LE BALCON
L'indiscret bavardage de mndnmc Uibois avait porté ses fruits. En apercevant pour la première fois Raoul TonajTion, Servian lui avait voué à Tinstant même la haine qu'inspire toujours à im homme amoureux le rival qu'il croit préféré. Toutefois^ habitué à contenir ses émotions,, il s'était efforcé de couvrir d'une politesse irréprochable la violente antipathie dont il ne pouvait triompher. De son côté, l'élégant et superbe Tonayrion n'avait pas trouvé digne de son attention, un individu \èt\i simplement, circonspect dans ses manières, s'exprimant avec modestie, et qui, pour dernier ridicule, était aiTivé par la diligence. Au lieu de se traiter avec l'abandon familier qu'autorise le séjour de la campagne, les deux rivaux, Tmi par orgueil, l'autre par jalousie, se tinrent donc mutuellement sur la réserve, lorsque l'annonce du déjeuner les eut réunis dans la salle à manger. Laissant le soin de soutenir la conversation au jeune Félix, qui s'acquittait de cette tâche avec la vivacité de son âge, ils avaient à peine échangé deux
OU ♦rois paroles froides et banales, f[uand rarri\ée de madame Caussade vint donner de nouveaux prétextes au mécontentement de rhomme qui avait recherché sa main età la présomption de celui quiy prétendait en ce moment.
Les femmes mettent quelquefois dans leur aversion autant de véhémence que dans leur tendresse ; elles s'y livrent même avec plus de franchise, car les convenances, qui font un crime de l'amour, n'interdissent pas la haine, pourvu qu'elle soit spirituelle et bien placée. Plus d'une prude tire vanité de l'antipathie que ses adorateurs lui inspirent ; mais le courroux, en ce cas, n'est souvent qu'une ruse de l' amour-propre, un moyen de constater en toute dignité la passion dont on est l'objet. Sans pouvoir être taxée de pruderie, Estelle éprouvait un irrésistible désir de faire expier à Servian la liberté qu'il avait prise de se rapprocher d'elle en bravant sa défense. A ses yeux, cette rencontre ne devait pas être attribuée au hasard ; évidemment elle était préméditée. Quel but pouvait avoir cet amant dédaigné, sinon d'ouvrir une seconde campagne contre le cœur de celle qui l'avait éconduit une première fois ? Et si telles étaient ses intentions, sa présomption, son audace, ne méritait-il pas qu'un châtiment exemplaire et décisif punît cette obstination indiscrète?
— Il prétend avoir ignoré que je fusse chez mon père, se disait la jeune veuve; mais est-ce vraisemblable ? est-ce possible ? Amoureux de moi comme il était, me fera-t-il croire qu'il est resté plus d'un an hors de France, sans demander de mes nouvelles à tant de gens qui auraient pu
M nrrvRiîS DE en. pe bernaud.
lui en (lonnor ? Que veut-il donc ? qu'espère-l-il ? Me croit-il ;issoz inconsidérée pour acceptt?r aujourd'hui ce qu'autrefois j'ai refusé ? La supposition serait un peu ■ trop impertinente. Si j'étais sûre que telle fût sa pensée, il se repentirait^ je le jure, de m' avoir traitée comme une femme sans caractère.
Pour le châtier de ce qu'elle nommait l'acharnement de son ancien amant, madame Caussade avait à sa disposition l'arme la plus efficace dont puisse se servir une femme en pareil cas. Dans un de ces incroyables combats racontés par Le Berni, Rodomont saisit par la jambe un de ses adversaires et assomme les autres avec cette massue improvisée. Entre les mains d'une coquette, le rival, détestable personnage, remplit quelquefois ce rôle de massue. Tel fut l'emploi vengeur auquel Estelle crut devoir élever monsieur Tonayrion, qui, mieux que personne, semblait destiné à le remplir d'une manière péremptoire et fracassante. Aimables sourires, regards expressifs, interpellations gracieuses, cliuchotteries confidentielles, en un mot toutes les petites faveurs qu'une femme peut accorder ostensiblement à un homme afin d'en désespérer un autre, lui furent prodiguées pendant et après le déjeuner. Non contente de cette cruauté, et sans respect pour la trêve que son père lui avait demandée en faveur de leur hôte, l'impitoyable veuve ouvrit en même temps contre ce dernier une de ces fusillades de salon qui ne laissent à un pauvTe amoureux d'autre ressource que la retraite ou la révolte. Ce fut, durant plusieurs heures, un feu roulant
d'épigrammes^ d'allusions piquantes, d'acerbes plaifiinteries que rendait plus meurtrières une expression toujours élégante et spirituelle. Malgré le mécontentement visible du bon colonel et ses efforts poiu* rendre la conversation inofïensive, Estelle ramenait obstinément dans l'entretien le sujet le plus propre, selon elle, à humilier Servian. Dans sa bouche, l'éloge emphatique de la bravoiu'e devenait la plus mortifiante des personnalités pour Thomme qu'elle avait une fois trouvé sans courage.
— Il est des défauts qui méritent de l'indulgence, disaitelle avec l'accent d'une conviction énergique. Je comprends qu'on pardonne à un liomme d'être étourdi, prodigue, emporté. La perfection n'existe pas sur la terre, et l'on doit excuser les faiblesses lorsqu'elles n'ont rien de honteux; mais la lâcheté est si dégradante, qu'on se souille à son contact, et que la tolérer, c'est s'avilir. Un dissipateur, un mauvais sujet, un joueur même peuvent se corriger : un lâche, jamais !
