CHAPITRE m
, DÉPUTJlTION , ET CE QUI 5*ENSUIVIT.
M. DE FiERENViLLE amva le lendcmain.Tfois ou quatre vieilles escopettes le saluèrent d'une décharge à son arrivée. Les noiables de Tendroit, ayant le maire à leur têle , se rendirent chez lui au moment où il descendait de voiture.
M. de Fierenville reçut avec beaucoup de dignité la députalion qui se présentait. Monsieur, lui dit le maire , nous venons vous féliciter sur votre retour, et nous espérons que nous n'aurons qu'à nous louer de vous avoir parmi nous.Le maire terminait la saharangue; mais Robert reprit : Oui, monseigneur, l'instant est arrivé oii vous allez reprendre le rang qu'on a voulu trop long-temps disputer à la noblesse. Jouissez , monseigneur, de la plénitude de vos droits^ et daignez recevoir avec cette bonté qui vous caractérise, nos humbles hommages.— Bien , mon ami ! fort bien î dit M. de Fierenville; je vois que vous n'avez point oublié vos devoirs. Faites retirer ces pajsans, et que nous causions uu peu ensemble.
Tout le monde s'en alla , à Texceplion du raaire et de son adjoint. Ça , mes amis , êtesvous bien pénétrés de Fimportance de vos fonctions et de toutes les obligations qu'elles vous imposent? — Monsieur, dit le maire, on ne m'a rien reproché jusqu'à ce jour. — Tout cela est fort bon , mon ami; mais les circonstances actuelles sortent de la ligne ordinaire. U ne s'agit plus de ne pas mériter de reproches , il s'agit au contraire de savoir les braver pour remplir son devoir. — Je ne comprends pas bien , dit le maire , ce que vous entendez parla, — Moi , je comprends fort bien , dit Robert — Eh bien! vous, maire, qui ne saisissez pas ce que je veux dire, comment envisagez- Tous vos devoirs et en quoi vous figurez-vous qujils consistent? — Ils consistent à représenter mes administrés ^ à veiller sur leur tranquillité,
à défendre leurs intérêts M. de Fierenville
leva les épaules, et Robert sourit dédaigneusemeal.— Je vois bien , mon ami, que vous ne connaissez pas bien les devoirs de votre place. Ecoulez-moi : un complot horrible a renversé le souverain légitime. Ce complot est retombé sursesauleurs, mais les malveillans sont vaincus sans êlre anéantis. Le complot dont je vous parle avait des ramifications dans toute la
France. Voilà ce qu'il s'agit de découvrir; l'usurpateur avait des partisans 5 ce sont eux qu'il faut connaître; le Roi enfin a des ennemis, il faut les surveiller , les effrayer, les mettre dans l'impuissance de nuire. — Monsieur, tout ceci peut être vrai ; mais na aucun rapport avec nous. Nous ne connaissons ici ni ramifications de complot, ni partisans de l'usurpateur, ni ennemis du Roi. — Gomment î magistrat aveugle et inhabile^ vous fermez les yeux sur les dangers de l'état ! Vous ne savez donc pas que les principes du crime ont germé par-tout depuis la révolution? — Point de grands mots. Monsieur^ et ne cherchons que la vérité. Le fait est que , dans ce village , on ne s'est jamais occupé de politique. On y est accoutumé à obéir au gouvernement, quel qu'il soit; nous ne connaissons ni divisions ni partis, et nous vous prions de ne pas nous les faire connaître. — Doucement, mon ami, vous perdez de vue la distance.... — Il n'y a pas de distance qui tienne; vous êtes M. de Fierenville, je suis maire , je ne vous dois rien. Si je suis venu chez vous, c'est par poUtesse; et la manière dont vous me recevez me prouve que j'ai fait une sottise. — Insolent! — Point d'injures, s'il vous plaJtr — Vous oubliez, dit Robert , le
respect...-— Vous oubliez vous-même, répondit le maire, que je n'ai pas d'observations à recevoir de vous. — Ainsi donc, M. le maire ^ repritM. de Fierenville , il n'y a , suivant vous, aucun individu dangereux dans votre commune ? — Non, monsieur, il n'j en a aucun.
