l'azur du ciel qu'elle reflète.
La vague fuit souvent à l'endroit où elle se forme, sans que l'eau se déplace. La ressemblance des vagues de la mer avec celles que produit le vent dans un champ de blé que l'on voit onduler, sans que les épis changent de place.
Quelquefois l'onde est plus rapide que le vent, quelquefois le vent est plus rapide que l'onde. L'onde est plus rapide lorsqu'elle conserve la force d'impulsion donnée par un grand vent.
Traité du Paysage (trad. J. Péladan ; Delagrave, éditeur).
Bonaventure Peters.
Il est essentiel, surtout pour être bon peintre de marines, d'avoir acquis une grande habitude dépeindre au premier coup, pour pouvoir faire en un jour le ciel, les fonds et une partie des eaux dans la même pâte de couleur, surtout lorsqu'il y a de l'orage ou du brouillard. Enfin il est absolument nécessaire
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d'avoir voyagé non seulement sur les côtes, mais en pleine mer.
Valenciennes : Eléments de perspective pratique.
R. De Piles (1635-1709).
Des eaux. — Le paysage doit une grande partie de son âme à l'eau que le peintre y introduit. On l'y voit de différentes façons, elle y est tantôt impétueuse,, lorsqu'un orage la fait déborder, lorsqu'à la chute des rochers elle rejaillit et remonte contre elle-même ; ou lorsqu'ayant été pressée par quelque corps étranger, elle s'en échappe, et se divise en une infinité d'ondes argentines, qui par l'apparence de leur mouvement et de leur murmure, séduisent agréablement nos yeux et nos oreilles. Tantôt tranquille elle serpente dans un lit sablonneux, tantôt comme privée de mouvement, elle nous sert d'un miroir fidèle pour multiplier tous les objets qui lui sont opposés et qui, en cet état de repos, lui donnent encore plus vie que lorsqu'elle est dans sa plus grande agitation. Voyez les ouvrages de Bourdon, du moins en estampes, c'est un de ceux qui a donné plus d'âme aux eaux, et qui les a traitées avec plus de génie.
L'eau ne convient pas à toute sorte de sites ; mais pour la rendre véritable, les peintres qui en introduisent dans leurs tableaux, doivent être parfaitement instruits des réflexions aquatiques. Car ce n'est que par les réflexions que l'eau en peinture nous paraît de véritable eau, et par la pratique seule dénuée de justesse, l'ouvrage est privé de la perfection de son effet, et nos yeux ne jouissent pas de la moitié du plaisir qu'ils devraient avoir. Cette négligence serait d'autant moins pardonnable au peintre, qu'il est fort aisé de se faire une habitude de la règle de ces réflexions.
Cours de Peinture.
G. de Lairesse (I64i-i7ii).
La réflexion des corps dans l'eau. — Prenez une petite planche oblongue de la grandeur que vous jugerez convenable, sur laquelle vous placerez de petites figures de cire, aussi près du bord que vous le jugerez à propos, ou suivant la distance des plans et des bords de Teau que vous devez employer dans votre tableau. Mettez ensuite vos petits modèles de cire ou d'autre matière molle dans l'attitude des figures de votre esquisse, et à la hauteur nécessaire, par le moyen de petits morceaux de bois ou de la terre glaise. Après quoi placez devant ces figures, à la hauteur que l'indiquera le plan de votre tableau, un baquet de plomb ou de tôle, dont le fond soit teint de la couleur qui vous convient, soit de noir, de terre d'ombre, que vous remplirez d'eau. Cela fini, disposez votre point de vue, et, lorsque vous aurez trouvé la distance convenable, dessinez vos figures, ainsi que leurs réflexions dans l'eau, en indiquant de même légèrement les ombres. Parvenu à ce point, vous pourrez vous servir de votre mannequin pour dessiner avec soin vos figures, en plaçant chaque fois votre mannequin à l'endroit où se trouvaiejit vos petits modèles, afin que vous puissiez en voir la réflexion en même temps que votre esquisse; et exécutez ainsi le tout jusqu'à la moindre partie.
On pourrait aussi, au lieu d'un bacjuet rempli d'eau, se servir d'une glace; mais la vérité n'est pas si grande que celle de Feau môme, qu'on peut faire paraître aussi profonde et aussi claire ou aussi obscure (]u'on le veut, en jetant au fond du baquet un peu de boue, d'herbe ou de sable.
Pour représenter ces réflexions de la manière qu'elles se
présentent dans une eau courante, il faut commencer d'abord par les peindre avec leurs jours et leurs ombres, sur un fond qu'on aura fait revenir, en y passant légèrement un peu d'huile tenace ; après quoi l'on prendra un blaireau ou un putois qu'on passera plusieurs fois, d'une manière aussi serrée qu'il est possible, de droite à gauche et de gauche à droite, en suivant le fil et les ondulations de l'eau et en ayant soin de ne pas trop effacer les formes des objets.
Le Grand Livre des Peintres.
J. Vernet (I7i2-i789}.
Pour ce qui regarde les eaux, elles ne peuvent réfléchir les objets que lorsqu'elles sont pures et tranquilles, parce qu'alors leur surface unie les rend semblables à un miroir.
Les objets qui s'y reflètent doivent être d'un ton moins fort que les objets qui les causent; c'est-à-dire, les clairs moins clairs et les ombres moins prononcées ; ainsi la couleur des objets doit s'affaiblir et participer un peu de la couleur de l'eau, surtout si les eaux éprouvent quelques petites ondulations, par l'agitation des vents légers.
Les reflets des objets doivent être toujours perpendiculaires et jamais obliques.
... On ne doit jamais faire porter des ombres sur les eaux, à moins qu'elles ne soient troubles. Alors elles ressemblent à un corps dense qui peut recevoir du clair-obscur.