PREMIÈRE PARTIE
'était un de ces soirs d'été où l'on dirait que le jour ne finira plus, comme, dans certains rêves. La splendeur du ciel s'attendrissait peu à peu. Le château de Méréglise sortait d'un fond d'or rose : géant rugueux comme cette Auvergne qu'il gardait, il avançait la menace surplombante de ses lourdes tours.
L'architecture du corps principal se fleurissait de
tourelles en poivrières, de balustres, de galeries à encorbellements ; escaliers aériens, les pignons dentelés entaillaient l'azur. Mais les tours monstrueuses semblaient jaillies telles quelles du basalte primitif; elles se renfrognaient, casquées de leur toiture hexagone, et par les fentes de leurs lucarnes les siècles morts regardaient. Majestueux étaient le chemin de ronde et l'ample perron, qu'une troupe en ligne aurait pu descendre. Sous son écharpe de ravenelles et de lierres, le mur de soutènement révélait son ossature cyclopéenne. Dans la paix de l'heure, Méréglise apparaissait plus farouche, assombri encore par toute ^ la gloire de l'été.
Parmi les caisses d'orangers sur la terrasse, la comtesse Elisabeth était assise, une dentelle noire sur ses cheveux, un ouvrage aux mains.
Dans la demi-inaction, ses doigts secs travaillaient par habitude, car la femme forte ne se repose jamais entièrement. Une préoccupation creusait ses traits, sous des bandeaux qui ne savaient pas blanchir.
Le bleu du ciel s'atténua, puis verdit, mort délicate et lente; le paysage demeura net. Au pied du manoir, la plaine de l'Allier s'ouvrait en abîme, pacifique immensité où chaque ressaut de ter-
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rain, chaque bouquet d'arbres, se dessinait avec le fini d'une estampe, jusqu'aux houleuses collines telles qu'une fuite de troupeaux à l'horizon. Sous la tombée du crépuscule, la campagne s'immpbilisa. Le silence devenait oppressant.
Mais les cloches du couvre-feu se mirent à pleurer sur Méréglise. La comtesse Elisabeth se signa.
Les cloches s'apaisèrent. Au-dessus de la Tour de l'Horloge une étoile germa, toute faible, à peine visible dans le firmament de cuivre vert.
Traversant la cour, une mince silhouette glissa le long du château, suivie d'une tache bondissante et blanche : Vitaline ramenait sa chèvre du pré. Parfois elle s'arrêtait, la prenait par les cornes pour l'empêcher de mordre les glycines de la muraille.
M™° de Méréglise l'appela :
« Vitaline! i>
La jeune fille accourut. Elle était mise comme les paysannes : robe courte et fichu croisé sur la gorge. Une grâce singulière l'enveloppait : elle avait des mains et un visage de sainte, les yeux d'un bleu de vitrail et des cheveux noirs doux à regarder.
« Envoyez-moi votre mère. y>
Elle disparut, évaporée. La comtesse Elisabeth replia son ouvrage. Appuyée des deux bras au fauteuil, elle renversa un peu la tête. Comme lancées par une fronde, des hirondelles en criant filèrent sous le ciel : sa vue distraite les suivit.
Le sable de la cour craqua près d'elle. Une femme se tenait là debout. Elle était grande, vêtue à la façon de Vitaline et coiffée d'un béguin noir. Ses yeux étaient d'un bleu mort, comme dissous dans les larmes d'une longue existence, mais de ce qu'avait pu être sa vie, sa figure ne racontait rien : elle avait jauni comme le buis, sans se rider d'un chagrin, sans se craqueler d'une émotion. Et pourtant cette femme avait vécu, et on lui devinait une âme profonde. Combien de faces paysannes offrent un pareil mystère d'impassibilité!
M""® de Méréglise la considéra un instant avant de lui adresser la parole : elle avait froncé les sourcils.
« Vous avez vu le père Maussant aujourd'hui, dit-elle enfin. Comment va sa fille?
— Elle tousse toujours, madame la comtesse.
— J'enverrai le médecin demain, ou j'irai avec lui. Marty est venu comme j'étais sortie. Savezvous ce qu'il voulait?
— Il dit qu'il est bien malheureux. lia encore perdu deux têtes de bétail.
— Il demande une diminution? C'est la troisième. Si le cheptel rendait un peu! Mais Marty ne sait pas soigner ses bêtes... Enfin, je verrai. C'est bien, Bertrande. »
La femme de charge se retirait. Elle la rappela.
