LE COEUR D'UN POÈTE
A la vue du baron qui le regardait avec autant de surprise qu'en peut manifester un homme du monde, Félicien Régnier se leva, et après un salut froidement poli :
— Monsieur, dit-il d'un air gourmé, veuillez excuser la liberté que j'ai prise de m'établir chez vous en votre absence. Votre valet de chambre m'a dit que vous rentreriez pour dîner, et comme l'affaire dont je veux vous entretenir ne souffre aucun retard, je me suis permis de vous attendre.
— Vous avez fort bien fait d'agir chez moi sans cérémonie, répondit M. de Livernois, qui en prononçant ces paroles banales se dit en lui-même : que me veut cet étourneau ? Vient-il par hasard me proposer d'écouter la lecture de ses vers?
— Je ne vous dérangerai pas longtemps, reprit le poëte; je n'ai que quelques mots à vous dire.
— Je vous écoute, répliqua le baron en montrant mi fauteuil.
Régnier refusa par un geste grave le siège qui lui était offert.
— Permettez-moi d'abord de vous adresser une question, dit-il ensuite; je ne doute pas que vous n'y répondiez avec franchise, comme il convient à un homme d'honneur.
— Au fait ! Monsieur, répondit le baron, pressé de se débaiTasser de cette visite importune.
— Le fait ! le voici, poursuivit le poëte d'une voix de plus en plus solennelle : on m'a dit qu'au dernier bal de madame de Gabrial il vous était tombé entre les mains, d'une manière que je ne veux pas apprécier en ce moment, un mouchoir de femme renfermant une lettre. La chose est-elle vraie?
M. de Livernois ne s'attendait pas à cette nouvelle attaque, et malgré son assurance, il fut embarrassé. La vérité avait ses inconvénients; mais quelle humiliation dans le mensonge ! Après avoir hésité un instant, le baron, homme sans principes, mais non sans courage, se décida cavalièrement à courir les chances de la vérité.
— Le fait est parfaitement exact, répondit-il, et vous êtes bien informé. Au bal dont vous parlez, je me suis trouvé en effet possesseur, du moins pendant quelques instants, d'un mouchoir fort élégamment brodé, contenant une lettre non moins élégamment écrite.
— Vous l'avez lue ! s'écria Régnier d'un ton rauque.
— Avec un plaisir extrême. La Nouvelle Reloue, Werther, les Lettres de Jacopo Ortis, sont des charbons éteints
auprès de ce brasier. Quelle verve ! quel feu ! quelie poésie ! L'homme qui a écrit ces lignes est certes un talent de premier ordre, et il ne dépendra pas de moi qu'il n'arrive promptement au rang qu'il mérite. Déjà, sans qu'il s'en doute, je travaille poiu* lui.
Avec la présence d'esprit de l'homme habitué aux épreuves les plus épineuses, le baron, en parlant, combinait une ruse de guerre propre à désarmer le courroux qu'il voyait étinceler dans les yeux du poëte chevelu. En quelques secondes il eut fait son plan, et il attendit, le sourire sur les lèvres, la réplique de Félicien Régnier, qui demeurait bouche béante, ne sachant s'il pouvait prendre au sérieux les éloges prodigués à son style, ou s'il devait y voir un insolent persiflage. A la fm, le poëte pencha pour cette dernière opinion , et à l'idée de se voir mystifié, il sentit redoubler sa colère.
— Monsieur, dit-il en dardant sur le baron un regard meurtrier, je sais que vous bouffonnez à ravir ; mais le moment est mal choisi. Je ne viens pas ici pour faire assaut de plaisanteries , mais pour avoir une explication sérieuse. Vous convenez de vous être emparé d'une lettre dont je me déclare l'auteur; qu'en avez-vous fait ? Je vous somme de me le dire.
