‹ Le peau du lion et La chasse aux amantsChapitre 15 sur 43 · LE TRAITE DE PAIX · texte numérisé non relu

LE TRAITE DE PAIX

Intrigué de la manière furtive dont son oncle était sorti de la salle de billard, l'élève de Saint-Cyr avait saisi la première occasion de s'esquiver à son tour. En apercevant la dame de ses pensées seule avec Servian dans un lieu qui, par sa position retirée, semblait convenir merveilleusement aux entretiens les plus confidentiels, il éprouva un accès subit de cette vague jalousie, compagne inséparable des premiers amours. Cependant, malgré son envie de rompre le tête à tête qui lui portait ombrage, peutêtre n'eût-il pas osé prendre cette liberté, si un signe amical de madame Gaussade ne l'eût invité à s'approcher. Sans trop savoir pourquoi, la jeune veuve était mécontente de la tournure qu'avait prise la conversation. Elle se décida donc subitement à y admettre un tiers qui avait à cette faveur le droit le plus légitime, et résolut d'éprouver sur lui sans délai le pouvoir dont Servian avait eu l'irrévérence de douter.

— Vous arrivez fort à propos, dit-elle à Félix dès qu'il fut près ; justement nous pai'lions de vous.

— De moi, madame ? répondit Cambier en la regai-dant avec étonnement.

— Nous nous occupions de votre grave querelle avec M. Tonayrion, reprit Estelle d'un air de plaisanterie; sachez que vous voyez en moi la colombe chargée du rameau d'olivier. Je n'entends pas qu'une discussion frivole détruise la bonne harmonie qui a régné jusqu'à ce jour entre deux hommes faits pour s'estimer. J'ai déjà grondé comme il faut M. Tonayrion^ qui, je le sais, et lui-même en convient, a eu tous les torts; j'espère, en revanche, n'avoir que des éloges à vous donner. Il est bien entendu que votre adversaire vous adresse par ma bouche les excuses les plus formelles et les plus complètes ; vous voyez donc qu'il ne manque plus au traité de paix que votre signature : donnez-la moi.

Elle tendit sa main à Félix, qui au lieu d'y signer la paix avec ses lèvres, porta la tête en arrière comme s'il avaint craint de succomber à la tentation.

— Madame, dit-il gravement, en toute autre circonstance je m'estimerais heureux de vous obéb ; mais ici, cela m'est impossible : j'ai été insulté.

— Mais non; mais vous vous trompez; vous attribuez à M. Tonayrion une intention qu'il n'a jamais eue. Un honmie de votre âge doit-il attacher tant d'importance à quelques paroles irréfléchies dont un enfant seul pourrait s'oflfenser I

— Un Olifant! s'écria Félix, qui, voyant dans ce mol une personnalité, ne l'entendait jamais avec sang-froid.

— Oui, je le soutiens, reprit Estelle en s'empressant d'apaiser ramour-propre de l'adolescent, il n'y a que les enfants qui se fâchent à propos d'un enfantillage, et c'est précisément parce que vous êtes un homme que je crois pouvoir faire un appel à votre raison.

— Ce que vous traitez d'enfantillage est à mes yeux un outrage qui veut du sang

— Quelle folie ! quelle extravagance !

— Mais vous ignorez donc, Madame, que cet homme a eu l'insolence d'arracher de ma boutonnière la rose que vous m'aviez donnée ?

- N'est-ce que cela? dit madame Caussade avec un charmant sourire ; Faction est fort blâmable assurément, mais le mal n'est pas sans remède : il reste encore des roses.

A ces mots, elle s'approcha d'uiie plate-bande qui régnait le long de l'allée, et cueillit sur un rosier nain une fleur dont elle décora Félix, sans qu'il eût la force de repousser autrement que par les battements précipités de son cœur la main blanche et satinée qui, pour ajuster la tige dans la boutonnière lui effleura un instant la poitrine.

— Vous pouvez la porter en toute assurance, lui dit-elle en même temps ; personne, je vous le jure, n'aura la hardiesse d'y toucher.

— Il faudrait auparavant m'airacher la vie, répondit-il d'une voix à peine distincte.

En rmiaïquant l'émotion de l'adolescent, Estelle se crut victorieuse.

