Comptez-vous toujours passer l'été à Méréglise
— Oui, répondit-il, et même, si cela vous agrée, je désirerais y rester jusqu'à la saison des chasses. Je vous conduirais ensuite en Italie.
— Accordé. Moi, à mon tour, je vous demanderai quelque chose. Laissez-moi inviter deux ou trois amis, de ceux que vous aimez et qui ne sont pas trop bruyants, pour peupler notre solitude sans la troubler.
— Qui voulez-vous donc inviter, ma mère? i> La question laissait percer sa défiance et son
hostilité contre les importuns. La comtesse Elisabeth ne se déconcerta point.
m Mais d'abord, répliqua-t-elle en souriant, M. Pierre Anfrey.
— Oh! oui, celui-là, s'écria le jeune homme avec vivacité. Anfrey est ma meilleure, ma plus sûre affection. Et ensuite? y>
Comme si la seconde invitation avait dû paraître aussi naturelle que la première, M'"*' de Méréglise répondit d'un trait :
« M. de Chalus et sa pupille, Rose. »
Savinien, lui, hésita.
(( M"*" de Fleuriel?... Vous croyez?... elle va nous trouver trop tristes.
— Non pas. Elle est très charmante et très bonne.
— Oui, Françoise l'aimait... Eh bien! invitezles. Mais ce sera tout, n'est-ce pas?
— C'est assez, répliqua M™® de Méréglise avec un imperceptible sourire. Et maintenant, mon cher enfant, votre bras, pour rentrer. y>
Elle s'en empara, d'un geste de conquête; on eût dit qu'elle venait de reprendre Savinien au passé, à la mort, pour le conduire vers les régions de la vie.
Elle-même n'aurait pu s'expliquer sa foi dans le prodige attendu. Comment la venue de M"Me Fleuriel guérirait-elle ce cœur dont les fibres saignantes semblaient se détacher, comme les racines d'un arbre abattu pendent, à moitié tranchées d'un coup de pioche ?
N'importe! Très loin devant elle, par delà l'inconnu, la comtesse Elisabeth regardait son espoir
luire. Le voyageur aperçoit ainsi, à distance infinie, un glacier des Alpes, tel qu'un point brillant. Pour l'atteindre, sa vue passe par-dessus la confusion des villes et des villages, des forêts, des fleuves et des moindres cimes : tout un chaos sombre. Elle n'en tient pas compte, attirée uniquement par le mont magnétique. D'avance elle s'y repose, elle s'y complaît : elle n'a souci encore ni des chemins ni des obstacles à survenir.
De même, entre M™*^ de Méréglise et son rêve, s'étendait toute une plaine d'obscurité que son regard n'explorait pas.
Cependant le paysage aussi se brouillait autour d'elle. A la netteté du plan géométral succédait une imprécision dont le charme avait quelque chose d'angoissant : c'était la mort de la forme après celle de la couleur. Les lointains se noyèrent de sable; une haleine de nuit passa. La mère et le fils marchaient silencieusement vers le château, dont la masse à présent se fondait en pâleur dans les ténèbres...
La voix de Vitaline chanta du fond de l'ombre :
La Rose claire du printemps Rend mes désirs contents...
RAI, VOUS avez converti votre mère? »
La jeune fille, en faisant cette question, appuyait ses mains fines sur le 'un fauteuil Louis XVI qui la séparait du homme, et l'on eût dit deux blancs oiseaux sur l'étoffe à fleurettes roses. Elle avançait ►uste chastement décolleté, dans une pose îrrogation, les yeux avivés sous le battedes cils, une claire rougeur d'espoir à ses enfantines encore. Le couple s'était isolé, nne ne faisait attention à lui dans le salon '° de Chantoceaux, où retentissaient les pres mesures d'un Two step à la mode.
4ais oui, répliqua en souriant Savinien. Auînt, serais-je ici ce soir?
— C'est juste, on vous avait défendu de me revoir, pauvre ami! Mais vous avez lutté, parce que vous m'aimiez, et nous triomphons. Votre petite fiancée est contente de vous. »
Françoise défit le poignet d'un de ses gants longs, et, tendant vers son ami son bras frêle dans la gaine de chevreau parfumé, elle lui mit ses doigts nus sous les lèvres coquettement.
Elle allait sortir de pension : M"""" de Chantoceaux, qui lui servait de « correspondante », était une amie de la comtesse de Méréglise; les jeunes gens s'étaient souvent rencontrés rue Rembrandt. Il y avait quatre ans que M™° de Sénanges était morte de la poitrine, laissant deux enfants, Françoise et Pierre qui se préparait à entrer dans l'armée. Le veuf, un gentilhomme du Forez, chasseur, mangeur, buveur et coureur, selon la formule de ses bons aïeux, ne se trouvait pas très capable de surveiller l'éducation de sa fille. Il s'en remit aux dames de l'Abbaye.
« Sois tranquille, nourrice, dit Françoise à la vieille Bertrande qui pleurait, je ne m'en vais pas pour toujours. »
Et elle ajouta en riant :
« Le temps de ramener un mari. »
Au pays, elle l'eût difficilement trouvé. M. de
Sénanges ne voyait presque personne; la province se montrait sans indulgence envers ses mœurs à la Henri IV : pour être admis par elle, il faut que les verts-galants soient historiques. De plus, il était dépensier, vivait sur son capital. Aussi l'héririère de Sénanges risquait-elle les ennuis de la solitude, malgré sa grâce capricieuse qui lui faisait dire d'elle-même : « Je suis couleur du temps; » malgré ses cheveux d'un châtain doré, ses traits au charme indécis, tantôt d'une princesse et tantôt d'une écolière.