— Ne nous emportons pas et écoutez-moi, répondit le maître du logis , qui contemplait avec une inaltérable aménité la physionomie flamboyante de son interlocuteur ; en ce moment vous êtes furieux ! Bientôt, j'espère, vous reconnaîtrez que, loin d'avoir voulu m'amuser à vos
(Ifîpens. je vous ai rendu un véritable service ; mais d'abord établissons les faits. Vous êtes ou du moins vous croyez être amoureux de madame Colonge; moi, je suis Tami de son mari. Cela posé , que devais-je faire lorsque le hasard a mis dans mes mains votre billet ? Le laisser parvenir à sa destination ? J'aurais trahi Colonge. Vous le rendre ? Auriez-vous consenti à l'anéantir et à n'en pas écrire d'autres ? Le briller ? C'eiit été le trait d'un Vandale. Dans ma perplexité,, je me suis arrêté à un quatrième parti qui va vous paraître bizarre , mais dont vous ne tarderez pas à comprendre les avantages, puisqu'il concilie tout, les devoirs que m'impose l'amitié, le respect dû à la vertu de madame Colonge, et les intérêts de votre avenir littéraire, auquel je m'intéresse particulièrement; car les grands poètes sont rares, et je crois qu'il y a en vous l'étoffe d'un grand poète.
M. de Livernois fit une pause et interrogea la figure de Régnier. La tête pleine des fumées de l'indignation, le pâle jeune homme cependant commençait à sentir l'odeur de l'encens dont le baron avait habilement saupoudré son exorde ; et sa physionomie , où luttaient le refrognement du courroux et l'épanouissement de la vanité, off'rait une vague ressemblance avec ces masques de carnaval qui pleurent d'un œil et rient de l'autre.
— Ne trouvez-vous pas madame de Gabrial une femme fort aimable ? reprit le baron d'une voix insinuante.
— Madame de Gabrial ! s'écria Régnier , le cœur agité d'un noir pressentiment.
— Si je vous disais que depuis jeudi elle a conçu pour votre style une estime qui va jusqu'à l'enthousiasme ; si je vous disais que dès à présent elle vous regarde comme le premier écrivain de l'époque ; si je vous disais enfin que cette lettre dont nous parlons, elle l'a relue vingt fois, cent fois peut-être !
— Ce serait un atroce guet-apens ! interrompit le poëte, en se rappelant avec émoi les minauderies provocantes dont l'avait accablé , la veille , la femme surannée ; mais je ne puis croire que vous parliez sérieusement. Que me donnez-vous à entendre par cette plaisanterie ?
— Ce n'est pas une plaisanterie !
— Alors c'est une épouvantable trahison.
— Pas davantage ; ce n'est qu'un quiproquo, volontaire, il est vrai, mais qui ne peut vous être préjudiciable d'aucune manière. La lettre adressée par vous à madame Aurélie Colonge est parvenue à madame Aurélie de Gabrial; voilà tout. Chaque jour la poste commet des erreurs beaucoup plus graves.
Loin d'apaiser Félicien Régnier, cette déclaration explicite acheva de l'exaspérer. Pour comprimer son courroux près de faire explosion, le poëte érailla de ses ongles la soie de son gilet, tandis que de l'autre main il pétrissait son chapeau. Un peu soulagé par cet expédient, il reprit la parole d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme et imposante :
— Monsieur, dit-il, vous m'avez accordé l'explication que je désirais ; mnintenant je n'ai plus qu'une seule
chose à vous demander fc'est de vouloir bien régler surle-champ les conditions d'une rencontre dont vous devez reconnaître la nécessité.
Déterminé à se battre avec M. La Berthonie, de qui le procédé lui semblait intolérablement injurieux, le baron n'avait nulle envie d'être mené une seconde fois sur le terrain par le poëte chevelu, contre lequel il ne nourrissait aucun ressentiment ; car, autant dans le feu de la colère il peut paraître agréable de ferrailler, autant un duel à froid est déplaisant et ennuyeux. Homme du monde d'ailleurs , et craignant le ridicule par-dessus toutes choses, M. de Livernois se disait que croiser le fer avec une espèce de rapin littéraire, mal peigné, mal ganté, mal brossé, tel qu'était Félicien Régnier, ce serait s'exposer à devenir la fable des salons. Aussi, loin de se montrer offensé de la provocation qui lui était adressée, y répondit-il, par le sourire le plus pacifique.
