PARTIE ET REVANCHE
En ce moment le peintre se souciait fort peu de recevoir son déloyal confident, et il fit signe à sa femme de garder le silence ; mais celle-ci, par un reste de défiance, éprouva soudain un irrésistible désir d'entendre ce que le bai'on voulait dire à son mari.
— Ou^Te-lui, dit-elle tout bas; je vais me remettre où j'étais quand tu es entré. Sm-tout, si tu veux que je n'aie plus aucun soupçon, qu'il ne sache pas que je suis là.
Tandis qu'elle se cachait sans bruit derrière le rideau, Colonge éprouva un moment d'hésitation, mais il finit p;ir se décider à ouvrir la porte.
— La Bastille était moins bien fermée ! dit M. de Livernois. qui entra d'un air de bonne humeur.
Après avoir serré la main du peintre, le baron s'approcha du tableau et regarda un instant d'un œil hagard h place où n'était plus le pdilraitde la belle Allemande.
— Ai-je la berlue? s'écria-t-il tout effaré; que diantre avez-A ous fait de madame de Grafhen ?
— Un pan de manteau, comme vous voyez, répondit l'artiste.
— Quel diabolique caprice ! Une si admirable tête ! un vrai chef-d'œuvre ! Vous êtes donc fou !
En parlant ainsi le baron se disait tout bas :
— Que va croire Aurélie? Elle pensera que j'ai voulu m'amuser à ses dépens, et j'en aurai pour une semaine avant de rentrer en grâce. Peste du barbouilleur!
Après avoir déploré en lui-même ce contre-temps inattendu qui mettait en pièces un plan de calomnie si savamment élaboré, M. de Livernois pensa qu'un filet n'est pas perdu pour une maille rompue, et taisant bonne mine à mauvais jeu, il prit un siège, tandis que Colonge s'armait de sa palette et de ses pinceaux.
— Eh bien! dit celui-ci en se remettant à peindre, quelles sont ces choses amusantes que vous voulez me raconter ?
— Ne les devinez-vous pas? répondit le baron, qui s'efforça de rappeler sa gaieté ; de quoi peut-il être question, si ce n'est de la très-lamentable déconfiture de messire La Berthonie et de messire Félicien Régnier,
— Ah' ah ! fit Colonge en jetant un regard vers le lieu ou se tenait cachée Aurélie. Où en sont-ils tous deux?
— Us ne sont plus ni l'u d ni l'autre ; voilà où ils en sont.
— Vous n'avez jamais voulu me donner votre recette pour faire passer ainsi un homme bien portant de vie à
trépas; soyez moins mystérieux aujoui'd'iiui: »* oyons, nous sommes seuls, et je ne vous trahirai pas.
— Mon cher ami, répondit le baron avec une sorte de fatuité doctorale, puisque vous y tenez, je vais vous enseigner ma méthode ; elle est des plus simples. Voici, en deux mots, la loi et les piophètes: Acliille était invulnérable pai'tout, le talon excepté; o.', tout i.omme, , renez le plus fort, a dans sa position, son caiactère, son esprit ou sa persoime, un point qui est pour lui ce qu'était le talon pour Achille ; c'est là qu'il faut frapper.
— - Pour continuer votre comparaison, dit le peintre, chez La Berthonie, quel est le talon?
— Son ventre. Il a de l'esprit, il est habile, il est rusé ; mais il est obèse et maladroit de sa personne ; c'est sur ce terrain que je l'ai attaqué,
— Conmient cela ?
