M. DE FIERENVILLE CHANGE DE LANGAGE
Un jour^ au matin , Lerond fut bien surpris en voyant entrer chez lui M. de Fierenville. Il Je regarda fixement, et, sans le saluer, ni l'inviter à s'asseoir, il attendit ce qu'il allait lui dire. Bonjour, mon cher monsieur Lerond, je suis bien aise de vous revoir. — Venez-vous ici , monsieur , pour vous moquer de moi? — Pourquoi celte idée ? Je parle sérieusement. — Comment puis -je vous croire, quand je sais que c'est à vous seul que je dois tous les dësagrémens que j'ai éprouvés; quand vous êtes cause que Thomas et son fils sont encore en prison? Retirez-vous; ne venez pas m'insulter chez moi , et craignez de me faire sortir de mon caractère. — Mon cher Lerond , j'ai été trompé sur votre compte. — Il ne fallait pas. vous laisser tromper. — Je n'ai pas cru qu'on pousserait la chose si loin. — Il ne fallait pas la mettre en train. — Je suis fâché de voir que vous m'en voulez. — S'il n'y a que cela qui vous chagrine, vous pouvez vous retirer en paix. Je ne vous veux pas de mal, quoique vous m'en
ayez fait, et je vous promets de m'occuper de vous le moins que je pourrai. — Ecoulez, Lerond , nous sommes dans un moment où il est nécessaire que tous les bons Français s'entendent entr'eux. — Celle nécessité a toujours existé , même dans le temps que vous me faisiez mettre en prison. Vous ne me preniez pas alors pour un bon Français; je suis cependant toujours le même. — Que diable! oublions tout cela. — Il vous est bien aisé, à vous, de prêcher cet oubli; vous pourrez oublier ce que vous avez fait souffrir aux autres, mais ceux qui ont souffert ont plus de mémoire. — J'ai eu tort^ j'en conviens^ mais on m'a trompé. — Si vous croyez cela, que ne chassez-vous de voire présence le misérable qui a abusé de votre confiance , ce Robert... — Oh î vous lui en voulez... Dans le fait... Je pourrais bien finir par croire que c'est un. . . coquin. — Pourquoi donc le voyez- vous toujours? — Ecoutex... dans le fond... il a du bon. — Soit; j'ai l'honneur de vous saluer.— Ecoutez-donc , Lerond, écoutez... Que diable! vous ne voulez rien entendre. — Que me voulez-vous? — Cà, plus de rancune. Donnez-moi la main. — Je ne donne la main qu'à mes amis. — Eh bien! je veux l'être, moi. Il faut venir me voir, venir dîner chez moi. Par-
bleu, je veux vous marier, j'ai un parti qui vous convient. Je crois bien que vous ne pensez plus à cette petite Catherine... -^Vraiment! — Oui , j'ai votre affaire, une femmede chambre de mon épouse.... — Dame! c'est beaucoup d'honneur. — Ah! c'est une fille!... — Je n'en doute pas; mais je vous dispense de prendre tant d'intérêt à moi. — A propos, monsieur Lerond, vous vous disposez à aller aux élections. — Oui , monsieur deFierenville. — Vous avez là une tâche bien délicate à remplir. — Je sais cela. — li ne faut pas aller choisir légèrement. — Oh diable! non. — Il faut d'abord bien se pénétrer des intentions du Roi. — C'est l'essentiel. — Il faut bien se figurer que c'est une concession qu'il fait pour la forme; que, dans le fond, il veut que les élections soient toujours faites dans le même esprit, — Vous croyez cela? — Oh î ce queje vous dis est exact. Ainsi, mon ami, il ne s'agit pas là d'aller donner sa voix à quelqu'un de ces cerveaux brûlés, de ces amis du désordre , qui parlent de liberté, de constitution.... — Fi donc ! — Il faut choisir \iQ homme raisonnable , d'un âge à ne plus faire de sottises.... Un homme... Vous entendez bien ce que je veux dire? — A peu près. — Je parie que vous avez déjà fixé votre choix. — Quelle idée! — Ah! s'il n'y avait que des geos comme
vous pour électeurs, on n'aurait que faire de s'inquiéter, les choix seraient bons. Vous avez du jugement, de la sagacité , tout ce qu'il faut pour connaître les hommes. Certainement, votre suffrage sera bien honorable pour celui qui l'obtiendra. — * Vous me flattez. — Non, non, je parle le cœur snr la main. J'attacherais plus de prix à votre suffrage qu'à celui de vingt autres. — C'est incroyable. — Je parierais vous dire d'avance à qui vous donnerez votre voix. — Voyons donc. — Vous le donnerez à ua homme respectable, qui joigne aux talens et aux qualités du cœur une naissance distinguée: ' car la naissance est nécessaire à la considéralion; vous sentez cela... ce n'est pas qu'entre nous j'y attache un grarid prix... — Après., — Quel avantage pom* les paysansrd'avoir pour représentant un bon gentilhomme qui les regarde comme ses enfansî oui , comme ses enfans; je ne plaisante pas. J'en juge par moi ; il me semble que je suis votre père à tous^ j'en ai vraiment les senlimens. — Vous l'avez prouvé. — Je me ferais un devoir de défendre vos intérêts, de vous faire obtenir tout ce que vous demanderiez;rien neme coûterait. Ohî jesuis comme cela, moi 1 Ah ! ah ! — N'est-ce pas , Lerond , que j'ai bien lu dcuisvotre pensée? — Oui; mais