Mais à Paris, chez sa marraine Chantoceaux, qui avait accepté de la (H faire sortir », elle avait chance de plaire à quelque homme de goût et d'honnête fortune. A l'exemple de tant d'autres, elle considérait son futur mariage comme une aventure permise, qu'il s'agissait de mener le plus adroitement possible. M™^de Chantoceaux, d'excellente noblesse poitevine, et qui raffinait sur l'orthodoxie légitimiste, — sa famille tenait pour la branche d'Espagne, — recevait une société merveilleusement épurée, où seul un ami de son mari, M. de Chalus, accusé d'être philosophe, représentait l'esprit moderne. Ce monde à^ introuvables offrait peu de prise aux ambitions conjugales de Françoise, dont la demi-pauvreté
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 3f
effrayait certains partis, tandis que l'inconduite tapageuse de son père en écartait d'autres. Et si charmante qu'elle fut, avec ses dix-huit ans et sa grâce encore plus jeune que son âge, elle manquait de cette beauté victorieuse qui l'eût rendue plus forte que le sens pratique de ses amoureux, ou que leur souci exagéré de la respectahility familiale.
Elle avait songé au fils de la maison, à Bernard de Chantoceaux, qui lui faisait la cour; mais, sous ses façons chevaleresques, elle le devina trop peu sérieux : elle le voyait madrigaliser également aux pieds de M"'' de Fleuriel, la pupille de M. de Chalus.
Ce fut un hasard qui lui amena Savinien.
Il achevait en ce moment ses études de droit, pour obéir à la comtesse Elisabeth, et vivait à Paris comme à Méréglise, partagé entre la rêverie, le travail et quelques relations. A une époque où il est fort difficile de rencontrer un gentleman, il était mieux : un gentilhomme. Il avait été élevé par sa mère et un prêtre d'ancien régime, pour qui la prédestination des races aristocratiques était un dogme. Éducation qui lui fit un caractère mystique et un peu hautain. Sa fierté d'origine rendait plus charmante la dou-
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ceur dont il s'humanisait, toutes les fois qu'il conversait avec une femme. D'ailleurs, il avait reçu de la comtesse tant d'affection que sa personne, ses manières, sa parole, s'étaient comme imprégnées d'amour.
<r M. de Méréglise, disait le précepteur à la mère, a quelque chose en lui d'impétueux et de tendre, qui me rappelle le duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon. »
L'abbé ne détestait pas de se comparer ainsi lui-même à M. de Cambrai, et il ajoutait :
« Il vous appartiendra, madame, de veiller à ce que le premier choix de son cœur soit digne de lui. »
M""® de Méréglise souriait. Puis elle soupirait, inquiète par avance, comme toute mère qui songe qu'un jour son fils aimera.
Le choix de Savinien s'était déjà fixé d'une manière irrévocable quand il lui en fit part. Dès l'abord. M"® de Sénanges lui avait plu extrêmement. Sa grâce mobile et changeante le troubla sans trop l'effaroucher; ce sourire, ces yeux de toute jeune fille, semblables à une eau vive où danse du soleil, l'étourdissaient; la frivolité de la jolie créature contrastait si bien avec son propre sérieux! Il se prit à chérir follement la
Cr
fillette qui lui révélait l'amour. Parfois, des passades de mélancolie rendaient M"® de Sénanges très touchante, quand elle se souvenait de sa mère qui lui manquait, ou pensait à l'avenir incertain.
Un jour qu'elle se trouvait dans le salon de M™® de Chantoceaux, seule avec Savinien, il la vit s'attrister subitement.
« Qu'avez-vou^?luidemanda-t-il.
— Rien,
— Si.
— Je songe que personne ne m'aimera, parce que je suis pauvre.
— Méchante! Et moi? j>
Il sentait une pitié délicieuse lui remuer l'âme, il serra sa mignonne amie dans ses bras, lui baisa ses cheveux bruns et dorés. Elle s'écria :
« Oh! c'est mal, » — et toute pleurante, elle alla s'enfermer dans sa chambre.
Lé jeune homme, vaincu par ce grand trouble qu'il avait déchaîné, fut pris tout à fait. Sa mère était alors à Paris : le soir même, il se confessait à elle, lui demandait de consentir au mariage.
M™® de Méréglise refusa.
Pendant longtemps, Savinien se rappela la
scène, chez une parente de la comtesse, qui donnait hospitalité à sa cousine dans un grand appartement froid comme une église, rue de Vaugirard. Il revoyait le vaste salon carrelé de rouge, les meubles familiaux aux formes surannées, le fauteuil à guipures où sa mère était assise. Il l'entendait répéter d'une voix changée, avec une physionomie dure qu'elle avait pour la première fois en lui parlant :
(( Non, mon fils ; un Méréglise vaut mieux que cette alliance-là. Je veux pour vous un beau-père que vous puissiez présenter. Quant à la petite...
— Je l'aime, ma mère.
