‹ Le peche de la generaleChapitre 7 sur 8 · ROBERT · texte numérisé non relu

ROBERT

)> P. S. Ecris à de Tresmes, quand tu le pourras sûrement. Il m'enverra tes lettres. Ne commets pas d'imprudences. Dans ma correspondance avec le général, j'éviterai de te faire allusion, mais tu me comprendras. Chacune de mes lignes te portera mes désirs et mes baisers. Adieu, mon âme est avec toi. »

La comtesse relut plusieurs fois cette lettre. Des larmes brûlantes s'échappaient de ses yeux.

Enfin elle fit un effort et se levant, elle appliqua longuement le billet sur ses lèvres, l'alluma à la bougie et le jeta dans la cheminée.

Un frémissement lumineux comme un semis d'étoiles parcourut ces lignes adorées et leurs cendres s'envolèrent en tourbillonnant.

La comtesse debout dans la chambre, presque nue, les considérait tristement de ses yeux voilés de larmes, quand un coup timidement frappé à sa porte se fît entendre.

Elle tourna la tête et attendit.

On frappa de nouveau.

— Qui est là? demancla-t-elle en s'approchant.

— Moi, dit une voix émue. Ouvrez, je vous prie. Le général entra.

Il était pâle et défait :

— J'ai voulu vous entretenir une dernière fois, dit-il, consentez-vous à m'écouter?

La comtesse alla à la porte de communication ouvrant sur la chambre de Rose et la ferma.

Puis elle revint en frissonnant — les nuits sont glaciales à Traignac — et se mit au lit.

— Je vous écoute, dit-elle à son mari. Le général approcha un fauteuil et s'assit.

Sa figure avait une teinte de découragement plus profonde qu'à l'ordinaire et en même temps une expression de mansuétude et de bonté presque surhumaines.

— Gabrielle, dit-il, j'avais résolu de ne plus vous parler du passé et m'étais juré à moi-même de garder vis-à-vis de vous l'indifférence que j'aurais pour un étranger. Je ne me sentais pas la force d'aller jusqu'à l'inimitié.

En vous voyant si triste ce soir, mon enfant, mes résolutions se sont évanouies. Je n'aurai jamais laj force d^être votre geôlier, à plus forte raison votre bourreau.

Si cruel que soit le coup que vous m'avez porté, une partie de votre faute reste à ma charge. Connaissant le monde et ses dangers pour une jeune femme affligée d'un vieil et trop imprévoyant mari, j'aurais dû veiller sur vous, prévenir et écarter de votre chemin les périls qui ne pouvaient, belle comme vous êtes, manquer de vous y atteindre. Je ne l'ai pas fait. Imprudent et confiant clans la force que je vous supposais et qui fait défaut aux jeunes femmes, — il faut bien le croire, puisque tant de chutes le prouvent, — je vous ai livrée aux aventures par mon aveuglement et, sans vous absoudre, je me sens porté à une indulgence dont le monde me ferait un reproche.

Je ne suis pas sûr d'ailleurs de n'être pas attiré vers vous par ce charme souverain qui me donnait tant d'orgueil il y a huit jours à peine !

Je vous ai dû les joies les plus grandes de ma vie.

Je me souviens encore de vos sourires, sincères je le crois, de vos caresses dont j'étais si fier et si heureux, de votre grâce enfantine et presque angélique. C'est comme un rêve qui se prolonge après la désillusion. Je meurs de ce souvenir et j'ai beau fermer les yeux pour en effacer l'image, ils la reflètent comme un miroir où se graverait l'empreinte de la femme qui aurait paru devant lui.

J'ai tenu à vous le dire, à vous parler coeur à cœur, afin que votre arrêt et le mien, si vous le maintenez, soit accepté en connaissance de cause et sans malentendu.

Je vous aime toujours et ne crois pas m'humilier bassement en vous le confessant,

Je rejette, dans mon indulgence paternelle, la responsabilité de notre malheur sur ce misérable inconnu qui a fui lâchement après l'outrage en vous laissant exposée à la légitime vengeance du mari outragé, ne s'embarrassant ni du soin de votre vie, ni du souci de son honneur.

Dites-moi que vous avez agi dans une heure de folie, que vous le regrettez et que vous n'avez que du mépris pour la conduite de l'homme qui vous a trompée .

Voyez la terrible situation que vous me faites par votre silence, à moi qui vous aime et qui vous torture. C'est vous qui nous exilez d'un monde où je serais exposé à rencontrer l'homme qui peut se vanter d'avoir été l'amant de la comtesse de Branville. Laissez à Dieu le soin de prononcer entre l'offenseur et l'offensé et par votre refus ne prenez pas sous votre protection le lâche qui vous a perdue et n'a même pas eu la noblesse de vous protéger, chevalier sans cœur qui est venu dans les ténèbres prendre mon honneur et le vôtre et s'est sauvé à travers bois, comme un voleur emportant la bourse d' autrui.

Le comte s'arrêta.

Il souffrait visiblement. Il prononçait ses phrases avec lenteur, oppressé et sans haleine.

La comtesse étendue sur son lit, aussi blanche que ses dentelles, écoutait son mari sans l'interrompre.

Il reprit :

— Je puis être encore un père indulgent, oubliant le passé et protégeant l'avenir. D'un mot clo vous tout dépend : oui ou non. Je ne renouvellerai pas la démarche que je toute ce soir; à dater cle l'heure où vous m'aurez repoussé, je serai mort pour vous. Je

n'aurai ni oreilles ni regards, comme les idoles du Psalmiste. Abdiquant votre fierté, vous aurez beau me supplier, je ne vous entendrai pas. Vous tendrez en vain vos mains vers moi, je ne les apercevrai pas ! Ma disparition seule de ce monde où je ne reste que pour vous en isoler, vous délivrera en me libérant moi-même de la tâche à laquelle, pour mon malheur, vous m'avez condamné.

Et comme elle se taisait encore, il s'approcha de son lit et se penchant sur elle jusqu'à embrasser ses cheveux, il lui prit les mains et les portant à ses lèvres :

— Gabrielle, mon enfant, ma fille, lui dit-il, je t'adjure de m'accorcler la grâce que je te demande ! Veux-tu que je m'humilie, que je me mette à genoux devant toi ! J'avais deux amours, l'un me quitte et m'abandonne, l'autre me tue. Que t'ai-je fait? Répondsmoi. Gomment celui que tu protèges t'a-t-il ensorcelée? Par quel philtre a t-il pu effacer en toi jusqu'au souvenir de tes serments et jusqu'au dernier vestige de cet honneur' dont tu étais la vivante image? Je t'en supplie, parle, défencls-toi, et si tu refuses de trahir le secret de ton amant, dis-moi au moins pourquoi tu le prends sous ta protection ! Si c'est une question d'honneur, j'en ai assez pour la juger, et peut-être que j'oublierai.

Et ne pouvant rien obtenir, il s'emporta et lui serrant le bras à la faire crier :

— Parle, dit-il, au nom de Dieu !

— Je ne peux pas, murmura- t-elle.

— Alors, dit le vieillard en repoussant la main qu'il brisait dans les siennes, tout est fini entre nous. Adieu!

Et il sortit en chancelant comme un homme ivre.

S'il avait regardé ses mains, il aurait vu qu'elles étaient inondées des larmes de Gabrielle.

Ce soir-là, les familiers de la princesse Ivanowska étaient au grand complet chez elle.

L'hôtel de l'avenue d'Antin était rempli de bruit et de lumières. On s'amusait, on causait, on chantait et les satellites de la planète russe rivalisaient de verve, d'humeur et de causticité.

Vers onze heures, un valet annonça le capitaine Pontis.

Un murmure d'étonnement l'accueillit, mais il n'y prit pas garde et alla droit à la princesse.

Il était triste et souffrant, mais calmé.

La princesse lui fit un accueil particulièrement séduisant.

— Vous allez me donner des nouvelles de la comtesse de Branville, lui {lit-elle après quelques compliments sur la poésie de son aspect et sa visite d'autant plus agréable qu'elle était moins espérée.

— La comtesse est dans le Limousin où le général possède un magnifique domaine, répondit-il. Son voyage aura quelque durée, l'été et l'automne sans doute.

— Est-ce un voyage d'agrément? fit la princesse.

— Pourquoi non ?

— Je ne sais. On assure que le général déteste cette

terre où sa mère est morte, à la suite de différends qu'elle aurait eus avec son mari. On raconte même à ce sujet des anecdotes assez lugubres.

— Qui n'ont aucun fondement.

La voix de Riozarès dominant les conversations chantait une sorte de complainte burlesque :

— Voilà encore le marquis, dit la princesse, qui nous assomme de ses compositions. Il est dMne inépuisable fécondité.

— Malheureusement pour les autres, fit Pontis.

— Ecoutez cette malice.

Riozarès chantait sur un air drolatique.

Hélas ! l'enchanteresse a fui Vers quelque ténébreux domaine Pour nous dérober son ennui, Songeuse comme une âme en peine!

Pontis, accoudé au fauteuil de la princesse, l'écoutait avec attention.

Il se contenta de dire à la Moscovite :

— Ce moricaud a des complaintes compromettantes.

— Que voulez-vous, répliqua la diaphane princesse, la disparition du général est l'objet de toutes les conversations et on ne peut empêcher les gens de s'entretenir des nouveautés. Dans deux jours on n'y pensera plus. D'ailleurs on raconte des choses!...

— Et que raconte-t-on, s'il vous plaît?

La princesse allait entrer clans des explications qui lui brûlaient les lèvres, mais elle fut interrompue par Riozarès qui poursuivait sa légende :

Ses grands yeux qu'on admire tant Sont changés en borne fontaine,

Car le sort qui n'est pas galant Met ses amours en quarantaine. .

— Quand on fait des vers aussi piteux, observa Pontis en haussant les épaules, on les chante chez soi, à huis clos, après avoir verrouillé les portes!

— Tout le monde n'est pas de votre avis puisqu'on fait cercle autour du chanteur.

Riozarès continua :

En France on a pris nos façons De consoler les cœurs malades, Et l'on gémit sous les balcons Comme au beau pays des alcades !

— Sous les balcons comme!! fit remarquer Pontis. Voilà des syllabes que Meilhac n'eût pas accouplées.

— Vous êtes dur pour une bluette sans conséquence.

— Il m'est bien permis de donner mon sentiment sur les clowns qui se livrent à de pareilles pirouettes pour amuser le public.

— Pour l'amuser? Croyez-vous? dit la belle Constance.

Pontis feignit de n'avoir pas compris et rendit son attention à l'artiste.

— Messieurs, disait Riozarès, ma ballade passe sans transition de l'opérette à l'opéra séria.

Au doux soupir qui l'attendrit La belle en extase ravie, Apparaît en robe de nuit Et soulève sa jalousie!

Celle de son époux rageur Non loin de là veillait dans l'ombre, Pendant que l'adroit ravisseur Pénétrait dans l'alcôve sombre!

Saint-Remy exaspéré de l'insolence de l'Espagnol et de la tranquillité du capitaine s'approcha de Pontis.

— Sais-tu, lui demanda-t-il, à quoi cette stupidc chanson fait allusion?

— Je ne m'en doute même pas, repartit le capitaine; je pense qu'elle ne s'applique à rien, autrement M. de Riozarès jouerait un singulier rôle.

— Rôle qui lui plaît sans doute, mais pour chanter des choses aussi risquées, dit Palamède, il faut qu'il soit sûr de la patience de ceux qui l'écoutent.

Il regarda Robert avec curiosité. m

Le capitaine se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Bah! répliqua-t-il en affectant l' indifférence, en quoi les nerfs de son auditoire peuvent-ils être agacés par de pareilles platitudes?

Saint-Remy s'éloigna, trompé par le calme de Robert :

— N'y aurait-il rien de vrai dans cette histoire? pensait-il.

La princesse suivait avec intérêt la partie qui se jouait pour elle.

Après une ritournelle leste et bouffonne, le marquis passa tout à coup en mineur et prenant un air lugubre :

— C'est ici, messieurs, que le drame se complique :

C'étaient des baisers confondus, Puis des caresses murmurées, Les deux amants étaient perdus Au fond de sphères éthérées!

Quand soudain un coup sec, un bruit De pas retentit à la porte, Le couple épouvanté se mit A frissonner de belle sorte !

Juliette dit en tremblant A son Roméo : La fenêtre Est ouverte! Fuis, cher amant, Moi je vais distraire mon maître ! .

Roméo qui n'est point benêt Fuit comme une étoile qui file, Qui file, file et disparaît Et se perd dans la grande ville !

Si vous l'en blâmez, dites-moi Ce qu'on eut dû faire à sa place !

