‹ Le peau du lion et La chasse aux amantsChapitre 12 sur 43 · LA DILIGENCE ATTAQUEE · texte numérisé non relu

LA DILIGENCE ATTAQUEE

Le lendemain, avant que la cloche eût sonné le déjeuner, M. Herbelin, à qui la pluie n'avait pas permis de faire dans le parc sa promenade quotidienne, se trouvait assis dans sa chambre à coucher, où il prenait le mauvais temps en patience à l'aide d'une longue pipe d'écume de mer. Deux ou trois petits coups rapidement frappés contre la porte interrompirent cette agréable occupation. Le colonel se leva de l'air d'un écolier surpris en faisant l'école buissonnière ; sans prendre le temps d'éteindre sa pipe, il la cacha dans un des tiroirs du bureau, et alla ensuite ouvrir la porte ; sur le seuil, il aperçut sa fille dans le coquet appareil d'une fraîche toilette du matin.

— Je l'aurais parié, dit madame Caussade, qui en entrant commença par ouvrir les fenêtres pour livrer passage au nuage odorant dont la chambre était pleine ; vous ne voulez donc jamais vous corriger de cette vilaine habitude? Vous mériteriez d'être mis aux arrêts forcés.

— Aux arrêts forcés pour avoir fumé un pauvre petit

cîgnrf ! répondit le colonel avec l'accent de soumission familier aux pères qui gâtent leiu-s enfants.

— Un cigare! croyez-vous que je ne reconnaisse pas votre affreux tabac de caporal?... N'est-ce pas ainsi que vous appelez ce poison? Mais prenez-y garde, si jamais je parviens à mettre la main sur votre pipe...

Par un geste furtif, M. Herbelin ôta la clef du tiroir oii il avait enfermé le corps du délit, et il la glissa dans sa poche.

— Allons, Estelle, ne gronde pas, dit-il ensuite d'une voix câline; je te promets de ne plus me servir que des cigares de M. Tonayrion ; ceux-là, tu les tolères : ainsi, lève mes arrêts et viens m'embrasser.

— Je vous embrasserai quand vous ne fumerez plus, répondit madame Caussade avec une mutinerie boudeuse qui, à l'égard de tout autre qu'un père, eût ressemblé à de la coquetterie.

— Comme il vous plaira, madame, reprit le bon colonel en affectant un air fâché ; mais je ne pense pas que vous soyez venue ici uniquement pour me faire un sermon. Puis-je savoir ce qui me procure l'honneur de recevoir votre visite ?

— J'allais vous le dire, répondit Estelle, dont la charmante figure prit une expression de gravité ; je viens vous faire mes adieux.

— Qu'est-ce que tu me chantes là? interrompit M. Herbelin, qui regarda sa fille avec étonnement.

Madame Caussade prit une chaise et se vint asseoir près de son père. En voyant cette manœuvre, prélude ordi-

naire des conversations confidentielles, celui-ci devint sérieux à son tour, et il attendit en silence que la jeune femme s'expliquât.

— Mon père, dit alors Estelle, je vous demande seulement cinq minutes d'attention. Il y a dix-huit mois, quand je devins veuve, un homme que vous connaissez beaucoup, et qui avait été également l'ami de M. Caussade, me demanda en mariage...

— Sans que j'en aie rien su? interrompit brusqueme.it le colonel.

— Sans que vous en ayez rien su. Il pensait sans doute que mon consentement serait plus difficile à obtenir que le vôtre, et il jugea à propos de s'adresser à moi. Quoique ce parti me convînt sous beaucoup de rapports, je le refusai pour une raison unique, mais à mes yeux péremptoire. Tolérer les assiduités d'un homme dont je ne voulais pas accueillir les prétentions eût été d'une légèreté impardonnable ; on m'eût , avec raison , accusée de coquetterie. La personne dont il s'agit fut donc obligée de se soumettre à ma détermination franchement exprimée de ne plus la recevoir. Un voyage lui servit de prétexte pour s'éloigner de moi, et pendant plus d'un an nous ne nous sommes pas revus. Aujourd'hui, un hasard qu'il m'est difficile de ne pas croire un peu prémédité nous réunit de nouveau. Ce rapprochement me contrarie, me gêne, me déplaît en un mot, et je suis décidée à y mettre finie plus tôt possible ; mais il n'est pas juste que ceci vous cause le plus petit désagrément, je ne veux pas vous

priver du plaisir de recevoir chez vous un de vos amis. ('/est donc moi qui m'éloignerai cette fois. Je vais partir aujourd'hui pour Paris et je reviendrai dès que sa visite sera finie; j'espère qu'il aura l'esprit de ne pas la faire longue.

