‹ Le peau du lion et La chasse aux amantsChapitre 31 sur 43 · L'EPAGNEUL · texte numérisé non relu

L'EPAGNEUL

Jusqu'alors l'avantage de la journée restait h M. de Livernois, qui sur trois conflits plus ou moins périlleux avait remporté deux succès : l'un contre le peintre, dont les yeux semblaient mieux bandés que jamais; l'autre contre le poëte^ habilement poussé sur le terrain littéraire et désarmé sans coup férir. AvecM. LaBerthonie, il est vrai, la lutte, encore indécise, menaçait de devenir tragique; mais c'était là un faible souci pour le baron, qui redoutait rironie du gros homme beaucoup plus que son épée.

— Je lui ai donné hier une leçon d'équitation, pensaitil, demain je lui en donnerai une d'escrime ; le tout gratis.

La perspective d'un duel anime l'esprit lorsqu'elle ne l'inquiète pas. Rarement timide, M. de Livernois éprouvait en ce moment un redoublement d'assurance que trahissaient la fierté de son maintien et l'épanouissement de son visage. Rien qu'à voir la superbe audace avec laquelle il lançait son cabriolet à travers la mêlée d'équipages, d'omnibus, de charrettes, de voitures de toute sorte

qui lui disputaient le passage, on reconnaissait Phomme qui, se sentant né pour la victoire, regarde le but et non Tobstacle.

Contre son attente, le baron trouva l'atelier fermé.

— Quel bonheur s'il était sorti ! se dit-il en redesce.idant lestement au premier étage.

Introduit dans le salon, il vit son vœu réalisé. Madame Colonge était seule, languissamment étendue sur une causeuse près du teu; elle paraissait plongée dans une douloureuse rêverie, et telle était sa préoccupation, qu'au bruit de la porte elle ne fit aucun mouvement. M. de Livernois l'examina un instant avec attention, et, s'approchant ensuite d'un pas discret :

— Madame, lui dit-il, voici l'album que vous désirez ; vous l'auriez eu plus tôt si je n'eusse trouvé chez moi un importun dont il m'a été presque impossible de me débarrasser.

Aurélie prit le livre par un geste machinal et le posa sur une table sans l'ouvrir.

— J'ai vu le tableau, dit-elle en levant sur le baron un sombre regard.

— Vous croyez sans doute que j'ai voulu vous tromper, répondit-il vivement; je vous jure que la tête dont jo vous ai parlé existait hier encore; je l'ai vue de mes yeux.

— Moi aussi je l'ai vue, reprit madame Colonge avec l'accent d'une indignation contenne.

Un éclair de satisfaction illumina la physionomie de

M. de Livernois qui prit un siège, et se vint asseoir tout près de la jeune femme.

— Vous savez que je suis votre confident^ lui dit-il d'une voix onctueuse ; vous pouvez tout me dire ; car personne ne vous écouterait avec un dévouement plus absolu et une sympathie plus sincère. Voyons : que s'estil passé?

— Peu de chose, répondit-elle en souriant amèrement; on a vu que la tête dont vous parlez ne me plaisait pas, et l'on a bien voulu l'effacer.

— En vérité, on vous a fait ce sacrifice ! Il a dû coiîter au cœur d'un artiste ?

— Et plus encore au cœur d'un amant.

— Vous croyez donc toujoiu-s qu'il aime cette femme?

— N'est-ce pas vous-même qui me l'avez dit ?

— Peut-être ai-je eu tort, répondit le baron avec un accent hypocrite ; mais vous avez voulu savoir la vérité, et il ne dépendait pas de moi de l'adoucir.

— Vous me croyez plus faible que je ne suis, repartit Aurélie en levant fièrement la tête; j'ai assez d'énergie pour entendre la vérité, si cruelle qu'elle soit. D'autres femmes à ma place s'évanouiraient, fondraient en larmes, ou parleraient de mourir; pour moi, je saurai supporter ma position avec calme et fermeté. Lorsque M. Colonge me montrait de l'attachement, j'éprouvais pour lui à mon tour l'affection la plus sincère ; mais aujourd'hui qu'il ne m'aime plus, je me mépriserais si je l'aimais encore. La révolution qui s'est opérée dans mon

esprit m'étonne moi-même ; je ne me croyais pas ce caractère ferme et vindicatif. Tant que j'ai douté;, j'ai beaucoup souffert ; maintenant que je ne doute plus,, c'est à peine si je me rappelle cette souffrance.

— Souffrir ne remédie à rien, dit M. de Livernois d'une voix insinuante, et je ne puis qu'applaudir à votre courage.

