A MORTE
l était tombé dans la t ni réparée ni expiée, leur ami, contre son l l'avait commise.
I Savinien lui deman- ;a fidélité chimérique it indigne, lui Pierre,
it été un soulagement té qui l'aurait afFranais la faute de Frantenaitqu'à elle et non ccuse pas les trépas-
i E médecin arrêta son cheval.
a: Voulez- vous que je vous ramène, monsieur Anfrey? Il faut que je passe par Méréglise en rentrant.
— Volontiers, docteur. »
Et Pierre monta dans la voiture, qui repartit. Elle filait sur la grand'route, dans cette magnifique soirée d'un été déjà automnal par la fraîcheur des brises et la fluidité des ciels. On était au commencement de septembre. Quelques nuages blancs, frangés d'une écume étincelante et dorée, se fondaient dans un bleu recul, comme si le firmament eût été une mer aux lointains successifs; telles ces îles voyageuses de l'anti-
élégance, dans un pays à châteaux, de n'être pas ostensiblement socialiste, alléguant que l'emploi était déjà tenu par le vétérinaire. Aussi ce médecî^ de canton n'était-il populaire que parmi ses malades.
Aucun, d'^lleurs, ne se montrait moins courtisan avec le^ riches. Exceptionnellement, il acceptait, à de longs intervalles, une invitation de la comtesse Elisabeth, parce que la dame de Méréglise représentait hautement ce qu'il admirait le plus : la race. Anfrey avait eu deux ou trois fois occasion de dîner avec lui.
« Et vous êtes seul, à ce que je vois, reprit le médecin.
— Mais oui. Je suis sorti assez tard aujourd'hui : j'avais à travailler. M. de Méréglise était parti de son côté depuis longtemps.
— Ah! fît le docteur... Qu'est-ce qu'il y a, Trilby? y> dit-il à son cheval, qui se mettait à chauvir des oreilles.
Un mendiant passait sur la route. Gervais rassura sa bête par quelques appels de langue, en l'effleurant du fouet et en ramenant un peu les guides, pour lui faire sentir le contact avec son maître. Elle se calma aussitôt.
a: Monsieur Anfrey, continua le médecin, je
)us dire deux ou trois mots sérieux sur
ntit au creux de l'estomac cette barre que connaissent tous les nerveux. Il t plus entendre parler de Savinien oute sa sensibilité fût ébranlée dans î quelque catastrophe, dont il se fût nsable. Ne gardait-il pas, enfoui au
conscience, le secret libérateur?
»on entretien avec le comte de Méré-
idée avait germé insensiblement en eu possible, qui lui avait paru de noins étrange par une accoutumance t de son imagination. Maintenant le vouer le hantait; la vérité a en soi on lie force de propulsion : elle veut imînt sortir, et c'est une hôtesse incom- • celui qui persiste à la tenir enfermée ae.
s écoute, docteur, répondit Pierre, •uis longtemps, poursuivit Gervais, . de Méréglise me donnait des inquiets elles n'ont jamais été aussi vives it. y>
)le de Pierre s'accrut, rite? fit-il. Permettez-moi, sans vous
LE PÉCHÉ DE LA MORTE IÇf
contredire, de m'étonner un peu. J'ai connu Savînien beaucoup plus agité qu'il ne Test actuellement : quand nous l'avons ramené à Méréglise, après la catastrophe, sa mère et moi, nous craignions, pour tout dire, le suicide ou la folie. Vous l'avez vu dans ce temps-là, il avait la démarche somnambulique...
— Cher monsieur, l'automatisme de l'allure et l'hésitation du langage peuvent n'être que des désordres passagers, et c'était le cas. Je redoute bien autrement la prostration où se trouve maintenant le malade, après cette amélioration qui nous avait fait croire à une cure. Le progrès du mal s'accuse par un symptôme indéniable :
l'indifférence universelle à l'égard des gens et des choses.
« Les préoccupations philosophiques qui, naguère, passionnaient M. de Méréglise lui sont devenues étrangères. Il ne lit plus, il a abandonné un projet d'une réussite problématique, mais qui le distrayait fort à propos : celui que lui avait suggéré ce fameux chercheur de sources...
— Je sais, interrompit Pierre.