— Mais c'est donc de Servian que tu veux parler? dit M. Herbelin en regardant sa fille d'un air ébahi.

— De lui-même^ répondit Estelle d'un ton froid.

Le colonel se leva impétueusement, fit plusieurs tours dans la chambre au pas accéléré, et s'arrétant enfin en face de la jeune veuve.

— Servian t'a fait l'honneur de te demander en mariage, et tu l'as refusé! lui dit-il d'une voix brusque; si j'étais sûr de cela, je crois que je te déshériterais.

— Déshéritez-moi donc, car c'est l'exacte vérité , répondit madame Caussade avec un sourire qui semblait braver le courroux paternel.

— Mais quelle objection as-tu à lui faire ? Un homme riche, bien né, bien élevé, plein d'esprit, d'instruction et de mérite ! car il est tout cela.

— J'en conviens.

— Eh bien alors... Est-ce son âge? Le trouves-tu trop vieux pour toi ?

— Il n'a pas quarante ans, et j'en ai vingt-sept. La disproportion n'est pas choquante.

— Sa personne te déplaît-elle ?

— Non. Je le trouve bien au contraire.il a des manières agréables et l'air distingué.

— Tii avoueras qu'il a de l'esprit?

— De l'esprit, des connaissances, de l'amabilité, du jugement, une foule de bonnes qualités.

— Et tu ne veux pas de lui ! que diable as-tu donc à lui reprocher ?

— La moindre des choses ! une bagatelle ! une misère ! dit Estelle en laissant éclore sur ses lè\Tes un sourire d'ironie et de dédain.

— Mais quoi donc ? sabre de bois ! s'écria le colonel en proférant dans son impatience le plus gros juron dont sa fille lui permît l'usage.

Madame Caussade rapprocha la chaise du fauteuil où son père venait de se rasseoir, et baissant la voix comme si elle avait craint qu'on ne pût Fentendre du dehors :

— Je ne connais à votre ami Servian qu'un seul petit défaut, dit-elle : c'est d'être...

— D'être ?

— Un lâche !

— Un lâche? répéta M. Herbelin avec autant d'emportement que si ce mot outrageant lui avait été adressé à lui-même. Estelle, je sais bien qu'en votre qualité d'enfant gâté vous avez le droit de dire toutes les sottises qui vous passent par la tête; mais ceci casse les vitres... Mortdieu ! Servian un lâche !

— Uu poltron, si vous aimez mieux, reprit madame Caussade, sans paraître émue le moins du monde du courroux de son père. Si vous voulez m'accorder encore deux minutes, je vous prouverai ce que j'avance. Quand

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iHie vitre est fêlée, on fait bien de la casser; or, le courage de M. Scrvian est à mes yeux plus que télé.

— Parle, je t'écoute, dit le colonel d'un ton grondeur.

— Vous savez qu'il y a deux ans, six mois environ avant la mort de M. Caussade, les médecins, en désespoir de guérison, l'envoyèrent aux eaux de Vichy. M. Servian, depuis quelque temps, se montrait fort assidu près de moi, et d'ailleurs il connaissait intimement mon mari. Il fit donc le voyage avec nous, prétextant des affaires qui l'appelaient à Lyon, mais en réalité pour ne pas me quitter. Entre Nevers et Moulins...

— Je sais ce que tu veux dire, interrompit M. Herbelin; il vous arriva une aventure de roman; la diligence fut attaquée par des voleurs ; tu m'as conté cela.

— Oui, mais ce que je ne vous ai pas raconté, c'est le rôle que joua votre M. Servian dans cette belle équipée. Nous étions dans le coupé ; il pouvait être une heure après minuit. Tout à coup un grand bruit se fait entendre ; la voiture s'arrête, la portière s'ouvre, et plusieurs hommes en blouse, la figure noircie ou couverte d'un masque, je ne sais lequel des deux, nous ordonnent brutalement de descendre. Je ne suis qu'une femme, M. Caussade était vieux et malade ; notre obéissance était donc assez naturelle; mais M. Servian! un homme dans toute la vigueur de l'âge ! un homme, enfin ! Figurez-vous, mon père, qu'il est descendu le premier, sans essayer la moindre résistance et en recommandant seulement aux voleurs

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do ne pas me faire de mal. L'attention n'était-elle pas galante et placée à propos?