Peut-on affronter sans effroi D'un Dandin la laide grimace !

Non! dans ce cas en général On éprouve quelque mécompte!

Moi j'aime mieux aller au bal, Comme le héros de ce conte!

Le ténorino souple et gracieux de Riozarès donnait du relief à la vulgarité des paroles et la pointe de scandale qui perçait dans sa ballade piquant la curiosité des assistants, il obtint un succès de nature à flatter sa malice naturelle.

La princesse dévorait Robert des yeux et attendait une explosion de colère.

Elle fut déçue dans son espérance.

Bien que Riozarès eût insisté avec une méchanceté des plus expressives sur les mots général et conte comme s'il eût pris à cœur de donner la clef de l'aventure, Pontis conserva une physionomie indifférente.

Il avait repris tout son empire sur lui-même et quand l'Espagnol quitta le piano :

— Mes compliments, cher marquis, lui dit-il. On ne peut s'ennuyer en votre compagnie et vous nous tenez suspendus à vos lèvres.

Riozarôs contempla Pontis avec ébahissement. Il avait cru l'exaspérer et son pamphlet musical n'était parvenu qu'à lui mettre un sourire au visage.

— Un conseil pourtant, continua le capitaine de plus en plus courtois, laissez les fadaises aux gens qui ne savent pas monter plus haut et tenez-vous en aux sérénades et aux grands airs que tout le monde ne peut aborder. Vous dérogez avec ces vétilles, si spirituelles qu'elles soient.

Saint-Remy intrigué par les allures de son ami s'approcha de lui et l'attirant dans une embrasure :

— Qu'est-ce que cette, comédie que vous jouez? lui demanda-t-il.

— Une comédie? Où vois-tu la comédie? C'est le premier acte d'un drame qui sera court. L'exposition est faite. J'ai besoin de toi. Le marquis va chaque matin au Bois?

— Oui. Entre huit et neuf heures.

— A cheval?

— Presque toujours.

— Veux-tu venir me prendre à sept heures et demie rue de Gourcelles?

— Si tu le désires. A cheval?

— Oui, comme le marquis.

— Quand vas-tu en Egypte?

— Dans deux jours.

— Si tu partais avant cette promenade, ce serait

peut-être un scandale de moins, observa Saint-Rcmy.

— Sois sans crainte, il n'y aura pas de scandale.

— Tu me l'assures?

— Tout au plus une querelle des plus futiles.

— Je m'en rapporte à toi. Ne me compromets pas. J'aimerais mieux une- bonne fièvre qu'un ridicule.

— Prudent Palamède !

— Je t'accorde ma confiance. N'en abuse pas.

— Dors en paix, Socrate!

Les deux camarades se serrèrent la main et se séparèrent.

Le beau Riozarès était en conversation intime avec la princesse.

— Cher marquis, disait Constance toujours enveloppée de sa sérénité olympienne, je vous félicite de vos œuvres.

— Je suis horriblement vexé, répliquait modestement le descendant des rois de Grenade ; elles n'ont' pas brillé. C'est un vrai four. N'ajoutez pas à ma honte par des compliments dépourvus de sincérité. Êtesvous bien sûre d'ailleurs que le départ de la comtesse ait eu le motif que nous lui prêtons? Je n'ai pu rien arracher de ma soubrette et la tranquillité du capitaine me cause des cloutes. Votre sagacité me paraît en défaut.

— Cher marquis, ne vous fiez pas au calme dont vous me parlez. Il m'a tout l'air de précéder une bourrasque. C'est la mer avant l'orage. Ni vent, ni rides!

— Tant mieux si vous devinez juste. Je suis agacé et nerveux. J'aurai donc le plaisir de passer ma colère sur quelque chose ou sur quelqu'un.

— 11 ne manque pas de porcelaines et de bibelots

ici, fit indolemment la Moscovite. Ne vous gênez pas. S'il vous plaît de casser quelque vase, c'est moins dangereux. On affirme que cela soulage beaucoup. Faites-le, s'il ne faut que ce divertissement pour vous épargner une sottise.

Elle laissa retomber mollement son cou de cygne sur le dossier de son fauteuil.

Il était minuit.

Lord Fowler vint lui baiser la main et s'éloigna sans mot dire.

Sa droiture raide et gourmée se révoltait de l'intrigue qu'il sentait sourdre autour et fort au-dessous de lui.

Instinctivement il s'était tenu toute la soirée à l'écart, se contentant d'adorer de loin la divinité qui régnait depuis quinze ans sur lui sans partage et satisfait de cette contemplation comme un croyant fanatisé en extase devant la mosquée de la Mecque.

Peu h peu les familiers de la maison disparurent les uns après les autres et il ne resta près de la princesse que Riozarès et le capitaine.

— Ma chère princesse, dit Pontis à voix haute, voulez-vous m'accorcler deux minutes d'entretien? J'ai un éclaircissement à vous demander et j'espère que vous ne me le refuserez pas avant mon départ.

— Si vous voulez, fit la princesse sans quitter sa pose abandonnée. Riozarès, à demain.

C'était un congé en bonne forme.

L'Espagnoljeta un regard envieux à Robert et saluant la belle Constance :

— A demain, princesse, dit-il.

Et il sortit.

Il est rare que deux amants séparés ne deviennent pas deux ennemis, ce qui prouve l'imperfection de notre nature et le vice d'un amour qui n'a été que l'attraction des sens et non la réunion de deux âmes pareilles créées pour se comprendre et se confondre dans un intime et durable mariage.

La princesse était passée de la plus violente passion à une aversion profonde. Son amour-propre était plus sensiblement frappé que son amour. Habituée aux adulations, aux hommages, aux flatteries de ses courtisans, elle se révoltait de son humiliation et n'avait vu s'éloigner son préféré qu'en se jurant de se venger cruellement de sa rivale et de l'amant infidèle.

Une Française, une Parisienne surtout, se seraient étourdies et distraites en se lançant clans le tourbillon des plaisirs et des vanités satisfaites.

Constance devait avoir du sang italien dans les veines.

Elle aurait voulu jouer du stylet comme elle savait jouer de l'éventail, et lancer une navaja avec la sûreté de main des Catalans.

Robert eût été sûr de son fait et ne serait pas sorti vivant du salon. Elle ne se -serait inquiétée ni de la police ni de la maréchaussée et se sentait assez habile en inventions et assez maîtresse de son visage pour donner le change à la justice si elle avait tenté d'examiner de près l'aventure.

Le seul code, au fond, qu'elle reconnût, c'était son bon plaisir; la seule loi juste et raisonnable, sa volonté.

Elle était bien de son pays avec deux siècles de retard.

— Constance, lui dit le capitaine, une grande lâcheté

a été commise il y a quelques jours. Malgré vos menaces je vous faisais l'honneur de vous en croire incapable.

— Je vous avais prévenu cependant, répondit la princesse sans changer d'attitude. Je n'entends rien à vos délicatesses ridicules. Vous ai-je trompé?

— Je doutais encore avant d'entrer ici. J'ai été con- ' vaincu tout à l'heure en assistant à une scène qui

serait bouffonne si l'honneur d'une femme n'avait été odieusement foulé aux pieds. Je ne doute plus.

— Alors à quoi bon cet interrogatoire?

Et d'un air fatigué la princesse ajouta :

— C'est ce mot qu'on emploie, je cro'is, dans ce pays, quand on s'adresse à un coupable.

— Parce que je ne veux pas qu'il me reste un scrupule et qu'avant de vous dire ce que je pense, je tiens à avoir la certitude que mon jugement ne s'égare pas.

— Où voulez-vous en venir? Dites tout de suite; je - vous écouterai patiemment, parce que je vous ai bien

aimé, ou j'ai cru vous bien aimer, ce qui est exactement la même chose. Ne prenez pas de précautions inutiles. Faites comme moi. Agissez.

— Une lettre anonyme et mensongère a été adressée au général de Bran ville.

La princesse interrompit le capitaine :

— Anonyme, oui; mensongère, non, dit-elle sans faire un mouvement.

Robert continua :

— Est-ce vous qui l'avez écrite?

— Je veux bien vous répondre parce que cela me plaît : oui.

— Et si cette lettre infâme avait causé un grand, un

irréparable malheur, en mariifesteriez-vous quelque repentir?

— Je ne me suis pas questionnée sur ce point.

— Faites-le et répondez-moi sincèrement.

— Je crois être sûre que non. Il me semble même que j'en éprouverais une joie vive et sauvage. Je serais certaine au moins que personne n'aurait le droit de se moquer de moi ; et il y avait deux êtres qui le pouvaient.

— Qui donc?

— Mon ancien amant et sa nouvelle maîtresse.

— Vous vous trompez. Jamais ceux à qui vous faites allusion n'avaient eu une semblable pensée. Je vous remercie de votre franchise. Elle a tué les derniers regrets qui existaient en moi et m'a rendu mon indépendance vis-à-vis de vous. Je ne vous ressemble pas. Quelque mal que vous m'ayez fait ou voulu faire, il me serait impossible de concevoir la moindre haine contre vous. Je ne veux me souvenir que des heures de joie que vous m'avez accordées clans un autre temps. Seulement je ne vous verrai plus. Mieux averti je tâcherai de me protéger contre vos colères sans doute satisfaites. Il ne me plaît pas même de conserver une seule des armes que vous m'avez données. Je ne puis voir dans ces billets remplis de votre amour qu'une relique, précieuse jadis, aujourd'hui sans valeur, puisque si je le pouvais, j'effacerais jusqu'à votre nom de ma mémoire. Les voici.

Et l'officier jeta sur la cheminée un paquet de lettres sur lesquelles la princesse ne jeta même pas un regard.

— L'opinion des autres m'est indifférente, dit-elle, et je n'attachais de prix qu'à la vôtre. Je vous l'ai bien

prouvé en ne faisant pas mystère de mes sympathies pour vous. Vous pouvez garder ces lettres ou les anéantir. Gela m'est égal. Je ne me soucie pas plus clo savoir ce qu'elles deviendront que le papillon de la poussière de ses ailes.

La princesse était frileuse comme toutes les Russes.

Il y avait dans la cheminée un feu doux qui blanchissait sous la cendre.

— Qu'elles brûlent donc, dit Robert en les jetant sur les charbons où elles s'enflammèrent.

— Vous êtes chevaleresque, povero, dit la princesse toujours immobile. C'était une des raisons de mon amour pour vous.

— Avec les femmes peut-être, princesse. Nous le sommes quelquefois en France. C'est une vieille tradition qui se perd. Avec les hommes rarement.

Cela dit, il salua et se retirait quand la princesse le rappela.

— Robert, fît-elle, vous valez mieux que moi peutêtre. Je ne sais qui en est cause. Nous pouvons être ennemis et garder des formes. Des adversaires qui vont croiser le fer se saluent. Donnez-moi votre main une dernière fois.

Le capitaine se rapprocha et prit la main fine et transparente que la princesse lui tendait :

— Si une main d'homme avait écrit la lettre que celle-ci a tracée, dit-il en la considérant, je la briserais clans les miennes, mais c'est bien là une main de femme, et qui pourrait vous connaître avec vos faiblesses, vos charmes et vos adorables dévouements ou vos lâchetés étranges et féroces aurait une science que nul n'a encore possédée. Je vous pardonne à

cause de votre débilité, de vos nerfs et de votre essence inconnue mais je vous dis adieu pour toujours.

Et repoussant brusquement la main de la Moscovite, il s'éloigna.

— Pauvre garçon, murmura-t-elle, comment pourrait-il nous connaître î Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. Je lui dis que je le hais et si j'avais fait un mouvement, je me serais jetée à son cou.

Le marquis de Riozarès demeurait au parc Monceaux dans un hôtel encombré de richesses. Chaque toile était signée de Velasquez ou de Murillo, chaque meuble un chef-d'œuvre de la renaissance ou du xvme siècle. Immensément riche, grand seigneur, célibataire égoïste et spirituel, rien ne manquait à son bonheur surtout quand il avait imaginé quelque bonne malice bien noire et suffisamment malfaisante.

Son premier soin en s'éveillant était de se mettre en quête d'une victime pour la journée et d'ordinaire il s'attachait à un être plus faible ou dans Timpuissance de lui résister.

Ce n'était pas par lâcheté mais instinctivement, par suite d'un vice spécial de son caractère.

Il ne manquait pas de bravoure et n'eût point hésité à jouer sa vie sur une futilité. Il était delà nature des femmes, courageuses dans les grandes souffrances, capables de dévouement sublimes et de cruautés froides,

mesquines et raffinées. Incertain et changeant, avec un sang-froicl de spadassin et un cœur de courtisan. Dans la langue de Rabelais, on disait autrement.