— Vous en êtes sûr ? -^Très-sûr. — Je crois cependant que vous avez des propriétaires de biens nationaux? — Oui, oui, c'est vrai , dit Robert. — Il y en a un , dit le maire ; mais ce n'est pas une raison pour le considérer coiume un homme dangereux; c'est au contraire ua garçon fort paisible. Le Boi a reconnu ses droits, et il est tranquille sur celle promesse.
— Comment, mon ami, vous vous mêlez aussi de raisonner ! Mais peut-on reconnaître pour légitime ce qui viole tous les principes de rhonj nêleté? — Je ne connais que la loi. — Impertinent! — Impertinent, vous-même! — Retirez vous, ou je vous lais jeter par la fenêtre]
— Je me relire, parce qu'on ne peut trop lot quitter un homme comme vous ; mais je ne crains pas vos menaces, et malheur à vous $i vous portiez la main sur moi !
Le maire avait remis son chapeau avant d& prononcer ces mots, et il se retira lentement, en regardant M. de Fierenville d'un air mépri-
■sanl. Insolente canaille , dit M. de Fierenville bouillant de colère, quand Ip maire Fut sortie tu me la paieras! — Oui, dit Robert^ c'est un insolent, qui vous a manqué essentiellement, monseig-neur; il mérite toute la sévérité.... — Tu me parais un bon garçon, toi, — Monseigneur, c'est trop d'honneur.... — Je veux faire quelque chose pour loi. — Monseigneur est trop bon... — Voyons, quelle idée te fais-tu des devoirs d'un maire? que doit-il faire, suivant toi ? — D'abord, surveiller trèssévèrement... — C'est cela. — * Tous les Individus soupçonnés... — Fort bien. — Soupçonnés d'être suspects. • — A merveille! — Obliger tout le monde à crier vive le Roi ! Faire mettre en prison ceux qui ne crient pas haut assez, et sur-tout mener haut la main les acquéreurs des domaines nationaux. — Tu es un honnête homme. — Se faire rendre compte de tout ce qui se dit, de tout ce qui se fait dans les maisons. — C'est là le fin du métier, -r- Enfin , punir tous ceux qui raisonneiit et ne se soumettent pas aveuglément^ car l'aulorilé ne doit jamais avoir tort. — Je vois que tu ne manques pas de talens administratifs. Tu es plus capable qu'on ne le jugerait à ta figure. Je veux que lu sois maire. — Comment, monseigneur.
vons daigneriez... — Je n'ai qu'un mot à dire pour cela; Tautre ne me convient pas. ~ Dans le fait, monseigneur, vousjugezbien. Jelecrois bonaparliste. — Je l'aurais parié. Tu le surveilleras.— Oui, monseigneur. — -Tu surveilleras aussi racquéreur... — Oui , monseigneur. — Ta me rendras compte.... — Oui, monseigneur.— Sur-tout, de la circonspection dans les discours. Toujours mettre en avant la religion... — Oui, monseigneur, la religion , le Roi, la Charte... — Animal! qu'est-ce que tu me chantes avec ta Charle? — Pardon , monseigneur , pardon , il n'en sera plus question. — A la bonne heure. Le curé entra dans ce moment. Il salua avec les démonstrations- du plus humble respect M. de Fieren ville, qui le reçut fort bien. Par< bleu , curé, vous venez fort à propos pour éclai* rer ma religion. Que dites vous du maire? — Monseigneur, j'en dirai toutcec|ue vous voudrez. — N'a t-il jamais fait de mal? — Non , monseigneur, il n'a jamais fait que du bien. — Cependant j'ai des raisons de le croire mal pensant. — Ah! c'est diff'érent î si monseigneur a des raisons... Je ne prétends pas le justifier. — Voyons, u'avez-vous jamais rien remarqué chez lui?.... — Attendez^ monseigneur... Effeclivement... je me souviens qu'il était désolé quand