— Déjà, eu se mettant à danser, comme un tonneau qu'il est, il avait fait une école et compromis ses succès de conversation; je n'ai eu d'autre peine que celle de le pousser jusqu'au bout de cette voie calamiteuse où l'attendait le casse-cou suivant. Hier j'avais monté tout exprès Grisolda, qui, comme vous savez, pour gambader et fah'e des siennes n'a pas besoin de poivre-long. La Berthonie, de son côté, se prélassait dans la calèche de madame de Gabrial, et je suppose, selon son habitude, débitait de fort jolies choses à madame Colùnge assise en lace de lui. Au moment d'arriver à Berny, je me plains d'être fatigué, moi qui ne le suis jamais, et je prie le gros homme de
prendre mon cheval et de me céder sa place. Il accepte naïvement; ici commence le drame. L'échange à peine opéré, mon groom, qui a le mot, pique des deux et se lance à travers champs en feignant d'être emporté par sa monture. Naturellement Griselda, qui n'aime pas à rester en arrière, suit son compagnon, et alors..., alors, mon cher, pour rendre une pareille scène, il me faudrait votre pinceau. Figurez-vous l'infortuné La Berthonie roulant sur sa selle comme se balance un poussah, tantôt sur le garot, tantôt sur la croupe, l'œil hagard, le teint livide, les cheveux en comète; voilà mon écuyer qui de désespoir quitte la bride pour la crinière; il perd les étriers, il perd ma cravache, il perd son chapeau, il perd la tête, et pour conclusion, il finit par se perdre lui-même au fond d'un fossé des plus moelleux, grâce à la boue dont il est rempli, et vers lequel mon domestique avait eu l'attention de le conduire.
— Mais à ce jeu vous risquiez de lui faire rompre les os ! dit Colonge, qui n'avait pu s'empêcher de rire pendant ce récit.
— Parbleu, je risquais bien plus! Il pouvait estropier Griselda, qui n'est pas habituée à porter des montagnes.
Les deux hommes rirent de nouveau; et en se rappelant la scène burlesque dont elle avait été le témoin la veille, Aurélie fut obligée de se contraindre pour n'en pas faire autant.
— Après un pareil exercice de voltige, poursuivit le baron, un homme, eùt-il l'esprit de Voltaire, devient for-
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cément un être ridicule; et vous savez si les femmes pardonnent le ridicule. Le gros La Berthonie nageant en pleine bourbe dans un fossé est une proie que la coquette la plus dépouTMie rejetterait de son filet ; à plus forte raison une femme vertueuse. Il n'y a plus à s'en occuper. Vîxit.
Quoique le sens de ces paroles demeurât obscur pour Aurélie, elle continua de prêter à la conversation l'attention la plus vive.
— Et notre second Achille, M. Félicien Régnier, demanda Colonge, a-t-il aussi son point vulnérable ?
— Talon de la tête aux pieds, répondit M. de Livernois, avec une moquerie méprisante; manque d'usage, présomption, gaucherie, vanité, sensiblerie; pour frapper, je n'avais que l'embarras du choix. Afin de m'épargner des frais d'imagination, je lui ai passé tout bonnement au cou le premier lacet venu.
— Quel lacet?
— Madame de Gabrial.
— Madame de Gabrial ! répéta le peintre d'un air surpris, tandis que derrière le rideau sa femme tendait l'oreille pour mieux entendre.
— Oui, madame de Gabrial ! reprit le baron en riant; et je voi^s réponds que ce lacet-là fera diantrement bien son office. Vous connaissez l'excellente vicomtesse; vous n'ignorez pas à quel point, nonobstant ses quarante-cinq printemps, son rouge et son tour de cheveux^ elle conser\ e un cœur jeune et inflammable î
— Eh bien !
— Eh bien ! je me suis conduit à son égard eu ami. J'ai pensé qu'avant de se vouer définitivement aux vertus rigides des femmes d'un âge mûr une dernière éducation à faire ne lui serait pas trop désagréable; et je lui ai confié celle du petit Régnier, qui a grand besoin d'aller à l'école. De la sorte^ je rends service à tout le monde.
— Expliquez-vous !
— En deux mots. Vous savez que madame de Gabrial se nomme aussi Aui'élie.
— Je l'ignorais ; mais où cela mène-t-il ?
— Quoi ! vous ne devinez pas ?
— En aucune manière.
— Après ce que je vous ai dit de l'ardente sensibilité de la vicomtesse ? décidément la peinture vous brouille l'intelligence; eh bien ! mon cher, puisqu'il faut tout vous expliquer, apprenez que, pour enchevêtrer ces deux âmes si bien faites pour se comprendre, je n'ai eu qu'à passer le billet que vous savez d'un mouchoir dans un autre.
— C'est donc madame de Gabrial qui l'a reçu ? dit Colonge en partant d'un éclat de rire.