— VoUà donc ce grand malheur réparé, reprit-elle avec une douceiu* insinuante ; maintenant me refusezvous encore ce que je vous ai demandé ?

— Que m'avez-vous demandé , Madame ? répondit Félix, qui eut l'air de sortir d'un songe.

— La paix ! dit-elle en lui tendant la main une seconde fois.

— Avec M. Tonayrion? jamais! s'écria-t-il d'un ton véhément; votre bonté ne saurait effacer son insolence. Quand je songe...

— Songez que je suis une femme ; un enfant peut n'avoir aucun égard aux sollicitations d'une femme, mais un homme, — et vous êtes un homme, — ne saurait les repousser sans manquer de courtoisie.

— Mais, Madame, quand M. Tonayrion...

— Il ne s'agit plus de M. Tonayrion, mais de moi; c'est moi qui vous parle, moi qui fais un appel à votre raison, moi qui vous adresse une prière, moi qui vous tends la main ; vous déciderez-vous enfin à me donner la vôtre?

Ne sachant plus comment résister à cette voix pressante et à cei éloquent sourire, Félix avança une main qu'Estelle saisit aussitôt.

— Vous me donnez votre parole d'honneur, lui dit-elle, d'oublier cette querelle puérile et de vivre avec M. Tonayrion comme par le passé.

— Qu'exigez-vous, Madame! répondit-il d'une voix mal assurée, en essayant faiblement de retirer sa main.

— Je n'exige rien, mais je vous en prie, reprit madame Caursade, qui pour dernier argument arrêta sur lui des yeux faits pour rendre les anges jaloux.

Félix ne put supporter cet irrésistible regard ; il pencha timidement la tête et répondit si bas qu'à peine fut-il possible de l'entendre :

— Madame, j'obéirai.

— Très-bien, dit Estelle en lui serrant la main pour le récompenser; c'est agir en homme. Vous êtes aussi bien élevé que brave, et je suis contente de vous. Maintenant, monsieur le chevalier de la Rose, nous ne vous retenons plus; vous pouvez continuer votre promenade.

Cette conclusion imprévue acheva de déconcerter l'élève de Saint-Cyr. Il s'inclina sans trouver un mot à répondre, et s'éloigna d'un air assez gauche en évitant les regards de son oncle, ainsi qu'il l'avait fait durant tout le cours de cette conversation.

Servian aimait son neveu, et par conséquent il redoutait pour lui les hasards d'un duel. En lui fournissant l'occasion de déployer son adresse au tir, ainsi qu'en vantant son talent d'escrimeur, il n'avait eu d'autre but que d'inspirer au provocateur le désir d'un dénouement pacifique. L'événement ayant démontré la justesse de ce calcul, il jugea inutile d'affecter une rigidité pointilleuse à l'égard de quelques vices de forme dont pouvait paraître entachée la réparation à laquelle madame Caussade prêtait

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rajipui de sa gracieuse et toute puissante diplomatie.

Quoique présentées d'une façon irrégulière, les excuses de M. Tonayrion n'en étaient pas moins explicites et positives ; dans tous les cas, Servian eût conseillé à son neveu de les agréer; mais en \oyant qu'Estelle se chargeait de ce soin, il trouva la négociation en si bonnes mains qu'il crut devoir sabstenir d'y prendre part, sachant bien que sur l'esprit d'un homme de dix-huit ans, les prières d'une jolie femme ont toujours plus de pouvoir que les raisonnements d'un oncle.

Dès que Féhx se fut éloigné, madame Caussade se tourna vers l'homme de quarante ans.

— Eh bien! monsieur? lui dit-elle d'un air de persifflage.

Servian s'inclina en souriant.

— Je reconnais que j'ai eu tort de douter de votre empù-e, répondit-il; c'est la première fois que cela m'arrive, ce sera aussi la dernière. Maintenant je crois que tout vous est possible; tout^ même...

— Même? répéta Estelle en voyant quïl n'achevait pas sa phrase.

— Même de douer en réalité M. TonajTion de l'héroïsme que votre imagination lui a prêté jusqu'à ce jour.