Il avait à l'avance inscrit la princesse sur la liste de ses conquêtes, mais il n'y tenait pas autrement et si elle lui avait cédé un jour il l'aurait brisée le lendemain comme font les enfants de leurs hochets. Cette énigme blanche et hautaine l'occupait et il s'attachait à en deviner le mot comme les déchiffreurs de logogriphes et de mots carrés.

Ce jour-là, le temps était au beau fixe à l'heure de son lever clans l'air et clans son esprit.

Il s'habilla en roucoulant et en essayant une de ces mélodies mondaines dont il avait le secret, bulles de savon irisées qui éclataient le soir clans le salon de ses connaissances et dont il ne survivait pas de débris.

— Mon enfant, clisait-il à Tonio, un bel adolescent de seize ans qui lui servait de valet cle chambre, j'ai rêvé que j'étais en express, assis près d'une belle jeune femme aux cheveux superbes, aux yeux vifs, pudique comme une vierge, facile comme une Gircassienne cle harem, réunissant toutes les perfections, la beauté, la grâce, la liberté, l'esprit, la première fleur du printemps, bref une absurdité qu'on ne voit nulle part.

Je me suis amusé à lui faire ma cour et voici ce que je lui chantais.

Et il s'assit à un piano, dans un angle de sa chambre, et de sa voix d'or, il commença:

Je te connais depuis une heure à peine,

Et dans mon cœur toujours prêt à faillir, S'est allumée une flamme soudaine, Que ta prunelle ardente a fait jaillir.

— J'ai oublié de te dire que c'est un sonnet, mais cela n'importe guère puisque tu ne sais pas ce que c'est.

Que penses-tu de cette musique, Tonio? Crois-tu que Gourtod, le chantre de l'amour, écrive des phrases plus suaves? Moi, je suis d'un avis contraire. Il ne faut pas s'humilier soi-même ! Il y a bien assez de gens disposés à nous jeter la pierre sans que nous nous en mêlions.

Et reprenant :

J'ai cru, serait-ce une illusion vaine?

Que tes grands yeux qui m'ont fait tressaillir, Cachaient aussi, sous leurs longs cils d'ébène, L'éclair voilé d'un amoureux désir.

A propos, va prévenir John qu'il selle Violante et Roméo. Je vais faire un tour h la cascade.

Le valet disparut et Riozarès acheva sa toilette et sa déclaration.

Tu peux guérir la fièvre que tu donnes,' Mais j'ai bien peur que tu ne me pardonnes, Si je t'en prie et tu vas me railler !

Qui sait? Le bien vient parfois quand on ose! Quel temps faut-il à qui trouve une rose Pour la cueillir, mignonne, et l'effeuiller!

Et l'effeuiller est un peu leste peut-être, ajouta-t-il,

en manière de réflexion, mais il est certaines personnes du sexe faible qui me détestent par les hardiesses et les entreprises. Je garderai mon sonnet pour elles. On ne sait pas où on peut aller avec un quatrain bien senti et bien roucoulé.

Il avait mis la dernière main à son ajustement. Il donna un coup d'oeil à un miroir de Venise penché audessus de sa toilette et dégringolant gaiement, avec des vocalises sonore», l'escalier de vieux chêne qui conduisait de sa chambre à coucher, véritable boudoir de grand seigneur florentin, au rez-de-chaussée, il entra au salon et compléta en dix minutes d'étude un accompagnement que plus d'un compositeur à la mode aurait signé des deux mains.

— Je ne suis pas mécontent de ma petite nouveauté, se dit-il. Il me semble qu'elle ferait de l'argent aux Folies.

Et il sourit.

Il réfléchissait, le fortuné marquis, qu'il n'avait pas besoin de faire de l'argent, cette âpre besogne à laquelle la plupart des mortels sont attelés comme des boeufs d'Auvergne à la charrue. Ses ancêtres en avaient assez rapporté du nouveau monde, assez pillé dans les guerres des Flandres, assez ramassé aux pieds de Charles-Quint ou de Philippe II, assez accumulé pendant dix siècles de puissance, de prospérité et de primogéniture.

Il monta à cheval, sortit au pas et gagna l'Arc-de- Triomphe.

Chemin faisant, il réfléchissait :

— La princesse est bien attrayante ! C'est un marbre de Paros mais glacé comme s'il était au fond de la

carrière! Je donnerais bien un de mes domaines d'Andalousie — le plus petit et le moins bon — pour la voir s'animer clans mes bras. Quelle merveilleuse enveloppe mais quelle âme elle cache! Toute autre était la comtesse! Moins d'éclat, plus de vie; moins de brillant, plus de cœur; même splendeur de formes, même attrait supérieur! Et le même Léanclre les a possédées toutes deux. La soubrette me l'a dit! Pauvre fillette! se croyait-elle adorée sincèrement, sottement! Quel réveil quand je lui ai annoncé que je savais d'elle tout ce qu'elle avait à m'apprendre : Je me souciais de son amour comme d'un zeste de citron tombé à la porte d'un apothicaire ! Avec quelle hauteur elle m'a jeté à la figure l'or que je lui donnais en souvenir de quelques heures de facilité! On aurait juré une vraie Normande de la conquête. Pas laide cette fille du Nord ! Elle a du sang rouge dans les veines! La belle colère et quel dédain superbe. .

Décidément je hais ce Pontis, cavalier d'aventures, soldat de fortune favorisé de ces déesses de l'Olympe parisien! Toutes deux! Et je mettrais ma main au feu que la princesse l'aime encore, tout infidèle qu'il est, ou peut-être parce qu'il est infidèle! Je le hais!

Le marquis descendait l'avenue du Bois sur la piste des cavaliers.

Sa jument noire comme du jais, brillante comme l'aile d'un corbeau se cabrait gracieusement et s'avançait du pas lent et cadencé particulier aux chevaux de manège; son domestique le suivait à distance.

En arrière deux cavaliers arrivaient au trot allongé de chevaux anglais d'une grande vitesse et de hautes

actions — comme on dit dans la langue du sport.

L'un en petite tenue d'ofiïcier d'état-major, le képi rose sur la tête, le cigare aux lèvres, causait en riant avec son compagnon correctement vêtu dès le matin et coiffé du plus incommode mais du plus convenable des couvre-chefs.

Tout à coup au moment où Riozarès quittait la piste en dessinant une courbe et se dirigeait vers la grille du Bois, le cheval de l'officier distrait et saluant un ami qui passait, s'emporta brusquement et après quelques temps de galop, vint heurter violemment par le travers la jument de Riozarès qui faillit être désarçonné.

— Imbécile, s'écria-t-il en reconnaissant Pontis qui saluait en s'excusant.

— Le mot est vif, monsieur le marquis, dit l'officier en souriant, et je vous engage à le retirer.

— Ce que j'ai dit est dit, monsieur, riposta l'Espagnol furieux. Vous êtes un maladroit et un butor.

— C'est une querelle que vous désirez, monsieur le marquis ?

— Il en sera comme vous voudrez.

Saint-Remy s'était approché.

— Vous ne retirez pas vos expressions, monsieur? demanda Pontis.

— Je ne retire rien du tout, allez au diable, dit Riozarès exaspéré.

Et il lança son cheval au galop.

Robert fit un signe de tête à Saint-Remy qui comprenait à merveille.

Deux ou trois cavaliers s'étaient réunis et donnaient tort à Riozarès.

— Un écart de cheval s'excuse, mais un pareil écart de paroles se punit, disait le comte de Saint-Alban, l'un des gentlemen les plus écoutés en matière de point d'honneur, et puisque l'Espagnol ne veut pas reprendre ses expressions, je les lui ferais rentrer clans le ventre.

— Ainsi soit-il, fit Pontis. C'est ennuyeux d'avoir un différend pour une bagatelle, mais puisque M. de Riozarès y tient, il sera satisfait.

Le vicomte Palamède était radieux. La patience de son ami l'avait irrité la veille :

— Bien taillé, mon fils, dit-il en s^éloignant, maintenant il faut coudre !

— Découdre, tu veux dire, fît Robert dont les yeux étincelèrent.

La vie à Traignac était d'une mortelle monotonie. Le général avait renoncé, depuis la conversation qu'il avait eue avec safemme, à toutes tentatives nouvelles. Les deux époux ne se rencontraient qu'aux heures des repas, rarement, et après vingt minutes de vis-àvis silencieux se quittaient sans s'adresser une seule parole.

Respectueuse envers le vieillard, Gabrielle n'avait, pour ce malheureux dont elle avait détruit le repos, que des sourires tristes et résignés. Lui, blessé h

mort, atteint dans les sources de la vie par cette calamité qui l'avait frappé à l'improviste, alors qu'il se croyait à l'abri des revers, à l'heure où il n'avait qu'à se laisser aller à la dérive vers l'inconnu qui est au delà de la fin, entouré des jouissances que lui assuraient son immense fortune, la considération universelle et enfin l'amour et la possession d'une femme charmante attachée à lui par les liens qui agissent le plus fortement sur les âmes droites et généreuses, s'éteignait lentement, ayant perdu dans ce naufrage une partie de ses puissantes facultés et de son intelligence.

Dans son isolement il était soutenu par un espoir singulier. Il se disait que Gabrielle, ayant pour son amant un attachement qui l'empêchait de livrer son secret, cet amant devait, de son côté, à moins d'être lâche et aveugle, tenter de revoir sa maîtresse; que cet amant se fatiguerait d'une séparation si lourde à supporter et qu'un jour attiré par l'éclat de la comtesse, comme un voyageur égaré par les feux errants des marécages, il viendrait se livrer lui-même.

Sûr de la fidélité de Marcas et de Farin, il comptait avec raison sur l'exécution des ordres donnés à des serviteurs dont l'obéissance n'avait pas de limites, et jouissait devance de l'acre plaisir d'une vengeance certaine.

Cette œuvre terminée, il pourrait mourir en paix ou traiter de nouveau, selon la générosité de son caractère, cette femme qu'il ne pouvait se résoudre à détester.

De jour en jour il allait en s'affaiblissant. Le coup qui l'avait frappé avait été trop rude pour qu'à son

âge il pût en supporter impunément la secousse.

Souvent il restait des semaines entières confiné dans sa chambre.

Gabrielle lui fit demander la permission, pendant ces jours difficiles, d'aller lui prodiguer ses soins.

Le vieillard en se révoltant contre lui-même, refusa de la recevoir dans son appartement.

Il n'y avait donc, dans cet immense château où ces deux douleurs saignaient, que les domestiques qui menassent joyeuse vie.

Leur service étant des plus brefs et des plus faciles, ils employaient leurs journées à canoter sur les étangs, à pêcher, ou à chasser, ou en cavalcades, pour promener les chevaux du général qui mouraient d'ennui à l'écurie.

Chaque soir on voyait arriver sur des brancards improvisés des sangliers ou des chevreuils et, n'eût été le costume' des gens chargés de ces venaisons, on se serait cru reporté à quatre ou cinq siècles en arrière .

Celaient des spectacles gracieux ou pittoresques, mais d'une affligeante monotonie à considérer du haut du balcon de Gabrielle, et la pauvre femme se désolait clans sa prison.

Si encore elle avait pu lire les lettres de Robert, elle eût pris son mal en patience, mais le général les gardait et ne les lui communiquait jamais. Aucun journal ne lui était remis. Tout ce qui parvenait au château était porté à la chambre du comte et n'en sortait pas. Il est vrai qu'il lisait rarement lui-même un journal, qu'il y jetait à peine les yeux distraitement et les reléguait une minute après parmi les papiers inutiles.

On arrivait à la fin d'octobre.

Traignac devenait presque inhabitable. Les premières neiges couvraient les hauteurs voisines. Les arbres perdaient leurs dernières feuilles et la lande revêtait une teinte jaunâtre qui faisait mal avoir et remplaçait odieusement sa belle couleur violacée. Un vent glacial courait dans les corridors et il était besoin de grands feux allumés dans les cheminées immenses pour élever la température à un degré supportable.

La comtesse privée de nouvelles, n'osant écrire et ne sachant à qui se fier, était tombée dans un sombre abattement.

Elle puisait sa seule consolation dans l'affection croissante de Rose. La pauvre fille réalisait des merveilles d'intelligence. Elle se multipliait pour relever le courage de sa maîtresse et lui procurer des distractions. Le général la voyait avec plaisir et elle était la seule intermédiaire entre lui et la comtesse. Elle ne désespérait pas de les réunir un jour et d'obtenir la grâce de sa maîtresse.