il apprit que les alliés étaient en France. — Estil possible? — Oui; il déplorait les malheiirs de son pays. — C'est vrai, dit Robert, je l'ai entendu. — Juste ciel î et cet homme corrompu remplit encore les fonctions de maire' Il est clair, d\iprès ce que vous me dites là, que c'est un bonapartiste, n'esl-il pas vrai? — Monseigneur, il ne m'appartient pas de vous eantredire. — Oui, dit Robert, oui, le fait est avéré, c'est un bonapartiste. — Allons , mes amis, voilà qui est arrangé; il faut débarrasser la commune de ce mauvais sujet! — Mauvais sujet, c'est bien le mot! — Nous dirons que les habitans ne veulent plus de lui, qu'ils demandent son changement. — Ah! par exemple, monseigneur, vous aurez de la peine à faire croire cela. Tout le monde sait qu'il est Irèsaimé. — Oui-dà, il ne manquait que cela; c'est un homme qui se fait des créatures, qui cherche à se mettre à la tète d'un parti; le danger est imminent; il faut le prévenir. — Ah î monseigneur, vous voyez les choses de loin.
— Mon ami, l'habilude des affaires d'étal
— Et le génie, monseigneur, le génie, voilà ce qui vous rend si prévoyant. — Ah ça , loi, Robert, tu es aimé des j>.')ysans? — Moi, monseigneur, pas absolument. Vous savez que ces
gens la ont des préjugés — C'est cgiil; lu
me conviens — C'est loul ce qu'il fout, nion-
seigneïir; je.borne là mes désirs. — Si je suis coulent de loi, je pourrai faire quelque chose de plus pour loi. — Toutes les volontés de monseigneur seront des lois pour moi. —r C'est bien; je vais écrire en conséquence. Va-t*en; tu viendras prendremesordres demain. Robert se relira en laisanl une douzaine de révérences. M, de Fierenville et le curé reslèrent seuls ensemble.
Curé , qu'est-ce que c'est qu'un nommé Lerond, qui est dans notre paroisse ? — Monsei* gneur, c'est un assezbravegarçon. — Comment! brave garçon? Est-ce que vous ignorez qu'il relient sciemment les biens.. ? — Ah ! monseigneur , sous ce rapport il est inexcusable î — Allez-vous chez lui? — Quelquefois. — CommeuFÎ vous donnez un pareil so^mclale à vo» paroissiens? voir un homme qui recelti le fruit d'un larcin î Car, qu'est-ce autre chose que sa prétendue propriété ? Ignorez-vous que ces gens-là sont les enuemis du gouvernement^ qu'ils ne désirent que le renversement de la dynastie légitime? — Je ne crois pas que Lerond... — Vous ne croyez pas! et quand je vous le dis^ moi î Ah! pardon, monseigneur, je puis
avoir tort. — Je vous dis que Lerond est un mauvais sujet. — Je le crois aussi. — C'est à vous de prémunir votre troupeau contre les principes dangereux qu'il professe , contre les mauvais conseils qu'il pourrait donner; c'est votre devoir. — Si c'est mon devoir, je le remplirai.— Et pour empêcher qu'il ne prenne de l'ascendant sur l'esprit de vos paroissiens , il faut le leur présenter sous le jour qui lui convient, comme un homme sans foi, sans délicatesse, qui relient le bien des autres. — Soyez tranquille, monseigneur, vos volontés seront remplies.
Les choses étant ainsi réglées, M. de Fierenville passa uneparliedela journéeaveclecuré, puis il écrivit ses dépêches, et se coucha le soir, enchanté d'avoir pu , dès le premier jour de son arrivée, déployer son autorité, et afficher la sévérité de ses principes.
ï5 CHAPITRE IV.