— Accordez-moi seulement deux minutes d'attention, dit-il d'une voix doucereuse; ensuite, si vous persistez à vouloir nous battre , nous nous battrons. Mais avant d'en venir à'celle extrémité, laissez-moi vous expliquer lesmotifs de ma conduite; et pour traiter la question sous le point de vue qui vous intéresse davantage, parlons de vous. Quel est votre but? la gloire, n'est-il pas vrai ? Vous sentez en vous des facultés puissantes, les germes d'un talent qui ne demande qu'à éclore, en un mot, l'œuf d'un aigle, pour parler comme Victor Hugo. Quelle influence exercerait sur votre vie la passion réelle ou factice que vous a in-
spirée madame Colonge? Une influence désastreuse^ je le p.'oclame hardiment. Je ne vous parlerai pas des difficultés à vaincre ni des périls à braver ; je sais que ces choses-là exaltent un homme d'imagination, loin de le décourager. Je ne vous dirai pas que madame Colonge est une femme raisonnable , vertueuse , fort attachée à son mari, et que l'arracher à ses devoirs serait une œuvre impossible...
— Impossible n'est pas français ! interrompit le poëte d'un ton tranchant.
— Soit. Prenons donc l'hypothèse la plus favorable: supposons que vous ayez surmonté tous les obstacles, renversé toutes les barrières ; supposons que madame Colonge vous aime. Vous voyez que je vous fais la partie belle. Qu'arrivera-t-il ? Heureux ou contrarié, cet amour étouffera votre talent. Vous ne savez pas quel profond égoïsme renferme le cœur d'une femme de cet âge . Elle vous aimera, mais ce sera pour elle et non pour vous. Il lui faudra toutes vos pensées, tous vos instants, toute votre existence. Loin de vous encourager à conquérir une glorieuse renommée, elle s'efforcera de couper les ailes à votre ambition. Si elle vous permet de composer des vers, à coup sûr voudra-t-elle être seule à les lire. Vous serez son poëte, sans doute; mais est-on poëte à huis clos? Lui parlerez-vous de vos rêves d'avenir ; elle vous répondra par quelque réalité présente à laquelle vous n'aurez pas la force de résister, et qui énervera peu à peu tousies ressorts de votre âme: Renaud chez Armide! Vous verrez votre talent lit-
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téraire s'en aller puérilement en corresponaances amoureuses ; et un jour, en interrogeant les facultés créatrices dont vous a doué la nature, vous serez surpris de les trouver engourdies, éteintes, mortes. Ainsi vous aurez manqué votre destinée, et au lieu de devenir un poëte éminent, vous ne serez plus qu'un amoureux vulgaire. Pour consolation, il est vrai, vous serez aimé d'une fort jolie femme, tant qu'elle vous aimera ; mais cette indemnité vous suffira-t-elle toujours ? Ne viendra-t-ilpas un instant où vous vous direz avec un regret amer ce que je pense moi-même dès à présent : c'est qu'il n'est pas dans le monde une seule femme qui mérite le sacrifice d'un talent comme le vôtre?
M. de Livernois parlait d'un tel air de conviction et d'intérêt, que Félicien Régnier, qui d'abord l'avait écouté avec un courroux mêlé d'impatience, finit par lui prêter une oreille attentive. Entraîné malgré lui sur le terrain d'une discussion paisible, le poëte oublia un instant ses griefs pour réfuter les arguments de son interlocuteur.
— Vos observations, dit-il, ont assurément de la justesse, mais elles peuvent s'appliquer aux autres femmes aussi bien qu'à celle dont vous parlez. Ne sont-elles pas toutes également exigeantes?