— Ces voleurs étaient sans doute armés? observa le colonel en essayant de justifier son ami.

— Jusqu'aux dents. Mais qu'importe ?

— Qu'importe? Diable ! comme tu y vas ! si Servian luimême n'avait pas d'armes?

— Il avait deux pistolets chargés dans les poches de la voiture ; deux pistolets longs comme le bras, et qu'il a laissé prendre paisiblement par ces messieurs au lieu de leur en casser la tête.

— Écoute, ma bonne amie, dit le colonel avec l'embarras qu'éprouve un avocat consciencieux en plaidant une cause qu'il croyait bonne, mais dont la discussion lui a révélé les côtés faibles; il y aurait beaucoup à dire sur la conduite de Servian en cette occasion, et je suis sûr que si tu n'étais pas prévenue contre lui tu verrais la chose d'un tout autre œil. Vois-tu bien, il faut distinguer entre le courage et la témérité. Il n'est pas donné à tout le monde de faire le coup de feu avec une troupe de bandits qui ont sur vous toutes sortes d'avantages. On doit tenir compte de la surprise, de l'émotion. Moi-même qui te parle et qui ai fait toutes les campagnes de l'empire assez gaillardement, eh bien ! si je m'étais trouvé à la place de Servian, j'aurais peut-être agi tout comme lui.

— Vous, mon père, s'écria madame Caussade en arrêtant sur le colonel ses beaux yeux étincelants, si vous aviez été là, vous auriez pris un de vos pistolets de la

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main droite, l'autre de la main gauche ; je vous vois d'ici. — Vous auriez brûlé la cervelle aux deux premiers coquins qui se seraient présentés à la portière ; les autres auraient battu en retraite, et fouette postillon !

— C'est possible ; j'aurais peut-être été assez mauvaise tête pour faire cela^, répondit le colonel, qui ne put retenir un sourire de satisfaction ; mais songe que Servian n'a pas, comme moi, l'habitude des armes ; il n'a jamais servi ; les seuls coups de fusil qu'il ait eu l'occasion de tirer...

— Je vous en prie, ne cherchez pas à l'excuser, interrompit Estelle avec impatience. Mon opinion est irrévocable, .le ne vous le cache pas, avant cette ridicule aventure, je me sentais du goût pour lui. Ses manières, son esprit, sa conversation, tout me plaisait, et, devenue libre, peutêtre l'aurais-je aimé. Mais quel sentiment résisterait à une épreuve de cette nature? Le masque est tombé, et le héros s'est évanoui. Jamais, je le sens, je ne pourrais aimer un homme dont le caractère ne m'inspirerait pas cette confiance et cette estime qui seules légitiment la suprématie d'un mari.

— Mais je ne sache pas que M. Caussade ait été un Achille ; et pourtant tu l'avais épousé.

— Est-ce qu'une petite-fille de dix-huit ans refuse jamais de se marier ? diten riant la jeune veuve ; maintenant je suis une femme raisonnable, et si j'étais forcée de recommencer, je me montrerais un peu plus exigeante. La première fois on m'a mariée, la seconde je me marierais... avec

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votre consentement, mon père, ajouta Estelle, poiu* adoucir ce que sa dernière phrase pouvait avoir de trop indépendant.

— Tu sais, méchante enfant, q je je ne te contrarierai pas, répondit le colonel en lui frappant légèrement la joue du revers de la main ; ton mariage avec Servian m'eût fait un gTand plaisir, car c'est un honnête homme, et je crois qu'il t'aurait rendue heureuse ; mais puisqu'il ne te convient pas, n'en parlons plus. Quant à ton projet d'aller à Paris, tu penses bien que c'est un enfantillage auquel je ne puis consentir. Servian a de l'esprit, tu l'avoues toi-même ; il comprendra que sa présence ne doit pas t'être agi'éable, et avant deux ou trois jours, sois-en sûre, il prendra congé de nous. Tout ce que je te demande, d'ici là, c'est d'être polie envers lui. Brave ou non, songe qu'il est mon ami et notre hôte.