— A cœur ouvert, vous pouvez m'en croire. Il est si consolant pour une beauté qui s'effeuille de se voir l'objet d'une passion volcanique ! Aussi la vicomtesse, depuis deux jours, se recueille-t-elle dans son bonheur; elle a dix ans de moins, elle grasseyé, elle soupire ; elle ne rêve plus que poésie, soleil couchant, chute des feuilles, brise du soir, clair de lune, accord des âmes ; elle qui l'an der-
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nier distinguait particulièrement Maulespard, du 2^ carabiniers, un dr(Me de poëte !
— Régnier est-il au fait?
— Pas le moins du monde, et c'est ce qui rend la chose plus amusante. Hier, on face de l'Aurélie de quarantecinq ans, qui faisait feu sur lui de bâbord et de tribord, il était ravissant d'ébahissement, de pudeur et de bêtise.
— Mais il découvrira la mystification, et se soustraira bien vite à la bienveillance de madame de Gabrial.
— Parbleu ! je l'en défie ; on n'échappe pas à la bienveillance de madame de Gabrial. Quand elle est en humeiu? de philanthropie.
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée !
Régnier aura beau s'en défendre, elle fera son bonheur; elle sera sa Béatrix.
A ridée de madame de Gabrial métamorphosée en Béatrix et devenant l'ange inspirateur du jeune poëte chevelu, Colonge fut saisi d'un accès d'hilarité que partagea le baron et qui faillit être contagieux pour Aurélie.
En ce moment, on frappa rudement à la porte.
Colonge ne put se dispenser de répondre, mais auparavant il tira sur sa toile un rideau destiné à la soustraire, en pareil cas, aux regards indiscrets. La porte ouverte, le peintre, qui avait repris son sérieux, eut peine à le conserver en apercevant le gros écuyer dont le baron venait de raconter la burlesque mésaventure.
— C'est vous, La Berthonie ! lui dit-il en le laissant en-
trer; je suis bien aise de vous voir ; je craignais que voire accident d'hier ne vous forçât de garder la chambre.
— M. de Livernois vous a raconté son aimable espièglerie^ répondit M. La Berthonie d'un ton dégagé ; voilà sans doute la cause des éclats de rire que j'entendais depuis l'escalier ?
— Qu'appelez-vous mon espièglerie? demanda le baron. Les deux rivaux s'examinèrent un instant, comme font
des athlètes près d'engager unp, lutte. Dans les yeux de l'un brillait ironiquement le souvenir de son triomphe de la veille; dans ceux de l'autre se lisait l'espoir d'une prompte revanche.
— Je veux parler, reprit M. La Berthonie, du guetapens que vous m'avez tendu hier en me faisant monter un cheval vicieux; c'est là un tour sanglant dont je suis décidé à tirer vengeance , et vous saurez que je viens ici tout exprès pour cela.
A cette déclaration de guerre articulée d'une voix incisive et accompagnée d'un ferme regard, le baron devint sérieux et par contre-coup le peintre.
— Eh bien ! nous ne rions plus ? reprit le gros homme en les regardant alternativement; vousm'allez faire croire que je suis un trouble-fête. Vous étiez si gais tout à l'heure.
— Nous le sommes toujours, dit Colonge, qui de son côté examinait à la dérobée la physionomie de ses deux amis.
— En ce cas, rions, répliqua M. La Berthonie en
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s'étendant avec aisance dans un fauteuil à la Voltaire.
— Rions, répondit le peintre ; mais encore faut-il savoir de quoi.
— Vous voulez dire de qui ?
— De qui, si vous aimez mieux.
— De tout le monde, c'est le moyen de n'offenser personne; et pour vous prouver combien je suis bon prince, si vous voulez, nous commencerons par moi.
— A condition que nous aurons notre tour, dit Colonge d'un air de bonhomie.
— C'est bien ainsi que je l'entends, reprit le gros homme en ricanant ; soyez tranquille, vous ne perdrez rien pour attendre. Mais venons à ce qui me regarde. Savez-vous à quel saint je me compare depuis hier?
— Vous vous comparez à un saint ! s'écria le peintre ; voilà de la modestie.
— Modestie ou non, vous allez être forcés de convenir qu'il y a une ressemblance frappante entre saint Paul et moi.
— C'est vrai, dit le baron d'un ton mordant ; saint Paul était petit et gros.