« Attendez, j'ai autre chose à vous dire. »
Son visage s'était fait plus sévère. Elle poursuivît :
« Je suis très mécontente de vous. y>
Elle n'employait pas le ton de sécheresse dédaigneuse qu'elle aurait pris pour gourmander une servante. La Bertrande, qu'on appelait ainsi du nom de son mari défunt, avait au château un poste de confiance : amenée à Méréglise par la jeune comtesse, elle y était restée après la mort de celle-ci. Austère, muette, impénétrable, les domestiques l'aimaient peu, mais son dévouement et la rigidité de son caractère lui avaient gagné l'estime de la dame de Méréglise.
La paysanne se tenait debout devant la châtelaine pour recevoir ses reproches, dans l'attitude de l'humilité héréditaire.
« Malgré ma défense, vous continuez à exas-
pérer la tristesse de mon fils Savinien : vous lui parlez de la comtesse Françoise dès que vous êtes un instant avec lui. Quelle histoire lui racontiezvous ce matin encore, quand je suis arrivée? »
La Bertraiide baissa la tête, soumise, mais non ébranlée dans Vobamarion de sa piété envers la morte. Elle ne se défendait pas, elle avouait, laissant pendre ses bras le long de sa robe.
M"*® de Méréglise reprit :
« Mon fils m'inquiète, vous le savez pourtant. Voici quinze mois que le malheur a eu Ueu : il est aussi abattu que le premier jour. Et vous irritez encore sa peine!
— M. le comte aime à m'entendre parler de M'"® la comtesse Françoise; je l'ai si bien connue! Il me demande de lui raconter... alors, je me laisse aller, c'est plus fort que moi.
— Eh bien, je vous interdis de recommencer désormais; c'est entendu? je ne veux pas voir Savinien s'absorber plus longtemps dans une pensée qui le tue.
— C'est que M. le comte a tant de chagrin!
Je le comprends, moi, madame la comtesse. »
M™° de Méréglise eut un mouvement d'impatience ; la Bertrande comprenant Savinien, se comparant à lui!
Cr
La paysanne reprit :
et J'ai nourri M"*® Françoise, je l'ai élevée. Elle était plus que mon enfant. Quand j'ai perdu mes deux fils, j'ai eu moins de tristesse que quand elle est morte, »
Le ton de sa voix demeurait calme en proférant ces paroles. Elle sortaient lentement, d'une source si profonde qu'on ne la voyait point palpiter. Aucun muscle ne bougeait dans sa face de buis, et le bleu mort des yeux ne s'éclairait pas. La Bertrande disait sans y prendre garde ces mots qui définissaient toute l'âme de sa race, aussi grande dans l'abnégation que l'autre, que la race hautaine incarnée en la dame de Méréglise. Que de générations et de siècles il avait fallu pour façonner ainsi un cœur de servante! Si longtemps le dévouement de ses aïeux s'était agenouillé devant un blason, qu'une religion identique la prosternait aujourd'hui devant la fille de ses maîtres. Ses fils à elle n'étaient que les firuits d'une chair humiliée : son amour préférait aux créatures issues de son propre flanc l'être supérieur à qui, mère nourricière, elle avait donné la seconde vie. Ne faut-il pas toujours aimer plus haut que soi?
La dame de Méréglise se tut un instant. Elle savait que la Cévenole avait dit vrai.
(( Enfin, reprit-elle, sans vous mon fils serait sorti de sa mélancolie, j'en suis persuadée.
— Que madame la comtesse me pardonne!
Je crois que M. le comte serait tout aussi triste sans moi. Il aimait bien M"® la comtesse Françoise, lui! il ne peut pas se consoler. »
Elle énonçait l'idée qui fait le fond de toutes les complaintes : la bien-aimée disparue, son ami n'a plus qu'à dépérir sur terre, en attendant de monter vers elle au paradis d'amour. Cela se chante aux veillées : l'âme des amoureux de romance entre ainsi dans les auditeurs. C'est pourquoi si souvent, parmi le peuple, les tendresses veuves aspirent à la mort et s'y précipitent.