— Passe pour deux jours, dit Estelle en se levant; mais je vous préviens que s'il est assez indiscret pour rester plus longtemps, je lui cède la place. Maintenant que nous sommes d'accord, continua-t-elle avec un sourire plein de charme, promettez-moi de jeter par la fenêtre votre vilaine pipe ; M. Tonayrion vous donnera des cigares, et moi je vous embrasserai.

Le colonel prit entre ses deux mains la jolie tête d'Estelle et lui baisa le front et les yeux en dépit d'une feinte résistance.

— Ça ne compte pas, dit-elle en s'élançant d'un bond vers la porte.

— J'ai encore quelque chose à te dire, reprit M. Herbelin.

La jeune femme revint près de son père.

— Puisque c'est aujourd'hui ton jour de confession, dit le colonel d'un air fin, autant vaut que ce soit une confession générale. Voyons, sois franche : aimes-tu M. Tonayrion ?

— Ah ! ah ! fit Estelle en riant malignement, vous avez donc remarqué que M. Tonayrion me fait la cour ?

— Parbleu î j'ai eu les oreilles gelées en Russie, mais non pas les yeux. A quoi veux-tu que j 'attribue lafréquence de ses visites, si ce n'est au désir et peut-être à l'espoir qu'il a de te plaire ?

— Vous pouvez dire l'espoir, répondit Estelle d'un ton confidentiel.

— Tu lui permets donc d'espérer ?

— Les hommes ont-ils besoin de cette permission-là ? Ils sont si présomptueux.

— Lui surtout, je crois.

— Lui comme les autres ; il a du moins le mérite d'y mettre de la franchise, et je sais qu'il serait homme à faire partager aux autres, de gré ou de force, la bonne opinion qu'il peut avoir de lui-même.

— Tu crois cela ?

— J'en suis sûre.

— Tout ceci veul-il dire que tu aimes RL Tonayrion ? demandale colonel, qui regarda sa fille d'un air scrutateur.

— Pas tout à fait, mon père, répondit madame Caus-

sailc on hochant la tête par un mouvement assez orgueilleux; nous n'en sommes pas là. Mais si, dans la suite, je ne parle pas d'aujoui'd'hui ni même de demain, si plus tard pareille chose arrivait, ce choix vous déplairait-il ?

— Je suis fâché que tu aies tant tardé à me faire cette confidence, reprit le colonel d'un ton sérieux ; j'aurais pris des renseignements officiels sur lui avant de le laisser s'établir ici d'une manière si intime.

— Ne le connaissez-vous pas ?

— Sa personne, oui, et même, je crois, son caractère. Je n'ai rien à dire ni contre l'un ni contre l'autre. C'est un beau garçon fait pour plaire à une femme, et quoique diablement fat, il y a moyen de vivre avec lui. Mais sa position, je n'en connais pas le premier mot; tout ce que je sais, c'est qu'il n'a pas d'état.

— Est-ce que dans le monde élégant on a un état ? M. Servian lui-même en a-t-il un ?

— Non; mais en revanche il a une jolie fortune, bien claire et bien liquide. Qui te dit que M. Tonayi'ion pourrait en offrir autant?

Madame Caussade se leva et se vint asseoir sur les genoux du colonel avec la câlinerie que les femmes emploient lorsqu'il s'agit pour elles d'une victoire à remporter.

— Écoutez-moi, mon bon petit père, et surtout ne vous fâchez pas, lui dit-elle de sa voix la plus cai^essanter dans une circonstance où il s'agit de mon sort, de grâce n'invoquez pas de misérables considérations d'intérêt. Lorsque j'ai épousé M. Caussade, vous n'avez pensé qu'à

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ma forlunc ; permettez-moi aujourd'hui de songer un peu à mon bonheur. J'ignore si M, Tonayrion est riche, mais supposons qu'il ne le soit pas. Avec le bien de ma mère, et ce que m'a laissé mon mari, ne suis-je pas...

— Et ma fortune, pourquoi la comptes-tu? interrompit M. Herbelin ; me prends-tu pour nn parâtre ?