— Elle est étourdie, frivole, affreusement coquette.
— Vous l'avez à peine vue.
— Assez pour la juger. »
Elle avait tenu bon : Savinien s'était incliné devant la défense qui lui était faite de revoir son amie. C'était la première peine qui lui venait par sa mère.
Même alors il ne douta pas de son affection, mais son jugement, hostile à Françoise, cessa de lui paraître infaillible comme auparavant.
Aussi bien, depuis l'épisode du baiser, il se sentait engagé d'honneur envers M"^ de Sénan-
Cr
ges : la plus innocente caresse faite à une jeune fille équivalait pour sa délicatesse à un serment formel. Les billets navrés que Françoise lui envoyait, par la femme de chambre de sa marraine, l'entretenaient dans ses remords. Une crise de chagrin nerveux le bouleversa au point de le rendre malade. La comtesse de Méréglise préférait à tout la santé de son fils. Elle réfléchit que M"® de Sénanges n'était pas responsable des façons paternelles, et qu'en somme elle ne montrait pas beaucoup plus de frivolité que n'en font paraître les jeunes filles les mieux élevées de ce temps. Elle se ravisa, Savinien fut autorisé à retourner chez M"*'' de Chantoceaux.
Sans que Françoise l'aimât, il lui plaisait. Les choses s'arrangeaient d'elles-mêmes maintenant, et, comme il arrive parfois dans la vie, la pente se faisait tout à coup facile et moelleuse vers le bonheur. Chez M. de Sénanges, tout scandale avait disparu : la vigilance de Bertrande avait su conjurer momentanément les tentations autour de son maître. Savinien trouva net le foyer où il alla prendre son épouse.
Il jouit à cœur perdu d'un bonheur qu'il avait emporté de haute lutte. Françoise lui rendit l'affection légère et distraite dont elle était capable.
Il put se donner l'illusion d'un grand amour réciproque. Les deux premières années de cette union se passèrent en fêtes et en voyages. Ensuite Savinien partit seul pour l'Auvergne, désireux de relever l'industrie créée à Ballore par son père, et qui n'avait pu, à cause d'une production insuffisante, lutter contre les nombreux concurrents de la région. Il s'agissait de rallier les artisans dispersés dans les fermes, pour reconstituer le village ouvrier, et de remplacer les antiques métiers à main par une puissante force motrice, à l'aide d'un courant d'eau souterraine dont on présumait l'existence. Pendant que M. de Méréglise bataillait de son mieux contre l'indifférence des paysans et la nature rebelle, la jeune comtesse, qu'il avait laissée à Fontainebleau chez une cousine. M"''' de Sancé, dépérissait d'ennui entre la forêt et le palais historique : elle écrivait à son mari des lettres de désolation. Il fallait pourtant qu'il suivît sur place les travaux des ingénieurs à la recherche des sources ; il ne pouvait revenir. M. de Méréglise envoyait des réponses d'un volume, où il essayait de faire entendre raison à la chère impatiente.
Je vous jure, lui écrivait-il, que mon existence
Ce
loin de vous est le pire, le plus exaspérant de tous les supplices, éMais si je partais maintenant, tous mes efforts seraient anéantis. Je suis mal secondé et ne puis abandonner l'affaire a personne, Croye\ que je souffre plus que vous, et que j'abrégerai le plus possible notre séparation.
Peine perdue! La comtesse ne cessait pas de réclamer tous les deux jours le retour de Savinien.
Tout à coup son énervement parut se calmer de lui-même : c'était sans doute l'influence des beaux ombrages voisins et de la somnolente cité. Elle se montra soudain résignée à sa solitude, et ne pressa plus son niari de revenir : elle lui écrivit même moins souvent et avec plus de brièveté. Du reste, Savinien, rebuté par la maladresse de ses aides autant que par l'inertie des villageois, ne devait pas tarder à abandonner son œuvre, ayant, comme Moïse, frappé le rocher sans en avoir fait jaillir les eaux, et l'âme du peuple sans qu'il en sortît de la foi.
Il vint reprendre sa femme à Fontainebleau, pour l'emmener à Nice, où ils restèrent tout l'hiver et une partie du printemps. Là il crut retrouver la félicité première de son amour. Avant les
grandes tempêtes, le sort nous accorde de ces jours alcyoniens. La jeune comtesse de Méréglise lui montrait une tendresse nouvelle.
« Ne trouvez-vous pas, disait-elle, que l'on goûte ici une plénitude d'oubli et de sécurité? Nous sommes sous la sauvegarde de la nature.
Le monde ne nous peut plus rien. »
Elle se blottissait contre lui, plus aimante. Il l'embrassait, il ne cherchait point de signification précise à ses paroles : les jeunes femmes, pensait-il, gardent du couvent un langage romanesque. Il ne se demandait ni ce qu'elle avait à oublier, ni ce qu'elle pouvait craindre; il ne remarquait point le changement de ce jeune être, plus vibrant qu'il ne l'avait laissé. D'un baiser, il fermait ses lèvres.
Quand les époux durent s'arracher du paradis méditerranéen, ils eurent le sentiment de rompre eux-mêmes leur pacte avec le bonheur. Ils rentrèrent à Paris, attendus par la comtesse Elisabeth.
Dans la semaine qui suivit leur retour, ils donnèrent un thé chez eux, rue Rembrandt.