— Pleurer ! gémir ! me désespérer ! reprit madame Colonge avec un rire qui semblait convulsif ; me ronger le cœur pour un ingrat qui me trompe ! jouer le rôle de victime ! Non, certainement, je ne serai pas si folle; on se moquerait de moi et l'on aurait raison.

— On ne se moquerait pas de vous, on vous plaindrait, au contraire.

— Ce serait pis. Suis-je donc une femme laide, vieille, sotte ou ridicule, pour qu'on me plaigne? la pitié! je n'en veux pas ; mieux vaudrait l'outrage. Si je savais que vous eussiez pitié de moi, je ne vous pardonnerais jamais.

— Si votre chagrin m'inspirait un autre sentiment mille fois plus affectueux, plus dévoué et plus tendre que la pitié, me pardonneriez-vous ?

A cette espèce d'aveu prononcé à demi-voix , Aurélie répondit tout haut :

— Ce sentiment serait donc une offense, puisque vous pensez qu'il aurait besoin de pardon ? ;

Depuis son entrée dans le salon, le baron, en voyant de quel air rancunier s'exprimait la jeune femme, n'avait cessé de rouler dans sa tête la pensée suivante :

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— Tous les rivaux écartes ;, le mari par terre ; telle est la position : c'est le moment d'agir.

Conformément à cette réflexion, M. de Livernois arma ses yeux de leur regard le plus fascinateur, et se penchant vers Aurélie :

— "Vous parlez d'offense ! lui dit-il d'une voix pathétique ; nommez-vous ainsi la sympathie la plus vive, le respect le plus profond, le dévouement le plus sincère, la tendresse la plus ardente, l'amour, enfin! un amour tel que jamais femme n'en inspira un semblable !

— Vous m'aimez ? demanda madame Colonge d'un air de satisfaction.

— A en perdre la tête ! à en mourir ! répondit le baron, qui, en voyant sourire la jeune femme, trouva le procédé singulier et se prit à craindre un succès trop facile.

— Vous verrez , pensa-t-il , qu'avec mes raffinements de tactique et de prudence, j'aurai perdu deux mois aussi niaisement qu'eût pu le faire un écolier; ayez donc la bonhomie de croire à la vertu !

Le baron, qui approchait de la cinquantaine, en amour était naturellement de l'ancienne école ; il se mettait à genoux. En cette occasion il n'eut garde de manquer à une formalité qu'il regardait comme l'assaisonnement indispensable de toute déclaration bien conditionnée. Il se jeta donc sur le tapis avec d'autant plus de respect dans l'attitude qu'il en avait moins dans le cœur.

Cette fois Aurélia fit mieux que sourire , elle rit tout haut et sans chercher à se contraindre.

— Qui a gagné ? demanda-t-elle tout à coup à son mari qui^ vers la fin de cette scène, était entré fiutivement dans le salon et s'était avancé jusque derrière le baron sans que celui-ci l'eût entendu venir.

Surpris d'une question qui ne lui était pas adressée, le séducteur suranné suivit la direction des yeux de la jeune femme et tourna brusquement la tête. A la vue de Tartislc qui le regardait avec son sang-froid habituel , il se leva tout effaré, prit son chapeau, et se dirigea vers la porte de Tair d'un homme qui craint, s'il reste un seul instant de plus, d'être obligé de sortir par la fenêtre.

— Où allez-vous ? lui dit Colonge avec un sourire aussi calme que moqueur; restez et rasseyez-vous. Je ne suis point un mari féroce ; je n'ai dans ma poche ni pistolet, ni poignard.

Il était une chose plus redoutée de M. de Livernois qu'un coup de poignard ou de pistolet, c'était le ridicule.

— Si je sors ainsi, se dit-il, cette déroute sera mon Waterloo, et je ne m'en relèverai pas.

Le baron rassembla tout ce qui lui restait de présence d'esprit, d'aplomb, de courage, et s'assit sur le fauteuil que lui montrait le peintre.

— Je ne sais trop à quel jeu nous venons de jouer, ditil avec une grimace qu'il prit pour un sourire ; tout ce que je puis deviner, c'est que j'ai perdu.

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— Vous n'êtes pas le seul, repai'tit Auréiie en lançant à son mari un rogai'd malicieux.

— Oui, baron, je suis votre compagnon d'infortune , dit Colonge d'un ton d'enjouement que la circonstance rendait étrange. Il faut que je vous explique tout cela; car, malgré votre esprit, il vous serait impossible d'y rien comprendre. Sachez d'abord que la petite scène renouvelée de Tartufe, dans laquelle vous venez déjouer le rôle principal, est de l'invention de madame et non de la mienne ; c'est madame qui en a combiné les accessoires, se fiant avec raison, quant au principal, à votre amabilité. Pour rendre l'imitation plus exacte, elle voulait que je me misse sous cette table, comme Orgon; mais j'ai obtenu, par amendement, de me placer derrière une des portières. La position était moins pittoresque , il est vrai, et si j'avais , comme vous, l'habitude de m'agenouiller, nul doute que je n'eusse suivi scrupuleusement la tradition dramatique; enfin j'ai fait de mon mieux.

