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Le peche de la generale

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, 15, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

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LE

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Le nom du général de Branville est bien connu de T armée.

A la fin de 1873, à soixante-huit ans, on ne lui en aurait pas donné plus de cinquante.il avait été maintenu en activité à cause de ses services, de sa distinction et de ses mérites.

Il se tenait droit comme un poteau télégraphiques raide comme un député le lendemain de l'élection. Il était vigoureux et vert comme un lieutenant de cuirassiers.

A Nantes où il commandait à cette époque, il marchait clans les rues avec des allures martiales, passait fréquemment sa main dans de rudes cheveux taillés en brosse à peine grisonnants, les maintenait avec soin dans le rang ou lissait sa longue moustache, plus blanche que ses cheveux, en dressant sa badine au port d'armes.

Le matin à peu près par tous les temps il galopait comme un hussard sur la route de Saint-Nazaire, fatiguant de ses longues courses ses chevaux qu'il avait

soin de choisir magnifiques et ses aides de camp qu'il traitait avec une brusque et paternelle familiarité.

Félix Auguste, comte de Branville, seigneur de Ghantemerle, la Garneille, Palançon et autres lieux du Limousin et de Normandie, général de division, décoré à peu près de tous les grands ordres de l'Europe, vous eût expliqué aisément une conservation qui étonnait ses inférieurs et désespérait, par comparaison, ses camarades de promotion, pour la plupart invalides, goutteux, asthmatiques ou affligés de diverses incommodités dont souvent les causes n'avaient pas été sans douceur.

Il était né sous une étoile favorable, sous un astre d'or.

En outre il s'était enfermé dans le célibat comme dans une forteresse, précaution dont l'excellence sera vivement appréciée des philosophes et des penseurs de ce temps-ci.

Ce que sa vie y avait gagné en tranquillité, en insouciance, en indifférence pour les périls qui assiègent la vie d'un soldat esclave de son devoir, en plaisirs de toute sorte et en libertés nécessaires est vraiment incalculable.

Possesseur d'une fortune, en terres, supérieure à deux cent mille livres de rentes nettes et d'un hôtel le plus souvent vide de son propriétaire mais toujours prêt à le recevoir, rue de Gourcel]es, le général, malgré bien des sollicitations, n'avait pu se résoudre à s'embarrasser d'une femme.

La raison qu'il donnait de ses résistances était d'ailleurs à l'avantage du sexe auquel il refusait d'emprunter une compagne. Il disait qu'il aimait trop

les femmes pour les faire souffrir et qu'avec son caractère qu'il estimait détestable, il n'aurait pas manqué d'augmenter le nombre des victimes et des martyres et qu'il y en avait assez sans qu'il s'en mêlât.

Le général se calomniait.

Sous une apparence rude et impérieuse, sous ses formes brèves et raides, il cachait un cœur excellent et une de ces angéliques bontés moins rares qu'on ne le suppose dans un temps où on se plaît à peindre les hommes pires qu'ils ne sont, afin d'obtenir plus de couleur et de relief dans le récit, et où il est de mode d'exagérer les angles, les aspérités, les imperfections ou les vices des types que l'on met en évidence et dont on serait fort en peine de produire les modèles.

Il était adoré de tout ce qui l'approchait. Ses camarades le consiclôraientcomme un modèle de dévouement, d'abnégation et d'honneur.

Pour son courage, il était hors de doute et, sans rechercher l'éclat ou le bruit, il Pavait prouvé de telle façon que pas un de ses ennemis,, s'il en avait eu, n'aurait osé le contester.

Du reste, il n'y a pas de soldat véritable sans cette qualité dominante et le comte, volontairement entré dans sa voie, la possédait au suprême degré.

Avec ses égaux il était fraternel et affectueux et, malgré sa brusquerie, obligeant et gracieux envers ses inférieurs. Il ne plaisantait pas avec la discipline, mais si on l'avait vu quelquefois inflexible il ne s'était jamais montré injuste.

Le général est né dans le Limousin, la patrie des chèvres, du kaolin et des porcelaines.

