‹ Le peche de la generaleChapitre 2 sur 8 · DE TRESMES · texte numérisé non relu

DE TRESMES

» P. S. Au moment où j'écris l'adresse, je reçois une invitation du général pour lundi prochain. C'est un mariage au pas de charge. »

Robert demeura atterré.

Le jour même le dvornick lui remit une autre lettre. Elle était du général.

« Mon cher enfant,

» Je crois devoir réparer une injustice de la fortune envers une pauvre et charmante fille. Il y a peut-être beaucoup d'égoïsme dans mon fait, il y entre aussi un peu de bonté d'âme.

» Après le désastre de son père pour lequel j'avais une réelle amitié, il ne restait qu'une issue honorable pour mademoiselle Desgranges.

» Trop haute de caractère pour déchoir et se soumettre aux épreuves que le monde lui réservait, elle n'avait qu'une porte qui dût s'ouvrir devant elle et par laquelle elle pût passer dignement : celle du couvent.

)> C'était rensevelissement prématuré cFune adorable et gracieuse femme.

» Je le lui épargne, sans me dissimuler que son consentement comporte un sacrifice.

» J'aurai donc désormais deux affections au lieu d'une, la tienne et celle de Gabrielle. Je veux que tu sois pour elle un frère et un ami. Tu accéderas à cette prière parce qu'elle vient de moi.

» Dieu m'a fait assez riche pour assurer le bien-être de deux enfants que j'aime et jamais je ne me suis tant applaudi de cet avantage.

» Je t'envoie l'autorisation du ministre poiir ton retour et un congé d'un mois.

» Prends des ailes et arrive-nous. Tu as six jours devant toi pour le voyage.

» En passant à Paris, fais préparer l'hôtel pour notre réception. Donne tes ordres aux tapissiers et veille à ce que rien ne manque.

» Pour le cas où tu voudrais faire quelques emplettes et octroyer un cadeau de noces à Gabrielle, je joins à cette lettre un bon de trente mille francs sur mon banquier. Si cette somme ne suffit pas, il a des ordres.

» Je ne crois pas entre nous, mon bon ami, que la race de Branville se perpétue par le fait de cette alliance in extremis, mais je compte sur toi pour la représenter plus tard dignement dans le monde.

» N'es-tu pas mon enfant d'adoption?

» Hâte-toi et viens recevoir le baiser paternel de ton vieil ami.

» Général de branville. »

Lorsque le capitaine parcourut cette lettre, des larmes de rage et de douleur coulèrent sur ses joues enflammées.

Dès cette heure seulement il comprit à quel point la passion qu'il avait conçue pour Gabrielle était puissante. A la seule pensée de la voir passer dans les bras d'un autre il frissonnait. La fièvre de la jalousie lui brûlait le sang. Il voulait partir, voler à Nantes, se jeter aux pieds de Gabrielle et la supplier de renoncer à cet odieux mariage pendant qu'il en était temps encore. Il se flattait de lui dépeindre son amour avec tant de vérité et de passion qu'elle ne résisterait pas et se laisserait gagner par cette éloquence du cœur qui entraîne les plus rebelles.

Mais la déférence qu'il devait au général, la respectueuse gratitude si profondément enracinée dans son âme lui interdisaient cette rivalité tardive et ces deux sentiments si souvent en opposition, l'honneur et l'amour so livraient en lui un combat acharné d'où le premier, étant donné le caractère du capitaine, devait infailliblement sortir victorieux.

Incertain, épouvanté, incapable de prendre une résolution, n'ayant au surplus qu'une volonté, revoir Gabrielle sans réfléchir à ce qu'il dirait ou ferait, il écrivit simplement ces deux lignes à son ami :

« — Tuas deviné juste. Je suis désespéré. Gardemoi le secret. A bientôt. Je pars. »

Trois jours après il était à Paris et dirigeait un détachement de tapissiers chargés de meubler la chambre nuptiale do celle qu'il adorait.

— Ah ! pensait-il en entrant dans cet appartement qui éveillait en lui une foule d'images odieuses, pour-

quoi la reconnaissance me contraint-elle à me taire? Et qui me donnera la force de cacher éternellement l'amour que j'ai pour elle?

