‹ Le paysan et le gentilhomme; anecdote récenteChapitre 6 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

CÉRÉMONIE D'iWSTALLATIOIf.

KoBERT se mit à travailler sans relâche. A mesure que son travail avançait, il le communiquait à M. de Fierenville , qui en était enchanté. Il fit bien de s y être pris d'avance; car, cinq à six jours après, la destitution du maire arriva ainsi que la nomination de Robert à sa place. Celle nouvelle, quoiqu'on s'y attendît depuis l'arrivée de M. de Fierenville, causa dans le village une tristesse générale. Personne n'avait eu à se plaindre de l'ancien maire, et on l'appréciait encore mieux depuis qu'on se voyait menacé d'avoir Robert, qui n'était aimé ni estimé de personne. Sa morgue naturelle s'était encore accrue depuis quelques jours , et il avait déjà pris des airs d'autorité avant qu'il eût la certitude d'être maire.

L'arrivée de la lettre qui venait de cojifirmer ses prétentions , le mit hors de lui et lui fil presque tourner la tête. Son discours était fini, il l'avait lu en entier à M. de Fiei^enville , qui y avait fait quelques corrections, et qui 1 avait fortement blâmé d'y avoir omis une chose esse»-

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tielle. Je ne croyais pas, dit-il, qu'il fût nécessaire de tout le dire, et j'espérais que cela viendrait de loi. Comment n'as tu pas senti tju'il était indispensable de m'adresser dans ton discours quelque chose de fiai leur, à moi qui présiderai à Ion installation , et qui suis la véritable cause de ton élévation ? Tu vas travailler à réparer cet oubli; tu me représenteras comme un chevalier sans peur et sans reproches, qui vient se reposer de ses glorieuses campagnes. Tu pourras, à propos de cela, me comparer à Bayard ou à Duguesclin; lu dira^ que jesuis disposé à avoir quelques bontés pour les paysans, pourvu qu'ils ne s'écartent pasda respect et de ta soumission qu'ils me doivent; que je leur rendrai justice en toute occasion: et tu me compareras à saint Louis rendant la fusticeau pied d'un chêne. Enfin li] diras que ma présence sera pour le village une source de bienfaits et de prospérité , par le bon ordre que j'y maintiendrai , et par la surveillance que j'apporterai sur l'administration; et tu me compareras à Sully ou à Colbert. Robert ne répliqua pas, et il fit à son discours les additions qu'on lui prescrivait. Quand son travail fut fini , et que M. de Fierenville eut souri complaisamment eu entendant Robert lui lire son éloge, qu'il

avait diçlé lui-même, il fut question de fixer le jour de la cérémonie d'installation. Le local de la mairie fut convenablement préparé, et les principaux habilans de l'endroit furent convoqués. Robert s'habilla avec un soin tout particulier ; il se décora d'un ruban blanc , le plus large qu'il pût trouver; puis, à la tête des habitans, il alla prendre chez lui M. de Fierenville, qui se rendit processionnejlement avec eux à la mairie. Un fiiuteuil j était disposé pour lui. Tous les autres prirent place sur des bancs; lorsque tout le monde fut assis, et qu'on eut fait silence, M. de Fierenville se leva et annonça que l'assemblée avait pour objet l'installation de ^1. Robert comme maire de la commune , et qu'on allait donner lecture des lettres qui annonçaient sa nomination. M. de Fierenville ^se disposait efFèctivement à faire cetli lecture; mai$ l'annonce avait sulfî: personne ne voulait en entendre davantage.Tous les paysans se ievèrenlspontanémenl, et, sans dire un mot, ils remirent leur chapeau et gagnèrent la porte. Robert^déconcerlé^regardailM.de Fierenville, qui était aussi étonnéque lui. Pendant ce temps la salle s'évacuait. Allendez donc^ mes amis, leur dit Robert, la cérémonie n'est point finie. Quç diable î vpus yoqs en allez comme si on

vous chassait ; j'ai encore mon discours à prononcer, un discours soigné, analogue aux circonstances, et qui vous enchantera : restez encore seulement... deux heures... Personne ne Técoulait, on s'en allait toujours, et bientôt ne resta plus dans la salle que M. de Fierenville et son protégé.

Ils ét^iient aussi raorlifiés l'un que l'autre. Avezvous vu de la canaille comme cela, dit Robert, qui ne veut pas rester jusqu'à la fin de la cérémonie? — Qui n'attend pas seulement que je lui lise les lettres?... — Qui ne veut pas entendre mon discours?— Qui ne pense pas à me reconduire chez moi. — Et on aurait de l'indulgence pour des gens comme cela? — Il faut les traiter comme ils le méritent. — Ah , coquins î C'est donc ainsi que vous voulez captiver la bienveillance de votre nouveau maire et de votre seigneur! — C'est un tour qu'on te joue ; Robert , tu m'as dit que tu avais eu une dispute avec Lerond ; c'est lui qui se venge. — Vous m'ouvrez les yeux : c'est lui qui a tramé le complot. Jugez, d'après cela, si c'est un homme dangereux. — C'est une peste dont il iaut se défaire. — Il nous le paiera ; n'est-ce pas , monseigneur? — Ecoute, Robert, quand nous resterons ici plus long-temps, cela n'avancera

à rien : ils ne reviendront pas; alIons-nouseM, lu fermeras la porle. - — Faul-ii s'être donné tant de peine pour composer un discours? — Ahî c'est fâcheux. — Un discours qui devait me faire une réputation ! — Il pourra te servir pour une autre occasion.— Ahî coquins, c'est donc en pure perle que j'aurai sué comme un malheureux , pour vous prouver que je suis un liomme d'eçprit; vous ne daignez pas seulement m'écouter. — Allons, Robert, consoletoi, et allons-nous-en.

Le seigneur et son protégé sortirent; ils traversèrent lestement le village, levant à peine les yeux. Ils crurent remarquer que les paysans se mettaient sur leurs portes et les regardaient passer avec un ris moqueur, ce qui redoubla leur dépit et le désir qu'ils avaient de se venger.

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