Tantôt elle saccageait les serres où Gabrielle n'entrait plus, s'isolant dans son appartement et fuyant par orgueil tout ce qui aurait pu sembler un adoucissement à sa peine, et elle remplissait de fleurs les vases de la chambre, en se livrant à d'innocentes plaisanteries sur ces exilées. qui ne mouraient pas, pour une transplantation forcée à Traignac.

Tantôt elle racontait à sa maîtresse les anecdotes des villages voisins et lui traçait des croquis désopilants des habitants et des habitudes de ces Limousins disgraciés et disgracieux.

Tantôt elle découvrait clans la bibliothèque — très pauvre — du château, quelque ouvrage singulier, ou dans un coin des journaux vieux de quinze jours et plus, — autant dire centenaires, — qu'elle dérobait et déployait triomphalement aux yeux de Gabrielle.

Cause involontaire, au moins pour partie, du malheur de sa maîtresse qui était toujours pour elle Gabrielle Desgranges, elle rachetait son imprudence à force d'abnégation et de soins et accomplissait avec un rare mérite la tâche qu'elle s'était imposée.

Un jour elle tira de sa poche deux Figaro datés des 10 et 12 septembre, — on était au 29 octobre — et les offrit à la comtesse qui les ouvrit négligemment.

La bande en était encore intacte.

C'était comme un écho lointain du grand concert dont la générale était privée depuis cinq mois.

D'ordinaire elle jetait ces feuilles fanées aussitôt après les avoir ouvertes, mais au grand étonnement de Rose, elle parut absorbée par la lecture du premier des numéros.

En effet, elle y avait découvert un article qui l'intéressait au plus haut degré.

Voici ce qu'il contenait :

« — Nos lecteurs se souviennent du duel qui excita » une si vive curiosité vers le mois de juin dernier. » Deux jeunes gens du meilleur monde, M. le marquis » de Riozarès, de la famille célèbre des Riozarès Os- » suna, l'un des plus riches membres de la colonie cs- » pagnole, Parisien par goût et presque d'origine, et » Robert Pontis, un de nos plus brillants officiers » d'état-major, à la suite d'une querelle des plus fu-

» tiles, dans laquelle lous les torts étaient du côte de » M. le marquis de Riozarôs, qui avait cédé à un om- » portement regrettable, s'étaient battus à l'épéc à la » frontière belge.

» M. de Riozarès avait reçu une blessure tellement » grave, qu'on avait cru ses jours en danger. Lui- » môme avait perdu tout espoir et avait rendu hom- » mage au bord de la tombe qu'il s'était ouverte par » son obstination, à la loyauté et à la délicatesse de » son adversaire en termes qui font honneur aux » deux parties.

» Nous sommes heureux d'annoncer que M. de Rio- * » zarès est aujourerhui hors de danger. Nous l'avons » aperçu ce soir à TOpéra, dans la loge de la belle » princesse Ivanowska.

» Si notre journal tombe, comme nous en avons la » quasi-certitucle, sous les yeux de son adversaire, » M. Pontis actuellement en mission en Egypte, nous » sommes certains que cette nouvelle lui seraparticu- » liôremcnt agréable et nous sommes heureux de la » lui transmettre les premiers. »

Gabrielle relut l'article et lança le journal dans les flammes de la cheminée, où il fut consumé en un instant. x

Elle ne douta pas que cette cause futile en apparence ne fût le déguisement du motif véritable du duel.

Ainsi Robert s'était battu. Et pour qui, si ce n'est pour elle ?

Le combat avait été sérieux, puisque son adversaire avait reçu une grave blessure et elle l'avait ignoré !

Le général lui avait caché ce duel. Il la tenait dans

un isolement absolu ! Elle était rayée par lui du nombre des vivants.

Que lui devait-elle donc encore ?

Sans doute on l'avait insultée et Robert avait pris sa défense %

Cette circonstance donna une nouvelle force à un amour déjà si vivace et qui avait de si profondes racines.

Et la curiosité venant en aide à l'amour, elle voulut avoir des détails plus précis sur cette affaire où s'était jouée la vie de son amant. De là à un désir fiévreux, inquiet, maladif, irrésistible de le voir, ne fût-ce qu'un instant, il n'y avait qu'un pas. Il futrapidementfranchi.

Elle lutta pendant quelques jours, enfin n'y tenant plus, au commencement de novembre, elle remit à Rose une lettre adressée à de Tresmes pour son ami.

Elle ne contenait que ces mots :

« Je meurs d'ennui et de chagrin. Où es-tu? Je veux » te voir, ne fût-ce qu'une minute. Depuis mon arrivée » ici, je n'ai pas eu la moindre nouvelle de toi ni lu » aucune de tes lettres. Je suis enfermée dans une » prison. Si tu n'oses revoir le général, viens en se- )> cret. Tu demanderas Jeannie Picaucle, une petite » garcleuse de chèvres du village de Saint-Saturnin, » à deux lieues d'ici. Tu peux avoir confiance en elle. » Elle te conduira. Adieu. Viens et veille sur toi. »

Jeannie Picaude était une petite fille de seize ans, brune comme une Bohémienne, maigre comme une sauterelle, leste et éveillée comme un cabri.

La comtesse et Rose l'avaient prise en affection.

Elles l'habillaient et lui faisaient de nombreuses libéralités pour elle et ses frères et sœurs.

La petite sauvage s'était prise d'une amitié sans bornes pour ces deux femmes qui lui rendaient la vie douce et dans sa divination d'entant du désert, ignorante des choses du monde, elle sentait qu'il y avait un mystère dans ces existenees de recluses et dans les yeux éteints de la comtesse une grande douleur dont elle ne pénétrait pas la cause.

Le bureau de poste le plus rapproché était au bourg de Villefossc, mais par prudence la comtesse voulut que sa lettre fût portée à la Paluclc.

Rose appela la petite Jeannic qui gardait ses chèvres, par privilège spécial, sur les pelouses aux environs du château.

— Jeannie, lui dit-elle, j'ai besoin de toi. Combien te faut-il de temps pour aller à la Paludc?

— Il y a quatre lieues, quatre grandes lieues de pays, répondit l'enfant. Je n'y suis allée que deux fois mais je sais bien le chemin. J'y serai dans trois heures.

— Tu vas porter cette lettre à la poste. Tu la mettras dans la boîte et tu reviendras. Il ne faut pas qu'un autre la voie, Jeannie, entends-tu? Il ne faut pas non plus qu'on sache que tu es allée à la Palude.

L'enfant leva ses grands yeux noirs et perçants sur ceux de Rose.

— Le temps est sombre, dit-elle, et je serai revenue avant minuit. Qui donc s'inquiète de moi si ce n'est vous, demoiselle?

— Ce n'est pas tout, Jeannie, reprit Rose. Il viendra peut-être dans quelques jours un monsieur de Paris te demander. Tu le conduiras dans le parc, tu le cacheras là dans les bosquets et tu viendras m'avertir.

Il ne faudra pas non plus qu'on sache que tu as amené ici un étranger, comprencls-tu, ma Jeannie? Toi seule et moi nous serons dans le secret.

La chevrière prit la main de Rose et la baisa :

— Je ferai ce que vous me dites, demoiselle, répondit-elle, et autre chose encore, tout ce que vous voudrez.

— Va donc, mon enfant, dit Rose attendrie en embrassant la petite Jeannie. Emmène tes chèvres et prends bien garde qu'on te voie.

— N'ayez peur, demoiselle, la commission sera bientôt faite.

Elle s'éloigna en chassant son troupeau de chèvres devant elle et en chantant mélancoliquement un refrain du pays :

C'est une grande misère Au pays du Limousin, Quand l'hiver dans la bruyère Loups et gens crèvent de faim.

Au moment où de Tresmes reçut la lettre de la comtesse, il venait d'en lire une de son ami qui lui avait agacé les nerfs.

— Je pars, disait Robert, il m'est impossible de vivre plus longtemps loin d'elle. J'arriverai aussi vite que cette lettre et peut-être avant elle.

— Au diable les amoureux! s^écria de Tresmes. Ils] ne peuvent rester tranquilles !

Le soir, Pontis se précipita comme un ouragan dans les bras du lieutenant qui lui remit le billet de la comJ tesse.

— Vous êtes aussi fous l'un que l'autre, lui dit-il.

Tâche d'être le plus sage. Attends que vous ayez tué tout à fait ce pauvre général, ce qui ne peut tarder. Robert devint affreusement pâle :

— Qu'en sais-tu? lui demanda-t-il.

— Le général de Rochenoirc a reçu des lettres de son ami. Il lui dépeint son état comme désespéré. Je les ai lues.

— Je donnerais tout mon sang pour lui.

— En attendant tu l'assassines ! Que te demande la comtesse?

— Lis.

Et il tendit le billet à son ami.

— Paroles de femme! En vois-tu qui meurent d'amour?

— Oui.

— Quand l'amour se complique de la misère et qu'elles ont juste ce qu'il faut pour acheter un boisseau de charbon!

— Gabrielle ne ressemble pas aux autres femmes et tu ne peux la juger d'après celles que tu connais. Elle dit vrai.

— Alors tu veux la rejoindre?

— Pour un jour seulement.

— C'est plus qu'il n'en faut pour vous perdre. Ne tente pas la Providence; tu as été sauvé la première fois par un miracle. Ne crains-tu pas d'être surpris?

— Non. Je connais mieux l'état du général que personne.

— Gomment?

— Il me l'écrivait chaque jour.

— Te sait-il de retour à Paris?

— Oui.

— Et il ne t'appelle pas à Traignac?

— Non. Il semblerait qu'il se plaise dans ce tombeau et qu'il ne veuille pas en troubler le silence. Sa tendresse ancienne perce pour moi dans ses expressions. Il a toujours la même bonté, les mêmes élans du coeur; pourtant un soupçon dont je ne -puis me défendre m'est entré dans l'esprit et je crains...

— Quoi?

— Qu'il n'ait des doutes.

— Tu es un enfant. S'il en avait te traiterait-il comme son fils?

— Pourquoi ne me parlait-il pas de Gabrielle? Pourquoi ne m'ordonne-t-ilpas d'aller à Traignac au moins pendant quelques jours? Peut-être est-ce un effet de mon imagination frappée, mais je n'oserais sans son ordre me présenter devant lui. Je redouterais, fût-il à cent lieues de me croire coupable, de laisser échapper l'aveu qui me brûle les lèvres. Il me semble que si je le voyais souffrant, malade, triste, je me jetterais à ses pieds pour lui demander pardon, pardon pour moi et pour cet ange adorable qui souffre de ma faute et en porte toute la peine.

— Tu es fou.

— Blâme-moi tant qu'il te plaira, traite-moi commej le dernier des criminels, tu ne m'adresseras jamais autant de reproches que je ne m'en fais à moi-j même. Mais pourquoi te tromper par clés pro-j messes mensongères? Je ne puis résister à la volont éj de Gabrielle ni à l'entraînement de mon amour. Elle; m'appelle, je lui obéirai. Dussé-je l'entrevoir seule-] ment à sa fenêtre, lui envoyer un baiser et repartir,

j'irai près d'elle et un de ses regards me rendra pour des mois entiers le courage qui me manque et qu'elle seule peut me donner. Cette fois, il n'y aura que toi dans la confidence et je suis sûr qu'elle ne sera pas trahie.

— Et la princesse?

— Je la déteste.

— Juste effet de ses bontés pour toi.

— N'en crois rien. Il est des secrets que je ne puis révéler, même à toi mon meilleur ami et le meilleur des amis!

— Garde-les. Mais si tu ne rentres librement clans la maison du général, comment aborder la comtesse?

— Je l'ignore.

— Tu n'espères pas enlever d'assaut à toi seul cette vieille forteresse de Traignac?

— Sans doute.

— Le général a pris ses dispositions pour qu'on n'y pénètre pas sans difficulté. Tu me l'as dit dans une de tes nombreuses lettres.

— C'est vrai.

— Eh bien! alors?

— A la grâce de Dieu.

— Ne compte pas sur lui pour t' assister dans cette expédition. Tout ce qu'il pourra faire dans sa miséricorde pour deux insensés, ce sera de se renfermer dans une stricte neutralité.

— Qu'importe? Si je la vois, le reste ne me préoccupe guère.

— Mais c'est absurde! C'est-à-dire que pour une heure d'entrevue fiévreuse, inquiète, sans utilité pour l'un ou Fautre, vous risquez de perdre ce qui vous

reste de tranquillité et d'achever le mal que vous avez si bien commencé.