Depuis la mort de son père et pendant les incertitudes de la liquidation de ses affaires, mademoiselle Desgranges avait habité dans une solitude morne l'hôtel où s'étaient passées les belles années de sa jeunesse.

Après les premières affluences qu'une curiosité sympathique avait amenées chez elle, le silence et le vide s'étaient peu à peu faits dans sa maison. Ses meilleures amies que son malheur avait singulièrement refroidies avaient considéré comme un trait d'héroïque folie la renonciation de la* jeune fille à la fortune de sa mère, fortune importante et parfaitement sauvegardée, puisqu'aucun des immeubles dépendant de la communauté Desgranges ou composant la fortune patrimoniale des deux époux n'avait été aliéné ou hypothéqué, ce qui expliquait le maintien de la confiance publique jusqu'au dernier moment.

On l'avait admirée d'abord, puis par une pente insensible on était descendu à l'indifférence et il n'était pas rare d'entendre dans les salons de Nantes les bonnes amies jalouses de la supériorité de Gabrielle tenir des conversations du genre de celle-ci :

— Que pensez-vous de la conduite de mademoiselle

Desgrangesj? Ne jugez-vous pas qu'il y a bien de l'orgueil dans son fait? N'est-ce pas par suite d'une vanité mal placée qu'elle en est venue à se dépouiller avec ostentation de ce qui, après tout, lui était indispensable pour vivre ?

— Je suis de votre avis. C'est beau la gloire, mais ce n'est pas une nourriture substantielle. Que va-t-elle devenir maintenant ?

— Je n'en sais rien ; on la dit excellente musicienne. Elle pourra donner des leçons.

— A trente sous le cachet, un joli métier ! Et puis tout juste un talent d'amateur! De quoi faire sauter agréablement dans une soirée ! On ne grimpe pas au pinacle avec une polka.

— En effet.

— Peut-être lui dénicherait-on quelque place d'institutrice, mais l'accepterait-elle ? Une Desgranges ! Ce serait toujours l'indispensable.

— Oh! ma chère, les institutrices, c'est encore une profession bien vétilleuse. Ni femme de chambre, ni maîtresse ! Et puis pleine de dangers. Il y a les petits cousins, les maris, les collégiens en vacances, les Saint- Cyriens de passage. Tout ce monde-là se cache dans les embrasures et guette la demoiselle. Entre nous, une misère ! Et quand on est faite comme la belle Gabrielle, on devient impossible pour une maîtresse de maison.

— Il faudra pourtant se décider ! C'est très bien de battre la grosse caisse avec une énorme réputation de vertu et d'intégrité, mais il n'est pas mal de songer au pot au feu! Ce n'est pas avec ce charivari, très honorable j'en conviens, qu'on fait rôtir les alouettes !

— Vous êtes dans le vrai ; il faut changer le pro-

verbe et dire : Ceinture dorée vaut mieux que bonne renommée ! On pourra blâmer nos usages, mais on aura beau s'insurger, il faut vivre !

Il ne manquait plus que d'ajouter qu'elle avait volé les créanciers de son père en consommant son sacrifice et qu'après tout elle avait tout juste fait son devoir en contribuant à combler un déficit qu'elle avait créé par ses prodigalités et son luxe personnel.

Pauvre fille !

On n'en était pas encore là, mais on y serait venu.

C'est à la suite d'une de ces conversations' à laquelle il ne s'était pas mêlé que le général s'était mis en tête de redresser le tort de la fortune et les injustices de l'opinion envers cette noble et intéressante victime.

Sans doute la beauté de Gabrielle avait glissé à l'oreille du vieillard une suprême et décisive sollicitation ; à son insu peut-être, iiy était dit que la reconnaissance de la jeune fille serait une suffisante récompense du bienfait ; qu'il se procurerait difficilement une perle d'une eau plus rare pour l'enchâsser dans ses millions, mais la noblesse du caractère de mademoiselle Desgranges et les cruautés de ses anciennes amies furent les premiers mobiles de sa détermination.

Pour elle, elle supportait les blessures de son àmourpropre avec un courage inouï. Elle tenait fièrement tête à l'adversité et comprenait, en gardant un visage plein de sérénité, sous les périphrases et les précautions de ses visiteuses, les méchancetés et les allusions qu'elles ne prenaient même plus la peine d'envelopper clans le miel de leurs condoléances.