Tandis que madame Caussade développait cette sévère opinion, à laquelle l'éclat de son regard, la fierté de son sourire et le timbre vibrant de sa voix donnaient une sorte d'agrément chevaleresque, la physionomie de ses auditeurs offrait une variété d'expression qu'un peintre n'aurait pu désirer plus tranchante. Compatissant à l'humiliation que devait éprouver son ami, M. Herbeliix toussait, se mouchait, essuyait ses lunettes, se remuait sur son siège, essayait, en un mot, mais sans succès, toutes les contenances à l'usage des gens embarrassés. Félix Cambicr,
A G ŒUVRES DE CH. DE r.F.î;:!Ar.ï>.
los yonx prvnnt çà et là et le front coir, cri dr» rougeur, se trouvait encore plus mal à l'aise que le colonel, car chaque parole de la jeune veuve mordait comme un caustique brûlant la blessure faite à son amour-propre par la frayeur qu'il avait éprouvée la veille. M. ïonayrion, au contraire, se caressait complaisamment les moustaches en portant la tête mi cran plus haut que de coutume. Servian enfin, loin de paraître déconcerté, ainsi qu'on aurait dû s'y attendre, écoutait d'un air calme, et souriait de temps en temps avec un mélange de tristesse et d'ironie.
— Mes paroles vous font rire, monsieur, lui dit brusquement Estelle en fixant sur lui ses yeux étincelants ; vous trouvez sans doute fort ridicule qu'une femme estime le com-age et méprise la lâcheté.
— Cela, madame, me paraît au contraire fort naturel, répondit Servian avec sang-froid ; une fennne doit priser dans un homme les qualités viriles, de même que, nous autres hommes, nous aimons de préférence dans une femme la douceur, la réserve, la bienveillance, en un mot toutes les vertus aimables et indulgentes.
Piquée de la leçon indirecte renfermée dans ces paroles, madame Caussade détourna la tête d'un air hautain, et s'adressant à M. Tonayrion :
— Si vous étiez attaqué par des voleurs , que feriezvous? lui dit-elle.
— Ce que j'ai déjà fait en pareil cas, répondit le beau Raoul avec une sorte de négligence héroïque.
— Et qu'avez-vous fait ? reprit-elle curieusement.
— La première fois, dit Tonayrion, c était à Paris. Je rentrais ehez moi à deux iieures après minuit, et par un hasard qu'il serait trop long de vous expliquer, j'étais à pied. A l'angle de la rue Chantereine, trois hommes se jettent sur moi ; je n'avais pour arme qu'une canne, mais elle était font agréablement plombée, en dépit des ordonnances de police. Je me mets en défense, et commence un moulinet digne d'un professeur bâtoniste. Au bout d'une demi-minute de ce salutaire exercice, j'aperçus un de mes adversaires étendu au milieu de la rue, et un autre se traînant le long des maisons : le troisième court encore.
— Et l'autre fois ? demanda Estelle avec l'accent d'un vif intérêt.
— L'atfaire fut sur le point de tourner pour moi au tragique; il n'y a que six mois de cela, et c'était pendant mon séjour en Afrique ; à quelque distance d'Alger, je fus attaqué, un soir que je revenais de la chasse, par deux bédouins assez féroces. J'en fus quitte pour une balle dans mes habits et un coup de yatagan au bras gauche.
— Et les Bédouins? dit Félix, qui écoutait le narrateur avec une admiration mêlée d'envie.
— Je ne crois pas que depuis cette époque nos Algériens aient eu à s'en plaindre.
— Vous les avez donc tués tous deux? demanda madame Caussade.
— Du moins, ils m'ont donné le droit de le croire ; quoique mon fusil ne fût chargé que de petit plomb.
4 8 (T.rvRïï'; nr. en. pf HFn>AT^T>.
comme nous étions à brùlo-pourpoint. mon double roup
les abattit l'un à droite, l'autre à gauche ; la crosse fit le
reste.
— Et dans ces deux rencontres vous n'éprouvâtes aucun sentiment de peur ? repartit la jeune femme dont les yeux rayonnants attestaient le plaisir que lui causaient les prouesses de son adorateur.
— Peur ! madame, s'écria Tonayrion en partant d'un éclat de rire ; est-ce qu'on a peur ?
— Quelquefois , observa le colonel Herbelin dans le but généreux d'adoucir la torture que Servian lui semblait devoir endurer; moi qui vous parle, dans ma carrière militaire, j'ai éprouvé à deux ou trois reprises une émotion qui ressemblait diablement à de la peur : à Eylau, entre autres, au moment où, tombé de cheval, toute une division de cuirassiers russes me passait sur le corps, j'ai eu peur d'être écrasé, positivement peur.
— Allons donc, colonel ! s'écria Raoul a^ec un rire d'incrédulité.
— Vous ne connaissez pas la nouvelle prétention de mon père, dit la jeune veuve d'un air moqueur : par amour pour son prochain, il veut absolument être un homme sans courage ; par malheur sa réputation est faite et personne ne le croit : n'est-ce pas fâcheux ?
Servian était assis à côté de M. Herbelin, et le mot prochain s'appliquait à lui par une allusion si transparente que le colonel, ne sachant comment arraclior l'aiguillon de ce nouveau sarcasme, se leva brusquement
LA PEAU nu LION. 49
pour mpftre fin à une conversation do plus en plus inliospitalière.
— Il ne pleut plus, messieurs, dit-il en s'approchant de la fenêtre; allons faire un tour sur la terrasse.