Son père y possédait et lui avait transmis dans une

contrée inhabitable où les rares populations sont de la descendance de feu Job, sous une latitude où les seigles même ont parfois de la peine à mûrir, à Traignac, sorte de Sibérie implantée au cœur de la France, comme un roc neigeux émergeant d'une région fertile, un immense domaine de sept à huit mille arpents composé de taillis maigres et rachitiques, de quelques métairies dont les tenanciers ont peine à vivre, et d'interminables landes et bruyères dont l'aspect froid et mélancolique eût engendré un spleen sans remède dans l'âme la plus robuste et la mieux armée contre les adversités de ce monde.

Sur le point culminant de cette région disgraciée, au milieu d'une futaie dont les chênes et les hêtres atteignent difficilement, malgré leur vétusté trois fois séculaire, une hauteur de trente-cinq à quarante pieds, s'élève un château vraiment superbe avec ses tours crénelées, ses toits aigus et ses girouettes armoriées.

Cette construction date cluxir9 siècle et par un hasard singulier elle a conservé son cachet féodal sans l'ombre d'une modification. On n'y a ajouté que quelques tourelles aux assises inclinées et aux sveltes toitures, et il a suffi pour entretenir cette résidence seigneuriale, véritable aire d'oiseaux deproie, de quelques ardoises chaque année et de cinq à six tonnes de ciment, tant sa solidité native l'a préservée des assauts du temps et des hivers qu'elle a subis.

C'est là que le comte de Branville a reçu le jour..

Son père s'y était enseveli à la suite d'un chagrin très vif, et sa mère, blonde et frêle créature, atteinte de cette nostalgie de Paris que l'âpreté du climat de

Traignac et la tristesse de cette demeure avaient rendue incurable n'avait pas tardé à y succomber.

La pauvre comtesse repose dans le cimetière du village à l'ombre de l'église au clocher pointu, entourée de bergères et de garclcuses de chèvres ou de misérables métayers qui ont moins souffert qu'elle et dorment du même sommeil dans Tunique et suprême égalité de la tombe.

Le général connaissait vaguement ou plutôt devinait l'histoire de sa mère; — un amant surpris et une séquestration mortelle, châtiment féroce imaginé par l'époux outragé, — et il avait pris en aversion le domaine de Traignac à [cause du martyre mystérieux qu'elle y avait souffert et des souvenirs de sa première enfance.

On l'y voyait rarement et seulement quand sa présence devenait indispensable pour des réparations considérables aux métairies ou des acquisitions nouvelles.

Il y passait et n'y séjournait pas.

Traignac lui semblait un de ces manoirs antastiques où des ombres plaintives reviennent dans les nuits driver, éplorées et sanglantes. Il ressentait pour cette maison où il était né une sorte de terreur religieuse et de superstitieux éloignement.

Orphelin de bonne heure, il était entré à Saint-Cyr et ensuite à Saumur, et il avait fait son chemin dans la cavalerie.

C'est l'arme préférée des fils de famille.

Il avait pris part à toutes les campagnes; on l'avait vu aux premiers rangs en Algérie, en Grimée, en Italie et enfin dans la désastreuse guerre de 1870.

Partout il était resté fidèle à sa devise : Toujours tout droit ! Et si son âme avait été blessée des revers de ses camarades et des siens, sa conscience du moins demeurait en repos. Il était en règle avec elle.

Il n'aimait point à parler légèrement des femmes. Il avait un culte pour elles et les traitait avec des égards infinis, même celles qui n'ont pas l'habitude des respects de leurs adorateurs de passage et font bon marché de leur dignité.

On ne lui avait cependant guère connu de liaison sérieuse et durable. Il était impossible de citer une seule femme du monde dont il eût recherché les faveurs . Un sentiment d'honnêteté profonde l'éloignait de ces intrigues où tant de mariages donnent sur un écueil et se brisent.

Il s'était contenté des occasions souvent charmantes qui s'offrent aux millionnaires de la fortune, de l'esprit et de la jeunesse et ne laissent après elles ni regrets ni souvenirs.

Une seule fois, alors qu'il était colonel de dragons en garnison à Vesoul, on l'avait vu très épris et ne le dissimulant pas.