Elle restait impassible au milieu de la tourmente et il fallait s'approcher de bien près du chêne pour s'apercevoir qu'il avait été foudroyé.

Et puis malgré tout elle avait conservé une espérance qui la soutenait.

Dans ses longues heures de solitude elle se rappelait les demi-confidences de Robert, ses sourires qui équivalaient à des déclarations précises. Ses propos vagues et tendres flamboyaient devant elle et elle les lisait distinctement sur la page presque blanche de ses souvenirs. Il était le seul qui eût laissé en elle une impression vivace et à chaque instant elle s'attendait aie voir reparaître et à l'entendre lui répéter les douces paroles qu'il lui avait murmurées en l'entraînant dans le vertige de la valse.

Elle portait toujours sur son cœur une carte qu'il lui avait envoyée de Pétersbourg à la nouvelle de la catastrophe et au revers de laquelle il avait écrit :

«Je souffre de vos chagrins plus que vous. Espérez! »

Désintéressée, élevée par sa nature forte et loyale au-dessus des calculs misérables mais pratiques de l'argent, elle n'avait pas un instant, alors qu'on la considérait comme l'héritière cFun père dix fois millionnaire, réfléchi que Robert qui lui plaisait n'était qu'un officier sans fortune. Elle n'avait vu en lui que l'homme de son choix et elle lui faisait en retour l'honneur dépenser qu'il avait été doué par le ciel, si libéral envers lui comme envers elle, au point de vue des avantages extérieurs, d^ne même altitude de caractère et d'un semblable désintéressement.

Mais les jours se passèrent et les semaines disparurent les unes après les autres.

Sauf par quelques paroles de bon souvenir transmises par le général, l'absent ne donna aucun signe de vie. ^

Il n'eut pas d'autre consolation pour elle. La poste fut muette et le télégraphe silencieux.

Elle se mit à désespérer. Elle jugea qu'elle s'était méprise; qu'elle avait cru entendre dans les murmures qui s'échangent à l'oreille, entre la Vague de, Métra et le beau Danube de Strauss des expressions qui n'y étaient pas.

Puis les visites cessèrent et l'isolement devint plus profond.

Alors elle eut une heure de défaillance. La réalité dans sa forme sévère et dans sa nudité brutale lui apparut.

- Elle était abandonnée et réduite à ses propres forces.

Le combat commençait et ses amis désertaient.

Un seul fidèle lui demeurait dans cette trahison universelle.

Gâtait le général de Branville.

Presque chaque soir il venait passer une heure avec elle, l'interrogeant doucement sur ce qu'elle avait vu dans la journée, sur ses espérances ou ses projets.

L'amitié de ce bon et honnête cœur la réconfortait. Elle se ranimait et reprenait courage en sa présence et s'efforçait de lui dérober ses chagrins qui allaient grandissant.

Un soir cependant elle éclata.

Elle venait de recevoir la visite d'une châtelaine des environs, et sous la hautaine protection dont elle avait

été accablée, elle avait lu clairement sa déchéance et le dédain le plus insultant pour sa condition nouvelle.

D'un mot féroce la marquise de Saint-Clair l'avait rayée du nombre des femmes qui comptent dans le monde.

La scission était complète. La société de Nantes lui fermait ses portes.

Sa majesté l'argent l'avait écrasée.

Elle fondit en larmes en se reprochant cette minute de faiblesse et sur les instances du général elle versa l'amertume de ses chagrins à ses pieds.

La visiteuse lui avait fait comprendre, avec autant de solennité glaciale'et rogue que si elle eût exercé un sacerdoce, qu'on s'étonnait qu'elle tardât si longtemps à prendre un parti et qu'il ne convenait pas qu'elle vécût au milieu d'un luxe désormais trop considérable pour elle et auquel elle devait définitivement adresser ses adieux.

L'hôtel Desgranges était en effet meublé comme aux jours des splendeurs de la maison.

Le mobilier et la faible somme restée à Gabrielle formaient les seules épaves du naufrage et la châtelaine avait conseillé à la jeune fille de les réaliser au plus vite.

L'avis n'avait rien de blâmable, mais dans quel arsenal la bonne dame était-elle allée chercher ses instruments de torture !

