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Le péché d'après l'éthique de Rotho

L'intérêt n'est point, à l'heure présente, aux systèmes spéculatifs. Prendre un de ces systèmes pour sujet paraîtra peut-être étrange, alors que tant de questions actuelles réclament les eiBforts de tous, et que notre théologie est aux prises avec les plus sérieuses difificultés. Je comprends cette observation, et cependant je reste convaincu qu'il n'est pas sans utilité de rappeler à nos théologiens français le plus puissant effort contemporain de théologie spéculative.

Les systèmes spéculatifs sont suspects à la tendance actuelle des esprits , mais ce n'est là qu'un accident. L'esprit humain ne saurait se passer de spéculation, et le travail de transformation auquel nous assistons , loin de la supprimer, lui marquera son véritable rôle, qui est d'établir les hypothèses générales, correspondant à un degré de culture donné, et résumant en un

ensemble logique et d*une seule venue, Tétat de nos connaissances, ou de notre ignorance, sur renseml)le des choses.

Toutefois , les deux points suivants justifient plus directement mon choix et lui donnent le caractère d'actualité dont il semblait dépourvu :

1* Rothe est amené , par sa spéculation , à une conception particulière du monde , de la relation des créatures entre elles et de leurs rapports avec l'origine de rhomme. Or, si Ton veut bien tenir compte des différences inévitables entre un système religieux et une hypothèse scientifique , sensu stricto ^ on verra que la conception du monde, à laquelle conduisent les travaux des naturalistes ou que Ton peut inférer de l'ensemble de ces travaux, est très analogue à celle du théologien d'Heidelberg.

2® Rothe donne une place centrale au monde moral; l'homme est, avant tout, pour lui, un être qui se développe moralement. Tout dérive de cette idée et converge vers sa pleine réalisation. Il n'est pas nécessaire d'insister sur l'actualité de ce point de vue, en rappelant le courant qui se dessine de plus en plus dans nos milieux et qui place la réalité dans le monde moral , mais je tiens à rendre hommage à l'influence qu'ont exercé dans ce sens les travaux de M. Secrétan et ceux de l'école criticiste.

A ce double titre, l'étude de la solution que Rothe propose à la question si gravç du péché me paraît être aussi actuelle qu'importante. En effet, Rothe, par son idée de l'origine de l'homme , pose la question du péché sur un terrain très semblable à celui

des tendances transformistes des sciences naturelles, et, par son idée du monde moral, il permet d'en juger la solution au seul point de vue où elle doive être discutée, celui où elle conserve le caractère que lui donne la conscience de tout homme à un moment ou à Tautre de la vie (1).

Tout s'enchaîne dans un système spéculatif, et il est diflBcile de séparer une des parties de Tensemble. A étudier isolément telle solution , on risque de n'en pas donner une idée exacte et d'autoriser des critiques ou incomplètes ou injustes. Cette observation acquiert une valeur toute spéciale lorsqu'il s'agit du péché.

Le péché est un fait, un fait d'expérience morale et d'observation (2) ; mais toute tentative d'explication

(1) a Je pars de Thomme vraiment homme, c'est-à-dire élevé à la conscience morale, sans avoir besoin de savoir comment il est ainsi fait ou ainsi devenu. Je le conduis, ce qui est Taffaire d'un jour, d'une heure, à ce point que nous connaissons tous, — heureux qui ne le connaît qu'imparfaitement par le témoignage de son propre cœur , — à ce point où, sachant qu'il a fait ce qu'il ne devait pas faire, qu'il a manqué à sa loi, il s'est trouvé dans la situation critique de se sentir dégradé, d'avoir perdu l'estime de soimême, ou de chercher de mauvaises raisons pour se prouver qu'il a bien fait en faisant le mal , et de se justifier à ses propres yeux, en dépit de sa conscience. Voilà, je crois, un fait, un phénomène réel, s'il en fut jamais ; car l'homme dont je m'occupe en ce moment n'est pas un premier homme fictif, dont vous ne voudriez pas entendre parler, ni non plus l'homme en général, une essence humaine universelle, mais simplement tout homme. Il n'en est donc aucun dont , peu ou prou , ce ne soit là l'histoire, plus ou moins bénigne, plus ou moins tragique » (Renouvicr, Critique religieuse, 1881, p. 32).

(2) a Je pose un grand fait généralisé et vu dans ses consé*

du fait lui-même , ou des conditions dans lesquelles il a pu se produire et subsister, est solidaire d'un ensemble de notions très diverses et tout d'abord de celles qui concernent Torigine des choses.