Les trois hôtes de M. Herbelin se levèrent en môme temps; madame Caussade en fit autant, mais au lieu de sortir avec eux du salon, elle se mit à son piano; en re marquant la vive expression de mécontentement empreinte sur les traits de son père, elle craignit de le pousser à bout si elle continuait de harceler de ses railleries l'homme qu'elle avait choisi pour victime. Elle accorda donc une trêve à ce dernier, sauf à reprendra plus tard les hostilités.
Servian, du moins en apparence, avait supporté avec un calme imperturbable l'attaque dont il venait d'être l'objet; Estelle avait épuisé contre lui tout un carquois d'ironie sans parvenir à le faire sourciller; toutefois les flèches de la jeune femme n'avaient pas été perdues. Dans une mêlée, souvent il arrive qu'un coup porté à un adversaire le manque, mais en atteint un autre. De même, en cette circonstance, Félix Cambier se trouva percé de part en part par les traits destinés à son oncle. Jaloux à outrance, comme on l'est à dix-huit ans, le timide adorateur de madame C;iussade ne remarqua pas sans un dépit furieux les petites faveurs prodiguées par elle à Raoul Tonayrion; à cette blessure du cœur s'en joignit une autre non moins cuisante dont l'amour-propre devint le siège.
50 ŒUVRES DE Cil. OF, liERNARD.
— Je suis sur qu'elle croit que cette nuit j';.\i eu peur, pensa l'élève de Saint-G^T en rougissant fie confusion à cette idée ; toutes ses raiileriies sur le peu de courage de certains hommes sont évidemment à mon adresse. Damnation ! Si je savais qu'elle me prît pour un lâche, je me brûlerais la cervelle à ses pieds, afin de lui prouver que j'ai du cœui'.
Selon le respetueux usage des adolescents, Félix Caml)ier n'osa pas donner un libre cours au ressentiment que lui inspirait la conduite de la dame de ses pensées ; mais il montra moins de retenue au sujet de l'heureux rival qui déjà, plus d'une fois, lui avait fait éprouver les amertumes de la jalousie,
— Mon oncle, dit-il, en prenant à part Servian, lorsqu'ils furent descendus sur la terrasse, ne trouvez-vous pas, comme moi, que ce monsieur Tonayrion abuse de la permission d'être fat, impertinent et insupportable?
Servian partageait l'opinion de son neveu, mais il ne se crut pas obligé d'en convenir.
— Monsieur Tonayrion est un fort beau garçon, répondit-il, et il a le droit de se montrer assez content de luimême.
— Vous le trouvez beau! reprit Cambier avec une moue dédaigneuse. En ce cas un tambour-major doit vous paraître superbe.
— Il te déplaît beaucoup, à ce qu'il paraît?
— Superlativement ; et j'avoue que j'aurais un. plaisir
tout pnrticp.lier à lui donner une leçon Je politesse et de modestie.
— Toi^ mon pauvre Félix, dit Servian en considérant son neveu d'un air un peu moqueur; toi, lui donner une leçon! Je te conseille d'attendre pour cela que tu lui viennes à l'épaule.
— Six pouces de plus ou de moins, ne font rien à l'affaire, répondit le jeune homme d'un ton piqué; je sais bien que je ne suis pas grand, et qu'en sortant de Saint- Cyr je n'entrerai pas dans les carabiniers; mais n'oubliez pas que David était petit aussi, et qu'il a tué Goliath.
— Allons, mon brave David, ne te fâche pas, et à ton tour souviens-toi que Goliath avait mérité son sort en étant le provocateur. Voici notre Philistin; qu'il soit fat ou non, reste poli. Songe que les ridicules d'autrui n'excusent jamais les nôtres.
Après cette courte leçon qu'autorisait son titre d'oncie, Servian prit familièrement le bras de Félix, et ils attendirent le colonel qui était resté en arrière avec M. Tonayrion.
Tandis qu'ils se promenaient tous quatre sur la terrasse, madame Gaussade se vengeait sur son piano du peu de succès de ses railleries, et tout en torturant les touches, elle réfléchissait aux moyens de percer l'armure dont Servian semblait cuirassé.
— Son sang-froid n'est que du calcul, se disait-elle; il est impossible qu'il soit devenu complètement indiffé-
.'.? CKU^TiE^ DE en. DE BERNARD.
l'eut, il est M';ii qu'onvcrs moi il s'ost montré d'une dissimulation achevée. Les mots les plus piquants glissaient surlui comme surune statue de bronze. En deux heures j'ai été plus méchante qu'il ne serait permis de l'être en deux ans; peine perdue. Je le croirais vraiment insensible si les deux ou trois regards en dessous qu'il a jetés à M. Tonawion ne m'apprenaient ce que je dois penser de cette insensibilité. Peut-être est-il peu susceptible, mais à coup sûr il est encore jaloux; cela suffit.
Déterminée à tourmenter son ancien amant, Estelle trouva que le meilleur moyen d'atteindre son but était de donner à l'élégant Raoul l'occasion de remporter un de ces triomphes fri\ oies en apparence, mais qui en réalité suffisent pour désespérer un rival. Après y avoir quelque temps réfléchi, elle se leva, cueillit la plus belle rose d'une corbeille de fleurs posée sur une étagère, ou\Tit une des fenêtres donnant sur la terrasse, et se montra subitement, rayonnante de coquetterie, aux yeux des hommes qui s'y promenaient.