— Erreur, mon jeune ami, répondit avec vivacité le baron. La femme, cet aimable tourment de nos cœurs, se modifie tellement selon l'âge, qu'à dix ans de distance on ne la reconnaît plus. Autant elle se montre vaine, capricieuse, égoïste, despotique dans la première jeu-
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nossfij lorsque dans tout l'éclat de la beauté elle conçoit une idée exagérée de son mérite, autant vous la trouvez souple, affectueuse, obligeante, dévouée quelques années plus tard, à l'époque où, moins sûre de sa puissance, elle reconnaît la nécessité de l'affermir par des concessions habiles : c'est la royauté constitutionnelle succédant au pouvoir absolu. D'esclave qu'il était, l'homme alors devient maître, pour peu qu'il veuille l'être. On le ménage, on le flatte, on le choie, on se conforme à ses goûts, on adopte ses idées, on prend part à ses succès, on lui aplanit tout obstacle, on voudrait mettre le monde à ses pieds ! Douce et profitable chose, croyez-moi, que l'afiection d'une femme aimable et spirituelle, jeune encore, mais pas trop! Madame de Gabrial, par exemple, car il faut bien y revenir, madame de Gabrial est un de ces êtres rares qui réunissent toutes les qualités que peut désirer un homme d'esprit et de sens.
— Mais elle est vieille ! s'écria brusquement le poëte ; on m'a dit qu'elle avait quarante-cinq ans.
— Calomnie ! elle en a trente-huit à peine, c'est-à-dire qu'elle a le droit de n'en avouer que trente, l'âge à la mode.
— Elle est laide.
— Ce n'est pas une beauté irréprochable, mais vous ne lui refuserez pas beaucoup de physionomie ?
— Grâce à son rouge et à ses sourcils teints.
— Qu'importe la cause, si l'effet est agréable ?
— C'est qu'à mes yeux il ne l'est pas du tout ; et pui* elle n'a pas d'esprit.
— Ah ! poète, quelle ingratitude ! une femme qui depuis trois jours va disant partout que vos vers feront oublier ceux de Lamartine, et que Victor Hugo n'a qu'à se bien tenir !
— Elle dit cela? demanda Régnier d'un ton moins âpre.
— Elle en dira bien d'autres, si vous avez le bon esprit d'alimenter l'estime qu'elle vous accorde déjà. Voyezvous, mon cher poëte, ceci est beaucoup plus grave que vous ne croyez. Vous avez du talent, mais cela ne suffit pas; ce talent doit se produire au grand jour, sous peine de se voir éternellement contesté. La lumière n'est pas faite pour rester sous le boisseau. Que vous faut-il donc? une tribune, un théâtre, un piédestal. Vous trouverez tout cela chez madame de Gabrial le jour où elle s'intéressera sérieusement à vous. Elle est fort riche, fort noble, très-répandue dans le meilleur monde; elle reçoit dans son salon les hommes les plus influents, les femmes dont l'opinion fait autorité; vous aure^ là une coterie toute formée, qui, si elle vous adopte, vous lancera vers la renommée comme un ballon. Les amis de la vicomtesse deviendront forcément vos preneurs ; ce sont de ces petits égards auxquels les gens qui savent vivre ne manquent jamais. Elle-même fera de votre succès une question personnelle ; pour vous servir, elle remuera ciel et terre; elle pétrira les plus friands gâteaux, afin d'attendrir les cer-
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bères de la critique ; elle obtiendra des articles dans les journaux, elle vous trouvera un éditeur.
Le baron s'arrêta pour reprendre haleine; mais l'eût-il fait avec intention, il lui aurait été impossible d'imaginer une suspension plus habile. Dans le cœur des jeunes écrivains inédits, un sentiment l'emporte sur tous les autres, même sur l'amour, c'est une brûlante sollicitude pour leur premier omTOge. Félicien Régnier connaissait les tribulations de cette tendre et cuisante paternité ; depuis six mois, son manuscrit en poche et ficelé de rose comme un enfant le jour de son baptême, il était à la recherche de ce parrain littéraire qui s'appelle éditeur, personnage à peu près insaisissable pour un débutant, et que certains auteurs regardent toute leur vie comme un être de raison : rara avis, c'est-à-dire oiseau farouche qui, à l'aspect d'un recueil de vers signé d'un nom inconnu, s'envole immanquablement à tire d'ailes en poussant un cri moqueur. Les Brumes et les Rosées de Félicien Régnier avaient subi la destinée commune; parmi les libraires parisiens, il ne s'était pas rencontré un seul ami de la poésie qui consentît à en risquer l'impression. Repoussé de toute part et menacé de rester inédit à perpétuité, Régnier avait passé successivement des illusions les plus présomptueuses au découragement le plus amer. Déjà, en désespoir de publicité, il commençait à se draper en génie méconnu. C'est dire assez combien retentirent mélodieusement à son oreille ces paroles du baron : « Elle vous trouvera un éditeur! » Qu'on se représente une vieille
fille à qui un ami compatissant vient dire: « Je vous ai trouvé un mari ! »
En ce moment le poète oublia les beaux yeux de madame Colonge, et ce fut avec une sorte de complaisance qu'il arrêta sa pensée sur la vicomtesse. Involontairement ému par ce mot magique : un éditeur ! il la vit presque spirituelle, presque jolie, presque jeune. D'un autre côté, il se prit à examiner sous un nouveau point de vue la conduite de M. de Livernois.