Parmi les voies élégantes qui aboutissent au parc Monceau, celle-ci a le plus grand charme. Elle est brève, presque tout de suite interceptée
par les verdures hautes, traînées d'émeraude sur les ciels tendres. Les maisons brillantes ont Tair de villas à Torée d'un parc; la rue semble ouvrir sur quelque seigneuriale forêt. Quand les équipages la traversent du glissement feutré de leurs roues, leurs panneaux piquetés par le soleil de flammes dansantes-, quand les steppers inunobilisés, cabrés à demi, le timon pointant sa flèche, les victorias laissent des toilettes fleuries descendre devant les portes, on admire un des plus adorables aspects de notre vie parisienne.
C'était celui qui s'était révélé d'abord à Françoise, M™® de Chantoceaux habitant là. Sitôt le mariage conclu, elle avait fait retenir par Savinien le premier appartement libre dans cette rue. Il touchait au parc, dont les ramures aflîeurantes semblaient un grand éventail déployé par le printemps devant ses fenêtres.
Ce soir-là, le ciel ensoleillé pénétrait par les baies ouvertes. Un thé roux de Ceylan fumait dans les tasses entre les piles de biscuits et de muffins; les causeries s'égayaient, vrais papotages de five o'clock, légers comme le breuvage, craquants comme les minces galettes grignotées.
Les allées et venues des femmes, entre le buffet fleuri et les sièges à bâtons de laque où elles s'accommodaient, pour la lente dégustation, fai^ saient, dans la lumière horizontale de six heures, une confusion de blancs corsages, de nuques dorées, de menus gestes animant toutes ces frêles poupées mondaines. L'une des plus exquises était certainement la petite comtesse Françoise, trônant au milieu d'un groupe, près d'une fenêtre. EUe tenait à la main une tasse de chine, et, faisant face au soleil, le même rayon baisait les doigts transparents, allumait la fine porcelaine, et, dans la masse des beaux cheveux châtains, réveillait les ors chauds. Habillée de gaze comme une fée, elle parlait, riait, gazouillait, et semblait être la frêle source intarissable de toute la joie bruissante autour d'elle. Savinien la regardait amoureusement; la puérilité de sa voix, de ses propos, lui était une raison de l'aimer davantage pour sa séduction de femmeen^nt.
En face d'elle se trouvait son amie, M"^ Rose de Fleuriel, belle et fleurie de grâce comme son nom, semblable, avec son charme grave, à une rose pâle. M. de Chalus, son tuteur, l'accompagnait : gentilhomme philosophe, dont le souriant
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 3f
génie condescendait aux amusements mondains.
Près d'elle, Bernard de Chantoceaux faisait miroiter les facettes de son parisianisme un peu trop soigné, comme sa coiffure. Il parlait sport et mondanités, abondamment. Plus simple, l'ami du comte de Méréglise, l'avocat Pierre Anfrey, attirait toutes les sympathies féminines par un prestige très viril : haute stature, regard de conquête, barbe vigoureuse et brune, il évoquait, malgré sa roture, un Bassompierre. Il était de ceux dont la nature disposa, sans les consulter, pour en faire expressément des hommes d'amour. Entre tous les courtisans de la jeune femme, il paraissait le moins empressé. Ellemême évitait de s'adresser personnellement à lui; il y avait entre eux une imperceptible gêne. Avec moins de scrupule, Pierre Anfrey eût fait un des don Juans de sa génération. Il possédait l'autorité involontaire de l'allure et de la parole: chaque geste, chaque mot manifestait chez lui l'ascendant physique. Il appartenait à une famille de magistrature héréditaire — bourgeoisie consacrée par les siècles, et façonnée comme une noblesse de robe au culte de l'honneur. Le doctrinaire Claude Anfrey, son père, était de la race des d'Aguesseau. Mais si la sévé-
rite de la vieille France survivait dans cette lignée de juristes intègres et de probes citoyens, la nature, par contre, avait donné aux Anfrey le sang le plus amoureux, l'âme la plus passionnée. Une fortune considérable, déjà ancienne en leurs mains, leur eût permis bien des caprices. Cependant, on ne -relevait dans l'existence de Claude Anfrey, le père, qu'une seule faiblesse sentimentale, rattachée au souvenir d'un drame parisien, et si hautainement, si magnifiquement expiée, que le respect en était accru pour cet homme, qu'un repentir tragique avait foudroyé. Depuis, il ne vivait plus que parl'écorce, écroulé dans la paralysie à son foyer où sa fille aînée, qui avait pour lui renoncé au mariage, le soignait.
Pierre traversait la vie élégante sans tomber dans aucune de ces aventures qui déclassent ou asservissent. Savinien l'avait connu à l'École de droit; ils se comprirent : roturier et gentilhomme avaient hérité du passé les mêmes tehdances chevaleresques. Le mariage du jeune comte relâcha mais ne put rompre cette intimité fraternelle, semblable elle-même à une espèce de mariage moral, où la force généreuse de l'un s'alliait à la délicatesse de l'autre. L'avocat An-
frey fut le seul ami que tutoyât Savinien, qui gardait ses distances avec les gens les plus blasonnés, comme Bernard de Chantoceaux par exemple. Les deux hommes s'étaient devinés frères aussitôt.