La jeune veuve éprouva un mélange de dépit et de satisfaction qui fit éclore sur ses joues une rougeur soudaine. Ce double sentiment est facile à expliquer. N'ai'rive-t-il pas souvent qu'une femme placée entre deux adorateurs souffre des attaques dont l'un est l'objet sans que

pour cette raison la jalousie de l'autre lui soit désagréable?

— J'ai remarqué déjà que M. Tonayrion n'a pas le bonheur de vous plaire^ dit-elle avec un sourire équivoque. Il est vrai qu'il ? eu des torts envers votre neveu, mais ces torts sont réparés ; quant à ce qui vous regarde, je ne crois pas que v(jus ayez à vous en plaindre ; et cependant vous avez l'air de ne pouvoir le souffrir ? Que vous a-t-il donc fait ?

D'un regard sérieux et profond Servian apprit à madame Caussade qu'il ne voulait pas, ne fût-ce que pour un instant, se prêter aux subtilités de la controverse hypocrite où elle cherchait à l'engager.

— Écoutez-moi, Madame, dit-il avec une affectueuse gravité qui semblait participer de la tendresse d'un père plutôt que de la passion d'un amant ; je n'ai pas sollicité cet entretien, mais puisque vous avez bien voulu me l'accorder, souffrez que j'en profite pour vous offrir un conseil. Oubliez que je vous ai aimée et que je vous ai demandée en mariage ; ne voyez en moi qu'un ancien ami de votre père, un homme dont le dévouement vous est acquis pour toujours, quoique vous affectiez de le méconnaître. Je vais vous en donner une preuve, au risque d'accroître encore l'aversion que vous paraissez éprouver aujourd'hui pour moi. Vous devez, m'a-t-on dit, épouser M. Tonayrion?...

— Qui vous a dit cela ? interrompit Estelle avec curiosité.

— Peu importe. Vous m'avez bien maltraité depuis

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quelques jours, et peut-être, à ma place, un autre en garderait-il du ressentiment. Pour moi, je le sens, m'eussiez-vous fait plus de mal, je ne saurais vous haïr. S'il m'était possible de nourrir contre vous une pensée rancuneuse, je me réjouirais de ce mariage ; mais je vous aime encore, Estelle, et en me voyant vengé je serais trop malheureux.

— Quel accent solennel ! quels lugubres pronostics ! s'écria madame Caussade avec une gaîté aftéctée ; vous croyez donc que si j'épouse M. TonajTion, je m'expose à devenir la plus infortunée des femmes ?

— Votre heureux caractère vous préservera toujours, je l'espère, des chagrins excessifs; mais entre les extrémités de la vie douloureuse et le bonheur idéal que vous rêvez, il y a bien des échelons.

— Et vous craignez de me voir rester au bas de l'échelle ? dit-elle en riant.

— Ce que je crains pour vous, répondit Servian avec tendresse, c'est la perte des illusions qui donnent à votre esprit une saveur si fraîche et si séduisante ; c'est une de ces déceptions mortelles qui laissent le cœur plus vide et plus désolé que ne le ferait le malheur même. Votre riche imagination verse l'or et le pourpre sur les plus ternes objets qui viennent à l'occuper; c'est ainsi qu'aujourd'hui M. Tonayrion est pour vous un héros; mais êtes-vous sûre que cet héroïsme ne soit pas dans vôtre tête un peu plus que dans son cœur? Étes-vous sûre que les plumes de ce paon dont vous admirez la roue soient si bien attachées

que l'épreuve du mariage ne les arrache pas une a une ? aujourd'hui l'esprit, demain la bonté, après-demain le courage...

— Ici je vous arrête, interrompit Estelle; aucun homme n'étant parfait, je ne vous garantis pas l'excellence de M. Tonayrion. D'un autre côté vous avez trop d'esprit pour que, sous ce point de vue, je me permette de le comparer à vous; mais quant à son courage, cette plume-là, pour me servir de votre métaphore, tient trop bien pour qu'on puisse l'arracher.

— Et si je l'arrachais ?

— Vous ! s'écria la jeune veuve en partant d'un éclat de rire.

— Moi. Si je renversais votre héros de son piédestal?

Madame Caussade n'expliqua l'étrange témérité d'un pareil propos qu'en supposant que la jalousie avait complètement tourné la cervelle de son ancien amant. Cette idée la toucha.