— Comme sont la plupart des hommes d'esprit, reprit M. La Berthonie, sans paraître ému de ce sarcasme; mais il ne s'agit pas de cette ressemblance-là. Vous savez que la conversion du saint Apôtre date d'une chute de cheval qu'il fit en allant à Damas; eh bien! hier, pareil coup de la grâce m'a frappé au moment où la jument de M. de Livernois a jugé à propos de se débarrasser
de mCn individu. J'aurais peine à vous expliquer ce qui s'est passé en moi^ lorsqu'en me relevant, les membres à moitié rompus et les habits souillés de boue, j'ai entendu les éclats de rire soulevés par ce ridicule accident, il m'a semblé que le ciel m'envoyait cette humiliation pour me punir de mes fautes et m'avertir en même temps de mieux vivre désormais. Presque aussi grand pécheur que saint Paul, j'ai résolu d'imiter son repentir. Donc, à partir d'aujourd'hui je fais pénitence, et pour commencer, je viens, mon cher Colonge, vous avouer, avec une contrition profonde, les torts dont je me suis rendu coupable envers vous.
Tandis que M. La Berthonie parlait ainsi d'un air de componction, le baron, qui l'examinait en dessous, éprouvait une vague inquiétude.
— Quel coup de Jarnac me va-t-il porter ? se disait-il en s'efforçant de conserver une physionomie insouciante.
— Ma confession vous paraîtra sans doute étrange, reprit le gros homme d'une voix papelarde ; rarement les maris ont l'occasion d'en entendre de semblables ; peutêtre même excitera-t-elle votre indignation; mais j'espère que la franchise de mon aveu et la sincérité de mes remords vous ramèneront à l'indulgence. Sachez donc, mon cher Colonge, que, sans respect pour la sainte amitié qui nous unit, j'ai été sur le point de vous offenser grièvement, en pensée du moins. L'esprit est prompt, mais la chair est faible , dit l'Écriture ; et de plus , madame Colonge est si jolie I
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Le peintre lança un regard furtif vers le rideau derrière lequel se tenait Aurélie, plus attentive que jamais.
— Qu'a de commun ma femme avec votre confession? demanda-t-il ensuite, tandis que le baron, de plus en plus soucieux, semblait exclusivement occupé de la confection d'un cigarite.
— Hélas ! mon bon ami, poursuivit M. La Berthonie en poussant un soupir, votre femme, c'est ma confession même ; car sans elle qu'aurais-je à me reprocher? En deux mots voici mon crime : Pendant quinze jours environ, j'ai oublié que l'épouse d'un ami est un être sacré ; et succombant à une tentation diabolique, j'ai accueilli dans mon cœur une passion coupable que je déplore amèrement aujourd'hui ; enfin, pour appeler la chose par son nom., j'ai été amoureux de madame Colonge.
— En vérité, dit le mari d'Aurélie du ton le plus calme.
— Il savait tout , pensa M. La Berthonie en voyant que le peintre ne manifestait aucun étonnement ; qui a pu me dénoncer, sinon ce vieux forban de Livernois? Cette trahison légitime toutes les représailles imaginables.
— Ma confession est achevée , reprit-il à haute voix; je vous le répète, je reconnais mes torts, et j'en éprouve un regret sincère. J'£spère donc vous trouver clément et magnanime. Vous pouvez vous montrer tel, d'autant mieux que je pars ces jours-ci pour l'Italie ; c'est vous dire que je ne conserve aucune arrière-pensée qui doive vous inspirer de la défiance.
— Qu'en dites-vouSj baron? demanda le peintre avec (in sourire de persidage ; faut-il lui pardonner?
— A tout péclié miséricorde ! répondit M. de Livernois en jetant à son ancien rival une regard qui semblait dire : Vous voyez que je parle en votre faveur ; ainsi vous n'avez nacun motif pour me traiter en ennemi.
— Recevez donc l'absolution^ reprit Colonge ; un repentir tel que le vôtre est trop rare pour ne pas mériter une amnistie.