Savinien aimait à dire :
(n Je connais un aussi bon gentilhomme que moi : c'est toi, Pierre. »
Cependant, M. de Chalus, dans une seconde de silence, avait jeté cette question à M. de Méréglise :
« Irez-vous en Auvergne, cette année ? »
Le visage de Françoise se plissa de contrariété; Savinien s'en aperçut.
« Voici, dit-il gaiement, une personne que l'idée ne paraît pas beaucoup séduire.
— Je ne m'en cache pas, répliqua avec vivacité la jeune femme. J'ai pris Méréglise en aversion. C'est de votre faute, mon ami.
— Vraiment?
— Mais oui. L'été dernier, à cause de vos paysans, ne m'avez-vous pas laissée toute seule à Fontainebleau pendant une éternité? C'était très mail... »
Elle s'arrêta court — son regard venait de rencontrer celui de Pierre Anfrey. Tous deux en
ême temps baissèrent les yeux, dans une gêne mblable.
M. de Chalus observa, avec une légère ironie I vieillard :
a: C'était héroïque, mon cher Savinien, de endre sur un bonheur presque tout neuf le mps de s'intéresser au sort du peuple.
— Oh! le peuple, cher monsieur!... il ne înt guère à ce qu'on l'aime. Rien à faire de lui, pour lui.
— Ne dites pas cela, monsieur de Méréglise, vous en prie! »
C'était M"® de Fleuriel qui avait parlé, de sa lie voix frémissante, qui donnait à ses moindres 5ts un retentissement mystérieux.
« Je vous en voudrais de décourager mon adration, reprit-elle. Je l'avais trouvée si belle, tre tentative pour ranimer malgré lui ce pays )rtl Tenez, — Françoise ne sera pas jalouse, j'aurais voulu être votre collaboratrice. 3> Savinien s'inclina.
« Ne prenez pas cela pour une déclaration, au )ins, fit M. de Chalus en riant. Ce n'est pas us, c*est votre idée qui l'intéresse. Rose est e idéologue sans le savoir.
— Je suis votre élève, mon ami, répondit-elle.
LE PÉCHÉ DE LA MORTE fÇ
en mettant dans cette familière appellation une tendresse presque filiale.
— C'est vrai, reprit-il avec une fierté subite : elle est mon meilleur disciple. J'ai fait d'elle une petite philosophe. Mauvais service : cela rendra son établissement un peu difficile 1 Elle ne pourra plus épouser un sot.
— Nous lui trouverons l'âme complémentaire, » dit Françoise.
De son bras elle entoura la taille de Rose, et baisa doucement ses cheveux d'un blond vénitien adouci, délicieux autour de son clair visage. Le geste affectueux était sincère : la petite comtesse aimait M"® de Fleuriel naïvement, avec la sensation que son amie lui était supérieure. Elles se connaissaient depuis le temps où on les conduisait chez M"'^ de Chantoceaux, à des bals d'enfants ou à des arbres de Noël.
Il était tard : quelques femmes se levèrent, les adieux commençaient, le groupe se trouva disjoint. A un moment, M"® de Fleuriel fut seule avec la jeune femme.
« Sais-tu une chose? dit celle-ci.
— Quoi donc?
— C'est toi qui aurais dû épouser Savinien.
— Folle!
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— Jamais je n'ai rien dit de plus raisonnable. » Et elle la regarda, sérieuse tout à coup :
« Malheureusement, continua-t-elle, dans le mariage erreur fait compte.
— Tu aimes pourtant ton mari?
— Certes. L'adoration dont il m'enveloppe me touche jusqu'à l'âme. Je l'aime... mais je ne le comprends pas.
— Comment?
— Il est trop sérieux pour moi. D'ailleurs, ajouta-t-elle, il ne me comprend pas non plus.
— Lui si profond, si affectueux pour toi! c'est impossible.
— Justement! il me place beaucoup trop haut, il ne me voit pas telle que je suis. S'il savait quelle pauvre petite âme frivole je fais, il me mépriserait, suri »
Elle se tut un instant, puis changea de ton : « Ahl après tout, c'est peut-être moi qui ai raison. La vie est si courte! »
Et elle rit. Pourquoi donc, dans le brouhaha de la fête finissante, de ce monde qui partait avec des serrements de mains, des exclamations, mille cordialités joyeuses. Rose entendit-elle cette phrase banale comme une parole de mauvais augure?
Les invités se retirèrent. Savinien vint vers sa femme :
« Comme vous êtes pâlel dit-il.
— J'ai froid, i> répondit-elle en serrant les épaules.
Et elle ajouta :
€ C'est étrange, je ne me suis jamais sentie lasse comme ce soir.
— Vous n'êtes pas malade? demanda-t-il, la voix déjà tremblante.
— Mais non, certainement. Quelle idée! — j'ai seulement besoin de repos, d
Et elle se dirigea vers la porte de sa chambre.
« Comme j'ai froid 1 ^o répéta-t-elle encore.
Elle se coucha avec le frisson. Le lendemain, elle ne se leva pas.
Françoise avait la fièvre typhoïde. Du carnaval de Nice, elle avait rapporté dans la barbe de son masque un souffle de mort.