— Son action est certainement fort leste et fort inconsidérée, se dit-il en lui-même; mais il est possible que l'intention en soit bonne, et qu'en agissant de la sorte il ait cru me rendre service.
— Eh bien ! reprit le baron en cherchant à lire sur la physionomie du jeune écrivain l'effet produit par sa propre éloquence ; comprenez-vous que, loin de chercher à vous nuire, je n'ai eu en vue que votre intérêt ?
— Après le vôtre toutefois, répondit Régnier d'un ton adouci.
— Mon intérêt ! En quoi, je vous prie?
— Vous voulez vous débarrasser d'un rival.
— Vous croyez donc que je suis aussi amoureux de madame Colonge? Quelle folie !
— Folie ou non, c'est la vérité ; je le sais de bonne source.
— Gageons que c'est La Berthonie qui \ ol''s a mis en tête cette extravagance. Si vous ajoutez foi aux nientorics de ce Gascon, il vous fera voir des étoiles en plein jour.
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Moi, l'ami intime de Colonge, amoureux de sa femme ! Moi, vieux garçon déjà, épris d'une beauté de vingt ans! Quelle absurdité ! Revenons à notre sujet, et concluons. Il est très-vrai que l'autre jour je vous ai joué un tour d'écolier; mais, par le fait, il dépend de vous d'en tirer un excellent parti. Quel préjudice vous ai-je donc causé? Où trouverez-vous là matière d'un duel ?
Régnier réfléchit un instant avant de répondre. Pendant ce dialogue, sa fureur vindicative s'était fondue insensiblement, comme cire au soleil ; toutefois un sentiment d'amour-propre l'empêcha de se rendre sur-le-champ aux raisons bonnes ou mauvaises de M. de Livernois.
— Monsieur, dit-il avec gravité, cette explication a pris une tournure si imprévue, que j'ai besoin de me recueillir pour en apprécier la valeur. Peut-être même consulteraije à cet égard un de mes amis en qui j'ai toute confiance ; permettez-moi donc de différer jusqu'à demain l'expression définitive de ma manière de voir.
— Comme il vous plaira, répondit le baron en souriant; mais je vous préviens que la mienne ne changera pas. Jamais je ne croirai qu'en cherchant à mettre en lumière un aussi beau talent que le vôtre j'aie commis un crime digne de mort.
Le poète huma ce dernier compliment de fort bon appétit, et prit ensuite congé du baron d'un air qui n'avait plus rien d'hostile.
— Cela demande réflexion, pensa-t-il en regagnant pédestrement son logis ; Aurélie est bien séduisante ! certes.
je l'aime comme jamais femme n'a été aimée ! Mais s'il est vrai que cette passion soit le tombeau de mon talent, ai-je le droit d'accomplir ce suicide?... Il y a du vrai dans ce que dit M. de Livernois... Il prétend que la vicomtesse n'a que trente-huit ans; à cet âge une femme n'est pas vieille. Ninon de Lenclos, Diane de Poitiers, et tant d'autres des plus illustres, ont inspiré des passions beaucoup plus tard.
Tandis que dans l'esprit de Félicien Régnier l'image de la Béatrix quadragénaire se substituait insensiblement à celle de la Béatrix de vingt ans, grâce à la question de l'éditeur si heureusement soulevée par le baron, celui-ci, enfin débarrassé de l'importun qui l'avait trop longtemps retenu, retournait à la hâte chez le peintre, où l'attendait^ une troisième épreuve plus décisive que les deux autres.