M. La Berthonie saisit la main du peintre. - Voilà de la véritable grandeur d'âme, s'écria-t-il d'un air attendri; vous êtes Auguste pardonnant à Cinna. — Baron, poursuivit-il tout à coup en se tournant vers monsieur de Livernois, resterez-vous froid en face d'un pareil spectacle? Ah! rien ne bat sous votre mamelle gauche, si vous ne sentez pas en ce moment que les jouissances de l'amitié sont les plus pures qu'il soit donné à l'homme de goûter! Allons! cédez à l'inspiration généreuse que je lis dans vos yeux. Si vous saviez combien il est doux de pouvoir presser sans remords la main de son ami ! Est-ce la crainte qui vous retient? Mais vous le voyez, Colonge est généreux; au premier mot d'excuse et de repentir, j'en suis sûr, ses bras vous seront ouverts comme à moi.
— Pare cette botte-là si tu peux, se dit en lui-même le gros homme à la fin de son allocution pathétique.
Atteint en pleine poitrine, le baron perdit son aplomb ordinaire.
298 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
— J'ignore ce que vous voulez dire, répondit-il avec un embarras mêlé de dépit.
— Ah ! baron, j'attendais mieux de vous, reprit impitoyablement M. La Bertlionie ; eh quoi ! lorsque moi , votre cadet, je vous donne l'exemple du retour à la sagesse, vous persistez dans vos œuvres de ténèbres? Parole d'honneur, c'est un endurcissement peu délicat. Vous voulez donc mourir dans l'impénitence finale.
— Monsieur, s'écria le baron en rougissant de courroux, si vous avez quelque chose de particulier à me dire, nous pouvons nous expliquer chez vous et chez moi.
— Pourquoi pas ici ? dit Colonge de l'air le plus naturel; il n'y a personne de trop. Voyons, La Bertlionie, que vous a fait notre ami Livernois pour que vous le menaciez ainsi de l'impénitence finale ?
— Ce qu'il m'a fait ! grâce à son cheval, si bien dressé à casser le cou aux gens, n'est-il pas la cause première de ma conversion? Comment oublier un pareil service? Puisje mieux lui prouver ma reconnaissance qu'en l'arrachant à son tom' de l'abîme où j'étais moi-même hier encore ! Oui, baron, vous avez beau froncer les sourcils et me regarder d'un air sanguinaire, je vous ramènerai à la vertu malgré vous. Nous commettions même péché, nous ferons même pénitence. Comme moi vous cherchiez à plaire à madame Colonge, comme moi....
— Cette extravagance passe les bornes, interrompit M. de Livernois d'une voix tremblante de colère; vous perdez la tête, monsieur.
— Mais non, je vous assure, répondit M. La Berthonie avec le sang-froid le plus irritant; je sais fort bien ce que je dis, et ne conçois par votre emportement. Nierez-vous que vous soyez amoureux de la charmante femme de notre ami?
— Colonge, s'écria le baron, ne comprenez-vous pas rinconvenance de pareils propos, et puisque nous sommes chez vous, n'y mettrez-vous pas un terme ?
Hors d'état de résister à la rude attaque de son rival, M. de Livernois, par un de ces coups d'audace qu'inspire parfois le danger, avait pris le parti d'appeler à l'aide l'homme même qu'il était accusé de trahir. Cette tentative désespérée fut com'onnée d'un plein succès.
— M. de Livernois a raison, dit Colonge en s'adressant gravement à M. La Berthonie; cette discussion me semble, comme à lui, tout à fait déplacée. Le nom de ma femme n'a rien à faire ici, et je vous saurai gré de choisir un autre sujet de conversation.
— Êtes-vous mari à ce point ? repartit le gros homme avec un rire sardonique; n'en parlons plus, je me ferais scrupule de troubler cette belle quiétude. S'il vous plaît de réchauffer des serpents dans votre sein, permis à vous; il y a des gens qui aiment à être mordus, peut-être êtesvous du nombre; en ce cas, comme dit le paysan de Shakspeare à la reine Cléopâtre : o Je vous souhaite bien du plaisir avec votre aspic ! » — Quant à vous, mon cher baron, poursuivit La Berthonie en se levant et mettant son chapeau, un mot encore. Vous connaissez le pro-
verbe: «Corsaires à corsaires....» Avec ou sans votre permission, je ne négligerai rien pour le réaliser en ce qui vous concerne. Vous m'avez nui tant que vous avez pu. je vous nuirai tant que je pourrai; à mon avis, c'est de bonne guerre. J'espère que nous n'en serons pas moins bons amis. Au revoir, messieurs.
