HEUREUX EVENEMENT, DELIBERATION
Quelques jours après le retour de Lerond» un pajsan , étant allé à la ville, y trouva tout le monde dans la joie. L'ordonnance du 6 septembre venait dy être connue, et les transports qu'elle excitait éclataient de la manière la plus bruyante. Le paysan se dépécha de revenir au village; et, en arrivant, il conla aux premiers qu'il rencontra c«l heureux événement. Le bruit s'en répandit aussitôt ; tous les villageois accoururentct formèrent lecercle autour du porteur de la nouvelle, qui leur racontait de son mieux tout ce qu'on lui avait^it de l'ordonnance du Roi, et du bien qui devait en résulter. Ces bonnes gens étaient enchantés: Parbleu, disaie,nt-ils, on ne viendra plus faire d'arrestations chez nous.Un genr tilhomme n'aura plus le droit de nous injurier, et de nous faire traîner en prison I Et tous les chapeaux volaient en l'air, et le cri de vive le Roi! sortait de toutes les bouches. Robert, qui s'aperçut de ce rassemblement, vint pour ea connaître la cause y en s'approchant» il s'a-
perçut qu'on le montrait au doigt et qu'on lui riait au nez. Il s'informa cependant du sujet de tous les cris qu'il entendait; et les bras lui tombèrent lorsqu'on le lui apprit. Il reprit promptement son effronterie ; Quel est, dit il, l'imposteur qui ose répandre ce bruit , tendant à troubler la tranquillité publique? — C'est înoi, dit le paysan; je viens de la ville, où tout le monde se réjouit comme nous le faisons ici. Il n'j a pas d'imposture là-dedans. — Taisezvous, dit Robert, cela est faux. Je vais vous faire arrêter, vous et tous ceux qui vous écoutent, s'ils ne rentrent à l'instant chez eux.
Un brouhaha d'éclats de rire et de huées fut toute la réponse qu'on fit à Robert. Il vit bien qu'il ne gagnerait rien à vouloir intimider ces paysans, dont la tête était montée. Il prit le parti de la retraite et courut chez M. de Fierenville, à qui il raconta ce qu'il venait de voir et d'entendre. M. de Fierenville fut foudroyé de ce récit, et resta plus d'un quart-d'heure «ans pouvoir parler. A la fin , il s'écria douloureusement :I1 y a long-temps que je te l'avais prédit, mon cher Robert. Je voyais bien que les affaires prenaient une mauvaise tournure î Tout est perdu, mon ami; il n'y a plus rien à espérer; le crime triomphe. Mais, dis-moi.
quel effet cela produil-il sur les paysans? —Un effet diabolique ^ monseigneur. Ils crient vii^e le Roi ! comme des enragés. — Ah ! canaille maudite! Dans ce moment, on apporta le journal, et il n'y eut plus moyen de douter de la fatale nouvelle. Un instant après, le curé arriva tout effaré. Ce fut d'abord un trio de plaintes, d'exclamations et de soupirs. Enfin, on délibéra sur la conduite que l'on devait tenir. Il faut crier qu'on trompe le Roi , dit M. de Fierenville; il faut se déchaîner contre les ministres^ il faut direqne cette mesure sera révoquée; il faut intimider ceux qui seraient tentés de s'en réjouir; il faut faire en sorte que les mêmes représentans soient réélus. Toi, Robert , tu vas nae seconder ; tu tâcheras d'endoctriner tous les riches paysans du village et des environs, qui sont électeurs. Et vous, curé> il faut vous servir aussi de votre ascendant.
— Bah ! dit Robert , tout ce que vous direz aux paysans ne servira à rien. Ces gens-là , au lieu de vous écouter, vous reprocheront ce que vous avez fait. Vous devez vous résoudre à en entendre de belles. — Comment! que me reprocheront-ils? — Les arrestations.
— Ah! mon Dieu! je n'y pensais plus. C'est toi , misérable , qui me vaux tout cela , c'est
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pour te faire plaisir que je m'y suis prêle; -*— Voilà du nouveau; c'est bien moi qui ait monté le coup pour vous complaire. — Gomment, coquin , je ne l'ai pas fait maire envers et contre tous? je n'ai pas fait mettre Lerond en prison pour que tu pusses épouser Catherine? — Ah î par exemple , vous me prenez pour un sol. C'est oien parce que vous lui en voulez que vous l'avez fait mettre en prison j ce n'est pas pour l'amour de moi. — Comment, drôle , tu oublies lont ce que j'ai fait pour toi? un manant que j'ai tiré de la boue î... — Ah î vous m'avez rendu là un fier service. Grâce à vous, je n'ose plus me promener dans le village sans craindre d'être insulté. Je me moque bien de voire place de maire ^ qui ne rapporte rien. Vous m'aviez promis un emploi lucratif. J'ai dénoncé , j'ai calomnié celui qui en était pourvu^ et je n'ai rien obtenu. Maintenant , on me montre au doigt comme un lâche et un misérable. Allez, votre connaissance me fait bien du tort. — Ayez donc des bontés pour des gens de celle espèce !.... Va , lues un scélérat! — Et vous, vous êtes un vieux.... — Doucement, dit !e curé : que cela n'aille pas plus loin. Quand on s'est compromis tous dqux, comme vous lavez fait, il faut rester unis, si ce n'est
par eslîme et par affection , au moins que ce soil par raison : c'est le moment , moins que jamais, de vous brouiller. Les circonstance» exigent de Tuni^n parmi ceux qui pensent bien. Ainsi, au lieu de vous quereller, songez à parer le coup qui vous menace. Je crois l'avis que M. de Fierenville a ouvert , fort imprudent. Vous voyez que la mesure qui nous désespère a l'approbation des paysans. Au lieu de la combattre, il faut avoir l'air de l'approuver , c'est la vraie manière de se populariser. Par ce moyen, vous pourrez faire tomber leur choix sur quelqu'un de notre bord; et, une fois le choix fait , nous changerons de batterie. Il ne faut point s'attacher à faire élire les mêmes rc-* présenlans^ parce que cela choquerait trop de monde; mais il laul en faire élire d'aussi bons. Ainsi, tâchons d'être d'accord entre nous, et de désigner à l'opinion un sujet sur lequel oa puisse compter , par exemple, vous, monsieur de Fierenville, pourquoi ne songeriez-vous pas à vous mettre sur les rangs? Vous avez beaucoup de connaissances dans le département, au chef-lieu sur-tout. Intriguez,, cabalez de manière à vous mettre en évidence ; devenez, pour un moment, affable et poli avec les paysans, vousles amadouerez; ils vous prôoerônl comme
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un homme attaché à leurs intérêts, et toutes les voix se réuniront en votre faveur. Ne perdez pas de temps : consultez-vous, et prenez un parti, car il n'y a rien de pis que de ne pas savoir ce qu'on veut faire.
