XL VII
Marcas rentra vers une heure du matin. Les domestiques du château renfermés, au moment de la catastrophe, dans la salle basse et occupés de leurs amusements du soir, n'avaient rien entendu. Un coup de feu n'est pas rare d'ailleurs dans les bois de Traignac et les gardes eux-mêmes, les nuits de clair de lune, se mettent quelquefois à l'affût pour tirer des sangliers dans les bosquets voisins.
Le régisseur amenait le médecin le plus voisin de
Traignac, un praticien fossile logé dans une bourgade à mi-chemin de Lubersac.
Malheureusement ses lumières ne pouvaient être d'un grand secours à personne.
Il était d'une ignorance excessive et d'une étonnante simplicité, de cette simplicité à laquelle appartient le royaume des cieux.
Cet Esculape de hasard examina Robert et hocha la tête.
— Le cas est grave, dit-il. Comment cela est-il arrivé?
— Un accident de chasse, à l'affût, une balle égarée, répondit de Tresmes.
— Diable, fit l'homme en se grattant le front, il faudrait envoyer chercher un de mes confrères à Lubersac ou à Limoges; mais en aurons-nous le temps?
On n'en eut pas le temps.
Une saignée pratiquée à tout hasard par le campagnard — véritable barbier moyen âge — rendit au blessé un peu de connaissance et de force.
Il vécut jusqu'au matin et confessa à son père ses faiblesses, ses luttes, sa passion pour Gabrielle, la résistance de la jeune femme, ses remords et les délicatesses de de Tresmes.
A l'aurore, consolé par le pardon sublime de ce cœur d'or, il expira dans les bras du général, inondé de ses larmes et de celles de la femme qu'il avait trop aimée.
De Tresmes était debout près de son lit.
Lorsque Robert eut rendu le dernier soupir, le général prit la tête de Gabrielle dans ses mains et la baisant au front :
— Ma fille, lui dit-il, vous voilà veuve. Bientôt vous serez orpheline.
Marcas avait exécuté la consigne de la Providence.
Les journaux du temps rendirent compte de cette mort en l'attribuant à un accident de chasse.
Ce fut la croyance commune, mais elle rencontra des sceptiques.
Le salon de la princesse Ivanowska en vit fleurir le plus grand nombre.
Le vicomte Palamède déplorait devant elle la mort tragique de son ami :
— Croyez-moi, lui dit la princesse, tant que le général vivra, n'allez pas dans ce pays-là. Les gardes y sont d'une maladresse !
A une soirée de FElysée, de Tresmes atteint d'une incurable tristesse depuis cette aventure, l'aperçut.
Elle était entre Riozarès qu'elle maltraitait fort et lord Fowler toujours assidu auprès d'elle.
Elle les quitta brusquement et s'aclressant au lieutenant qui errait parmi les groupes :
— Voulez-vous me donner votre bras un moment? lui dit-elle.
— Avec bonheur, princesse, répondit Tofficier. Robert n'avait jamais trahi l'odieux secret de sa
maîtresse.
— Contez-moi donc, lui dit-elle, quelques détails sur la mort de votre ami.
— Accident bien simple et bien terrible dont je n'ai pas le courage de vous retracer l'histoire.
— C'est la nuit que cela a dû se passer? fit malignement la belle Constance.
— Pourquoi la nuit? Je vous assure que j'étais près de Robert et qu'il faisait très clair.
— Clair de lune ?
— Princesse, dit gravement de Tresmes, si on peut médire des vivants, il ne faut pas calomnier les morts !
— Vous avez du cœur, vous, monsieur de Tresmes, et c'est une qualité précieuse.
— Parce qu'elle est rare.
— A qui le dites-vous !'
— La fatalité s'en est mêlée. Vous avez perdu en Robert un ami sûr et dévoué. — Il vous a bien aimée.
— Oh ! par passe-temps ! Cela valait toujours mieux que d'aller se faire tuer misérablement au coin d'un bois !
Le 12 janvier suivant, le général s'éteignit sans secousse comme une lampe qui manque d'huile.
Gabrielle était à genoux au chevet de son lit; la main droite du mourant se posait sur ses cheveux comme pour lui donner une suprême absolution.
Elle ne l'avait pas quitté depuis la mort de Robert.
Les dernières paroles du vieillard furent celles-ci :
— Robert ! Gabrielle ! mon fils î
Il ne restait aucun héritier des Branville.
Cet arbre dix fois séculaire était tombé en poussière.
Par son testament, le général léguait la jouissance de ses biens à sa veuve et la nue propriété de la plus
grande partie de ses immeubles à de Tresmes à cause de son amitié pour son fils.
La comtesse n'a pas quitté le château où reposent les restes de ceux qu'elle aimait. Elle y vit dans ses habits de deuil, au milieu de ses souvenirs et entourée de Jeannie et de Rose qui lui ont voué une touchante affection.
L'honnête et rude Marcas, Farin et les autres serviteurs ont conservé leurs fonctions et reporté leur dévouement sur la veuve de leur maître.
De Tresmes est capitaine de dragons et constamment triste. Sa seule distraction consiste dans les visites fréquentes qu^l fait à Traignac.
Peut-être le général, dans son testament, a-t-il voulu préparer une dernière consolation à ces affligés.
La princesse Ivanowska est retournée dans ses neiges.
— Que Dieu l'y ensevelisse !