L'objet de sa passion était une grande, forte et belle fille de vingt-cinq ans, brune comme une Andalouse et merveilleusement faite.

Elle était célèbre dans la capitale de la Haute-Saône par l'abondance inouïe de sa chevelure noire, ses yeux ardents et malicieux, sa bouche voluptueuse et une taille comparable à celle de la Vénus de Milo.

Rosa Pontis n'était pas précisément une duchesse, mais sans en posséder la distinction, elle attirait et charmait, désirable autant qu'une femme puisse l'être.

Elle avait rapporté de Paris après un séjour de plusieurs années une élégance qui éclipsait et reléguait clans une ombre fort épaisse celle des dames qu'elle habillait, car — dût en rougir l'état-major de notre armée, — la favorite du colonel de Branville était une simple couturière.

Lorsque le comte arriva à Vesoul, Rosa y habitait depuis un an et — fait remarquable dans une ville de garnison où les célibataires sont nombreux et entreprenants — on ne lui connaissait pas d'amant.

Malgré les obsessions dont elle était entourée et que lui valait sa grande beauté, elle restait sage et ne faisait point parler d'elle. La médisance la plus caustique et la plus perfide était contrainte de s'arrêter au seuil de son atelier et réduite à une disette absolue de nouvelles.

Dès que le colonel fut installé, tout changea. L'édifice de cette réputation de vertu s'écroula comme une grange en ruines dans un tremblement de terre. Ses assiduités dans la maison de Rosa, située à trois numéros de distance de l'hôtel qu'il habitait, furent immédiatement remarquées.

Sans tirer vanité de sa conquête, lui-même, en dépit de sa réserve habituelle, n'en fit pas mystère et ses familiers traitèrent la jeune femme comme sa maîtresse sans qu'il les contredît.

Ses relations avec Rosa reçurent même une consécration publique d'un incident assez plaisant fort connu des habitants de Ve^pul.

Un matin, au point du jour, par suite d'on ne sait quelle folle conspiration, la guérite et le factionnaire de planton à l'hôtel du colonel furent transférés

à la porte de la couturière, et le comte en quittant sa belle, dès l'aube, fut fort étonné de voir un Breton récemment arrivé au régiment qui lui présentait solennellement les armes et ne sourcillait pas.

Le colonel, examen fait de la physionomie du dragon, lui donna vingt francs et l'engagea doucement à reprendre son poste ordinaire, puis, rentré chez lui, manda l'officier et lui frotta les oreilles en lui intimant l'ordre d'être plus vigilant à l'avenir.

A dater de ce jour, Rosa disparut de Vesoul et cessa de confectionner des robes pour les autres.

Elle en eut du reste peu de temps besoin pour ellemême.

Cette pauvre fille mourut dans une maison de campagne en accouchant d'un fils dont le comte de Branville prit soin mystérieusement après avoir assuré l'avenir de la vieille mère de celle qui avait été sa maîtresse.

Cette histoire fort ancienne en 1873 était complètement oubliée. Ceux qui en avaient été témoins étaient morte ou dispersés et seuls deux ou trois intimes du comte s'en souvenaient dans son entourage.

Le fils de Rosa, inscrit à la mairie d'un village des environs de Vesoul sous le nom de Robert Pontis, était devenu un bel officier de vingt-huit ans.

Grâce à une vive intelligence naturelle, à un travail ardent et persévérant, à la campagne de Metz où fort jeune il s'était distingué et peut-être aussi à une de ces protections puissantes et assidues avec lesquelles il faut toujours compter, inême à l'insu de ceux qui en sont l'objet, il était devenu capitaine d'état-major, l'un des mieux notés au ministère et remplissait auprès du

général qu'il ne quittait pas les fonctions d'aide de camp.

Respectueux et dévoué pour le comte qui lui avait fait entendre qu'il s'était chargé de son avenir par amitié pour un de ses amis mort depuis longtemps, il avait en lui un appui et un conseil. Sans connaître les liens par lesquels il lui était attaché, il lui témoignait une affection sans bornes et une reconnaissance profonde pour les attentions et les libéralités dont il l'avait comblé en surveillant sa jeunesse et en lui donnant les moyens d'arriver au point où il était parvenu.