Pour dissiper le déplaisir qu'avait dû lui causer la conduite de madame Caussade, le colonel avait pris Servian par le bras et l'accablait de questions au sujet de son voyage d'Italie. A quelques pas en arrière, Félix Cambier marchait d'un air mélancolique, le front penché et les mains dans les poches, comme il convient à un jeune amoureux ; plus loin enfin, superbement isolé à la manière du lion, Raoul Tonayrion fumait un cigare et de temps en temps .jetait à ses compagnons le regard dédai-
gneux do l'homme à la mode qui se trouve en bourgeoise compagnie.
Au bruit que fit la fenêtre les quatre promeneurs levèrent la tête et s'arrêtèrent à la fois. Estelle^ s'accoudant sur le balcon, leur adressa un salut souriant et montra par un geste mutin la rose qu'elle venait de cueillir.
— Qui la veut? dit-elle après l'avoir sentie comme pour lui donner plus de prix.
— Moi, madame, s'écria Félix, qui tendit les deux mains avec une naïveté d'écolier.
— Moi, dit en même temps le beau Raoul en s'approchant impétueusement.
— Croyez-vous donc que j'aille vous la jeter? reprit la ieune veuve d'un air moqueur; il me semble que ceux qui en ont envie peuvent bien prendre la peine de la venir chercher.
TonajTion et Félix s'élancèrent à l'envi l'un de l'autre vers le perron, qui de la terrasse conduisait dans le vestibule où se trouvait l'escalier du premier étage. Un éclat de rire d'Estelle les arrêta en route.
— Par l'escalier ! leur dit-elle ; quoi ! sérieusement, vous voulez monter par l'escalier?
— Et par où veux-tu qu'ils montent? demanda le colonel avec un accent grondeur.
— Mon père, répondit madame Caussade en le cajolant du regard; à l'âge de l'un ou l'autre de ces Messieurs, au lieu de m'adresser une question pareille, vous auriez déjà escaladé la fenêtre.
54 OEUVRES PE TIl. DE HERNATID.
Il n'est point, de vieillard qui, ;i l'exemple de Nestor, ne se laisse prendre aux ilatteries adressées à ses jeunes ans.
— Au fait, dit M. Herbelin, le balcon n'est guère qu'à une dizaine de pieds de la terrasse ; pour mes voltigeurs c'eût été un jeu de le franchir.
Le colonel avait à peine achevé que déjà Félix bondissait contre la muraille ; malgré la vigueur de son élan, il ne put atteindre à la corniche où était posé le balcon et il retomba lourdement. Mécontent de se voh* devancé, Tonayrion à son tour s'élança de toute la force de ses jarrets et il ne fut pas plus heureux. Les deux rivaux recommencèrent à plusieurs reprises mais sans succès cette joute d'un nouveau genre, qu'Estelle encourageait du regard et du som-ire.
— Vous n'êtes donc pas tenté de disputer cette rose ? demanda le colonel à son ami.
— Je n'ai pas fait mes études chez madame Saqui, répondit Servian assez haut poiu- qu'Estelle pût l'entendre.
La jeune veuve se mordit les lèvTes. Comptant sur l'aveuglement qu'on dit inséparable de l'amour, elle avait projeté de ridiculiser l'homme de quarante ans en l'engageant dans une de ces luttes hasardeuses qui ne conviennent qu'à la jeunesse ; mais l'ii'onie avec laquelle Servian déjoua cette provocation perfide changea en dépit l'amusement qu'elle se promettait.
Aiguillonnés par l'espoir du triomphe, les deux concurrents redoublaient d'efforts. A les voir bondir alterna-
tivcment sous la fenêtre, on les aurait crus piqués de la tarentule, et plus d'un danseur de TOpéra eût envié la vigueur de leurs élans. Tonayrion^ à qui l'élévation de sa taille donnait un avantage marqué, parvint le premier à saisir la barre inférieure dn balcon ; mais le taillant du fer, en lui meurtrissant la main, lui fit presque aussitôt lâcher prise. A la vue du demi-succès obtenu par son adversaire, Félix avait éprouvé plus d'émotion que ne semblait en comporter une lutte si puérile. Rassemblant toute la vigueur dont l'avait doué la nature, il s'élança d'un bond désespéré, et cette fois atteignit à son tour au balcon.
Loin d'imiter alors la conduite de son rival, Félix se cramponna au fleuron de fer, qui lui déchirait les mains, avec un courage 'comparable à l'héroïsme de ce jeune Spartiate dont un renard rongeait le ventre sans que sa figure en dît rien. Le point d'appui trouvé, le reste de l'escalade n'était plus cjn'une bagatelle pour un adolescent tout frais émoulu du gymnase de M. Amoros. En moins de temps que nous n'en mettons à l'écrire, Gambier, s'enlevant à la force des poignets, posa le^ pieds où étaient ses mains, et remonta celles-ci jusqu'à l'appui du balcon, qu'il franchit presqu'au même instant par une leste enjambée.
Il n'était pas venu à l'esprit de madame Gaussade qu'un autre que Raoul Tonayrion put mériter le prix. C'est pour lui qu'elle avait cueilli la rose, poiu" lui qu'elle réservait son plus charmant sourire, pour lui que d'avance elle avait •Vié son gant, décidée qu'elle était, la coquette, à lui lais-
66 OFUVRES DE CFT. DE BERNARr.
sor baiser sa main pour mieux désoler Scrvian. En voyant subitement devant elle l'élève de Saint-Cyr^ qui loin d'affecter la glorieuse contenance d'im vainqueur paraissait troublé de son triomphe^ elle fit deux pas en arrière avec une mauvaise humeur visible.