— Tu as raison mille fois, mais Gabrielle est enfermée et seule, elle croirait à un oubli et je ne veux pas qu'elle ait une minute cette pensée. Sois tranquille, je ne puis rester près d'elle et affronter le risque d'accroître les chagrins de son mari par une imprudence nouvelle; mais tu exagères le danger et un entretien d'un instant ne peut pas compromettre tant d'existences. Enfin s'il y a des chances mauvaises, mieux vaut les tenter sans délai et en avoir le cœur net, ensuite nous aurons la patience d'attendre jusqu'à la fin.

— Terrible folie, murmura de Tresmes, et que je bénis le ciel de m 'avoir épargnée. Enfin tu le veux, c'est bien entendu?

— Je n'ai pas le droit d'agir autrement.

— Sois donc franc et avoue que tu le désires.

— Eh bien! oui! Oui, c'est avec bonheur que je cède à cette tyrannie d'un amour qui est tout dans ma vie. Oui, je veux revoir Gabrielle ! Tu t'applaudis, malheureux, de ne pas connaître ces douleurs, mais si tu les avais souffertes tu saurais qu'elles renferment plus de joie que d'amertume, plus de jouissances que de misères. Le souvenir seul des félicités passées, n'éussent-elles duré qu'une minute, suffirait à dissiper de ses lueurs célestes les ténèbres au milieu desquelles nous nous agitons. Qui a connu le plaisir seul et non l'amour vrai ne sait pas ce que la coupe que sa main n'a pas touchée contient de délices sans noms et de suavités impossibles à décrire. Les misères de la séparation, les anxiétés poignantes de la

jalousie, les craintes mortelles de l'oubli disparaissent dans un baiser d'une seconde. Plus grande est la faute, plus vive est la félicité qu'elle donne. Ne raisonne donc pas avec ta froideur et tes glaces d'un bonheur que tu n'as pas même entrevu. Laisse aux misérables qui souffrent de ce sentiment âpre et délicieux la compensation des tortures qu'il leur cause. Mon esprit me dit de t'écouter, mon cœur me le défend, et quant à ma raison il y a longtemps que j'ose à peine en prononcer le nom, ayant perdu la chose.

Voilà où j'en suis. Plains-moi mais ne me condamne pas. Est-ce que je suis le maître d'agir comme je le voudrais et comme je sens que ce serait mon devoir?

— Donc tu pars?

— Demain.

— Puisque tu es décidé, je veux limiter des sottises que je ne puis empêcher. Je t'accompagnerai. Nous partirons tous deux, mais nous ne resterons qu'une heure à Traignac. C'est plus qu'il ne t'en faut pour ce regard consolateur.

— Bon et cher ami, je n'osais te le demander.

— Dis bon et cher mentor; une heure, tu entends!

— C'est convenu. Allons dîner.

— Ce que j'en fais, ajouta de Tresmes, c'est autant pour mon pauvre général que pour vous.

Pontis rasséréné par la certitude de revoir Gabrielle, se montra d'une joie folle. Il fit part h son ami de ses espérances. Il avait rapporté d'Egypte un travail qu'on avait jugé excellent et le ministre lui avait laissé entendre qu'il serait récompensé selon ses mérites et recevrait un avancement rapide.

— Je travaillais avec acharnement, dit-il, c'était mon unique consolation.

— Que n'en fais-tu autant au lieu de courir les aventures? N'as-tu pas devant toi les longs jours et les années prospères?

— S'il n'y avait que moi, sans doute ; mais Gabrielle confiante dans sa lettre et dans sa prière, penchée tout le jour à sa fenêtre et n'apercevant rien? Ne se croirait-elle pas abandonnée et n'aurait-elle pas un juste mépris pour l'ami assez lâche qui l'oublierait dans sa prison?

— Arrêtons-nous ici. Tu vas accuser tout à l'heure le général, notre pauvre vieil ami, de se faire le bourreau de ce que tu aimes. Il aurait bien tort en effet, le pauvre homme, de veiller sur ce qui lui appartient! Après tout, ce n'est que sa femme!

— Tais-toi! N'y pensons pas; tu me donnes le vertige. J'ai hâte d'aller à Traignac pour en être plus tôt revenu. A peine arrivé, je serai pris du désir dem'enfuir au plus vite. Je ne sais plus où j'en suis.

— Je maintiens mon dire, tu es à lier, pas furieux encore, mais ne désespérons pas. Nous y arriverons ! -

— Eh! qui ne le serait à ma place?

— Mon cher, dit le lieutenant en tirant sa montre, il est neuf heures, on donne les Huguenots. La loge de ta belle est vide, allons ouïr la musique du maestro Meyerbeer. Cela nous distraira.

— Volontiers. J'y retrouverai encore un souvenir de son passage.

— Sans doute ! La trace de la femme aimée reste chaude pour l'amant. Si tu étais poëte comme M.

de Riozarès, tu ferais un sonnet avec cette pensée. Il serait parfait. C'est idiot.

L'Opéra n'avait pas reconquis tous ses habitués de choix, mais la salle était superbe. Les loges diplomatiques étaient au complet et les membres les plus remarqués de la colonie étrangère à leur poste.

La loge la plus fréquentée des visiteurs était sans contredit celle de la princesse Ivanowska.

La belle Constance était resplendissante de fraîcheur et d'étrangeté autant que du feu de ses diamants. Ses courtisans, plus empressés que jamais, l'entouraient de leurs adulations et de leurs cravates blanches. Elle, toujours nonchalante et de marbre, répondait par monosyllabes et interjections à leurs louanges dont quelques-unes prenaient la forme de déclarations.

Elle ne détestait pas les hardiesses de langage, et les récompensait par quelque regard éloquent de ses yeux rêveurs et faisant rêver.

Lord Powler épanoui et triomphant jouissait des succès de la princesse sur laquelle les lorgnettes de l'orchestre étaient braquées.

Soudain la princesse Constance sortit de son indifférence et cessa de prêter l'oreille aux propos de ses familiers.

Une loge venait de s'ouvrir en face de la sienne. C'était celle de ]a comtesse de Branville.

Deux jeunes gens y entrèrent, Pontis et de Tresmes. A dater de ce moment, la lorgnette de la princesse fut dirigée sur cette loge.

— Je croyais, dit-elle à Saint-Remy, que votre ami était brouillé avec le général?

— Jamais. A quel sujet?

— On m'assurait aussi qu'il était en Egypte?

— Il en est revenu puisque le voilà.

La princesse réfléchit.

— Il y a un mystère en ceci que je ne m'explique pas, pensait-elle. Robert a dû être surpris par le général puisqu'il me l'a avoué. Le mal n'est donc pas aussi complet que je le supposais. Tant mieux!

Et un soupir de contentement souleva sa poitrine. Le premier moment de la colère passé, elle était devenue notablement meilleure sans être bonne.

— C'est un galant homme que le capitaine, dit-elle à Saint-Remy. Il aurait pu tuer le marquis et l'a épargné.

— Si vous jugez que je ne l'ai pas été suffisamment, observa Riozarès piqué, il faut vous expliquer. Il n'est rien que je n'entreprenne pour vous plaire et je suis prêt à recommencer.

— C'est bien inutile, cher marquis, dit la princesse. Que vous viviez ou que vous mouriez je vous demande qui est-ce qui s'en occupe?

L'Espagnol se récria :

— Moi d'abord, fit-il, moi, dis-je, et c'est assez. Si vous ne voulez pas vous intéresser à ce qui me touche, cen'estpas une raisonpourque jenem'yintéressepas.

La princesse sourit et le marquis crut le moment favorable pour placer sa requête :

— Quand vous exécutez-vous? dit-il à voix basse. Riozarès avait la mine si suppliante, ses yeux de

velours étaient si caressants, ses beaux cheveux noirs mettaient une ombre si douce sur son front de marbre, toute sa personne d'une grâce féline était une si vivante flatterie pour la princesse qu'elle eut un imperceptible tressaillement en le considérant; mais cette impression fut de courte durée.

Elle avait une intelligence trop supérieure pour ne pas comprendre que toute femme était un jouet entre les mains de cet impitoyable railleur en qui l'esprit tuait la charité et la foi.

Elle rapprocha sa lèvre inférieure de l'autre, haussa une épaule et ne répondit pas.

A chaque entr'acte, elle avait espéré que Robert, oubliant ses rancunes, viendrait la saluer dans sa loge et elle l'avait attendu.

Après le finale du quatrième acte elle désespéra, et comme il était sorti elle crut qu'elle le rencontrerait au dehors, et s'aclressant à Saint-Remy :

— Voulez-vous, vicomte, m'accompagner au foyer? Palamède se hâta d'arrondir son bras et de l'offrir

à la gracieuse Moscovite.

Robert se promenait en effet au bras du lieutenant.

En apercevant la princesse, il tenta de s'éloigner; mais par un mouvement qui dénotait une certaine science tactique elle se rapprocha de lui et le mit dans l'impossibilité de l'éviter sans manquer aux plus vulgaires lois de la politesse.

— J'attendais une simple visite de votre courtoisie, mon cher Robert, lui dit-elle, et je viens à la montagne puisque la montagne ne vient pas à moi.

La princesse avait un regard d'une douceur pénétrante. Evidemment le coup d'épée donné à son complice avait rehaussé le capitaine dans son estime.

— M. de Riozarès aurait pu voir d'un œil défavorable mon entrée clans une loge où il est assis sur les marches du trône, et j'ai horreur des querelles, chère princesse, répondit le jeune homme.

— Le marquis doit les détester encore plus que vous et je m'étonnerais que ce fût le motif qui vous a retenu.

Et d'un air mystérieux elle ajouta :

— M. de Riozarès écoute ici la musique des autres et ne chante pas la sienne.

Robert s'inclina, mais garda le silence.

— Serez-vous longtemps à Paris? demanda la princesse.

— Je ne sais. J'attends des ordres.

— Nous nous reverrons à l'avenue d'Antin, je l'espère et je le désire vivement.

Le capitaine salua — ce n'était pas un engagement — et s'éloigna.

A quelques pas de là il s'arrêta, et, regardant de Tresmes :

— Si cette femme était retournée dans ses neiges, je me sentirais plus à mon aise.

— Et pourtant tu l'as aimée comme la comtesse?

— Ne blasphème pas ! Je l'ai prise comme une courtisane et elle m'a donné des plaisirs que j'aurais payés ailleurs un prix ou l'autre. Sous cette enveloppe superbe, ce n'est pas du sang qui coule, mais un acide quelconque, dangereux et empoisonné.

La princesse disait à Saint-Remy :

— Votre ami est bien changé. Il était de feu et de flamme et maintenant il est de glace !

— L'amour n'a qu'un temps, dit philosophiquement Palamède. Il faut que ce proverbe soit bien vrai pour que vous ne l'ayez pa's fait mentir!

— On peut cesser d'aimer sans se croire forcé de haïr.

— Robert ne vous hait pas, je suppose?

— Vous n'êtes pas clairvoyant. Ses yeux démentaient la politesse de ses paroles. S'ils en avaient eu la puissance, ils auraient fait de moi comme l'épée du capitaine de ce pauvre Riozarôs. Ils m'auraient percée d'outre en outre.

Palamède eut un de ces sourires qui valent une opérette :

— Voilà, dit-il, chère princesse, un danger que les femmes ne redoutent point.

Il y a loin de la Gorrèze au boulevard des Italiens, aussi les habitants ne perdent pas leurs loisirs à flâner le long des magasins de faïences de Delft, de cristaux de Bohême, de bijoux ou de tableaux. Les séductions de la grande Babylone ne les tentent pas, et pour la plupart, les plus simples notions du luxe sont inconnues et la science culinaire ne va pas au delà de l'immersion des chevreaux nouveau-nés, — la plus détestable des victuailles — dans un liquide sans nom en-

richi d'oignons flottant comme des épaves, ou de la confection de pâtés de venaison par des procédés barbares qui remontent à l'origine des Gaules.

Dieu vous garde des incidents de voyage dans ces contrées lointaines et des surprises de la cuisine locale. Et ne vous croyez pas en pleine civilisation parce que vous venez de quitter Limoges, la patrie des porcelaines élégantes et des discordes civiles.

Il n'est pas de Poitou dans ses parties les plus arriérées, pas de Lozère avec ses mendiants d'où vient sans doute le nom de sa capitale, pas de Landes avec leurs interminables pins, pas de Champagne avec son épithète inélégante, — nous ne parlons pas de la Sologne, un Eldorado sablonneux, — qui n'offrent plus de ressources que cette Gorrèze rustique où tout vous manque à la fois, comme si vous étiez transporté subitement dans une terre déserte, vers le pôle arctique ou les impasses du Groenland.

Ceci ne s'applique pas aux habitants d'Uzerches ou de Pompadour que tout le bas Limousin jalouse.