— Moi aussi, dit madame Colonge en riant malignoment. Ne trouvez-vous pas que j'ai fort bien joué mon rôle de femme trahie et ne respirant que la vengeance ?

— Il faut être juste pour tout le monde, reprit le peintre ; le bai'on a eu de beaux moments ; il a dit admirablement : « Vous pai'lez d'olfense ! nommez-vous ainsi la sympathie la plus vive, etc., etc. »

— Et mieux encore : « A en perdre la tète ! à en mourir ! » reprit Auréiie en parodiant sans miséricorde l'accent emphatique du galant désapponité.

— La pantomime a été digne de l'éloquence, poursuivit le mari ; on ne se met pas mieux à genoux.

— On se mettait donc à genoux autrefois ? dit la jeune femme, qui adressa au baron, de l'air le plus ingénu, cet impitoyable sarcasme.

Pendant cette exécution, le patient, sans essayer une défense inutile, se tenait coi sur son fauteuil. Vainement aifectait-il l'air d'insouciance impassible par lequel les esprits supérieurs dominent leurs désastres; la nature plus forte que la volonté se refusait à cet héroïque mensonge. Malgré des efforts désespérés, son sourire ne jouait plus; on eîjt dit d'une artillerie enclouée.

— Maintenant, continua le peintre du même ton de tranquille persiflage, je dois vous expliquer le prologue de notre petit proverbe. Vous savez de quel air j'ai accueilli la dénonciation de La Berthonie, et comment j'ai refusé de croire que vous eussiez l'intention de plaire à ma femme ? Aurélie n'a pas été de mon avis ; en vain lui ai-je parlé de votre amitié pour moi, en vain lui ai-je énuméré les services que vous me rendez depuis plusieurs mois en veillant sur elle avec une sollicitude infatigable ; elle a persisté à révoquer en doute votre désintéressement et votre sincérité. J'ai pris votre parti, comme vous pouvez croire; peine perdue! tandis qu'à mes yeux vous demeuriez le plus dévoué des amis, aux siens vous en étiez le plus perfide, le plus hypocrite, le plus déloyal. Excusez-moi ; c'est ma femme qui parle. Bref, notre discussion s'est terminée à l'anglaise, par un pari.

— Dont je paierai les frais, interrompit M. de Livernois en se levant brusquement ; c'est juste : Vœ victis !

Vaincu, il l'avouait lui-même, le baron en ce moment bornait ses vœux à opérer convenablement sa retraite.

— Vous avez de l'esprit, dit-il au peintre; et, sansvo offenser, madame en a davantage. A armes égales, il me serait difficile de lutter, et, puisque vous êtes deux contre un, je puis sans humiliation avouer ma défaite. Pour prix de la leçon que je viens de recevoir, je veux à mon tour vous donner un conseil.

— Je vous écoute, dit Colonge.

Le baron se pencha vers lui :

— Dorénavant, gardez votre femme vous-même, lui dit-il à l'oreille ; c'est le plus sûr.

M. de Livernois n'attendit pas la réponse de ]';riiste, et il prit congé d'Aurélie en la saluant d'un air hautain; Colonge le reconduisit jusqu'à l'antichambre.

— Au revoir, mon cher, lui dit le baron en sortant.

— Adieu, répondit le peintre, qui appuya sur ce mot.

— Adieu, soit; mais, si nous ne devons plus nous revoir, j'espère du moins que vous ne me garderez pas rancune. Soyez sûr qu'à ma place personne n'eût été plus irréprochable. Ce n'est pas impunément qu'on épouse une si jolie femme.

~ Je le sais, aussi ne vous traiterai-je pas plus sévèrement que les autres.

— Qu'est-ce que cela signifie ?

— iii VOUS ai promis une place dans mon tableau.

— Je n'y tiens pas.

— J'y tiens, moi; vous ferez un fort beau Gimbre.

— C'est-à-dire que vous me menacez d'une caricature !

— Ne m'avez-vous pas dit que vous trouviez ce mode (le vengeance aussi juste qu'ingénieux ?

— J'ai dit...

— Qu'il y avait, dans cette idée, du Dante et du Michel- Ange ; ce sont vos expressions.

- Mon cher, vous plaisantez à ravir, dit le baron d'une voix sourde ; mais je ne puis croire que vous parliez sérieusement.

