LEROND PART POUR PARIS
JLes semaines, les mois s'écoulaient. Lerond albit fréquemment à la ville voir les deux prisonniers. Le président ne recevait pas de réponse à ses réclamations; il commençait luimême à désespérer du succès. Lerond, pour le coup, ne put attendre davantage ; il résolut de partir sans délai , et fit de suite ses dispositions. Il demanda un passe-port ; et comme on se doutait du motif qui le conduisait à Paris, on eûtbien voulu pouvoir le lui refuser; mais il n'y avait plus mojcr» de le représenter comme un séditieux? qui voulait parcourir les départeinens pour les insurger. Cet heureux temps était passé ; il fallut se résigner à lui donner son passe port et à le laisser partir.
Il alla dire adieu aux deux Thomas.Il trouva ces infortunés supportant leur captivité avec beaucoup de résignation et de patience. Ils se quittèrent avec l'espérance de se revoir bientôt dans un séjour moins triste que celui-là.
Lerond arrêta sa place à la diligence; il dit adieu à Catherine et à M* Simon. Catherine
pleura en le vojanl partir -, mais le motif qui le conduisait à Paris, et plus encore Tespoir qu'il réussirait, diminuait pour elle Tamerturae de cette séparation.
Lerond se trouva dans la diligence avec plusieurs originaux. Au bout de quelques heures qu'on fut en route, il lia conversation avec eux; et notamment avec un homme déjà âgé, qui paraissait très-curieux de connaître le motif qui le conduisait à Pans. Lerond lui conta tout simplement son affaire. Je vois, lui dit le voyageur , que vous êtes un honnête homme; vous allez à Paris pour accuser les ministres. —Mol! pas du tout; je vais au contraire pour leur demander Justice. — Apprenez , mon cher , que tout le mal dont vous vous plaignez ne vient qued eux;etque, loin de leur demander justice à eux, c'est contre eux que vous devez la de» mander. — Je n'en crois rien, dit Lerond. Il demanda ensuiteauvoyageurce qu'il allait faire à Paris. J'y vais, lui dit celui-ci, pour solliciter un poste important dans le militaire. — Vous avez donc beaucoup de services? — - Au contraire, et c'est justement pour cela que j'espère obtenir ce que je demande. — Voilà qui est singulier, dit Lerond.
On parla ensuite des affaires du temps ; le
voyageur se déchaîna contre le j^ouvernçnient. Il dit qu'il fallait à tout prix le Faire changer de marche ; que Ions les moyens étaient bons pour y réussir. Mais, dit Lerond, puisque vous ne voulez pas ce que veut le Roi , vous ne l'aimez donc pas, vous n'êtes donc pas royaliste? — Au contraire, lui dit l'autre , c'est parce que je le suis, et beaucoup, que je parle ainsi. — Cela est plaisant î dit Lerond.
Pendant le reste du voyage, l'étranger donna beaucoup dé conseils à Lerond surla conduite qu'il devait tenir pour faire réussir ses sollicitations. Il se chargea de lui f;ure faire connaissance avec des hommes qui pourraient lui être très-utiles par leur crédit.
Pour moi , dit-il, mon affaire est toute claire, et je ne puis attendre long-temps. J'ai l'oncle d'un de mes cousins qui est mort dans l'émigration; c'est pourquoi je sollicite une pension de trois mille francs. J'étais sous-lieutenant en 1789 dans un régiment de cavalerie , je n'ai pas servi depuis ce temps-là; je sollicite le grade de maréchal de camp, c'est bien la moindrechose qu'on puisse m'accorder. Mais comme je ne suis plus très ingambe, aussitôt que j'aurai mon brevet^ je demanderai ma retraite, qui, cumulée avec la pension que je sollicite^
nie fera un traitement passable. Ma femme avait ime vieille tante qui a suivi dnns rémîgrcition une duchesse dout elle élail femme de chambre ; on ne peut pas lui refuser une pension de deux à trois mille francs. Mon fils aîné» qui a déjà travaillé chez le notaire , et qui annonce de grands talens , va être fait sous-inspecleur aux revues; mon fils cadet, qiii sort du collège y entrera , je Tespère, comme capitaine dans un régiment de cavalerie; de manière que nous serons tous pourvus d'emplois ou de pensions , et qu'en ajoutant à cela moa revenu, nous pourrons faire figure. — Comment î dit Lerond , vous avez des revenus , et vous sollicilezdespensions? — Oui , mon cher ; mais on ne peut jamais trop avoir. Il n'y a que les sols qui se restreignent, lorsqu'ils pourraient obtenir. — Mais l'état déjà si obéré , et
que vous surchargez encore — L'état, mon
cher, s'en tirera comme il pourra. L'essentiel est que nous obtenions ce que nous demandons , qu'on nous donne de quoi vivre agréablement , et mener un train propoitionne à notre naissance. D'ailleurs, oh peut faire des économies : qu'on rogne les pensions à ces gens qui n'ont pour tout droit que quelque jambe ou quelque bras emporté, quelque Irentaine
cl*années de service^ quelque vinglaine Jnê blessures sur le corps, qu'ils ont reçues en combattant pour lusurpaleur. C'est sur ceuxlà qu'on peut faire des économies; mais sui* nous , cela crierait ven^jeance*
Au reste , je ne crains pas d'essujer un refus. J'en vois tant qui ont obtenu plus que je ne demande, avec moins de titres que moi, que je suis tout-à-fait rassuré sur le succès de mes démafches. — Tout ce que vous me dites- 15, ditLerond , me paraît bien extraordinaire.
— Il n'y a cependant rien de si simple. — Comment I vous vous croyez plus de droits que
nos vieux guerriers — Qu'est-ce qu'ils ont
donc fait , vos vieux guerriers ? — Toute l'Europe le sait ce qu'ils ont fait: croyez-vous qu'on ait oublié les batailles de Marengo ,
d'Austerlilz — Quand vous voudrez citer
quelque chose d'honorable aux armes françaises, gardez-vous bien de parler de ces batailles. Citez-moi Fonîenay,Lawrelt, Rocoux; remon* tez même jusqu'à Rocroy , s'il est nécessaire.
— Pourquoi aller chercher des faits qui sont si loin de nous, quand nous en avons qui se sont passéssous nos yeux? — Apprenez, mon cher, que nous trouvons , nous autres, bien plus nalU;rel qu'on parle d'actions qui se sont passées
il y a soixante-dix ans, que personne n*a vueîi, el que ceux qui ne lisent pas l'histoire connaissent à peine. Les nonjs que je vous dis flattent bien plus agréablement les oreilles délicates; fiiiles-en voire profit: au lieu que les faits dont vous parlez, réveillent des passions, des souvenirs.. Règle générale: si vous voulez réussir^ parlez beaucoup de ce qui est ancien , jamais de ce qui est de nos derniers temps. Lerond disait en lui-même: Voilà le plus plaisant original que j'aie rencontré de ma vie.
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