Le médecin avait formulé son diagnostic : il était parti. Savinien tomba dans les bras de
^^mmmmm
sa mère. M™^ de Méréglise rendit l'étreinte à son fils sanglotant. Il y eut ensuite un silence. La comtesse prit les mains du jeune homme et le regarda dans l'âme.
« Mon enfant, écoute : je te promets de la soigner si bien qu'elle guérira. J'offre ma vie à Dieu pour la sauver, ta Françoise! »
C'était la parole d'une croyante : M™® de Méréglise s'immolait réellement. Elle proposait à Dieu le marché héroïque. Ces mots et le tutoiement involontaire — le premier qu'il entendait d'elle — fondirent en larmes la détresse de Savinien. Il pleurait, abandonné sur son épaule, attendri, presque soulagé.
Un infini de douleur et de joie passa dans le cœur de M™^ de Méréglise. Elle s'en rendait compte : son fils avait accepté son sacrifice, cette substitution! Son dévouement suprême servait donc à le consoler. Sa maternité en fut heureuse, quoique déchirée : elle enfantait Savinien pour la seconde fois.
Elle avait promis de bien soigner Françoise : jamais engagement ne fut mieux tenu. Certes, elle n'aimait pas cette femme dont elle n'avait pas voulu d'abord pour son fils; elle n'était pas revenue de sa défiance ni de sa secrète aversion.
Mais, pour celle qu*adorait Savinien, elle fut plus mère que M"*® de Sénanges n'aurait probablement su l'être. Du Jour où elle entra dans sa chambre, elle ne connut plus le repos : elle forçait l'admiration du médecin et des gardes, qui se relayaient et la trouvaient toujours là, entièrement déshabituée du sommeil et presque de la nourriture, soutenue parla seule effervescence de son dévouement, les yeux brûlés d'angoisse, bien plus que de veilles. Elle contrôlait l'exécution de toutes les ordonnances, elle prenait à chaque instant la température de la mdade pour l'aller dire à Savinien, que le docteur avait exclu de la chambre parce qu'il n'était plus maître de son agitation. Et c'était elle, corps desséché, vigueur désespérée, qui soulevait, avec la Bertrande, Françoise délirante, pour la plonger — de force, hélas! — dans le bain glacé.
Ah! ces bains! La fiévreuse ardait, avec ses quarante-deux degrés de fièvre, et l'eau terrible, qu'on espérait salutaire, lui coupait les os, lui pétrifiait la chair, morsure de glace appliquée partout à la fois. Le supplice recommençait toutes les trois heures; puis, la maladie empirant, ce fut toutes les deux heures. Quand M™® dé Méréglise s'approchait du lit, Françoise
la regardait, regardait la baignoire, se rappelait. Elle se révoltait, griffait les mains qui allaient la saisir, jetait vers la pâle face meurtrie de fatigue toutes les clameurs de la démence.
(( Elle va me faire mourir, criait-elle, elle va me faire mourir dans l'eau 1 Elle ne voulait pas de moi pour son fils, et maintenant elle veut me tuerl Savinien! au secours, Savinien! y>
Les gardes, gênées, murmuraient :
(n C'est le délire. »
Aucun muscle ne bougeait dans le visage de M"''' de Méréglise. Elle ne tressaillit même pas, le jour où Françoise inconsciente la souffleta.
Une seule fois elle s'émut, ses traits se décomposèrent : la malade venait d'appeler :
« Pierre, au secours 1 »
Anfrey, l'ami de Savinien, se nommait Pierre. Un soupçon flamboya devant les yeux de la comtesse Elisabeth comme une barre de feu. Elle songea: « La malheureuse 1... »
Et elle se demanda s'il fallait souhaiter de la sauver encore. Puis la pensée terrible s'évanouit. Elle venait de se rappeler que Pierre était le nom de l'oflîcier, frère de la jeune femme, parti depuis deux ans pour une mission lointaine, et dont souvent Françoise parlait. Chrétienne, M^^^ de
...... ..Cr
Méréglise lui demanda pardon mentalement d'avoir calomnié son délire.
Savinien passait des journées, inerte dans un fauteuil, à pleurer. D'heure en heure. M™'' de Méréglise venait lui apporter les dernières nouvelles.
Dans la fièvre typhoïde, la machine humaine ressemble à une montre affolée dont les aiguilles, à chaque instant, s'accélèrent ou se ralentissent. La température de Françoise montait et baissait par oscillations brusques, dont le malheureux recevait le contre-coup en espoir chimérique et en désespérance. Dans une de ces alternatives, où il croyait voir se balancer au-dessus du néant le fil auquel tenait la vie adorée, ses lèvres parlèrent d'elles-mêmes, bien qu'il fût seul, et prononcèrent ces mots qui vinrent y éclore sans sa volonté, comme des bulles à la surface d'une eau agitée :
(( Ma chérie, si tu meurs, je te jure que je ne me remarierai pas. y>
Après les avoir articulés ainsi d'instinct, sans s'en rendre compte, il les répéta deux fois, trois fois, dix fois, en adhérant de toute son âme, de tout son vouloir exalté, à la formule qui avait mystérieusement jailli de lui, sans lui. Jamais il
ne s'engagerait assez. Cette fidélité franchissant la tombe, cette solitude perpétuelle dont il savourait d'avance les amertumes, l'enivrèrent.
Il eut l'idée que peut-être, à cause de ce vœu suggéré par une puissance inconnue, Françoise ne mourrait pas. Un espoir immense tomba en lui comme la foudre.