— Très-sérieusement, je vous jure.

— En ce cas, je dois vous prévenir que je n'ai pas l'habitude de me laisser tourner en ridicule, et que je regarderai comme une provocation directe l'exécution de votre menace.

— Soit, dit Colonge froidement.

M. de Livernois lança au peintre un regard de défi, et sortit en aiîectant une insouciance dédaigneuse qu'il était loin d'éprouver en réalité. Sa physionomie, soutenue jusqu'alors par un excessif amour-propre, prit, dès qu'il fut seul, une expression si piteuse, que le domestique qui gardait le cabriolet lui dit avec une respectueuse commisération :

— Monsieur est malade ?

— Qu'est-ce que ça te fait, im-bécile ! répondit le baron, en allongeant au cheval un coup de fouet furieux.

En rentrant dans le salon, Colonge s'approolia de sa femme, qui l'accueillit d'un air moitié moqueur, moitié boudeur.

— A nous deux maintenant, dit-elle en le menaçant du doigt; vous rappelez-vous ce que voua me disiez dan-> l'atelier ?

— Je t'aime; est-ce cela? répondit l'artiste avec uii tendre sourire.

— Pas le moins on monde. Voici ce que vous disiez : a Sachez, Madame, que je vois tout, que je sais tout; que pas une de vos démarches ne m'échappe, que je lis dans vos pensées même ! » Oseriez-vous encore en dire autant?

— Poiu-quoi pas ?

— Quoi ! vous soutiendrez que vous êtes jaloux de moi ?

— Un peu plus que je ne voudrais l'être.

— Les jaloux voient souvent ce qui n'est pas, à plus forte raison ce qui est. Et vous qui prétendez être si clairvoyant, vous êtes-vous jamais douté des perfides intentions de M. de Livernois; ne vous êtes-vous pas laissé complètement abuser par ses protestations d'amitié ? en un mot, et vous méritez bien que ce mot soit méchant, n'avez-vous pas été sa dupe ?

— Je ne crois pas.

— Mais j'en suis sûre, moi, reprit Aurélie avec vivacité, et cela suffit pour m'apprendre ce que je dois penser de votre tendresse. Si vous m'aimiez comme vous dites, vous devineriez tout, et personne ne pourrait vous tromper.

~ J'ai bien emie de te faire ma confession générale.

flit Colonge nii riant; mais je n'ose pas^ tu es trop gron dcuse aujourd'hui.

— Le plus grand des péchés, c'est de peu aimer sa femme ; celui-là connu, le reste n'est rien.

— Tu ne te fâcheras pas?

— Parlez donc.

— Ma conduite va te paraître étrange ; mais tu la trouveras excusable si tu veux bien réfléchir à la position difficile où me place le don de plaire que tu possèdes à un degré si émineat, si effrayant, pourrais-je dire. Quoique tu doutes de ma jalousie, dans tes victimes je vois des ennemis, et ces ennemis sont si nombreux que, désespérant de les vaincre à force ouverte, j'ai dû recourir à la ruse. Tu sais ce que c'est que la chasse au chien d'arrêt?

— Quelle ridicule question ! s'écria Aurélie avec impatience.

— Pas si ridicule; il faut bien que j'emploie une image matérielle pour te faire comprendre mon système de défense. Un bon épagneul quête le gibier avec ardeur, l'arrête à distance et le fait partir sous le coup de feu de son maître; un pareil serviteur me devenait fort nécessaire dans la lutte inégale où je me trouvais engagé. J'ai donc choisi parmi tous tes adorateurs, le plus fin, le plus habile, le plus rusé, celui enfin en qui j'ai cru découvrir le meilleur flair, et je l'ai dressé, sans qu'il s'en doutât, à dépister ses rivaux qu'il ne demandait qu'à mordre. Nous sommes entrés en chasse, lui se moquant toutbas de ma confiance, moi riant sous cape de sa trahison. L'épagneul a fait mer-

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veille, je dois lui rendre cette justice. C'est grâce à lui surtout que Mariendof, don AntoniO;, Roquaincourt^ La Berthonie, Régnier, en un mot, toute la volée de perdreaux se trouve en ce moment dans ma gibecière.

— Etl'épagneul? dit madame Colonge, qui contempla son mari d'un air émerveillé.

— Il sort d'ici.

— M, de Livernois? s'écria-t-elle en partant d'un éclat ae rire.

— Qui mieux que lui eût pu remplir ce rôle ?

— Ainsi tu avais tout deviné?

— Dès le premier jour.

— Est-ce bien de la jalousie, ou n'est-ce que de l'rsprit?

— C'est de l'amour! rép-^nuit le peintre en venant s'asseoir sur la causeuse nrès de sa femme.

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