Mais M"*® de Méréglise vit un reproche indirect dans les paroles de Bertrande : en l'opposant à Savinien, celle-ci semblait l'accuser d'indifférence envers la mémoire de Françoise. La domestique s'oubliait. Elle se leva et dit sèchement :
« Prétendriez-vous insinuer que je ne suis pas capable de comprendre la douleur de mon fils? Je n'ai pas affaire de vos leçons. Rentrez dans votre condition, Bertrande. »
De nouveau, la paysanne courba la tête. Elle s'inclinait sous ce rappel impérieux de l'autorité dont elle était la sujette et par les habitudes de
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toute sa vie et par la vassalité ancestrale. Sa maîtresse avait raison de la réprimander, de la rudoyer. Quand ils parlent aux grands, les ignorants se mettent souvent en faute par maladresse: on a droit de les reprendre.
Encore irritée, M"® de Méréglise continua :
« Vous vous rappellerez ma défense, n'est-ce pas, si vous tenez à rester ici?
— Oh! madame la comtesse, si j'y tiens?...
Ici, il me semble que je suis encore au service de M""® Françoise!... »
A la menace de la châtelaine, un effroi avait passé dans le bleu éteint de son regard : non point la peur vulgaire du renvoi, mais la crainte d'un déracinement mortel. Ces mots : a: Le service de M™® Françoise, » furent articulés avec la ferveur d'un prêtre qui prononce les formules rituelles. Toute sa vie avait tenu dans cette fonction dévotieuse, et l'on voyait bien que cela seul avait compté pour elle dans son passage ici-bas. Ellemême, elle n'existait à ses propres yeux qu'en cette qualité de servante de la comtesse Françoise.
« C'est bien, répondit M""® de Méréglise un peu radoucie, en se rasseyant. Je n'ai plus besoin de vous. »
Et la Bertrande se retira, l'âme oppressée.
lO LE PÉCHÉ DE LA MORTE
parce que, une fois de plus, elle avait la certitude que M""® de Méréglise n'aimait pas la morte. Sa grande forme noire glissa entre les orangers, disparut.
Pure comme un jet de source, la voix de Vitaline chantait derrière les massifs, sur un vieil air des montagnes d'Auvergne :
. Au bord du chemin creux Mainte fleur est éclose, Mais mon cœur amoureux N'a voulu que la Rose; La Rose claire du printemps Rend mes désirs contents.
Vers l'agonie du ciel mauve la mélodie cristalline montait, vraie plainte d'âme en nostalgie, touchée par la douceur du crépuscule. La chanson était faite pour la chanteuse. Pauvre Vitaline, pauvre bruyère montagnarde, trop humble pour être cueillie par quelque prince de passage en ces solitudes, trop délicate aussi pour le choix des rustres ! Dans sa bonté imprévoyante 1^ mère de la comtesse Françoise, la trouvant fine et jolie, l'avait fait instruire, et n'avait pas songé à la doter avant de mourir.
Au hord du chemin creux Mainte fleur est éclose, . .
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Mainte fleur doit passer de même ignorée.
Une fuite onduleuse coula entre les orangers et les lauriers-roses; une bête souple, arquant le dos, fouettait le gravier du panache de sa queue grisâtre. Le grand lévrier russe de Savinien arrivait sans bruit, tel qu'un chien fantôme avec sa robe clair de lune. Il dirigeait vers M""" de Méréglise sa course sinueuse, il rampait jusqu'à elle; il finit par poser sur ses genoux une longue tête de guivre héraldique.
« Ton maître vient, Spark? i>
L'animal, d'un mouvement joyeux, avança son museau vers les belles mains vieillies de la comtesse Elisabeth, et tout son corps vibra : il comprenait. Oui, Savinien allait venir.
Et presque aussitôt le comte de Méréglise parut.