Croyez moi, ce moyen est le seul qui, en vous donnant de l'influence , puisse vous mettre à même de combattre le système qui nous anéantit. Quand vous serez nommé ^ vous verrez d'abord quel sera l'esprit de la majorité de la chambre. S'il est tel que nous devons le désirer, vous n'aurez plus de mesures à garder; vous attaquerez sans ménagement tous ceux qui ne pensent pas comme vous. Vous demanderez qu'on prenne des dispositions propres à affermir la royauté et à lui concilier les cœursf telles que tribunaux extraordinaires , loi des suspects, emprisonnemens arbitraires, déportations , exils , etc. Vous avez v u le bon effet que cela a produit depuis un an. On ne saurait donc trop s'attacher à de pareilles mesures, et en demander la prolongation.
Vous serez à même d'apitoyer vos auditeurs sur le sort de cette pauvre noblesse et de ce pauvre clergé; car il ne faut point avoir la sottise de perdre de vue nos intérêts particuliers pour les sacrifier à rinlérêt public. Le
coup de maître, c'est de ne nous occuper que de nous^ en ayant Tair de ne songer qu'au bien de l'état, et de faire croire que ce qu'on nous donnera à nous, tournera essentiellement au profit de la France , qui ne fera que s'endetter de plus en plus pour améliorer notre position. Si vous voyez que la majorité de la chambre ne soit pas favorable à vos prétentions ; si malheureusement cette majorité paraissait déterminée à suivre les intentions du Roi, ce que nous autres^ bons royalistes , nous devons redouter par-dessus tout : alors vous changerez de langage, et vous prendrez une marche diamétralement opposée à celle que je viens de vous tracer. Au lieu de parler du peuple avec mépris , et <le demander des cho- , ses contraires à ses intérêts et à ses droits, vous vous ferez tout à coup son avocat, et vous ne parlerez plus que pour le défendre. Au lieu d'attaquer la Charte, et de vouloir qu'on la revise article par article, vous deviendrez un de ses plus chauds défenseurs, et vous ne permettrez pas qu'on s'en écarte le moins du monde; quand bien même on représenterait que le maintien delà tranquillité pubhque, la stabilité du gouvernementexigentqu'on suspende momentanément, avec des garanties suffisan-
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tes , quelques-uns des droits qu^e celle Charte consacre; quand vous en seriez convaincu vousmême, vous ne voudrez rien entendre , et vous ne souffrirez pas qu'on porte la moindre atteinte aux droits de ce cher peuple, pour lequel vous vous serez tout à coup pris de belle passion.
A quelque prix que ce soit , il faut que nous redevenions les maîtres. L'intérêt de letat, la sûreté du trône ne doivent passer qu'après cette considération essentielle. Nous devons marcher à ce but sans nous embarrasser du reste. Le moyen dont je parle est, je crois, infaillible. On vient de nous porter un coup terrible, sous prétexte que nous étions contraires aux intérêts du peuple; eh bien! faisons croire que nous sommes plus zélés pour ses droits , que ceux qui prennent sa cause en main. Par là, nous rattraperons peut-être sa confiance ; et , s'il est assez sot pour nous la rendre, si nous pouvons reprendre le dessus, alors nous établirons notre autorité sur des bases inébranlables , de manière à ô^er à ce peuple l'idée même de parler de ses droits et de se soustraire à l'autorité que nous n'aurions jamais dû cesser d'avoir sur lui.
Le discours du caré rallia les deux cham^
pions. M. de Fîerenville fut frappé comme d'un
trait de lumière , par la perspective qu'on lu.
présentait. Cette idée d'être député le flâltaij
agréablement; il se voyait déjà à la tribune
tonnant contre les modérés et entraînant tous
les suffrages. Il présenta la main à Robert, en
signe de raccommodement. Celui-ci consentit
à la paix, n'ayant rien de mieux à faire. Il fut
décidé que M. de Fierenville tâcherait de se
réconcilier avec les paysans ; que Robert en
ferait autant^ et seconderait les prétentions de
«on patron ; qu'enfin le curé userait de tons les
moyens de persuasion et d'autorité pour faire
réussir un plan si avantageux à la monarchie ,
a la religion et aux mœurs.
Les choses étant réglées ainsi, le conseil se sépara, chacun se consolant intérieurement de la conduite du Roi, par l'espoir d'empêcher les résultats qu'il s'en proposait.