MÉTHODE ET POINT DE DÉPART
L'éthique est la science du moral. La première obligation de cette science est donc de préciser le concept du moral.
Pour avoir de vrais concepts, il faut s'adresser à la spéculation. Elle est un besoin de la pensée précisément parce que seule elle aboutit à un système de concepts bien déterminés les uns par les autres, par conséquent complets. Toute autre méthode ne fournit que des associations de concepts toujours incomplets par quelque endroit en raison de leur isolement relatif. C'est donc à la spéculation qu'il faut demander le concept du moral, et, comme il s'agit ici d'une éthique théologique , c'est à la spéculation théologique qu'il faut s'adresser. Mais peut-il y avoir une spéculation théologique et la spéculation n'est-elle pas toujours affaire de philosophie?
C'est ici que Rothe se place résolument sur le terrain qui fait Toriginalité de son système.
La spéculation est déterminée par un objet et par une méthode. La méthode est la logique, il ne peut y en avoir d'autre ; mais l'objet est-il nécessairement unique? Rothe ne le pense pas.
Pour la spéculation, l'objet se trouve être le point de départ, puisque spéculer c'est faire sortir d'une donnée première tout l'ensemble des choses ; s'il pouvait y avoir plus d'un point de départ, il pourrait évidemment y avoir plusieurs spéculations. Mais comment y aurait-il plus d'un point de départ ? La spéculation consiste à faire sortir de la pensée tout ce qu'elle renferme par la seule vertu de la logique. La pensée prise en elle-même, abstraction faite de tout ce qui lui vient du dehors , ou l'acte par lequel le sujet a conscience de soi est le seul point de départ possible de la pensée pour s'analyser elle-même et développer par la seule logique tout son contenu en une suite systématique de concepts.
Si la conscience de soi est le point de départ de la spéculation et la logique sa méthode exclusive, il semble qu'il ne puisse y avoir, en effet, qu'une seule spéculation. Oui, si la piété n'était qu'un mot; mais il y a des hommes pour lesquels la piété est un fait absolument certain. Leur certitude repose sui' la source même de toute certitude : l'évidence et l'expérience immédiate. Ces hommes vivent en fait en communion avec Dieu , et sont aussi immédiatement certains de leur piété et de son objet, Dieu, qu'ils le sont de leur propre existence. Dans la mesure où la
piété réclamerait des preuves de la certitude de sa réalité et de celle de son objet, dans cette mesure, elle cesserait d'être.
Ainsi l'homme pieux ne connaît pas son moi absolument pur ; lorsqu'il fait abstraction de toutes les déterminations de son moi, il y en a une qui détruirait son moi lui-même s'il essayait de l'abstraire , c'est la conscience qu'il a de Dieu. La conscience de soi est en même temps conscience de Dieu ; on pourrait même dire que sa certitude de Dieu est en quelque sorte plus grande que celle de son moi , car la conscience de son moi ne s'éclaire et ne lui devient véritablement compréhensible que dans sa conscience de Dieu (1).
Il ne s'agit donc en aucune manière des hommes en général, chez lesquels ne se trouve ni une claire conscience de Dieu , ni une union indissoluble entre cette conscience et celle de leur moi , mais uniquement de l'homme pieux, et encore de l'homme pieux considéré dans les moments où sa piété est la plus intense; en fait, seulement dans les milieux où la rédemption en Christ a produit ses fruits, là seulement l'homme peut avoir une conscience claire de Dieu.
Peu importe ce que penseront ceux qui considèrent la piété comme une illusion et le christianisme comme une invention humaine ; ce n'est pas pour
(1) « Und wasmeine Gewissheit Gottes betrifit, so ist sie insofern sogar eine noch hôhere aïs die meines Ichs, als mein Ichbewustsein mir erst im Lichte meines Gottesbewustscins sich aufhellt und warhaft verstàndiich wird s (I, p. 37).
eux que Rothe spécule. La spéculation théologique ne s'adresse en fait qu'au cercle des penseurs chrétiens; son évidence n'a de valeur que pour eux; mais ce n'est pas là une infériorité, car la piété est une détermination fondamentale de l'homme; l'homme le plus pieux sera aussi l'homme le plus vrai, et la bonne évidence est celle qui l'est pour les meilleurs (1).
Rothe prend au sérieux l'affirmation que le chrétien est l'homme vrai. Son point de départ est celui-ci : dans l'état d'esprit créé par la piété chrétienne , l'homme pieux a immédiatement conscience de Dieu par un contact direct de son âme avec Dieu ; et ce sentiment n'est pas un sentiment complexe : Malheur, dit-il , à la piété chrétienne si elle n'a pas pour substance un sentiment singulier et spécifique de Dieu , une manière spéciale de sentir Dieu. « Ein ein fâches Gottesgefûhl von specifischer qualitàt. »
Ainsi la certitude immédiate de la piété et l'union indissoluble de la conscience de Dieu et de la conscience de soi, telles qu'elles se trouvent, non pas chez le premier venu , mais chez le chrétien arrivé au plus haut développement actuel de la piété chrétienne , permettent de trouver pour la spéculation théologique un point de départ aussi rigoureux (2) que
(1) « Das ist aber die rechte Evidenz, die fur den rechten Menschen Evidenz ist » (I, p. 41).