Sa manière rappelait cette phrase monumentale du Voyage ou il vous plaira par laquelle un chirurgien à ligure de crocodile explique à ses élèves réunis autour du lit du patient ce qu'il va entreprendre pour le tirer d'affaire :

— Nous allons inciser les muscles, scier les os, en un mot guérir le malade !

Gabrielle était exaspérée.

Son visage avait une animation extrême qui en doublait la beauté, ses yeux étincelaient, son sein se soulevait de colère.

— Eh bien! mon enfant, lui demanda le général, quel parti allez-vous prendre?

— Le seul qui me soit ouvert et qui mette une barrière entre moi et ces sottes gens. J'entrerai au couvent dans quelques jours. Je pense qu'il me restera bien une centaine de mille francs et il n'en faut pas tant pour une dot aux Ursulines ou ailleurs.

Puis elle devint presque gaie.

— J^ésitais, je l'avoue, dit-elle. Il me semblait qu'une fois mes cheveux coupés — et elle rejetait avec orgueil ses magnifiques torsades fauves en arrière — je serais morte. C'est de l'enfantillage sans doute, mais le froid des ciseaux sur ma tête me produit la sensation du couperet sur le cou d'un condamné. C'est une opération ridicule et cela m'ennuie de devenir laide ; mais puisque le monde ne veut plus de moi, je me résigne.

Le général se leva et s'approchant de Gabrielle :

— Si je vous offrais, mon enfant, un moyen de ne pas mourir, un moyen de vivre et de rendre leurs dédains à ces femmes que votre abaissement a réjouies et qui se font un jeu de vous humilier, que répondriezvous?

Mademoiselle Desgranges tressaillit.

Elle devinait vaguement quel était ce moyen.

Elle fixa ses grands yeux inquiets comme ceux d'une

biche poursuivie par une meute sur ceux du général dont la figure débonnaire et placide ne changea pas. Il vit l'émotion de la jeune fille et voulut la calmer:

— Je sais bien, ajouta-t-il, que je vais vous demander un sacrifice plus grand que celui que le couvent vous imposera, — et il souriait, — mais il sera moins durable et je ne crois pas que votre condamnation, si vous y souscrivez, comporte au pis aller plus de huit ou dix ans. Or, dans dix ans, dans quinze, si vous voulez, vous serez encore jeune et alors vous jouirez pleinement d'une existence dont je ne vous aurai pris qu'une part, la plus belle, c'est vrai, mais je tâcherai de vous rendre la peine plus légère en ne me montrant pas exigeant. Comprenez-vous?

— Oui, monsieur, répondit Gabrielle, avec une agitation extraordinaire qui contrastait avec le calme du général.

Elle pencha son front sur ses genoux et couvrit son visage de ses mains.

De grosses larmes filtraient entre ses doigts et tombaient sur sa robe noire.

Ce n'était pas ce qu'elle avait rêvé, mais le ton paternel du général et sa bonté la gagnaient.

Au bout d'un instant elle releva la tête.

— Que décidez-vous, mon enfant? dit M. de Branville. Si vous hésitez, si vous voulez réfléchir, ne vous pressez pas. Je ne veux pas vous devoir à une surprise, mais à votre volonté résolue, à votre choix mûrement pesé. Si vous accédez à ma demande, si vous acceptez la main loyale que je vous tends, souvenez-vous que je veux être pour vous h la fois un père et un mari; un père indulgent et tendre,, un mari uni-*

quement soucieux de votre bonheur. Dans tous les cas, quelle que soit votre détermination, soyez sans inquiétude sur votre avenir et tenez-moi, ma chère Gabrielle, pour le meilleur et le plus constant de vos amis.

La jeune fille eut un sourire angélique, elle prit la main du vieillard :

— Mon général, dit-elle, voulez-vous m'accorder jusqu'à demain? C'est peu, mais je désire réfléchir quelques heures. Je vous enverrai ma réponse dès le matin. Je pourrais vous la donner tout de suite, mais je suis tellement touchée de votre amitié que mon consentement ne serait pas libre. A demain.

Et la nuit passée, après un combat que sa jeunesse révoltée contre cette union si disproportionnée livrait à sa raison, elle écrivit un billet qu'elle fit porter au général.

Il contenait ces seuls mots :

« Monsieur le comte, » J'accepte avec reconnaissance,

yp* » Votre GABRIELLE. »

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