— Parlons d'autre chose, dit-elle avec une bienveillance que rendait plus méritoire un penchant naturel à l'ironie; quoique je n'aime guère les conseils, cependant je reconnais à un ancien ami le droit de m'en offrir ; même lorsque je ne lui en demande pas. Mais sortons du vague et du mystérieux, car j'aime le positif, quoique vous en disiez. Connaissez-vous quelque choae, quelque circonstance, quelque fait, en un mot, qui doive empêcher une femme d'épouser M. Tonayriou?

9i CILUVRES DE CU. DE UER.NARD.

— A mes yeux, l'empêchemexit, c'est lui-même , dit Servian.

— Vos yeux ne sont pas les mient;, reprit Estelle d'un air froid.

— Je le sais, madame ; il est donc certain que l'un de nous deux voit mal. Si le mtu'iage a lieu. Dieu veuille que ce soit moi !

— De tout ceci je dois conclure, je suppose, que vous me conseillez de ne pas épouser M. Tonayrion.

— Si vous marchandiez une parure de diamants et qu'une personne amie vous dît : « Les pierres que vous admirez ne sont que du strasse, » achèteriez-vous cette parure sans en vérifier la valeur?

— Vous ne parlez aujourd'hui qu'en paraboles, dit Estelle avec un accent railleur ; tout à l'heure c'étaient les plumes du paon; nous voici maintenant aux pierreries. Je suis encore obligé de traduire. Vous voulez dire que le mariage est une chose grave qui ne doit pas se conclure légèrement, et que parmi les maris les diamants sont rares, tandis que le strass abonde. Je sais cela depuis longtemps. Monsieur : votre conseil est donc superflu ; je vous en remercie cependant, car je ne doute pas qu'il ne soit dicté par une intention bienveillante. Mais rassurezvous : je vous promets d'apporter au choix d'un mari au moins autant d'attention qu'au choix d'une parme. Quelque idée que vous ayez conçue de ma légèreté et de mon étourderie, vous pourriez vous rappeler qu'au besoin je sais réfléchh". Je ne vous ai pas, je crois, donné le

droit de supposer qu'obtenir mon consentement soit une chose si facil ■ !

Allusion mordante au refus que Servian avait naguère essuyé;, ces dernières paroles terminèrent l'entretien. Madame Caussade prévint la réponse de son ancien amant par un salut aussi bref que réservé, et s'éloignant aussitôt elle rentra dans la maison.

— L'aime-t-elle ? se demanda Servian lorsqu'elle eut disparu; tant de beauté, d'esprit et de grâce, deviendrat-il la conquête de ce fanfaron? Non ! je le démasquerai, dussé-je, pour prix de ce service, ne recueillir que l'ingratitude !

A rinstant où il prenait cette résolution, Estelle, en dépit de la calme assurance qu'elle Tenait d'affecter, sentait s'insinuer jusqu'au fond de son âme un doute jusqu'alors inconnu.

— Quoique la jalousie de M. Servian rende son opinion suspecte, se disait-elle, il faut avouer cependant qu'il y a de la raison dans ce qu'il vient de me dire. Ce qui me plaît dans M. Tonayrion, c'est une intrépidité de caractère élevée jusqu'à l'héroïsme. J'y crois fermement, mais quelle preuve en ai-je ?

Enfin, dans le même moment Félix Cambier ruminait de la sorte au fond d'une allée du parc :

— Cette femme-là, si elle voulait, me ferait sauter du haut des tours de Notre-Dame. L'amour est une belle chose, mais il ne doit pas aller jusqu'à la faiblesse, et tout à l'heure j'ai été faible, trcs-faible. Mon oncle , qui aime

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autant que je ne me batte pas, se gardera bien de me rien dire; mais au fond, j'en suis sur, il trouve que j'ai manqué de caractère. C'est bien ; j'ai juré de ne pas donner suite à cette querelle, je tiendrai parole. Mais que monsieur Tonayrion marche droit ! sinon, à la première occasion, je lui fais payer à la fois intérêts, capital et aiTiéré. L'héroïsme du beau Raoul se trouvait donc menacé d'mie triple épreuve ', dès le lendemain un hasard assez étrange fournit à Estelle l'occasion de commencer la sienne.

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