(2) On Ta contesté; voyez Grétillat, Dogmatique, I, p. 81, et la citation que fait cet auteur de Biedermann, mais à laquelle il convient d*igouter la réflexion qui la continue et la caractérise. € Es hfttte sich nichts ge&ndert , als dass das , was im Yerlauf von Rothe's spéculation sich als naiv beibehaltener Rest von ungeis-
.Goode
celui que la spéculation philosophique peut trouver dans la conscience du moi. Le rôle de la spéculation théologique consistera à faire sortir organiquement le contenu de cette conscience de Dieu , comme la spéculation philosophique le fait avec celui de la conscience de soi. La spéculation théologique n*a donc, pas plus que la spéculation philosophique, le droit de discuter son point de départ, et s'il lui arrivait d'aboutir à des conclusions qui l'infirmassent en lésant en quelque manière le sentiment religieux qui lui a servi de point de départ, c'est qu'elle se serait trompée, et il faudrait l'annuler {Zertrummern).
La spéculation naît du besoin qu'éprouve le penseur chrétien de se rendre mieux compte de sa foi ; aile présuppose donc une foi qu'elle a pour mission expresse d'exprimer, non de modifier; et comme cette foi a pour base le document des révélations de Dieu à l'homme, l'Ecriture reste pour Rothe la norme inviolable de sa pensée (1).
« Nous pouvons être assurés, » dit Julius RJiiller (2) en rendant témoignage à l'inspiration chrétienne des
tigem Supranaturalismus herausstelit , beim streng philosophischem ausgangvom Ichbewusstsein vielleicht eher als das, was es ist, als Rest sinnlichea Vorstellens, erkannt und abgestreift worden wâre , oder doch wenigstens nicht so naiv , wie nun wirklich bel Rothe geschehen ist, als « theologische » Voraassetzung b&tte mit bereinschlûpfen kOnnen » (Biedermaan , Christlich» Dogmatikj p. 12, note).
(1) « Auch mir ist aach fur mein Denken die Heilige Schrift eine uDverbrûchliche Norm. »
(2) J. Millier, Die Christliche Lehrevon der Sûnde, I» p. 9.
pages que je viens de résumer, « nous pouvons être assurés que ce théologien spéculatif tournerait le doSr à la méthode spéculative ; bien mieux, qu'il ne voudrait rien savoir au delà du catéchisme, plutôt que de s'en remettre à une méthode dont les résultats lui arracheraient le Dieu personnel, le tu de notre prière. »
« Julius Millier a pleinement raison, » répond Rothe en citant ce qui précède , « seulement je ne rendrais pas la spéculation responsable de ce qu'il faudrait attribuer au mauvais usage que j'en aurais fait (1). »
La spéculation est nécessaire à la théologie si celle-ci veut avoir des concepts vrais ; elle l'est aujourd'hui plus que jamais.
Autrefois la théologie et la science profane se comprenaient; elles se servaient, pour exprimer leurs idées, du même alphabet de concepts ; il y a plus d'un siècle que ce temps est passé. La philosophie n'a cessé de travailler au perfectionnement des concepts en usage dans la science, elle a renouvelé plusieurs fois la langue philosophique et cette transformation s'est faite en dehors de toute préoccupation religieuse. La théologie n'a pas fait ce travail , et se voit obligée de s'exprimer dans une langue en grande partie vieillie, ou d'emprunter à la philosophie son langage. Dans ce dernier cas elle ne peut arriver à s'exprimer avec clarté et précision puisque les formes dans lesquelles elle cherche à faire entrer le contenu de la conscience chrétienne sont étrangères à celle-ci.
(1)1, p. 46, note.
<]!omment sortirait-elle victorieuse d'un conflit avec des sciences dont elle commence par adopter les prémisses en leur empruntant leur langue? Comment attirerait-elle les meilleurs esprits qui veulent voir clair ^t penser juste, et chez lesquels les intérêts religieux ne l'emportent pas de beaucoup sur ceux de la pensée ?
Dans son extrême modestie Rothe ne pense pas avoir ouvert des voies nouvelles, il espère seulement avoir montré à ceux qui seraient capables d'en ouvrir que cela est possible. « Mon livre, » dit-il, « aura » atteint son but, si au-dessus des contradictions, il » exerce une silencieuse influence sur la modification » des idées courantes. »
PREMIÈRE SECTION