Mais Dieu qu'on nous représente comme miséricordieux, ne Ta pas été pour les gens de Traignac et des lieux circonvoisins.

— Désolation des désolations ! s'écriait de Tresmes avec un accent plus pitoyable, à mesure qu'il s'approchait de la résidence du général. C'est l'immensité de la misère! Nous nous enfonçons clans un Sahara neigeux et pire que l'autre avec son simoun glacé qui me rougit le nez !

Il grelottait dans son paletot suffisant pour la rigueur de la saison, insuffisant pour l'inclémence spéciale de cette région féroce.

Pontis enfoncé dans ses réflexions gardait le silence. Une contraction de plus en plus violente lui serrait le cœur à mesure qu'il approchait de la demeure de sa bien-aimée. Une tristesse profonde l'envahissait à l'aspect de ces lieux désolés et tellement vides et dépeuplés qu'il se demandait comment il pourrait y dissimuler sa présence.

Le lieutenant au contraire avait une présence d'esprit qui ne l'abandonnait pas. Morne et soucieux au début du voyage, il était joyeux d'arriver au terme de l'expédition.

Les deux jeunes gens quittèrent le chemin de fer à Lubersac. Là, ils frétèrent une patache antédiluvienne, une sorte de phaéton remontant à une cinquantaine d'années et qui avait dû se former d'un cabriolet à soupente pour l'arrière et pour l'avant d'un siège de jardin hors de service.

Un vigoureux cheval attelé à cette machine les conduisit sous la main rude d'un garçon d'auberge, en franchissant avec un entrain digne d'encouragements — le cocher ne les lui ménageait pas sous une forme dépourvue de bienveillance — les montées abruptes et les descentes à pic de ce canton accidenté.

De Tresmcs avait fixé, armé d'une carte des lieux, la limite de sa course à une bourgade située à trois lieues de Traignac et à une heure environ du village de Saint-Saturnin où demeurait la petite gardeuse de chèvres désignée dans la lettre de la 'comtesse.

Vers trois heures de l'après-midi, le carrosse des deux voyageurs s'arrêta clans le bourg de Villefosse, à la porte d'une hôtellerie qui ne leur promettait point

un confortable de premier ordre. Son enseigne ellemême : Au chat huant! était de triste augure.

Par la porte entre-bâillée, une fumée épaisse, mélange de bois humide et de bruyères mouillées dans la cheminée et de tabac brûlant dans des pipes noircies par l'usage, s'échappait répandant des parfums que Chardin n'eût point mis en bouteille.

Devant le feu, à une broche longue comme une hallebarde, rôtissaient les éternels chevreaux du pays, deux loques gélatineuses, deux squelettes de petits êtres en bas âge assassinés avant le terme, afin que leur peau souple et fine, colorée et soumise à des préparations barbares, s'étende gracieusement sur l'épiderme blanc et rosé des élégantes de tous les mondes.

Quatre ou cinq Limousins étaient attablés buvant et devisant autour des tables de châtaignier luisantes et propres, une rareté du pays.

A l'entrée des jeunes gens, un des buveurs se leva pour sortir.

Il portait une casquette ronde avec un cor d'argent au-dessus de la visière, une blouse bleue, de grandes bottes et une carabine courte à double canon, un carnier en bandoulière et une plaque armoriée en argent sur la courroie qui le soutenait.

— Ici, Barbillaud, dit-il en sifflant un chien bas sur pattes, à poils rudes et longs, qui s'élança joyeusement après lui.

En passant la porte, il jeta un regard soupçonneux sur les nouveaux venus.

— Bonsoir, maître Chenu, dit-il à l'hôtelier. Quand vous voudrez chasser un ragot, vous me le ferez savoir. Il n'en manque pas à la mare Saussaie. Barbil-

laud nous les mènera rondement. Il n'a pas son pareil. Il est enragé. Je les ai vus ce matin en faisant ma tournée. Bonsoir, les amis.

Et il s'éloigna en fredonnant un air rustique :

Marie Margot, N' perds pas ton sabot, Tes petits pieds seraient trop mal à l'aise;

Marie Margot, N' perds pas ton sabot, Lorsque tu vas au bois cueillir la fraise !

— Il a une jolie voix, ce gaillard-là, dit Pontis. De Tresmes ne dit rien, mais il pensa :

— «T aimerais autant ne pas l'avoir entendue.

— Ces messieurs vont coucher? demanda l'hôte, son bonnet à la main.

— Non, dit le lieutenant. Nous avons une simple visite à faire et nous repartons dans notre véhicule. Soignez bien notre conducteur et donnez-lui à dîner.

— Ces messieurs vont...?

— A Saint-Saturnin.

— Saint-Saturnin la famine, dit un des hommes attablés.

— Joli nom, fit un autre. On n'en voit comme cela que chez nous, mais on y vit tout de même.

— Il veut dire qu'on n'y meurt pas de faim, pensa le lieutenant.

Il adressa quelques recommandations à l'hôte et sortit avec son ami.

Il était à peu près quatre heures et les jours sont courts en novembre.

— Pressons-nous, dit-il, et marchons raide. La lune se lève tard et nous avons un bout de chemin devant nous.

Il s'arrêta au sortir du bourg et consulta sa carte :

— Pour Saint-Saturnin, dit-il, c'est ce chemin-ci. Dans une demi-heure nous y serons.

Cinq minutes après :

— Nous voici sur les domaines du général. Tenonsnous sur la défensive.

Le jour baissait rapidement.

Après vingt minutes de marche, les deux touristes aperçurent dans un ravin une douzaine de bicoques couvertes en bruyère, véritables huttes de sauvages, du faîte desquelles s'élançaient des colonnes de fumée rougeâtre.

C'était Saint-Saturnin. .

Une trentaine de chèvres se hissaient dans les broussailles qui surplombaient au-dessus des masures de ce misérable hameau et deux ou trois vieilles femmes filaient sur le seuil de leurs cabanes.

De Tresmes s'arrêta :

— J'ai la direction et la responsabilité de l'entreprise, dit-il à son compagnon. Tu n'as pas le droit de faire : ouf! ou de rien objecter. Je t'ai promis une heure d'entretien avec la comtesse. Règle ta montre sur la mienne quand tu l'aborderas. Le temps est mesuré et le danger d'une surprise plus grand que nous ne le supposions. Le général était fort apprécié pour ses talents stratégiques et je crains qu'il n'ait mis sa science à profit pour défendre sa terre. Veillons au grain et pas d'imprudence.

Et s' approchant d'une vieille ridée, tremblante et

courbée en deux autant par l'effet de la misère que de Fage :

— Ma bonne dame, lui demanda-t-il, pourriez-vous m'indiquer où nous trouverons une petite gardeuse de chèvres qui se nomme Jeannie Picaucle et habite ce village?

— La Picaudc, répéta la vieille machinalement en fixant ses yeux gris — tout ce qui restait de vivant en elle — sur la figure du lieutenant, que voulez-vous faire de cette gamine, bonté du ciel?

— Lui annoncer une bonne nouvelle. Un petit héritage qui lui tombe des nues.

— Un héritage !

— Peu de chose, mais enfin une somme qui lui servira, si faible quelle soit. Où est-elle?

— Mais à cette heure elle doit promener ses chèvres dans les pacages du bon monsieur.

— Il y a un bon monsieur par ici?

— Oui-dà.

— Et il se nomme?

— Se peut-il que vous ne le connaissiez pas?

— Nous sommes de Lubersac et d'ici à Lubersac il y a une trotte.

— Eh! jusqu'à Limoges on connaît bien M. de Branville donc, et plus loin!

— Et c'est grand ses pacages?

— Si c'est grand! un département! Il y en a comme vous voyez pendant trois lieues et plus.

De Tresmes regarda anxieusement Pontis :

— 11$ ne sera pas facile de mettre la main sur la petite Jeannie, murmura- t-il.

— Il ne faut pas courir après elle, mes chers mes-

sieurs, dit la bonne femme ; autant chercher une aiguille dans un fenil. Il faut l'attendre ici, elle ne tardera pas à rentrer de peur des loups. Il y en a beaucoup, bien que les gardes du bon monsieur leur fassent une rude guerre. La Picaude en a frayeur comme les autres jeunesses.

— Et à quelle heure revient-elle d'ordinaire , la petite?

— Mais vers le soleil couchant, et tenez justement j'entends son chien qui aboie. Elle n'est pas loin. Il ne la quitte pas de cent toises.

DeTresmes respira et, saluant la vieille, il alla audevant de la chevrière qui en effet arrivait au village avec sa bande de biques et de biquets précédée d'un superbe bouc qui répandait une odeur à écarter tous les fauves de la Gorrèze.

Jeannie avait malgré le froid intense les bras et les jambes nus. Cette petite négrillonne aux yeux clairs et vifs intéressait malgré sa maigreur et son défaut absolu de beauté. Elle était toute esprit et flamme.

Une brassière de laine grise qui abritait tant bien que mal sa pauvre petite poitrine et une jupe rousse complétaient son costume.

Elle avait apparemment perdu ses sabots car elle marchait pieds nus.

De Tresmes alla droit à elle.

Elle ne manifesta aucun étonnement et attendit de pied ferme ce visiteur dont elle devina la destination.

Il ne ressemblait pas aux indigènes du voisinage ni même aux gens de Lubersac.

— Jeannie, dit le lieutenant, tu connais madame de Branville?

Un sourire presque céleste illumina la physionomie de la chcvrière :

— La belle dame, dit-elle, oui.

— Elle nous a recommandé de nous adresser à toi.

— Que faut-il faire?

— : Lui remettre ce billet. Combien faut-il de temps pour aller au château?

— Laissez-moi rentrer mes chèvres et dans une bonne heure nous y serons.

De Tresmes lui prit la main :

— Jeannie, dit-il encore, il ne faut pas qu'on nous voie.

Elle leva ses grands yeux sur ceux du lieutenant et d evint grave :

— On ne nous verra pas.

— Il s'agit de vie ou de mort, Jeannie.

— Je ne sais ce que signifient vos paroles, dit l'enfant.

— Elles signifient que madame de Branville est malheureuse et que nous venons la consoler; mais il ne faut pas qu'on sache notre visite qui sera courte, une heure au plus.

— La comtesse est malheureuse? En effet elle pleure souvent.

— Rentre tes chèvres et viens nous prendre ici. Jeannie s'éloigna rapidement et après avoir enfermé

ses bêtes dans leur étable revint auprès des jeunes gens.

— H y a loin d'ici au château? demanda de Tresmes.

— Une lieue et demie de pays.

— Gomment y arriver sans qu'on le sache?

Jeannie se mit à rire.

— Dans un quart d'heure, dit-elle, nous ne nous verrons pas nous-mêmes en nous touchant. La lune se lève à neuf heures et il n'en est que cinq. Je vais vous conduire par des chemins où il passe plus souvent des biches et des sangliers que des hommes.

Elle se mit en route, précédant les deux jeunes gens qui marchaient silencieusement derrière elle.

Ils allèrent longtemps. Peu à peu la nuit s'épaissit et les landes noires au milieu desquelles se dressait de loin en loin un chêne décharné comme un spectre, finirent par s'enfoncer dans une teinte uniforme de ténèbres. Parfois, dans les hautes herbes, au bord des marécages, de grands bruits se faisaient entendre :

— N'ayez pas peur, disait Jeannie, ce sont des canards qui s'abattent.

Ou plus loin, dans les taillis malingres qui s'étendaient des deux côtés du sentier, on distinguait clans les broussailles le galop de quelque animal qui fuyait à travers bois, couchant les cépées et ravageant le gaulis :

— C'est un cerf qui s'effraie, disait l'enfant. Est-il assez lâche? Nous ne lui voulons pas de mal.

Après une heure et demie de marche ou plutôt de course, les bois devinrent plus fournis et plus hauts. Quelques bouquets de grands arbres apparurent cachant le ciel avec leurs têtes encore plus noires que lui.

Et dans le lointain les aboiements d'un chien retentissaient sonores dans l'obscurité muette de la nuit.

La chevrière s'arrêta et abaissant la voix :

— Il faudra prendre garde et vous serrer contre moi, dit-elle. Nous approchons. C'est Joël, le grand lévrier du général, un chien de Bretagne qui est méchant comme tout. Je le connais, il ne me dira rien, mais il n'en serait pas de même pour vous. Il est très redouté dans le pays et personne n'oserait la nuit s'approcher du château.

Quand je vous quitterai, je l'emmènerai avec moi, autrement vous ne pourriez rester seuls.

