‹ Le paysan et le gentilhomme; anecdote récenteChapitre 19 sur 24 · LEROND CONSULTE POUR SON AFFAIRE · texte numérisé non relu

LEROND CONSULTE POUR SON AFFAIRE

LiEiiOND descendit dans le niçme hôlel que son compagnon de voyage. Au lieu de songer à satisfaire celle curiosité assez naturelle à quelqu'un qui n*a jamais vu la capitale, il ne pensait qu'à l'objet qui l'avait amené. Le voyageur lui promit de le mener bienlôl dar.s une société où il ferait connaissance avec des hommes qui pourraien! faire valoir ses réclamations, et lui faciliter les moyens d'obtenir la liberté de ses deux amis.

Lerondatlendit impatiemment le jourqu'on lui avait indiqué. Enfin il arriva j son protecteur le conduisit le soir dans une maison où se réunissait une société nombreuse et brillante. On fit à Lerond un accueil asstz froid, mais il f fit peu d'attention ; il aurait tout souffert pour réussir dans ses démarches.

C*élait justement le jour c|u'on avait présenté à la chambre des députés un projet de loi sur la liberté individuelle. Cet important sujet occupa de suite la conversalion.il se rapportait tellement à TafFaire quiamenaitLerond à Paris, qu'il écouta avec beaucoup d'atten-.

lion. Lerond vît avec plaisir que la majeure partie de ceux qui se Irouvaienl là combattaient le projet de loi. Au moins , disait-il ea lui-même , il j a encore de braves gens qui prennent les intérêts du peuple , qui ne veulent pas qu'on puisse arrètei* arbitrairement des citoyens [)aisibles , comme on m'a arrêté moi et les deux Tliomas. Voilà ce qu'on appelle des hommes zélés pour le bien public.

Pendant que Leruiid f.iisait ces réilexions , la discussion conlinuail. Il était surpris de voir que ceux qui étaient conlrairee au projet de loi , mettaient dans leurs discours une animo* site singulière, tandis que leurs adversaires conservaient un calme plein dedignité. Cependant, comme il était lui-même opposé à la loi, il desirait bien que les champions de la liberté iidividuelle eussent le dessus.

Une chose l'embarrassait, c'est que, parmi les adversaires de la loi, les uns disaieivt qu'elle, était inutile; les autres, qu'elle était insuffisante. Ceci est contradictoire, pensait Lerond; ces messieurs sont bien d'accord pour le résultat; mais ils ne le sont pas pour le principe. Si les uns sont partisans de la liberté mdividuelle, les autres y sont bien 0[)posés.

Celte contradiction refroidit un peu Tadmi-

i5o ration que Lerond a vail d'abord éprouvée pour eux. Il les vit ensuite attaquer avec si peu de retenue celui qui présentait le projet de loi ; il leur vit mettre , dans leurs discours, des per- •sonnalités si odieuses^ des sarcasmes si indécens, qu'il pensa que c'était peut-être plus la passion que l'amour du bien public qui motivait leur opinion.

D'un autre côté , les hommes qu'ils alta- <juaient, se défendaient avec tant de dignité; la raison parlait par leur bouche un lang-age si noble; on voyait percer, dans leurs discours» tant d'amour du bien public , et les inculpations de leurs adversaires , quand ils se donnaient la peine de les réfuter, paraissaient si dignes de pitié et i\e mépris , que Lerond se sentait entraîné presque malgré lui à être de leur avis. Toutefois , quand il venait à penser au sujet qui s'agitait ; quand il se représentait ses deux amis en prison depuis si long-temps, sonsang bouillonnait dans ses veines , et il revenait à ses premiers sentimens d'approbation et de bienveillance pour les défenseurs de la liberté individuelle.

Cette discussion se termina , comme se terminent à peu près toutes les discussions; c'està-dire que chacun , après avoir bien crié , biea

argumenté, bi^n gesticnlé , resta très persuadé qu'il avait raison , et n'en tut que plusaltarhé aux premières opinions qu'il avait inaniFestées* Comme on était prêt à se retirer , Leronfi pensa qu'il ferait bien de consulter sur sou af** faire quelques-uns de ceux qu'il avail vus les plus ardens.à combattre le projet dff loi. En en voyant cinq à six réunis, qui [>arluieiiteiUre eux, il s'approcha du groupe, et saluant d'une manière resp'Ctueuse : Messieurs, dit d, j'aurais un conseil à vous deuiauder. —Qui êlesvous ? — Messieurs , \e suis un paysan... — Ua paysan î cherchez un avocat , mon ami , si vous avez besoin de conseils. — Messieurs, il s'agit ici de liberté. — Est-ce que vous vous mêlez aussi de parler de Hberlé? Quelque peu qu'on vous en laisse , ce sera toujours trop. — Mais, messieurs, quand vous pariiez tout à l'heure dans

rintérêt du peuple — Croyez-vous, mon

ami , que nous sommes fails pour défendre les intérêts des gens de voire espèce? Vous êtes plaisant de venir vous adresser si cavalièrement n des hommes de notre rang! Allez, si vous voulez des conseils, cherchez-en près de vos

égaux.

Lerond, qui était naturellement assez emporté , fut prêt à leur dire des injures. Il se

T€tlnl cependant, quand il songea qu'il compromeUail peul êlre les inlérêls de ses deux amis. Je les ai, sans doule, interrompus mal à propros, se dit-il; ils ëlaienl encore dans la chaleurde la discussion, etc'eslpour cela qu'ils auront trouvé mauvais que j'aie élé les distraire du sujet qui les occupait. La manière dont ils m'ont reçu est trop en contradiction avec leurs discours , pour qu'elle ne soit pas l'effet d'une distraction. J'irai les trouver dans un moment où ils seront de sang-troid , et j'en aurai sans doute plus de salisfyction.

Lerond ne dit rien à son introducteur de la manière dont ces messieurs l'avaient reçu. Il s'informa seulement de leur domicile , pour aller les consulter dans un moment plus opportun.

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