Robert était le vivant portrait de sa mère. Elle l'avait doté de ses grands yeux noirs, rêveurs et spirituels, de ses beaux cheveux, de sa peau mate et brune, mais avec une distinction supérieure qui manquait à cette magnifique plébéienne. Il avait la grâce et la force, et souvent le général à table, ou plongé dans un fauteuil au coin de la cheminée de son salon, se perdait en le regardant clans une de ces contemplations pleines de charme et de douleur à la fois où l'on revoit comme à travers un voile la femme aimée et les heures d'ivresse. qu'elle nous a données et qui ne reviendront plus.

La maison de Nantes la plus renommée pour ses fêtes était alors celle d'tti. richissime banquier, Michel Desgranges. Son hôtel, séparé de ses bureaux par une vaste cour sablée et ornée de quelques massifs de

fleurs, était disposé avec beaucoup d'art pour de nombreuses et brillantes réceptions.

Desgranges, riche d'un patrimoine composé de terres excellentes aux environs de Nantes, jouissait d'un crédit qu'on devait croire inébranlable et d'une considération universelle.

On lui apportait de tous côtés et particulièrement de cette campagne opulente qui s'étend de Nantes à la mer et sur toutle littoral, des capitaux énormes pour lesquels il n'accordait que des intérêts insignifiants. On supposait donc qu'il devait réaliser des bénéfices importants .

Il n'en était rien.

Un caissier qui disparut après avoir englouti des sommes excessives dans des spéculations de Bourse acheva sa ruine.

Un matin de février, le lendemain d'an bal auquel le général de Branville et son protégé avaient assisté, le bruit se répandit dans la ville que le banquier s'était pendu à la rosace du plafond de sa chambre.

Cette nouvelle parcourut le pays avec la rapidité de la foudre.

Elle était trop exacte.

Le banquier à la veille d'une échéance considérable s'était vu fermer à l'improviste tout crédit par son correspondant de Paris et, désespéré de cette atteinte à son honneur commercial, il s'était soustrait par le suicide à l'affront public qui l'attendait à l'ouverture de ses bureaux.

De tous côtés les réclamâtes arrivèrent provoquées par une panique instantanée, et on apprit avec stupéfaction que le passif dépassait dix millions.

La faillite déclarée, la dilapidation légale 'de l'actif commença avec ce luxe de formalités imaginées pour mettre à mal l'intérêt des créanciers et diminuer autant que possible le gage qui leur reste et doit leur rembourser plus ou moins ce qui leur est dû.

Après une courte liquidation de cinq mois, on apprit avec un nouvel étonnement que les immeubles vendus tant bien que mal, les valeurs sommairement réalisées et les créanciers intégralement payés en capital, intérêts et intérêts des intérêts ainsi que l'avait exigé mademoiselle Gabrielle Desgranges, fille majeure de vingt et un ans et unique héritière de son père et, tous frais dûment soldés, même ceux d'un arrêt de la cour réhabilitant la mémoire de Michel Desgranges, il restait à l'héritière, tous comptes faits, une somme nette et liquide de dix huit-mille sept cents francs, le mobilier de l'hôtel de son père et le jouissance pendant quatre mois dudit hôtel vendu à un riche armateur sous cette condition.

C'était une épouvantable déchéance, mais l'honneur était sauf.

Ce qui restait de l'opulente famille Desgranges pouvait marcher la tête levée.

Gabrielle était admirablement faite pour supporter le coup qui Pavait frappée au moment où la vie lui apparaissait avec toutes ses séductions et ses souriantes promesses !

Grande, robuste, modèle de force et d'élégance, placide et calme, elle avait en elle toutes les énergies et tous les dévouements. * ■

Sa beauté était proverbiale à Nantes et les femmes même ne l'appelaient depuis quelques années

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que la belle mademoiselle Desgranges, ou plus fami- . lièrement : la belle Gabrielle.