S'il l'avait sauvée!
Il ne fut pas surpris quand M™® de Méréglise lui annonça des symptômes qui laissaient croire à une amélioration possible. La température n'oscillait plus, elle demeurait stationnaire, en plateau.
<3C Le médecin m'a dit qu'il aimait mieux cela. y>
Le lendemain, on constata une décroissance régulière qui s'accentua vers le soir. On était à la fin du quatrième septénaire.
(3C La fièvre typhoïde est en voie de guérison, » déclara le docteur.
Le surlendemain, il reconnaissait avec épouvante les débuts d'une congestion pulmonaire.
Françoise était perdue. Avant de se retirer, chassée par la médication, l'infernale maladie avait assuré sa vengeance; elle laissait un corps exténué, incapable de résister à ce dernier assaut.
Cr
Alors commença pour Savinien la torture des tortures. Il avait bien compris qu'à présent c'était la fin; sur son cœur en détresse tous les souvenirs de son amour moribond s'abattirent. Chacun le tenaillait avec une cruauté différente, égale. C'était la dopceur des premières rencontres, les fiançailles, Françoise en son charme d'adolescente : visions qui allaient bientôt s'engloutir dans l'innommable. C'étaient des remords puérils et cruels; un mot de lui, dont elle s'était froissée, lui griffait le cœur; son absence de six semaines, qu'elle lui avait reprochée en riant, devenait une infidélité inexpiable. Mais le plus atroce peut-être, devant la mort évoquée, était de se rappeler l'enfantine grâce de son caractère, les goûts de petite fille qu'elle avait conservés.
Il y avait là, dans son cabinet de toilette, couchée dans un moïse drapé d'étoffes tendres, une poupée grande comme un enfant, avec laquelle elle avait joué souvent, sachant bien, la chère coquette, que ces foUes allaient à ses airs de baby. Savinien prenait le jouet somptueux, baisait avec frénésie les joues peintes de la petite figure où Françoise, mutinement, avait jeté ses lèvres ; il meurtrissait les siennes aux paillons et
aux verroteries, heureux de les sentir saigner. Puis il sanglotait, sans lâcher le cher joujou tout froissé, et c'était un cauchemar vivant que cet homme aux yeux de fou, qui pleurait, pleurait en tenant sut ses genoux toujours cette poupée.
Un soir, les ténèbres venaient d'envahir peu à peu la chambre, et faisaient grimacer les contours familiers des meubles ; il tressaillit. Un rire aigu et chevrotant retentissait au dehors, tout près, rire de démon ou de sorcière, comme si quelque noir Azraël, voletant contre la fenêtre, eÇr guettant l'heure où jaillirait l'âme de Françoise, se fût réjoui dans l'ombre.
C'était un ara, que les voisins du rez-de-chaussée, partis pour la campagne, avaient laissé; la nuit l'énervait : étiré sur son perchoir, il riait, s'ébouriffait et s'étourdissait lui-même de son rire en crécelle.
L'orgue de Barbarie s'éternisait devant la maison avec son nasillement éploré, que les hésitations de l'odieuse manivelle coupaient de spasmes et de sanglots. Un polisson de passage, chantant à tue-tête, expectorait une gaieté canaille. Violemment, le monde entrait dans cette chambre de larmes, exacerbait, insultait la douleur. Ne faut-il pas toujours que son tapage redouble au-
tour des endroits où l'on est occupé à pleurer et à mourir ?
La pièce où était Françoise touchait à la salle de bains, disposition commandée au début de la maladie par les nécessités du traitement. Une cloison vitrée la séparait d'une petite serre où se tenait Savinien : il n'avait qu'à écarter la tenture plissée pour apercevoir le lit au fond et, sur l'oreiller, la figure d'épouvante. Définitivement, la maladie avait maté cette chair. Françoise n'avait plus rien de la vie, ni sursauts ni colères. Si, pourtant : les larmes. Longuement, intarissablement, elle pleurait. Un vagissement doux, une plainte de toute petite fille, sortait de cette chambre où la mourante, avant d'expirer, semblait hâtée de gémir une infinie souffrance, comme si elle avait vécu un siècle de peine. Oh! la tristesse de cette agonie dans les larmes !
Parfois, toute pleurante, elle s'endormait les yeux ouverts, très blanche, prête pour le sépulcre. Et, par une suggestion singulière, il semblait à Savinien que c'était lui qui allait mourir ; un froid étrange l'engourdissait déjà. Hélas! ce n'était que de la fatigue.
On lui frappa sur l'épaule, il se retourna. Derrière lui, Anfrey était debout.
fO LE PÉCHÉ DE LA MORTE
OÙ il était allé plaider un : il arrivait de la gare, le temps de passer chez
t à l'ami fraternel, d'une 3rante, comme à un mesurait à dire la bonne noules malheureux attendent e les visite, omba à sa misère, lit-il.
)u jours funèbrement.
e!... Voilà ce qu'elle est
atroce, Pierre? C'est que, t, elle soit encore une enami : elle a un sommeil pas? Vois-tu comme elle [? Tiens, elle croise ses !...
garde plus!