— Quoi! c'est vous? lui dit-elle d'un ton bref; comment avez-vous fait pour monter si haut?
— Je vous ai regardée, madame^ répondit Félix en levant sur elle un regard timide.
— Et maintenant il vous faut votre prix, reprit Estelle, dont le sourire sardonique éteignit soudain toute joie au cœur du jeune victorieux. Je regrette de ne pouvoir vous otfrir à la place de cette fleur quelques beaux li^Tes comme vous en avez obtenu Fan dernier à votre concours de rhétorique.
— Il y a deux ans que j'ai fait ma rhétorique, madame! En ce moment je suis un soldat et non un collégien ! — A ces mots accentués par un secret courroux, Cambier prit la rose que lui présentait madame Caussade, et il en passa la tige dans une des boutonnières de son habit, en affectant un air dégagé qui contrastait avec la rougeur de son visage.
A part Servian, dont l'impassibilité ne se démentait pas, et le colonel, qui se trouvait en dehors de cette scène, chacun semblait également mécontent de son résultat. Sous les yeux de la femme que l'on courtise il n'est pas de petite défaite : aussi, malgré les efforts de Tonayrion pour faire bonne contenance, devinait-on à son rire affecté qu'il
LA l'EAU DU £.10N. 57
souffrait dans son amour-propre de lion, en se voyant éclipsé par un écolier. D'autre part, le vainqueur n'était guère plus satisfait que le vaincu, car il avait trouvé plus d'épines que de feuilles à la rose conquise par sa légèreté, et il s'était piqué à son trioinplie. Pendant la joute, Félix, tout en sautant, avait fait un plan superbe.
— J'arriverai sur le balcon, s'était-il dit; elle me sourira gracieusement et m'offrira la rose ; alors je me jetterai à genoux sans gaucherie; en prenant la fleur, je saisirai la jolie main blanche qui la tient, et, ma foi, je la baiserai audacieusement en vrai hussard.
Rêve enchanteur, mais décevant ! Au lieu de l'épisode tendrement chevaleresque qu'il espérait d'ajouter à sa victoire, Félix s'était vu complimenté sur ses succès de rhétoricien. N'y avait-il pas là de quoi navrer un cœur de dix-huit ans?
Madame Caussade, de son côté, était mécontente de tout le monde : mécontente de Servian, qui n'avait pas la politesse de paraître malheureux ; mécontente de Félix, qu'elle traitait d'indiscret écolier; mécontente de Tonayrion, qui s'était laissé vaincre par un enfant; mécontente de son père — à quel propos ? Elle eût été assez embarrassée de le dire; mais peu importe, elle lui en voulait; mécontente d'elle-même enfin plus que de tous les aivlres.
Lorsqu'à propos de quelques incidents frivoles une femme prend ainsi en antipathie l'univers entier, il est permis de supposer que cette haine à mille branches a pour racine unique l'amour.
LES POUPEES
Quelques heures après la scène du balcon^ Raoul Tonayrion et Félix Cambier se trouvèrent brusquement face à face au détour d'une des allées du parc. Cette rencontre imprévue d'une part était préméditée de l'autre. L'élève de Saint-Cyr avait cherché l'ombrage des hêtres et des marronniers dans îe seul but d'y promener sa rêverie, selon l'usage immémorial des adolescents amoureux; mais l'intention du beau Tonayrion était moins pastorale et moins tendre. En voyant son jeune rival s'enfoncer mélancoliquement sous la futaie, il l'avait suivi du pas d'un loup qui aperçoit un mouton séparé du troupeau, et se dit entre ies, dents : Voici mon dinei",
A la vue de l'homme qu'il détestait, Félix ne put réprimer un mouvement d'impatience, et il pressa le pas pour se soustraire à cette déplaisante rencontre. Au lieu de l'imiter, Tonayrion se campa fièrement au milieu de l'allée.
— Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-il d'un air arrogant; j'ai deux mots à vous dire.
Surpris de cette interpellation, et plus encore du ton dont elle était faite, Félix s'arrêta.
— Je vous écoute, monsieur, répondit-il froidement. Que me voulez-vous?
— Vous donner un conseil, reprit Raoul en toisant le jeune homme du haut en bas; la rose que vous portez est flétrie; vous ferez bien de la jeter.
Félix examina la fleur qui ornait sa boutonnière, et reportant ensuite sur son rival un regard assuré :
— Vous vous trompez, lui dit-il ; cette rose est fraîche comme la bouche de celle qui me l'a donnée, et avec ou sans votre permission, je la garderai.
■— Elle est fanée, vous dis-je; et je vais vous le prouver.
En prononçant ces mots, Raoul appliqua une chiquenaude à la rose épanouie, dont les feuilles s'éparpillèrent soudain au milieu de l'allée.
A cette insulte inattendue, l'élève de Saint-Cyr pâlit et resta muet, tandis qu'un frisson visible le parcourait de la tête aux pieds. Le provocateur le regarda un instant fixement comme pour lui donner le temps de parler, puis il sourit d'un air railleur, et pirouetta sui' le talon.
— Monsieur, dit alors Félix en sortant de sa stupeur, je me respecte trop pour vous donner mi soufflet, mais tenez-le pom' reçu.
— Peste ! répondit Tonayrion avec un accc:-ît méprisant. Si vous ne parlez pas vite, en revanche vous parlez
•,0 ŒLVKES DE Cil. DE LERNARD.
bien. N "étant pas encore assez grand pour souftleter les gens en réalité, \ ous montrez de l'esprit à le taire verbalement.