Sa chevelure d'un châtain doré, souple et abondante, encadrait un front aux contours fermes et nets et une tête dont l'original se trouve au Louvre dans lamagnifîque Charité d'Andréa del Sarte. Ses attaches fines et aristocratiques révélaient la fille de race, née d'une famille riche depuis des siècles, et l'expression doucement mélancolique de ses lèvres rouges incliquait une grande bonté naturelle.

Depuis son arrivée à Nantes le général s'était montré l'un des hôtes les plus assidus de la maison du banquier, et souvent il avait pris plaisir à contempler Gabrielle comme si elle lui avait rappelé des traits qui lui étaient chers.

En s' autorisant de son âge, il l'avait traitée comme une enfant et lui apportait des cadeaux fréquents que sa grande fortune expliquait et rendait acceptables.

La jeune fille avait été très recherchée. Elle aurait pu l'être encore si, dans un pays où la femme est obligée d'acheter son mari, elle avait conservé les biens de sa mère. Madame Desgranges, de la vieille famille des Vauxcelles de la Vendée, avait apporté à son mari une fortune de deux millions que les terres du banquier, restées vierges de toute hypothèque, garantissaient à sa fille.

Mais Gabrielle était de ces fières natures qui tiennent de l'hermine et ne veulent pas de tache à la robe dont elles se revêtent.

Malgré les sollicitations et les remontrances de ses amis et de son notaire, elle avait, sans compter et sans prévoir l'avenir, jeté tout ce qui lui appartenait dans

la bourse des créanciers de son père, et consenti à cet énorme et irréparable sacrifice pour l'honneur du nom qu'elle portait.

Parmi ses danseurs préférés de l'hiver elle comptait au premier rang le brillant aide de camp du général. A la vérité le capitaine et l'héritière formaient un de ces couples bien vivants, pleins d'audace et de grâce qui font sensation partout où ils passent, et plus d'un artiste se serait retourné pour les suivre des yeux s'il les avait aperçus, bras dessus bras dessous, de la Madeleine au boulevard Montmartre.

Il y avait comme une attraction évidente et un courant de sympathie irrésistible qui emportait l'un vers l'autre ces [deux êtres jeunes, beaux, intelligents et fiers.

Souvent, clans le tourbillon d'une valse, Robert avait glissé à Gabrielle un de ces mots énigmatiques que le cœur comprend et qui, vagues et harmonieux, sont une musique délicieuse pour l'oreille qui s'ouvre aux premiers murmures de l'amour. Il en avait été payé par des sourires qui lui prouvaient qu'on l'avait entendu ou par une légère pression de main qui contenait en germe le consentement tacite après lequel on soupirait.

Mais le jour même de la catastrophe du banquier et avant que le bruit de son suicide ne se fût répandu dans la ville, le jeune officier était parti pour la Russie, chargé par son ministre d'une étude spéciale, et au mois de juillet suivant il n'était pas encore de retour.

Il se tenait cependant au courant de ce qui se passait.

Dans chacune de ses lettres, le général lui avait transmis des nouvelles fort exactes et son meilleur

ami, le baron de Tresmes, lieutenant de dragons alors en garnison h Nantes, l'informait assidûment des phases de la liquidation Desgranges.

Quel ne fut donc pas son étonnement lorsqu'un matin, au sortir de son appartement, à la place Michel, par une de ces journées de soleil d'autant plus appréciées qu'elles sont plus rares en Russie, son dvornick ou portier lui remit la lettre suivante du lieutenant :

« Mon cher Robert,

» J'ai cru comprendre, bien que tu ne t'en sois pas ouvertement expliqué jusqu'ici, qu'il y a dans un coin de ton cœur une case destinée aux affections sérieuses ; que dans cette case tu as religieusement enfermé un nom et un portrait; que ce portrait et ce nom sont ceux de mademoiselle Gabrielle Desgranges.

» Si je me suis trompé, je m'en félicite. Par malheur, je ne crois pas ma sagacité en défaut.

» Quand je dis par malheur, voici pourquoi :

» Hier, nous étions une demi-douzaine à table chez le général qui, par parenthèse, depuis ton départ était tombé dans une mélancolie fort éloignée de ses habitudes.