Monsieur La Berthonie, toujoui'S caime et persifleur; salua les deux autres hommes du bout des doigts, et sortit en fredonnant un motif de la Cenerentola. A peine arrivé sur l'escalier, il fut rejoint par le baron.
— A quelle hem'e vous trouve-t-on chez vous? lui demanda ce dernier avec un accent significatif.
— Tous les matins, jusqu'à trois heures, répondit le gros homme d'un ton bref.
— Fort bien, demain vous recevrez ma visite.
— Je vous attendrai.
Les deux rivaux se séparèrent sans prononcer un mot de plus. Tandis que monsieur La Berthonie descendait l'escalier en continuant sa cantilène un ton plus haut, monsieur de Livernois composait sa physionomie avant de rentrer dans l'atelier où, dans le même instant, le peintre et sa femme échangeaient rapidement les paroles suivantes :
— T'amuses-tu? dit Colonge en entr'ouvrant le rideau qui avait si bien servi la curiosité d'Aurélie.
— Comme une reine, répondit-elle gaiement; quel dommage que cela soit fini !
— Fini ! cela commence à peine.
LA CUASSE ALX AMANTS. 301
— Qu'y aura-t-il encore?
— Un duel peu1>être.
— Tu crois qu'ils se battront ?
— A moins que je parvienne à les en empêcher, et cela ne sera pas facile, car ils sont furieux tous deux. Ce pauvTe Livernois surtout est exaspéré. Je le conçois : se voir ainsi calomnié !
— Calomnié ! répéta Aurélie en arrêtant sur son mari un regard scrutateur.
Au lieu de répondre, le peintre ferma le rideau et revint à sa place. 11 était temps ; car le baron rentrait dans Tatelier. Les deux hommes se contemplèrent un instant d'un air d'étonnement fort bien joué, s'il n'était pas véridique.
— Qu'en dites-vous? demanda M. de Livernois en se croisant les bras.
— C'est pétrifiant, répondit Colonge, qui parodia ce geste expressif.
— Auriez-vous cru que votre ami La Berthonie fût de cette force-là?
— Non, je l'avoue ; il a dépassé tout ce que j'en attendais.
— Quelle rouerie !
— Quel machiavélisme !
— Tartute, près de lui, n'eût été qu'un écolier
— Il aurait donné des leçons à Basile.
— Que pensez-vous de cette manière de s'accuser lorsqu'on se voit démasqué?
302 ŒUVRES DE Cn. DE BERNARD.
— Comment trouvez-vous cette façon de noircir les autres pour se blanchir soi-même ?
— Vouloir m'enlever votre estime !
— Vous imputer sa propre perfidie !
— Essayer de brouiller deux amis comme nous î
— Affirmer que vous êtes amoureux de ma femme I
— C'est une indignité !
— C'est une infamie !
— C'est le trait d'un homme sans principes !
— Tranchons le mot, c'est le fait d'un Robert-Macaire !
Après avoir débité avec une égale vivacité, et comme à l'envi, cette espèce de litanies à versets alternatifs qui se succédaient sans intervalles, les deux amis firent une pause dont ils semblaient avoir besoin tous deux pour reprendre haleine.
— Ah çà ! mon cher Colonge, dit au bout d'un instant le baron, j'espère que les stupides propos que vous venez d'entendre n'ont laissé dans votre esprit aucune impression dont mon amitié ait le droit de se plaindre ?
— Poiu- qui me prenez-vous? répondit le peintre; ne vous connais-je pas?
— C'est que, s'il faut en croire Beaumarchais, il reste toujours quelque chose de la calomnie.
— Comment ajouterais-je foi aux paroles d'un homme outré du tour que vous lui avez joué, et qui, en vous accusant, ne cherche qu'à se venger ?
— Cela saute aux yeux, et je suis ravi que vous disccr-
niez si bien le motif de sa conduite; ainsi votre opinion à mon égard n'a pas changé ?
— Et elle ne changera jamais, répondit Colonge en prenant la main que lui tendait le baron ; soyez sûr que je me fie à vous aujourd'hui tout autant que je m'y fiais hier.
— Pends-toi, La Berthonie ! se dit avec une joie sournoise M. de Livernois; tu as voulu ouvrir les yeux à un mari ! Pauvre niais, malgré ton esprit ! il faut d'autres saints que toi pour rendre la vue aux aveugles !