— Si je ne suis pas assez grand ponr appliquer ma main sur votre figure, du moins le suis-je assez pom* vous mettre six pouces de lame dans le ventre.
Le beau Raoul examina, non sans une sorte de surprise, son adversaire, dont les yeux lançaient des éclairs.
— Ainsi donc, monsieur, vous me provoquez? lui demanda-t-il en prenant un ton sérieux qui contrastait avec la légèreté dédaigneuse qu'il avait montrée jusqu'alors.
— Je ne vous provoque pas, répondit Cambier ; je ne lais que répondre à une insulte aussi brutale que stupide.
— Mais enfin, c'est vous qui m'appelez sur le terrain ?
— Assurément, et le plus tôt possible.
— En ce cas, j'ai le choix des ai^mes, et je vous préviens que je me bats au pistolet.
— Au pistolet soit, dit Félix.
Les deux adversaires convinrent de se rencontrer à Paris le jeudi suivant, afin de se donner le temps de motiver leur départ, dont la brusquerie eût pu éveiller les soupçons de leur hôte. Ils se séparèrent ensuite avec une gravité mutuelle. Félix, qui marchait plus lentement que Tonayrion, se retourna tout-à-coup, et le voyant déjà loin, il revint sur ses pas. Avec un soin minutieux que comprendront tous les cœurs bien épris, il se mit alors à ramasser les feuilles de rose éparscs dans l'allée. Au milieu de celt^ amoureuse occupation, il lut interrompu par son
oncle, qui de loin et sans être aperçu avait vu la scène que nous venons de raconter.
— Quel démêlé viens-tu d'avoir avec M. Tonayrion? demanda Servian.
— Aucun démêlé, mon oncle, répondit Félix, qui s'efforça de prendre un air calme; nous nous sommes rencontrés par hasard, et nous avons échangé deux ou trois paroles de politesse ; voilà tout.
— Et c'est sans doute par politesse qu'il t'a arraché la rose dont tu ramasses maintenant les feuilles, reprit Servian d'un ton incisif.
— Vous avez été témoin de l'outrage, s'écria Cambier avec une explosion dramatique; eh bien ! alors vous le serez aussi de la vengeance ! Vous comprenez, mon oncle, qu'il ne s'agit pas de me faire un sermon comme à un enfant. Je suis un homme maintenant; j'appartiens à Saint-Cyr, à l'armée ; j'ai une épée enfin, et quand on m'insulte, je dois m'en servir. Ainsi, je vous en supplie, pas de morale, pas de réprimande ; il faut que je me batte, et je me battrai.
— Je ne t'en empêcherai pas si l'offense est sérieuse et que tu n'aies toi-même aucun tort. J'ai tout vu, mais sans rien entendre; raconte-moi donc ce qui s'est passé.
1 elix rapporta mot à mot, le colloque orageux qu'il venait d'avoir avec M. Tonayrion. Servian écouta ce récit sans sortir de son calme accoutumé.
— Il y a là, en effet, matière à duel, dit-il quand son neveu eut achevé la narration ; je suis de ton avis, à
fi 2 (fliUVKliS DE eu. DE LERNAIID.
moins que M. Tonayrion ne t'adresse des excuses satisfaisantes...
— Se mît-ii à mes genoux, inteiTompit Félix, nous nous battrons ; cela est nécessaire.
— Nécessaire ? s'il t'offre une réparation convenable, votre querelle n'a plus de cause, et alors comment pourrait-il être nécessaire de la pousser plus loin ?
— Oui, mon oncle, cela est nécessaire, reprit l'élève de Saint-Cyr d'une voix émue. ~ Écoutez-moi : vous êtes le chef de notre famille ; pour moi vous avez remplacé mon père, et je puis vous faire un aveu qui me couvi-irait de honte si tout autre que vous le devait entendre. Depuis cette nuit une horrible idée me persécute. Vainement je cherche à la chasser ; à peine y ai-je réussi pendant cinq minutes qu'elle revient plus cruelle et plus acharnée.
— Quelle idée ?
Félix regarda son oncle en face.
— Si j'étais un lâche?... lui dit-il tout-à-coup avec un accent d'angoisse.
— Un lâche ! s'écria Servian, qui, à son tour, considéra le futur officier ; toi, un lâche ! quelle est cette folie ?
— Plût à Dieu que ce fîit, en effet, une folie, reprit Félix d'un air morne ; autrement je n'aurais plus qu'à mourir. Mais c'est en vain que je cherche à m'abuser. Si ce que j'ai éprouvé cette nuit n'est pas de la peiu'. Qu'est-ce donc ?
— Un de ces accès nerveux dont les hommes d'imagi-
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nation sont moins exempts que les autres. D'ailleurs le conrnge de minuit est le plus rare de tous ; Napoléon l'a dit.
— En ce moment il n'est pas minuit.
— En ce moment !