» On avait bu un peu de tout et nous arrivions au Champagne en passant par le romanée, lorsque le général, — tu sais qu'il n'est pas orateur, ce qui est une qualité, — fit un léger effort sur lui-même, secoua sa timidité naturelle et, élevant son verre :

» — Messieurs, nous dit-il, je vous invite à boire à la santé de la future générale !

». Il y eut un moment d'hésitation.

» Personne ne connaissait un traître mot de ses projets et la nouvelle éclatait comme une bombe au milieu d'une patrouille de nuit.

» — Gomment, clis-je, mon général, nous allons aller à la noce?

» — Ma foi, oui, mes enfants, je ne m1en dédis pas, répliqua-t-il. Nantes n'est pas d'une gaieté folle et je vous avoue que depuis cinq mois le séjour m'en paraît plus insupportable qu'à l'ordinaire. — C'est depuis ton départ, Benjamin! — Je ne sais si le mariage est une distraction de mérite," mais quand on se noie et que la tempête assombrit le ciel, on se jette dans le premier havre venu. Je choisis celui qui s'offre à moi. Tant pis si je me trompe !

» — Et votre port, mon général, dit de Roys plus hardi que les autres, c'est uns jolie femme?.

» — Très jolie, oui, du moins à mes yeux!

» — Serait-ce une indiscrétion de demander le nom de l'heureuse personne qui doit être madame de Branville?

» — Pas le moins du monde ! J'épouserai dans huit jours mademoiselle Gabrielle Desgranges !

» — A la santé de la générale ! s'écria le chœur des convives.

» Je ne sais pourquoi ce nom m'avait donné une sorte de frisson. Je ne suis pas superstitieux, mais il me semblait de fâcheux augure ; au lieu de me réjouir de cette révélation qui, en somme, nous offrait une perspective de fêtes, j'en demeurai presque attristé.

» Sous la froideur apparente de tes expressions, quand tu me parlais de cette jeune fille si belle et si sympathique, j'avais cru — étais-je dans l'erreur? —

que tu ensevelissais tout un monde de sentiments exaltés ; que sous les broussailles vertes que tu amoncelais à l'entrée de sa caverne, le serpent de l'impérieux et ardent amour qui nous fascine et nous tyrannise se dérobait sans parvenir à me dissimuler sa présence.

» Je voyais ses petits yeux reluire à travers les embûches de tes questions. Je. sentais le froid de sa peau ondoyante sous l'indifférence de tes périodes. Hypocrite et tortueux, tu arrivais par tous les chemins à ce but de tes convoitises. Tes lettres répandaient le parfum des désirs violents, et si tu te trompais toi-même sur l'état de ton âme, il y a longtemps que j'en connaissais les secrètes aspirations.

» Et je te jure qu'il n'y avait pas besoin d'être sorcier.

» Voilà pourquoi, mon cher Robert, cette publication officielle d'un mariage qui sans cette circonstance m'aurait fait sourire peut-être comme une fantaisie de millionnaire sans illusions, m'avait rendu rêveur et me laissait une vibration douloureuse dans le viscpre où mon sang se renouvelle.

» Dis-moi sincèrement la vérité si tu crois me la devoir.

» Maintenant, un conseil que tu te garderas bien de suivre :

» Si tu aimes réellement mademoiselle Desgranges, ne reviens pas auprès du général. L'éloignement et les fées du Nord te consoleront. Il ne manque pas sur les bords de la Neva de capricieuses filles blanches comme la neige, vaporeuses comme les visions des ballades Scandinaves et disposées à te faire oublier

les grâces pénétrantes et les yeux de saphir d'une de leurs sœurs émigréc en Bretagne.

» Quand je serai fixé sur le jour de la cérémonie je t'en informerai, à moins que tu ne me prescrives — ce qui vaudrait mieux — de garder un silence prudent et absolu sur les détails de cette union d'une décrépitude prochaine avec une fraîche et exubérante jeunesse.

» Je te serre la main avec énergie et je t'envoie nos compliments collectifs.

» Ton vieux camarade,

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