. — Enfin, l'idée fixe s'est installée chez lui en maîtresse absolue. Il a moins de chagrin, mais il
tCi6 LE PÉCHÉ DE LA MORTE
ins aucun doute plus d'accablement : vous vivez avec lui, vous devez vous en rendre ipte. Ce n'est plus la même mélancolie,
— Et vous la jugez plus redoutable que itre?
— Sûrement. Pour sa constitution, la manie )rimante est beaucoup plus à craindre que :altation. Ah! s'il s'agissait d'un de ces gail- Is-là!... dit-il en montrant du bout de son et deux rudes paysans qui passaient, avec rs moustaches à la Vercingétorix. Ce serait re chose. Ce ne sont pas des dégénérés arisràtiques, ceux-là.
— Mais enfin, que craignez-vous 5
— Tout, hélas! cher monsieur. Physiquement bord, la consomption : phtisie, faiblesse carque, s'aggravant jusqu'à devenir mortelle, e sais-je? cette déchéance progressive de ganisme ouvre la porte à toutes les maladies langueur. Moralement: ... la folie et le suîe, comme vous le disiez.
— Ce n'est pas possible! »
-e docteur Gervais eut un sourire apitoyé :
( Parbleu, c'est ce qu'on dit toujours. Mais ^session, monsieur Anfrey, depuis qu'il y a aliénistes, est connue comme le meilleur
agent de désorganisation cérébrale. — Et quant au suicide... les statistiques vous diront que le plus souvent, surtout après la première jeunesse, on ne se précipite pas violemment dans la mort : on s'y laisse tomber de lassitude, sans presque s'en apercevoir, un jour où l'instinct vital s'est endormi. Voilà ce qui nous attend et ce dont j'ai peur, y> conclut-il, emporté par la chaleur de son explication.
L'homme bon et simple, pourtant, suivait sa thèse, et n'en sentait pas la cruauté pour celui qui l'écoutait.
« Tenez, continua- t-il, si je pouvais déchaîner en ce moment une catastrophe, je la ferais choir sur M. de Méréglise... pour le distraire. Tout vaudrait mieux que son état actuel. »
Et il mit son cheval au grand trot.
Pierre Anfrey songeait à ce qu'il venait d'entendre. Tout le monde était donc d'accord pour le torturer? Depuis plusieurs jours, le regard de M™® de Méréglise se fixait sur lui avec une oppressante insistance: il n'interrogeait plus, il suppliait et commandait à la fois. Il disait : « Parlez! y> avec une autorité sans réplique. D'autres fois, il affirmait, il disait : <ic Vous parlerez. y> Pour résister à cette suggestion, Pierre
faisait contre ses nerfs un effort qui crispait son visage. Fuir hors de la portée de ce regard? il ne le pouvait pas! Il était l'objet d'un envoûtement, qui le retenait sous l'efBuve de ces yeux chargés de l'immense angoisse maternelle.
Et maintenant, voici que le médecin, au nom de la science, l'épouvantait sur ses responsabilités.
En somme, il dépendait de lui de faire cesser la prostration de Savinien : il pouvait, lui, Pierre Anfrey, déchaîner la catastrophe secourable. Et il ne le faisait pas. Tandis que la course du cheval l'emportait dans l'air fraîchissant, il songeait. Une seconde vue naissait en lui : il apercevait distinctement les ravages du mal en Savinien, le feu de la fièvre qui brûlait ses veines, les pensers de démence, légions impalpables qui tourbillonnaient sans trêve dans son cerveau, les organes qui se faussaient l'un après l'autre sous les coups de marteau du délire, la vie enfin qui s'en allait du patient en une fuite menue et continue, comme une outre se tarit, trouée d'un seul coup d'épingle. Il n'avait qu'un mot à dire pour enrayer cette destruction, et il ne le disait pas.
Ou bien encore son ami, retrouvant les traces
du suicide paternel, arrivait au bord de la carrière sanglante : il se penchait sur le précipice. Pierre était derrière lui; il n'aurait eu qu'à étendre la main pour le saisir et à répéter ce même mot : Savinien s'échappait des régions de la mort et remontait peu à peu vers la vie. Pourquoi donc celui qui pouvait le miracle, ne faisait-il pas le geste et ne prononçait-il pas la parole ?