— C'est inutile, Jeannic, dit Pontis qui ouvrait la bouche pour la première fois. Joël est mon ami et nous n'avons rien à en craindre.

— Ah ! fit simplement la chevrière étonnée. Alors c'est un danger de moins, car le lévrier m'embarrassait beaucoup. Voici la maison.

En effet, une masse noire énorme se dressait devant les voyageurs à quelques centaines de pas.

-r- C'est là, dit l'enfant.

Le cœur de Robert battait à rompre sa poitrine.

La chevrière prit les mains des deux jeunes gens pour les rapprocher d'elle et leur parlant à voix basse :

— La fenêtre que vous voyez éclairée est celle cle la comtesse, dit-elle. Il n'y a qu'elle seule qui habite de ce côté. La chambre du bon monsieur est à l'autre extrémité sur les cours. Il y a des semaines qu'il ne sort plus. On dit qu'il ne durera pas longtemps. C'est grand dommage; un si excellent homme ! Le porche du château est fermé, autrement on verrait la lanterne qu'on y allume tous les soirs, à l'entrée de la nuit et qui est sous la voûte. Approchons-nous avec précaution. A cette heure-ci, il n'y a dehors que Joël et il va

bientôt arriver. Toute la nuit il fait sa ronde autour des fossés.

La chevrière ne se trompait pas.

Les aboiements recommencèrent à quelque distance, mais ils avaient un accent caressant et joyeux.

Joël accourut et se précipita sur Robert qui le flatta et lui parla doucement :

— A bas, Joël ! lui dit-il.

Le grand lévrier se coucha à ses pieds et lui lécha les mains.

— C'est étrange, lit Jeannie. Il faut qu'il vous aime bien, car il n'est pas doux au monde. Tout ce qu'on peut lui demander, c'est de ne pas étrangler les gens. Il n'y a que le général qu'il accueille comme il fait pour vous.

Les trois jeunes gens s^taient arrêtés sous les derniers arbres de la futaie. Autour du château, devant eux, s'étendait une vaste pelouse, parsemée de massifs et plus loin des balustrades en granit entouraient la pièce d'eau au milieu de laquelle était bâti Traignac.

La fenêtre éclairée dominait le pont à l'extrémité duquel s'ouvrait le porche donnant accès dans la cour intérieure.

— Restez ici un moment, dit Jeannie, je vais porter le billet.

Elle ramassa dans une allée quelques cailloux et arrivée sous le balcon de Gabrielle, elle en jeta un qui fit un bruit sec sur la pierre.

C'était le signal convenu.

La fenêtre s'ouvrit sans bruit et la voix de Rose demanda :

— Est-ce toi, Jeannie ?

— Oui, répondit lachevrière. Le monsieur est là et je vous apporte une lettre.

Rose descendit une corbeille au bout d'une ficelle et Jeannic y déposa le papier.

— Attends une minute, dit Rose.

Gabrielle prête à s'évanouir et tremblante d'émotion lut le billet.

Il ne contenait que ces trois mots : .

— Je suis là.

— Qu'il vienne! dit-elle à Rose.

Et de loin Robert aperçut une forme blanche qui se dessinait sur le fond obscur de la chambre.

— Robert, dit de Tresmes, il est huit heures. A neuf heures précises sois ici. Tu Tas promis. Pour toi penses-y et, ajouta-t-il à voix basse, pour Gabrielle et le général!

— Je te le jure, dit le capitaine, qui se précipita dans ses bras.

— Allez, fît Jeannie et hâtez-vous de traverser la pelouse. Je vous attendrai avec le monsieur sous ces arbres où nous sommes. Dans une heure, nous vous verrons sortir, la lune sera déjà haute.

Une corde était attachée au balcon. Robert en une seconde l'eut franchi et, pleurant de joie, se jeta aux genoux de la comtesse.

A l'aspect de son visage pâle et fatigué, il la saisit avec transport dans ses bras et la serra passionnément sur son cœur.

— Pauvre Gabrielle, dit-il, as-tu assez souffert à cause de moi!

— C'est vrai, répondit-elle, mais je n'y songe déjà plus puisque je te revois !

Marcas inspirait une grande déférence aux gardes de Traignac. Au milieu de ses subalternes il ressemblait à un capitaine de lansquenets ou de reîtres à la tête de sa troupe. Marcas était un personnage tout à fait important pour les Limousins de Traignac.

Les domestiques particuliers du général, ceux qui étaient attachés à la personne et non à la terre, se moquaient volontiers de la dictature de ce rustre, mais les indigènes point.

Pour eux, au-dessous et presque au-dessus du comte, il était le commandant, le maître. Et en effet depuis un temps immémorial ils l'avaient vu, le connaissaient et lui avaient obéi.

Le général était un seigneur inpartibus, de passage dans son bénéfice. C'était un Dieu peut-être, mais il se renfermait dans le mystérieux et le lointain; on ne le touchait pas.

Depuis Tinstallation du comte et de la comtesse au château, ils avaient mené si peu de bruit, on les avait si rarement rencontrés, Marcas avait si bien conservé la direction des affaires comme devant, que son autorité et son prestige n'avaient point été affaiblis.

Le général, du reste, ne s'adressait qu'à lui ou à Farin. C'étaient eux qui le représentaient.

Marcas avait le front haut et la parole brève. Tl ne

se perdait point en divagations et ne diminuait point son autorité en se prodiguant.

Enfin il avait une supériorité : l'honnêteté raide, irréprochable. Pour les autres il était le sommet. A ses propres yeux, il n'était que le fond solide où s'appuyaient les intérêts du comte. Allez donc avec cette intégrité ébranler sa situation auprès d'un homme droit et bon comme le général.

Pendant que Robert, aux pieds de la comtesse, passait l'heure la plus radieuse de sa vie; pendant qu'il la suppliait d'être forte et résignée, l'assurant avec mille serments ardents et partis du cœur de l'éternité de son amour, les valets étaient réunis dans une immense salle qui avait dû, quatre siècles auparavant, être une cuisine et un réfectoire, une salle d'armes et le lieu de réunions le plus vaste du château.

Dans la cheminée énorme au manteau soutenu par deux pages sculptés en granit brûlait un feu de fagots colosses et sur les murs étaient accrochés des massacres de cerfs, des hures de sangliers, des têtes de loups et de renards; une douzaine de fusils étaient suspendus au râtelier de bois noirci par le temps et des casseroles aux reflets d'or rouge apparaissaient en lignes, çà et là, dans l'obscurité des angles.

Vingt serviteurs étaient assis sur des bancs de bois à une table épaisse et rectangulaire couverte des restes d'un dîner abondant. De nombreuses bouteilles vides attestaient qu'on était moins sobre à la table des laquais qu'à celle des maîtres.

Les joyeux propos allaient leur train depuis un instant, déjà»

La besogne faite, les valets de maison opulente sont les gens les plus libres du monde.

— Or ça, disait le cocher du général qui voulait mettre à l'épreuve la patience du régisseur, maître Marcas, pouvez-vous m' expliquer pourquoi en parlant de vous les imbéciles du pays disent mon commandant? On n'entend que mon commandant par ci, mon commandant par là, et franchement c'est dur à avaler! A trente-cinq ans le général n'était encore que chef de bataillon et vous, vous m'avez tout l'air d'être venu au monde avec ce grade-là.

— Tu es goguenard, mon cher, repartit le régisseur. Si tu avais pour deux liards de réflexion, tu saurais que l'on ne me donne que mon titre naturel. Pourquoi dit-on de quelqu'un président, c'est parce qu'il préside, gouverneur parce qu'il gouverne. On m'appelle commandant parce que je commande. Est-ce clair? Et faut-il venir de Paris pour nous apprendre si peu de chose à nous autres, pauvres Limousins.

— Et à quoi commande maître Marcas? demanda le cocher d'un air railleur.

— A qui je commande, valet d'écurie? répliqua en riant Marcas. Je ne commande pas à trois mille hommes, mais à sept mille quatre cents arpents, de beaux arpents de marais où il y a des oies, des sarcelles, des hérons et des anguilles, des canards et des brochets, de beaux arpents de bruyères et de taillis où il y a des bartavelles et des lapins, des lièvres et des renards, des loups et des sangliers, des cerfs et des bécasses, sans compter les gens qui les habitent et les chevrières que tu poursuis de tes compliments !

— Oh! pour cela, maître Marcas, vous vous trompez, dit le cocher qui rougit jusqu'aux oreilles.

— Allons, ne mens pas, pécaïre! Rien de ce qui se passe ne m'échappe. Maître Marcas a de bons yeux, maître Perrinet aussi; les autres de même, à preuve que tu serrais de près hier à la lande aux genêts la petite Jeannie, la Picaude, qui t'a répondu par un soufflet et un fier coup de houssine que tu n'avais pas volés. Que je te reprenne à débaucher nos filles, Parisien! Ça n'est pas la mode ici, mon garçon. C'est comme si tu volais une bourse clans un tiroir. On te courra sus en battue comme à un loup cervier!

L'homme des carrosses se tut, vexé par les moqueries de ses camarades et l'entretien en resta là, car un des gardes, le plus agile de tous, Lecerf qui arrivait de sa tournée, en tr' ouvrit la porte et fit un signe à Marcas qui disparut avec lui.

— Mon commandant, dit le garde, dès qu'il fut seul dans le vestibule éclairé faiblement par une lanterne suspendue à la voûte, nous avons, je crois, du nouveau.

— Quoi donc?

— Gomme j'étais à l'extrémité du domaine du côté de Saint-Saturnin, j'ai poussé jusqu'à Villefosse et suis entré pour me rafraîchir à l'auberge de maître Chenu. Il y avait trois gars du pays, des sabotiers et Bertrand l'Oiseau, le faiseur de paniers qui met autant de collets qu'il emploie de brins d'osier.

J'étais là depuis un quart d'heure quand, dans une voiture de Lubersac, sont arrivés deux messieurs jeunes et très bien mis dont l'un est décoré.

Cela m'a paru louche. Il n'en descend pas beaucoup

de ce calibre-là à l'auberge du père Chenu, au Chat huant.

Alors je les ai suivis de loin. Je suis venu à pas de loup dans la bruyère et je les ai vus avec la petite Jeannie prendre le chemin dé Traignac.

Je ne les ai perdus que dans le taillis du château à trois quarts de lieue d'ici.

Sûrement c'est ici qu'ils se rendaient.

— Et ils avaient de l'avance sur toi?

— Ils doivent être ici depuis une demi-heure. Il fait nuit noire et j'étais perdu dans le grand gaulis, sans pouvoir m'en arracher.

Marcas réfléchit :

— Ces gens-là ne viennent pas ici avec de bonnes intentions, dit-il, puisqu'ils pouvaient y entrer par la belle porte et ne pas quitter leur voiture. Il y a des routes pour venir à Traignac ; ce n'est pas une contrée de sauvages!

— Ecoutez. J'ai entendu dans le bois de Saint-Saturnin la petite Jeannie qui disait aux messieurs : on ne nous verra pas !

— Tu as raison, Lecerf. Il y a du louche en tout ceci. La porte est fermée? Il n'est entré personne?

— Elle est bien fermée. Je suis passé par les jardins et le souterrain.

— Oui, mais il y a les fenêtres! dit Marcas.

— Il n'y en a qu'une, mon commandant, celle de madame la comtesse!

— C'est bon, c'est bon, murmura Marcas, va dîner, mon garçon. Joël fait bonne garde et si les messieurs s'approchent il nous avertira! Quant à toi, bouche close 1

Lccerf, son rapport fait, s'en alla dîner de grand appétit sans s'occuper davantage de Jeannie et des étrangers.

Le régisseur avait sa consigne, mais elle était grave, et avant de se décider, il voulut prendre conseil de son maître.

Il monta donc sans bruit au premier étage et frappa légèrement à la porte du comte.

On ne lui répondit pas.

Il frappa de nouveau.

Même silence.

Il ouvrit alors la porte avec précaution et il entra.

Le général était étendu dans un vaste fauteuil devant sa cheminée où blanchissaient d'énormes bûches réduites en charbon sous la cendre qui les recouvrait.

A l'arrivée de Marcas, il ne fit aucun mouvement.

Il dormait d'un sommeil lourd et agité, avec un bruit de respiration courte et saccadée.

Marcas s'approcha. Sa figure dure et presque triviale prit une expression de pitié tendre et respectueuse :

— Il dort, dit-il, c'est un soulagement rare pour lui. Et promenant son regard sur les mains pâles et

desséchées de son maître, sur ses cheveux blancs et son visage las et souffrant :

— Gomme il a changé en peu de temps! pensa-t-il. Il ne voit plus la comtesse et lui refuse la permission d'entrer chez lui. C'est comme son père. L'éveiller? A quoi bon? N'ai-je pas mes ordres à exécuter? Sûrement, ce sont ces étrangers qui ont causé tout le mal!