11 avait la grâce un peu douloureuse des races finissantes : mince et grand, blond, la barbe légère, plus claire que les cheveux, un teint très blanc, que faisait ressortir le deuil. L'obsession de l'idée fixe crispait ses traits, semblables par la finesse, trop amenuisée peut-être, à ceux des Quélus et des Saint-Mégrin. M™® de Méréglise se jeta à son cou, et l'emportement de cette caresse disait la femme qui, toute sa vie, n'avait été que mère, et qui n'avait été mère que pour ce fils :
amour maternel aussi farouche que cette nature d'Auvergne où il éclatait. Il était encore exalté par l'inquiétude. — Depuis la mort de Françoise, quand Savinien sortait seul, M'"*' de Méréglise ne vivait plus. Elle redoutait chaque fois un délire de désespoir qui jetterait le jeune homme dans quelque ravin, la tête brisée. Ainsi était mort, vingt ans plus tôt, Tiburce de Méréglise son père. Les diables noirs qui le hantaient l'avaient conduit un soir dans la montagne, au bord d'une carrière de porphyre. On l'avait retrouvé le lendemain le crâne fendu, rougissant d'une autre pourpre la pierre rouge. Pour tout le pays ce fut une chute mortelle causée par un éblouissement, mais M""® de Méréglise savait bien que le démon du suicide avait poussé cette nuit-là son mari au gouffre. Cependant Tiburce, hormis son spleen bizarre, n'avait eu aucun motif de se tuer, tandis que Savinien, depuis le malheur , était dévoré d'inextinguibles regrets. Aussi, quand il revenait de ses promenades quotidiennes, sa mère l'embrassait comme s'il avait été une fois de plus sauvé de la mort.
Il lui rendait une étreinte hésitante, inachevée en quelque sorte : l'étreinte de ceux qui ne tiennent plus à rien en ce monde.
(n Vpus êtes bien en retard, Savinien, dit M'"'' de M^r^glise sur un ton de reproche caressant.
-^ Est-ce que vous n'auriez pas dîné, ma mère? répliqua le jeune homme. Je vous avais priée de ne pas m'attendre.
— Oh I cela n'a pas d'importance... Et où êtesvous allé aujourd'hui?
— Je suis descendu vers Ballore. »
C'était son but favori, ce village de la vallée, absolument désert, depuis longtemps abandonné par ses habitants. Son père, philanthrope malgré son humeur noire, désirant amener un peu d'aisance par le travail dans un pays déshérité, y avait installé une industrie de tissage qui ne prospéra pas. La population ouvrière se dispersa dans les fermes environnantes, lâchant le métier pour la charrue. Dans la dernière année de son mariage, Savinien avait voulu reprendre l'idée paternelle : il se heurta à la méfiance des rustiques déçus une première fois, et il échoua. Maintenant le village sans âmes tombait en ruines, royaume de désolation et de silence.
ce Vous n'avez dû rencontrer personne là-bas, observa la comtesse.
— Personne. En revenant à Méréglise^ j'ai
donné dans un rassemblement, àFentrée du pays. Des gens écoutaient un homme assez étrange, Tair moitié d'un paysan, moitié d'un prêtre.
C'est, paraît-il, un vagabond qui cherche des sources. Il racontait qu'il y en avait de très abondantes à la descente de Ballore, de quoi faire marcher je ne sais combien de métiers. Je m'étais arrêté. On a eu la sottise de lui dire qui j'étais. Alors il m'a pris à partie, il voulait me persuader de commencer des travaux. J'ai eu de la peine à m'en débarrasser.
— Mais, dit M""^ de Méréglise, entrevoyant une diversion possible à la morne folie de son fils, on pourrait essayer.
— Essayer, ma mère? Vous savez bien que je ne veux plus rien essayer. »
Il retira son chapeau, d'un geste las, et découvrit un front très blanc, très haut, comme ceux que les peintres du seizième siècle donnent à leurs figures, un front de rêveur passionné. Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et son regard sembla s'attacher au sable menu sur lequel sautelaient deux ou trois passereaux.
M™^ de Méréglise soupira :
(( Savinien! i>
Elle le contemplait tristement. Le grand lé-
Cr
LE PÉCHÉ DE LA MORTE If
vrier pâle, qui s'était couché à leurs pieds, leva ' vers le groupe un museau inquiet et gémit. Les passereaux s'envolèrent.
ce Je vous afflige, répondit le jeune homme.
Qu'est-ce que vous voulez? Je n'ai pas de courage, je n'en veux pas avoir. Pardonnez-moi. »
Il lui baisa la main, et cette caresse filiale émut d'une tendresse encore plus douloureuse la comtesse Elisabeth.
« Et pourquoi, lui demanda-t-elle, ne voulezvous pas avoir du courage?
— Est-ce qu'on en peut avoir, ma mère, contre ce qu'on a tant aimé? y>
Un sanglot l'avait interrompu. Il expliqua :
« Oui, ce serait contre elle. Françoise a droit
à ma souffrance. Ma souffrance, mère, c'est ma
fîdéUté.
— Ah! vous me la feriez haïr! »
Quand elle eut jeté ce cri, elle en sentit l'imprudence. Savinien s'écarta d'elle : une tristesse sans colère était sur son visage.