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le point difficile, c'esl de rencontrer nn homme tel que celui que vous dépeignez. — Il ne faut pas aller loin pour cela ; rëflécliissez donc bien. Un bon genlilhommequi aime les paysans, qui prenne leurs intérêts... Vous voyez cela dici. — Ma foi , non. — Ah ! ce diable de Lerond , qui fait semblant de ne pas comprendre ce que je veux dire... — Je veux être damné î... si... - — Allons donc ; comme s'il ne voyait pas que c'est son suffrage que j'ambitionne... que je me trouverais ihilté... — Ah î vous voulez donc êlre député? — Oui, mon ami. — C'est donc là ce qui vous amène? — Du tout , du tout, moa ami ; je suis venu pour avoir le plaisir de vous voir, pour vous témoigner mes regrets, vous exprimer le désir de vivre en bons voisirjs. Oh î diable... n'allez pas croire... Le hasard a fait que la conversation est tombée sur ce sujet... Parbleu , je crois que c'est vous qui en avez parlé le premier? — Croyez- vous ? — Oui , oui , c'est vous. Je n'y aurais pas pensé sans cela. — C'est donc moi qui vous y ait fait penser? — C'est-àdire... vous me faites penser à vous en parier... Vous sentez bien qu'en désirant d'être député, ce n'est pas l'ambition ni le désir de me mettre en évidence et de faire parler de moi, qui me guident. — Oh î non ! — C'est votre intérêt à
toiîS) mes enfans; c'est le désir de vonsvoîf * heureux, d'être utile à mon pays. — On \Ous reconnaît bien là. •— Vous jugez qu'il serait bienpiusagréablepourmoide rester ici à vivre tranquillement au milieu de vous, bonnes gens, que d'aller me ruiner , me fatiguer... Maisquand l'intérêt public parle, je ne pense plus à moi. • — Voilà du désintéressement. — Ainsi, mon cher Lerond , c'est une affaire arrangée ; je puis compter sur vous. — Je n'ai pasdit cela. — Allons, ilvase faire prier, comme si, entre amis... — Nous sommes donc amis? — Je l'espère, mon cher; quant à moi, je vous suis tout dévoué. — Que de bontés! — Allons, mon cher Lerond , prenez mon bras, nous ferons un tour dans le village; nous irons voir ce bon curé.... C'est vraiment un brave homme; il me parlait de vous hier avec tout plein d'intérêt. — Je lui en sais beaucoup de gré. Je le croyais un peu changé à mon égard. — Lui ! oh ! pas du tout. Il vous a toujours rendu justice, je l'aimais à cause de cela. C'est comme Robert , auquel vous en voulez... — J'ai tort, peut-être? — Non, mon ami, je suis bien éloigné de vouloir vous trouver des torts ; niais si vous saviez combien , àsaplace,ilestdifficile...dansdes temps comme ceux-ci... Quand on a des ordres sévères... qu'on
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est obli.^é d'cxécnler malgré soi... Allez, vous ne lui en voudriez pasaulanl. — Je ne l'en regarde pas moins comme un bien vil coquin. — N'allez pas croire que je veuille le justifier. Je suis porté à en jnger comme vous ; je me dispose même à rompre avec lui au premier jour. Je voulais seulement vous dire qu'il ne faut pas toujours juger sur les apparences. Ah caî sortons-nous? — Non, je ne sors pas, j'ai affaire.— Ah , mon cher Lerond î je serais. désolé de vous déranger... Je vais vous laisser... — Comme vous voudrez. — Vous viendrez me voir, j'y compte. — Je ne vous promets pas cela. — Si , si , il faut venir. Adieu , mon cher Lerond. — Adieu , monsieur de Fierenville.
Lerond avait voulu voir jusqu'où M. de Fierenville pourrait pousser la complaisance. C'est pour cela qu'il ne l'avait interrompu que par des demi-mois ironiques, que celui-ci n'avait pas sentis; mais il se proposait bien ^ la première fois que M. de Fierenville lui parlerait à ce sujet, de lui déclarer nettement ses intentions.