— Vous voyez donc bien, reprit Estelle en serrant tendrement la main de son père ; vous voyez donc bien que ma position est assez belle pour qu'en me remariant je puisse ne pas consulter exclusivement le plus ou moins de fortune de l'homme que j'épouserai. S'il est riche, tant mieux; s'il ne Test pas, je le suis assez pour lui et pour moi... Je crois avoir trouvé dans M. Tonayrion des qualités, selon moi, préférables à tous les trésors du monde. Il a peut-être moins d'instruction, moins d'esprit même que n'en a M. Servian; mais en revanche il possède un mérite sans lequel a mes yeux tous les autres ne sont rien; il est brave.

— Qu'en sais-tu ? demanda le colonel ; est-ce parce qu'il porte des éperons et des moustaches?

— Mon père ? dit Estelle d'un air piqué.

— Que veux-tu î c'est encore là un de mes préjugés du temps de l'empire ; je ne veux pas m'habituer à voir un bourgeois, un pékin, disons le mot, affublé de moustaches comme un grognard de la vieille garde.

— Puisque vous convenez que c'est un préjugé, je ne vous gronderai pas. Le seul tort de M. Tonayrion, et ce n'en est pas un grand à mes ycu,\, ajouta Estelle en sou-

liante c'est d'être né trop tard. Vingt ans plus tôt il eût été militaire, car c'est là sa vocation, il me l'a dit cent fois. 11 aurait sevxi comme vous, sous vos ordres peut-être ; il aurait fait toutes les campagnes, il se serait distingué, il aurait eu la croix, à vingt-cinq ans il serait devenu colonel...

— Ta, ta, ta, n'allons pas si vite; je n'ai été nommé colonel qu'à quarante-deux ans, et sans manquer de res pectàM. Tonayrion....

— Sans doute, vous avez raison, mon père ; ce que je voulais dire, c'est que l'occasion seule lui a manqué pour acquérir une réputation qui lui méritât l'honneur de devenir le gendre d'un homme tel que vous. Se faire soldat en temps de paix, c'eiit été dérisoire. Il ronge donc, impatiemment, je vous assm'e, le frein qu'impose aux cœurs intrépides le cai^actère pacifique de notre -époque. Mais voyez avec quelle ardeur il saisit toutes les occasions de satisfaire la passion militaire qui est innée en lui. Dernièrement encore, n'a-t-il pas fait en amateur la campagne de Constantine ?

— Allons, allons, ne t'échauffe pas, dit M. Herbelin avec bonhomie; je n'ai nulle intention de rabaisser la gloire de ton héros ; je vois que tu n'en es pas coiffée à demi. Ah ça ! tu tiens donc bien à ce qu'un homme soit brave.

— Comment en serait-il autrement avec le modèle que j'ai sous les yeux? répondit Estelle en flattant son père du regard en même temps que de la paroic ; que voulez-

VOUS? co n'ost pas en vain que je suis votre fil!o. Si j'avais été un homme, j'aurais été soldat. C'est là le premier des états, le seul que Ton puisse embrasser avec orgueil et passion. Comprend-on que des êtres portant barbe au menton se fassent avocats, notaires ou agents de change, et qu'il se trouve des femmes qui consentent à épouser de pareils Cassandres?

En prononçant ces derniers mots avec le plus ironique dédain, Estelle était si rayonnante de grâce et de beauté que le colonel sentit remuer délicieusement au fond de son cœur tous les fibres de la vanité paternelle.

— Un maréchal de France seul serait digne de toi, et encore faudrait-il qu'il fût jeune, lui dit-il dans une sorte d'extase ; Tonayrion sera un drôle trop heureux. Si tu es décidée à l'épouser, je ne t'en empêcherai pas ; mais, je t'en prie, ne précipite rien et réfléchis mûrement avant de dire oui. De mon côté, je vais écrire à Paris ; tu comprends qu'avant de te donner mon consentement il faut que je sache à quoi m'en tenir à son sujet.

— Ecrivez, répondit madame Caussade avec assurance; Raoul, j'en suis sûr, ne craint aucune espèce d'enquête, il est de ces hommes qui se présentent également bien à leurs amis et à leurs ennemis.

La cloche qui annonçait le déjeuner mit fin à cette conversation, et le colonel Herbelin prenant le bras de sa fille descendit avec elle dans la salle à manger, où leui's trois hôtes se trouvaient déjà réunis.

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