— Vous m'allez mépriser, mais je veux tout vous dire, reprit le jeime homme avec une effusion douloureuse ; tout à l'heure, lorsque cet insolent a porté la main sur moi, — car cette rose, c'est moi, — mon premier sentiment n'a été ni la colère, ni l'indignation, ni le besoin de la vengeance, mais une sorte d'énervement stupide : au lieu de s'enflammer dans mes veines, mon sang s'y est refroidi, la voix m'a manqué et le cœur m'a battu. Accès nerveux ! direz-vous encore. Non; mais émotion, trouble, lâcheté ! oui, lâcheté ! ! Cette faiblesse a été courte, sans doute, et il n'a pas eu le temps de la remarquer ; mais n'eût-elle duré qu'une seconde, n'est-ce pas encore trop, mille fois trop, pour mon honneur ? Voilà pourquoi, dussé-je périr, je veux me mettre en face d'un danger réel, qui m'appi-enne si je suis un homme ou un misérable. Comment voulez-vous que je vive avec cet horrible cauchemar qui me fait douter de mon courage ? Comment voulez-vous que je mette une épaulette sur mon uniforme et un sabre à mon côté sans savoir si je suis digne de porter l'un et l'autre ? Je vous le dis, mon oncle, il est nécessaire que je me batte : si cg n'est pas avec M. Tonayrion, ce sera avec un autre ; oui, dussé-je souffleter au milieu de la rue le premier grenadier qui
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ine tombera sous la main, je vous le jure, je n'entrerai pas à Saint-Cyr avant d'avoir eu un duel. Fils de soldat et soldat moi-même, il me faut le baptême du feu !
— Je serai ton parrain pour celui-là comme je l'ai été pour l'autre, dit Servian, qui examinait avec une secrète complaisance la détermination empreinte dans les yeux de son neveu. Mais calme-toi ; ta peur d'avoir peur est chimérique, et je te garantis que s'il en est besoin, tu te comporteras comme un Saint-Georges. Fie-toi donc à moi : je me charge de conduire cette affaire.
Félix promit à son oncle de se laisser diriger par lui, et ils se séparèrent afin de rentrer à la maison par des chemins différents.
— Surtout, dit Servian pour dernière recommandation, pas un mot à monsieur Tona\Tion qui lui apprenne que je suis instruit de votre querelle.
Le reste de la jorn^née s'écoula sans incident digne d'être rapporté. Le lendemain, madame Caussade, décorant du nom de migraine l'invincible maussaderie dont elle se sentait atteinte, se retira dans son appartement après le déjeuner. Servian vit avec plaisir cette absence momentanée qui lui laissMt le champ libre. Lui aussi avait une épreuve à fau-e, et sans délai il la commença.
— Colonel, dit-il à M. Herbelin, qui venait de proposer à ses hôtes une partie de billard, vous pouvez vous passer de moi, et je vous demande la permission d'aller à votre tir. En passant à Liège j'ai acheté des pistolets que je serais bien aise dessayer.
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— Nous allons avec vous, répondit le colonpl; r; us jouerons au billard après dîner.
Le maître du logis conduisit ses compagnons dans une petite cour située derrière les écuries. Contre un des murs se trouvait une plaque de fer peinte en noir, au centre de laquelle on apercevait une figurine blanche embrochée sur une tige de laiton. Le colonel chargea luimême les pistolets de Servian, et, se plaçant à une trentaine de pas du but, il tira le premier coup. Une moucheture sur la plaque à six pouces au-dessus de la poupée, en fut le résultat.
— Pistolets de pacotille, mon cher, dit-il en examinant avec dédain Parme qui avait trompé son attente.
— Êtes-vous bien sûr, colonel, que la faute en soit au fabricant et non au tireur ? demanda Tonayrion d'un air goguenard.
— Essayez vous-même, répondit M. Herbelin, qui sourit d'avance de l'échec auquel s'exposait son hôte.
Le beau R-^oul arma le second pistolet, en laissant tomber sur Félix un regard lugubrement prophétique. Se mettant ensuite de profil, la tête altière, les épaules effacées, la main gauche sur la hanche, il abaissa négligemment l'avant-bras au lieu d'ajuster son arme de bas en haut, et pressa la détente sans presque avoir eu l'air de viser. Au même instant le coup partit et la poupée vola en en éclats.
— Pour des pistolets de Litige je les garantis passables,
(lit-il alors en sp tournant vers les spectateurs comme ponr jouir (le leur ctoiuienicnt.
Servian s'attendait à ce trait d'adresse : aussi n'en témoigna-t-il aucune surprise, mais il regarda Félix. Observé à la fois par son oncle et par son adversaire, l'élève de Saint-Cyr se raidit contre l'émotion que lui avait causé ce coup de feu de fatal augure, et il parvint à conserver une physionomie insouciante.
— A mon tour, dit-il en prenant le pistolet que le colonel venait de recharger.
— Attends qu'on ait mis une autre poupée, lui dit Servian.
— A quoi bon, tant qu'il reste un morceau de celle-ci? répondit Félix d'un air d'assurance.
Le futm* officier ajusta son coup avec le plus grand soin; un instant après le tronçon de la poupée rejoignit le reste du corps parmi les débris amoncelés devant la plaque.
— Bravo ! sabre de bois ! s'écria le colonel, un peu piqué de se trouver moins adroit que ses hôtes; voilà un joli coup ; mais je paiie que vous ne le recommencerez pas une fois sur dix.
— Vous perdrez, colonel, répondit Cambier en souriant ; je le recommencerai tant qu'il vous plaira une fois sur deux.
Ajoutant aussitôt l'etîet à la parole , le jeune homme prit un autre pistolet et mira la nouvelle poupée qu'un domestique venait de placer au but.
— Je vise à la tête, dit-il résolument.
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Docilo à l'intention du tireur, la ballo écrasa contre la plaque de fer la tête de la statuette, qui, sauf cette décollation, demeura intacte, et glissa jusqu'à terre, le long de la broche.
En ce moment, au lieu d'examiner son neveu, dont la conduite délibérée rendait toute inquiétude superflue, Servian interrogea d'un regard pénétrant la physionomie de Tonayrion, qui essayait de sourire.