Depuis quelques instants, madame Colonge éprouvait un accès d'impatience qui menaçait de la trahir. A l'amusement qu'elle avait goûté d'abord venait de succéder un mécontentement bizarre dont il n'est pas inutile d'expliquer la cause. M. de Livernois avait joué son rôle avec tant de prudence et d'artifice, que la jeune femme, prise aux faux semblants d'un dévouement respectueux et désintéressé, ne s'était jamais douté qu'il pût servir de masque à un dessein qui n'était ni l'un ni l'autre. Donnant aux assiduités du baron l'interprétation qu'il leur donnait lui-même, elle l'avait vu sans défiance resserrer une intimité qui, par d'imperceptibles progrès, s'emparait de tous les privilèges de l'amitié, en attendant mieux. D'un seul mot, M. La Berthonie déchira le voile qu'avait si habilement tissu son rival. Par cette ouverture, la lumière pénétra soudain. Mille petites circonstances jusqu'alors mal comprises, obscm'es et presque inaperçues, revêtirent leur sens véritable et se groupèrent avec une
304 tUVRES DE CU. DE BEUNAUU.
promptitude miraculeuse dans l'esprit de la femme détrompée. Aurélie vit clair, en un mot, et aussitôt elle trouva intolérable l'aveuglement de son maiù. Autant une heure auparavant il lavait charmée en se montrant jaloux d'elle et gardien vigilant de son honneur, autant alors il lui déplut en accueillant avec la crédulité d'mi enfant les hypocrites protestations de M. de Livernois.
— S'il m'aimait réellement, se dit-elle, s'il était jaloux comme il le prétend, se laisserait-il tromper ainsi ?
Madame Colonge fut indignée de la perfidie du baron; mais en même temps le peintre lui parut ridicule; c'est dire qu'elle se sentit disposée à pardonner au premier pour mieux punir le second. Peu à peu elle éprouva un violent désir de se trouver seule avec celui-ci, afin de prendi^e une éclatante revanche de la tendresse qu'elle lui avait montrée quelques instants plus tôt. Ouvrir hardiment le rideau, paraître majestueuse et calme aux yeux étonnés des deux hommes, congédier M. de Livernois d'un seul mot, et se livrer ensuite en liberté au plaisir dhumilier son mari : ce coup de théâtre était fort tentant, mais impraticable. Qu'eiÀt pensé le baron en voyant qu'elle s'était cachée pour l'écouter ? Heureusement Aurélie se souvint que dans le recoin où elle s'était placée se trouvait l'entrée d'un corridor qui communiquait avec la première pièce. Elle sortit sans faire de bruit par cet obscur passage, et un instant après rentra par la porte ordinaire, comme si elle venait de monter à l'instant même de son appartement à son atelier. Colonge n'avait pas prévu cette manœu-
vrfi ; il en attendit fe résultat d'un air tranquille et un peu moqueur, tandis que M. de Livernois allait avec un galant empressement au-devant de la jeune femme.
— Je suis bien aise de vous trouver ici, dit Aurélie au baron; il faut que je vous gronde. Où est l'album que vous deviez m'apporter ?
M. de Livernois se frappa le front par un geste familier aux gens à qui l'on remet en mémoire un fait oublié.
— Je ne sais à quoi je pense, répondit-il; ce matin j'ai pris tout exprès cet album dans ma bibliothèque; je l'aurai laissé sur mon bureau, mais je vous l'enverrai ce soir.
— Ce soir? répéta madame Colonge avec un accent boudeur.
— Je vais le chercher, reprit le baron, qui se hâta de prendre son chapeau.
— A la bonne heure, dit-elle alors; je suis fâchée de la peine que cela va vous donner, mais vous savez que la patience n'est pas la vertu des femmes. Quand vous m'avez dit : ce soir, j'ai cru entendre : dans cent ans.
M. de Livernois s'inclina en souriant, et sortit aussitôt avec l'empressement obséquieux d'un sigisbée en fonctions. Dans la cour il trouva son cabriolet, et prit pour aller chez lui le chemin le plus court; mais en entrant d;ins son salon, il s'arrêta étonné à la vue du poëte Félicien Régnier, dont il n'avait jamais reçu la visite, et qu'il aperçut étendu sur un divan, dans l'attitude farouche d'un lion qui attend sa proie.