La conception du péché et celle de la création se conditionnent Tune l'autre . Tel penseur, dominé par une certaine conception du mal , est conduit à une conception correspondante de la création ; tel autre , parti d'une conception particulière de la création, est inévitablement entraîné vers certaines solutions de la question du péché* Rothe est parmi ces derniers. Son idée du péché ne saurait être détachée de sa conception du monde sans être mal comprise et confondue avec des théories dont il a précisément cherché à se dégager.

Il est donc doublement nécessaire de se faire une idée exacte du système de ce hardi penseur.

Je ne puis songer à l'exposer ici dans toute son ampleur. Du reste , une partie de cette étude a déjà

quences ; ce fait que rhomme a , par sa nature , un idéal en luimême , une notion de ce qu'il doit être et de ce qu'il doit faire, opposée à la connaissance de ce qu'il est par ses œuvres ; et peu importe, d'ailleurs, que la notion soit fondée ou non sur des possibilités réelles , extrins&ques. Mais l'idéal , quel qu'il soit , qu'il porte en sa conscience , il n'y conforme pas sa vie. C'est assez pour qu'on puisse le considérer, partout et toujours, comme dégradé en lui-même et dans les sociétés qu'il forme. Dégradé, il l'est, en e£fet, à ses propres yeux, même peu clairvoyants , et il l'est devant cette raison et cette morale que son travail de réflexion formule, et qui lui offrent le tableau de sa nature à l'état d'accomplissement et de pureté » (Renouvier, Science de la morale, I, p.3H).

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été faite , il y a plus de vingt ans, par M. le pasteur Babut, on sait avec quelle compétence et avec quel succès ! Nous ne sommes pas seuls à déplorer que les exigences du ministère dans une grande église aient privé la théologie française de la suite d*un pareil travail (1).

J'essaierai de donner à mon tour une idée aussi exacte que possible du système métaphysique de Rothe, en insistant exclusivement sur les parties qui intéressent la question du péché.

J'exposerai ensuite avec plus de détails les chapitres où il traite directement cette question. Ces derniers n'ayant pas encore été résumés, en français, on voudra bien me permettre quelques longueurs au profit de ceux de mes lecteurs qui ne peuvent recourir à Toriginal.

Ce sera un premier complément, quoique bien imparfait , au beau travail de M. Babut , auquel je renvoie pour tout ce qui manque à la première partie de cet exposé.

Tout en faisant, à l'occasion, les emprunts qui pourraient m'être nécessaires aux autres ouvrages de Rothe, je m'en tiendrai à son Ethique comme à son œuvre la plus originale, la plus personnelle, et celle où le problème du péché est traité avec le plus de développement (2).

(i) Bulletin théologique, 1868 et 1869, et Revue théologique, 1870 et 1872.

(2) La première édition de VEthique de R. Rothe parut de 1845- 1848; la seconde, en 5 volumes, de 1867-1871. La mort de l'auteur,

« Je sais très bien, » dit Rothe dans Tintroduction de VEthique , « je sais très bien que mon livre paraî- » tra froid , mais peut-il en être autrement d'un tra- » vail rigoureusement scientifique? Cependant toutes » ces notions abstraites retentissent dans mon âme » comme une harmonie claire et sonore , et ces » pages, froides en apparence, comptent sur des lec- » teurs qui y apporteront toute la chaleur d'un cœur » pieux, et n'y viendront chercher que l'expression » de leur conviction chrétienne. »

Cette harmonie, tout lecteur attentif de Rothe Ta certainement entendue , mon seul regret est de n'avoir pu, dans un résumé trop succint, traduire l'impression bienfaisante que j'ai éprouvée en étudiant ces pages, toutes pénétrées d'une si chrétienne inspiration.

Je ne me dissimule point les lacunes de ce travail, mais les circonstances au milieu desquelles j'ai été appelé à le rédiger me seront, j'espère, une excuse suffisante auprès de ceux qui les connaissent ; quant à ceux qui les ignorent, ils ne sauraient être plus sévères que je ne le suis moi-même.

survenue en 1867, ne lui a pas permis de mettre la dernière main aux trois derniers volumes de cette seconde édition.

Il existe peu de publications françaises sur VEthique de Rothe. Outre l'exposition de M. Babut : Astié, VEthique de Rothe ^ Revue de théologie et de philosophie, 1869-1870; F. Leenhardt, De Vidée de la Création diaprés R. Rothe, 1871 ; G. Godet, La notion de V Esprit dans le système de Rothe, Revue théologique, 1874 ; P. Minault. De l'origine du péché dans VEthique de Rothe, 1883.

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