1 étouffait.) Oh! ma ché- Pierre, à ce qu'elle a enicée qui lui donnait des
LE PÉCHÉ DE LA MORTE fl
convulsions! Et maintenant, les cauchemars de l'agonie qui la font pleurer, à croire que son âme s'en ira dans ses larmes! Mais qu'est-ce qu'elle peut donc se rappeler, dans sa pauvre vie si courte, pour pleurer comme cela? Elle n'a pourtant pas souffert! J'ai tâché, du moins... Enfin, en ce moment, elle est calme... Dis, Pierre, est-ce que cela va être la mort? »
Il avait bondi de son fauteuil. Maintenant, il marchait à reculons, titubant, la bouche grande ouverte, les yeux en flamme, le bras droit allant et venant, d'un mouvement convulsif, comme pour chasser, balayer quelque chose de devant lui, — un spectre. Il haletait.
Pierre l'avait saisi à plein corps, assis de force. Agenouillé près de son ami, il lui pressait les mains, lui parlait au hasard, l'occupant de caresses et d'un bruit de mots. Tout à coup Savinien, avec une vigueur inouïe, le repoussa, se mit debout. Il avait la tête renversée d'horreur, la main tendue, les lèvres tremblantes.
« Oh! mais c'est à devenir fou! Elle chante!... elle chante!... »
En effet, un chant partait de la pièce voisine, et il était d'une puissance extraordinaire. La voix attaquait un air italien, si haut qu'elle semblait
devoir s'arrêter aux premiers accents. Mais non ! elle poursuivait son ascension folle, et plus elle montait, plus elle s'épurait au contraire, comme si son timbre, à mesure qu'elle s'élevait, était devenu céleste. Ainsi l'oiseau va chercher au fond de l'azur la note suprême. Elle atteignit le terme de la passion dans une sonorité surhumaine : on eût dit la trompette d'argent des anges. Il semblait que le plafond s'était fendu, qu'au-dessus de la chanteuse le firmament s'ouvrait en gouffre.
Pierre et Savinien regardèrent. Françoise s'était assise, la tête levée comme pour suivre les volutes de cristal de la mélodie. Brusquement, elle se tut et retomba sur l'oreiller. La dernière note vibrait encore, comme une lame de verre abandonnée par la main qui l'effleura.
Au sortir de son nouveau sommeil, Françoise ne parla plus que pour demander sans cesse l'heure. Etrange manie des moribonds qui ont souci des minutes au seuil de l'éternité !
Savinien tenait la main de Pierre :
(c Si tu savais, disait-il, quelle petite âme blanche va partir! La vie ne l'a, pour ainsi dire, pas touchée; mon amour, si fort qu'il ait pu être, a enflammé cette candeur sans la ternir. Elle
...Cr
LE PÉCHÉ DE LA MORTE f)
était comme les madones, que leur maternité laisse enfantines.
— Que veux-tu dire ? demanda Pierre anxieusement. Est-ce que?...
— Oui, mon ami! j'avais aussi cet espoir...
C'est encore cela que je pleure... encore cela! »
Il ne vit pas que Pierre détournait la tête et qu'il portait la main à sa poitrine, le visage contracté par une douleur soudaine, étrange.
La porte s'ouvrit. Quelqu'un entra : un aspect de souffrance et de lassitude infinies, une robe noire; c'était M"**" de Méréglise. Elle regarda Pierre lentement, puis elle vint à son fils :
« Allez la voir. »
Cette permission l'épouvanta. Françoise, décidément, allait donc mourir?
« Elle n'est pas plus mal, expliqua sa mère à la hâte. Mais elle a perdu connaissance... pour quelque temps seulement... Cela lui est déjà arrivé. Alors le médecin a dit que vous feriez bien d'aller la voir, pendant que vous ne risquez pas de l'agiter. Mais il ne trouve pas qu'il y ait de danger immédiat. »
Elle baissait les yeux, n'osant croiser son regard avec le sien : sa voix hésitait. Savinien ne l'écoutait plus; il s'était levé en chancelant.
f4 I-E PÉCHÉ DE LA MORTE
M°*^ de Méréglise et Pierre le soutinrent de chaque côté, tandis qu'il se dirigeait vers la chambre, titubant toujours. Mais, arrivé à la porte, il les repoussa; il s'élança d'un seul bond au chevet de Françoise, s'y abattit, roulant sa tête contre la sienne sur l'oreiller, son souffle dans le sien, pour respirer de toute son haleine ce danger dont on l'avait privé jusqu'alors. Puis, il approcha sa bouche de l'oreille insensible, murmura quelque chose, son serment, sans doute.
« Il n'y a pas de péril pour lui, dit tout bas M™® de Méréglise. Françoise meurt guérie de son premier mal : c'est le cœur qui cesse ses fonctions. Mais, ajouta-t-elle avec un sourire sublime, c'est une charité de laisser croire en ce moment à mon pauvre Savinien qu'il lui donne sa vie. »
L'amour maternel de la comtesse Elisabeth se haussait à ce degré surhumain qu'il savait comprendre les autres amours.
Pourtant, elle allait doucement vers le lit, elle effleura l'épaule de son fils :
« Venez, maintenant, y> lui dit-elle.
Il ne fallait pas qu'il vît Françoise mourir.
Il se leva, anéanti, docile, et la suivit. Pierre Anfrey restait seul sur le seuil.
Une émotion extraordinaire, enfin libérée.