— A vous, monsieur, dit-il poliment en lui présentant un pistolet; je tire fort mal ; le colonel me semble un peu rouillé, et je ne vois que vous qui puissiez disputer la victoire à cet apprenti sous-lieutenant.
Le beau Raoul prit avec une sorte de contrainte l'arme que lui offrait l'oncle de Félix. Cette fois, loin d'affecter un laisser-aller magistral, il mit à viser une attention scmpuleuse ; mais sa main, atteinte d'un frémissement inaccoutumé, démentit l'adresse dont il avait fait preuve un instant auparavant. A la vue de l'étoile grisâtre qui parut soudain sur la noire surface de la plaque de fer, à deux pieds au moins de la poupée. Servian, et Félix échangèrent un regard expressif.
— Eh bien ! Tonayrion, dit le colonel, empressé de prendre sa revanche, ces pistolets vous semblent-ils toujours aussi bons ?
— Oui, certainement, répondit Raoul en affectant un air dégagé ; mais en ce moment; ' •! anquerais un bœuf à cinq pas. Chaque fois que j'ai fait des armes, il me reste
«8 CCI vnïïs DE ni. r.F. pfrnabd.
dans le bras droit un trossaillonient ncrvoux qui ne me
permet pas de tenir la main immobile.
, — Où diantre avez-vous pu faire des armes aujourd'hui ? demanda M. Herbelin.
— Dans ma chambre, répliqua Tonayrion ; tous les matins je tire le mur pendant une heure ou deux.
— Vous avez là une excellente habitude, reprit le colonel avec chaleur ; outre que c'est un exercice salutaire à la santé, on peut avoir un duel, et il est bien de s'entretenir la main. L'escrime est beaucoup trop négligée dans l'éducation des jeunes gens d'aujourd'hui. On leur farcit la tête de grec et de latin, d'histoire et de mathématiques, et c'est à peine si on leur apprend à tenir un fleuret et à se placer en garde. Si j'avais un fils, je l'élèverais autrement. Peu m'importerait qu'il devînt un docteur, pourvu que Pellier et Grisier m'en rendissent bon compte.
Servian mit un doigt sur sa bouche et montra du coin de l'œil son neveu qui venait de casser une troisième poupée.
— Colonel, dit-il en baissant la voix de manière à n'être entendu que de son hôte et de Tonayrion, vous avez sans doute raison au sujet de l'éducation actuelle un peu trop savante et pas assez virile, mais, je vous en prie, ne parlez pas de cela devant Félix.
— Pourquoi donc? demanda M. Herbeliii.
— Parce qu'il n'est déjà que trop disposé à déserter la salle ù'études pour la salle d'armes. Qu'il ne soit jamais un docteur, soit ; mais je ne voudrais pas non plus qu'il
fîe\ inl un saln'Pur, Vous voyez son adrossp au tir; le fleuret à la main, il est plus fort encore. A son âge il a six ans de salle, et Grisier, dont vous parliez tout-à-rheiu-e, m'a dit qu'il le regardait comme un de ses meilleurs élèves. Vous comprenez qu'en ma qualité d'oncle et de tuteur ce genre desuccèsne me charme que médiocrement.
— Qu'y trouvez-vous à dire ? demanda le colonel d'un air sui'pris.
— Félix a une mauvaise tête, reprit Servian en prenant une physionomie soucieuse ; il est irritable, emporté ; il n'a peur de rien. Vous vous rappelez toutes les inquiétudes que son père a causées à ma famille ?Eh bien, je crains que Félix ne marche sur ses traces et ne devienne à son tour un bretteur.
— Eh ! laissez-le faire, dit M. Herbelin : un officier n'est pas un séminariste. Puisque la carrière qu'il embrasse l'expose à se battre, tant mieux s'il est en état de se défendre. Autrefois nous avions des tofeurs qui faisaient métier d'éprouver les débutants; s'il y en a encore, en arrivant à son régiment, il passera par leurs mains, et alors...
— Alors, interrompit Servian, tant pis pour les tuteurs, car il ne les ménagera pas plus que vos poupées.
— Il est certain qu'il est fort adroit, répondit le colonel en regardant Félix, qui pendant ce temps avait encore ti-acassc deux ou trois figures de plâtre.
Tonayrion avait écouté ce dialogue sans y prendre part, en cachant sous une indifférence apparente l'mipression
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qu'il on pouvait rossentir. 11 ne montra aucuno onvie dp disputer le prix du tir i\ son futur adversaire, et c^*(ui-ci ne tarda pas à mettre fin à un exercice auquel l'absence de concurrents ôtait son principal attrait.
— Je suis content de toi, dit Servian à son neveu en le prenant à part lorsqu'ils rentrèrent à la maison ; ne te calomnie plus. Non seulement tu as du courage, mais, ce qui est plus rare, tu as du sang-froid.
— Bien vrai, mon oncle ? vous ne vous moquez pas de moi ? répondit Félix sans chercher à dissimuler le plaisir que lui causait une pareille approbation.
— Je t'observais quand il a tiré ; ta contenance a été parfaite.
— Et cependant lorsque j'ai vu sauter la poupée, ce damné frisson d'hier a été sur le pomt de me reprendre.
— Qu'importe ! Le \Tai courage, le courage intelligent, ne consiste pas à rester sans émotion, mais bien à en triompher, et c'est ce que tu as fait.
— Ne trouvez-vous pas que M. TonajTion a l'air bien pensif? Est-ce que ma manière de tirer le pistolet lui aurait donné à réfléchir ?
— Peut-être, répondit Servian ; c'est ce que nous saurons bientôt.