Et se penchant vers le comte toujours plongé dans son sommeil maladif :

— Peut-être sont-ils déjà partis, songea-t-il. Pourquoi ajouter une peine nouvelle à celles dont il souffre ! Dormez donc, mon général, moi je vais veiller, et malheur à celui qui sera pris en faute !

Il sortit silencieusement, comme une ombre, referma la porte et descendit.

En passant devant la salle qu'il avait quittée, il appela Farin :

— Jacques, lui dit-il, il y a des étrangers ici, nous allons voir ce que c'est. Tu observeras du côté du donjon, moi de l'autre, et bouche close !

Et décrochant son fusil, il s'esquiva par un passage secret et se glissa comme un fantôme derrière les bosquets du parc.

Lorsque Marcas se fut caché dans un massif de saules et d'aulnes plantés au bord des fossés clu château à une soixantaine de mètres du porche, il vit une ombre se dessiner sur la pelouse. C'était Joël qui accourait à lui et le caressa.

— C'est singulier, pensa le garde, Joël n'a pas aboyé. Lecerf se sera trompé.

Un rayon cle lune perçant les nuages qui la voilaient projeta sur le vieux château sa lueur blanche comme un linceul.

La fenêtre de la comtesse était toujours éclairée.

XLVT

Dans la chambre, Robert était aux genoux de Gabrielle.

La jeune femme serrait dans ses mains celles de son amant.

— Emmène-moi, lui disait-elle. Je veux sortir de ce tombeau et renaître à la vie. Je meurs d'ennui et de chagrin. Tant que j'ai pu espérer que le général me pardonnerait ou au moins me verrait sans colère, j'ai accepté mon supplice avec patience; mais il m'éloigne et meurt dans sa solitude, implacable et sans pitié. Ses souffrances doublent les miennes.

Je t'en supplie, emmène-moi, cache-moi dans un endroit secret, où tu voudras. Je deviendrai folle. Sans l'affection de Rose, je le serais déjà. Je n'ose paraître aux yeux de personne. Ma condamnation me semble écrite sur mon front.

Elle lui baisait les mains, elle embrassait ses cheveux et pleurait à chaudes larmes.

Lui, touché de ce désespoir d'une âme affaiblie par l'isolement, essayait de la soutenir :

— Aie du courage, lui disait-il. Je ne suis pas venu t'enlever le tien, mais t'en donner de nouveau! Le général s'éteint. N'est-ce pas nous qui l'avons tué? Ce que nous endurons, c'est notre expiation ! Redouble de patience et de douceur auprès de lui. A force de

résignation et de prières tu l'attendriras et tu finiras par triompher de ses résistances. Il est bon et le pardon qu'il t'accordera sera la consolation de notre vie! Regarde, nous sommes jeunes, nous avons des années devant nous! Nous aurons le temps de nous aimer et peut-être puiserons-nous quelque douceur dans le souvenir de nos peines, surtout si nous pouvons nous dire que nous avons fait tant d'efforts pour obtenir la grâce d'une faute qui a de si terribles conséquences.

Dieu m'est témoin que je t'aime plus que la vie, , plus que tout au monde et qu'il n'est rien que je ne sois prêt à entreprendre pour ton bonheur; mais le crime que nous commettrions encore empoisonnerait le reste de notre existence. Ce serait un assassinat! Vois-tu le général qui a été pour nous le meilleur des bienfaiteurs et des amis, trouvant h son réveil sa maison vicie et sa femme enlevée, en fuite! Quel scandale et quel coup mortel pour son honneur et pour sa vie! Imite-moi, sois forte! Je t'ai vue, je t'ai serrée dans mes bras, je t'ai pressée sur ce cœur qui ne bat que pour toi, je suis heureux et j'emporte du courage pour de longs mois ! Je mourais loin de toi. Je me sens ranimé! Je vis, je respire. Je repartirai joyeux, l'âme en fête parce que je garderai ton image rafraîchie et plus profondément gravée dans mon âme. J'aurai respiré l'air où tu vis, regardé tes yeux pénétrants et doux fixés sur les miens! C'est du bonheur pour un an! Et clans un an! Je ne veux pas même songer à notre libération puisqu'elle sera si cruellement achetée ! Crois-moi clone, ma Gabrielle, n'aggravons pas notre malheur et ne changeons pas notre faute, si peu excu-

sable qu'elle soit, en un crime qu'il nous faudrait expier un cilice sur la tête !

Il souriait et il pleurait.

Qui pourrait retracer fidèlement la causerie de deux amants en extase l'un devant l'autre et faire accepter les folies qui se répandent sans compte dans le torrent des paroles vagues et harmonieuses pour les oreilles qui les entendent, clans cette musique divine pour ceux dont le coeur est plein de passion et de désirs et que les profanes ne comprennent pas ! Qui saura définir cette langue bizarre et charmante dans laquelle les mots perdent leur sens pour prendre une signification qui varie selon le degré d'exaltation de ceux qui les emploient, légers et moqueurs dans la bouche du libertin qui se joue de l'amour, graves et profonds sur les lèvres de l'amant sincèrement épris !

Le temps passait rapidement et les minutes se succédaient avec une vitesse vertigineuse sur le cadran de la pendule.

Robert se leva brusquement au moment où l'aiguille marquait neuf heures.

— Il faut nous séparer, mon amie, dit-il. Sois forte et notre amour nous soutiendra.

Vainement Gabrielle essaya de le retenir, vainement elle l'enlaça de ses bras et le couvrit de baisers.

— J'ai juré à de Tresmes de ne rester qu'une heure, • dit- il. Elle est passée. Puissent nos mauvais jours fuir avec la même rapidité !

La comtesse, presque évanouie, était renversée sur son fauteuil.

— Ayez du courage, madame, disait Rose, il reviendra.

— Oui, dit Robert en la serrant une dernière fois dans ses bras, je reviendrai.

Il s'arracha à son étreinte et sauta sur le balcon.

La lune était entièrement découverte et projetait une lumière uniforme sur les murailles du château.

Marcas, de sa retraite, vit la comtesse donner le baiser d'adieu à son amant et une colère soudaine lui fit affluer le sang au visage. Il lui sembla qu'il avait à venger d'un coup Tinjure sanglante faite à deux générations de ses maîtres.

Robert franchit la balustrade et saisit la corde pour descendre.

Au moment où il allait toucher la terre, une flamme rougit le massif où se cachait le garde, un coup de feu retentit dans la nuit et Robert tomba sans pousser un cri.

Une balle lui avait troué la poitrine.

Un cri sauvage sortit de l'appartement de la comtesse. C'était la voix de Gabrielle qui tombait évanouie sur la pierre du balcon.

Le général s'éveilla en sursaut au bruit de la détonation. Il se levait péniblement de son fauteuil lorsque Marcas entra.

Le garde était pâle, mais résolu.

— Mon général, dit-il, j'ai exécuté ma consigne. Un homme, un étranger est entré dans la chambre de madame la comtesse en escaladant le mur. J'avais été averti par Lecerf qui l'a vu à Villefosse; je me suis posté dans un massif près des fossés . Tout à l'heure j'ai vu cet étranger sortir de la chambre toujours par le balcon. Madame la comtesse l'a embrassé au moment où il la quittait. La colère m'a emporté ; comme il allait

s'enfuir j'ai fait feu. Il est tombé et je viens vous avertir.

— Malheureux, s'écria le vieillard, qu'as-tu fait?

— J'ai obéi à vos ordres.

— C'est vrai, dit le comte. Où est le blessé?

— La femme de chambre est accourue au bruit du coup de feu. D'un autre côté, un étranger, le complice sans doute, est sorti du bois avec Jcannie, la chevrière. Ils ont emporté le blessé clans la chambre de madame, je suppose.

— Et tu n'as pas secouru ce malheureux?

— Mon général, je pense qu^il doit être mort. J'ai visé à la poitrine et ma carabine porte bien la balle.

Le vieillard accablé par l'émotion et la fatigue s'était rassis et demeurait accablé dans ses réflexions.

Tout à coup une pensée soudaine se fit jour dans son esprit abattu :

— Et Joël, où était-il donc ce soir? demandaTt-il.

— Mon général, Joël était autour des fossés comme à l'ordinaire à monter sa garde.

— Il n'a pas aboyé?

— Non, mon général. Gela m'a d'abord donné à réfléchir ; mais cela n'est pas étonnant, Joël connaît la petite Jeannie.

— Joël n'a pas aboyé non plus à Versailles, pensa le comte.

Et comme si un doute insupportable avait envahi son esprit, il porta sa main à son front :

— Qui était là? dit-il.

— Farin et moi, mon général.

— Et les autres?

— Enfermés dans les cuisines où ils n'auront rien

entendu. Les Parisiens sont bruyants et les murailles épaisses.

— Tout cela m'inquiète. Tu crois que ce malheureux est dans la chambre de la comtesse ; suis-moi, allons-y.

Et d'un pas fiévreux, affreusement tourmenté, les habits en désordre, s1 appuyant sur Marcas, il traversa la galerie et arriva à la porte de la comtesse.

Elle était fermée.

Marcas frappa.

A ce bruit la femme de chambre se précipita à l'entrée et apercevant le général :

— Monsieur le comte, s'écria-t-elle, au nom de Dieu, allez vous en. Marcas, ne laissez pas entrer votre maître !

Elle le repoussait avecles signes d'un violent désespoir.

— Je veux entrer, dit le vieillard, je veux savoir!

— Par pitié, monsieur le comte, pour vous-même, je vous en prie les mains jointes, attendez!

— Quemecache-t-on? demanda le général qui aimait la jeune fille. Rose, dis-le moi.

— Un grand malheur, dit Farin, les yeux pleins de larmes.

— Laisse-moi tout savoir. Je ne connais pas de souffrances pires que celles que j'endure depuis six^ mois. Si c'est la fin, Dieu soit béni!

Et écartant doucement Rose et le valet de chambre, il entra.

Robert était étendu sur le lit de la comtesse. Immobile, sans regard, d'une pâleur livide, il expirait.

Gabrielle, à genoux, les yeux secs et enflammés, tenait une des mains de son amant dans les siennes.

Plus loin, Jeannie, à genoux aussi dans un coin, priait.

De Tresmes, debout près du lit, épouvanté de ce terrible événement, contemplait son ami et se demandait ce qui restait à faire.

Gabriellc à l'approche de son mari ne détourna pas la tête. Que lui importaient maintenant la colère ou la joie des autres!

Arrivé près du lit, le général souleva le rideau qui lui cachait le corps du blessé.

Tout à coup il fit un pas en arrière. Sa figure prit une expression de terreur indicible etil serait tombé sur le parquet s'il n'avait été soutenu par Marcas et Rose.

— Robert! s'écria-t-il, mon enfant, mon fils!

Et se jetant sur lui, il embrassa ses cheveux, son front décoloré et posant sa main sur sa poitrine :

— Il est mort! dit-il. Mais non! Il respire encore. Un médecin, au secours !

Et le sentiment de ce qui s'était passé lui revenant :

— Il n'y a que vous qui connaissiez ce malheur, dit-il. Il faut qu'on sache que c'est un accident. Vous entendez? Pour son honneur, pour celui de la comtesse, pour celui de tous! 0 mon Dieu!

Marcas, reprit-il, monte à cheval, cours et ramène un médecin.

Et prenant son fils dans ses bras avec des précautions infinies :

— Mon enfant, lui disait-il, reviens à toi, je te pardonne! C'est ma faute ! Est-ce que je n'aurais pas dû prévoir ce qui est arrivé? Vous étiez jeunes, aimants, exposés aux faiblesses funestes; j'étais aveugle et insensé!

Le sang coulait goutte à goutte de la blessure de Robert.

Il rouvrit les yeux.

En apercevant le général penché sur lui et dont les yeux le contemplaient avec une tendresse paternelle, un pâle sourire, douce supplication, vint à ses lèvres, et il murmura ces mots à l'oreille de son père :

— C'est Dieu qui m'a frappé. Grâce pour Gabrielle !

— Pour vous tous, mon fils, dit le vieillard en l'embrassant. Tu vivras.

— Non! Ne vaut-il pas mieux que je meure? Et il retomba dans son anéantissement.

Le général était atterré. Peu à peu des larmes ruisselèrent sur son visage amaigri et ses yeux s'étant rencontrés avec ceux de Gabrielle, il l'embrassa silencieusement.

— Ah! dit la comtesse, vous êtes bon comme Dieu!

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