« Vous l'avez toujours haïe, ma pauvre Françoise. »
D'un geste elle protesta.
« Oh! oui, je sais! Vous avez été pour elle bonne et dévouée jusqu'à l'héroïsme. Dans sa
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maladie, vous avez bravé la contagion pour la soigner! — et quek soins ! tandis que moi, je n'étais qu'un chiffon humain, jeté sur un fauteuil où je pleurais inutile. Mais vous avez fait tout cela, ma mère, parce que vous êtes une sainte, parce que vous m'aimiez, parce que vous vouliez la sauver pour moi. Elle, vous ne l'avez jamais aimée. Pourquoi? »
M""® de Méréglise se taisait. Mais ses lèvres remuèrent pour une réplique qu'elle sut retenir.
Cette raison que son fils demandait, elle existait sans doute, impossible à dire.
« Encore, reprit-il, tant qu'elle a vécu, j'aurais pu me l'expliquer par quelque jalousie maternelle. Mais maintenant que ce n'est plus qu'une morte, seriez-vous jalouse d'elle, toujours? »
L'atrocité de cette mort évoquée le rendit cruel; il eut besoin de faire saigner le cœur qui l'adorait :
« Eh bien, vous pouvez être jalouse. Personne ne la remplacera et rien ne me consolera. Pas même votre affection, ma mère.
— Ah! gémit M"""^ de Méréglise, vous êtes impitoyable, Savinien! Et si vous saviez, pourtant!... si vous saviez!... »
Il ne remarqua point la réticence. Son atten-
tion était assourdie par la violence de ses sentiments. Une tempête de douleur passait en lui. Quand elle fut calmée :
ce Pardon, dit-il, je suis mauvais malgré moi. Mais, voyez-vous, il faut me laisser mes regrets. Quand j e pleure Françoise, j e la revois ; c'est pour cela que j'aime mes larmes. Je perdrais tout ce qui me reste d'elle en perdant mon chagrin. Si vous le combattiez, je sens que j'aurais de la peine à vous chérir encore.
— Pauvre enfant! Je voudrais seulement vous voir revenir à la vie.
— A l'oubli, ma mère! à l'oubli qui tue de nouveau les morts. Ne protestez pas, ma mère, ce serait la première fois que la comtesse de Méréglise aurait menti. Vous voudriez me voir oublier? Eh bien, je ne peux pas, je ne veux pas !
— Soit, mon fils ! »
Elle se détourna; il ne fallait pas qu'il vît l'expression de son visage : la haine y était trop lisible. Il ne s'était pas trompé : M'"^ de Méréglise était hostile à la morte. Elle avait suspecté Françoise vivante; maintenant, elle haïssait son fantôme interposé entre elle et son fils, entre son fils et la vie. Elle détestait l'image que Savinien avait devant les yeux, qui s'irisait de ses larmes et se
transfigurait de ses regrets, l'image aux cheveux châtains dorés de soleil, aux traits menus, au flottant sourire, à la grâce imprécise, de Françoise de Sénanges, l'image redoutable d'être si pâle et prête à se dissoudre dans la brume du tombeau. Une cendrée violette tomba du ciel sur le paysage, qui frissonna insensiblement de l'approche nocturne. Dans l'absolu silence la voix de Vitaline chanta :
Pour ceindre mes cheveux, Ni Muets ni pervenche :
Cest elle que je veux, La Rose rose et hlanche; La Rose claire du printemps Rend mes désirs contents.
Alors, invisible pour Savinien, un changement extraordinaire se fit sur le visage que M"*® de Méréglise tenait baissé : ce fut l'invasion d'une grande joie. Dans son âme, un espoir fulgurait, allumé par le nom de femme et de fleur qui revenait, mystérieuse obsession, dans la chanson de Vitaline : la Rose !
Il lui sembla que le destin même le lui criait; jamais le mot inspiration ne fut plus vrai. La comtesse Elisabeth eut une vision qui lui montra tout à coup Savinien consolé, heureux, et le mi-
Cr
râcle à venir s'offrait à elle avec la netteté des faits actuels dans la vie ordinaire. C'était la magie du nom fleuri qui Toperait. Quand la vision se fut éteinte, elle en demeura néanmoins affermie sur une certitude : elle était sûre de l'oracle qu'elle venait de recueillir.
Paisiblement, elle demanda à Savinien :