Est-ce que par hasard il craindrait pour luimême les conséquences de l'acte? Avait-il peur, en sauvant, d'être tué par celui qu'il sauverait? car le premier mouvement de Savinien à son réveil serait sans doute de le frapper, quand il lui avouerait sa part dans le péché de la morte. A cette question qu'il sentait sourdre au fond de sa conscience, il haussait les épaules : les Anfrey n'étaient-ils pas les jansénistes de l'honneur, capables de tout, quand le devoir faisait signe du haut de ses sommets ?
Mais voilà justement la torture et l'angoisse : la divinité cachait sa face, le devoir ne daignait rien dire à celui qui l'intefrogeait. Ou bien, il apparaissait double comme Janus, et il rendait des oracles équivoques. Tantôt il penchait du côté de l'ami à racheter de la démence et de la
mort, tantôt il inclinait vers elle. La disparue affirmait du fond de sa tombe son droit à rester sacrée éternellement, surtout pour celui qui avait eu le triste bénéfice de sa faiblesse, dans cette heure où la tentation les avait surpris au désert.
Une révolte se mêlait au tourment de son âme.
Quoi? de telles responsabilités, un tel conflit déchirant sa conscience, pour une erreur d'un instant! A peine s'il pouvait se croire coupable : il n'avait rien fait, en somme, pour séduire Françoise, et, ce jour-là, elle avait péché avec un compagnon anonyme de sa solitude. Péché où sa personne à lui n'avait compté pour rien, et que la femme, tentée par la suggestion de ses nerfs, aurait commis aussi bien avec un autre. Oui, si le hasard l'avait voulu, un autre maintenant, à sa place, douterait, s'angoisserait, torturé par les contradictions de sa conscience. Pourquoi avait-il été désigné justement pour ce supplice ?
Devant la grille, le docteur arrêta et Pierre descendit. Savinien qui rentrait les vit ensemble.
« Gervais t'a parlé de moi? interrogea-t-il.
— Mais non; quelle idée!
— Ne mens donc pas, mon pauvre Pierre : je sais fort bien que je suis ce qu'ils appellent un cas intéressant. Très intéressant, ma foi! ajoutat-il avec un triste rire. Sais-tu où j'en suis, Pierre? A souhaiter presque, oui, à souhaiter que ma chère Françoise, au lieii d'être la petite âme blanche que j'ai pleurée, ait ressemblé à tant d'autres... Tu me comprends?... Oui, mon ami, voilà ce que je pense. Parce que, vois-tu, dit-il en baissant la voix par pudeur, si elle n'avait pas été une sainte, si je n'étais pas forcé de respecter son nom comme celui de ma mère, eh bien, malgré mon serment, — c'est affreux de penser ces choses-là, n'est-ce pas, Pierre? — eh bien, je me croirais libre. Ah! quel lâche je serais si, par bonheur, je n^étais déjà fou! »
Ils rentrèrent. Pierre se demandait s'il ne deviendrait pas fou lui-même.
C'est qu'en vérité, la tentation excédait ses forces. Comment ne pas crier à cet ami fraternellement cher, malgré tout :
« Mais tu es libre! Elle t'a trahi, je t'ai trahi avec elle. Maudis-moi, frappe-moi, méprise-moi si tu veux : ce sera justice. J'ai péché contre une amitié sainte. Mais après, reprends-la, cette liberté que je te rends, va la porter à celle que
tu aimes aujourd'hui d'un amour digne de toi. Qu'au moins, avec ma faute et ma confusion, tu fasses du bonheur pour vous deux! »
Et l'image surgissait en lui de M"® de Fleuriel, de la rose pâle et toujours penchée d'avance sous les coups du sort. Celle-là aussi souffrait par son silence. Il l'imaginait aisément, pliée et tout en larmes, après l'orage qui avait passé sur elle.
Est-ce que le martyre de ces deux êtres vivants ne payait pas trop cher le faux honneur de cette morte ?
Il ne trouvait plus rien de sa conscience morcelée, dont ces devoirs contraires se disputaient les lambeaux. Alors, il résolut d'aller à celui qui pour lui était la Conscience, à son père. Prétextant ses affaires, il quitta Méréglise.
i E drame remontait à une qui] d'années.
Chargé des intérêts d'une c en instance de divorce, Claude Anfrey laissé aller à la compromettre. Le mari, f ment jaloux, contre toute logique, de la f dont il allait se séparer, attendit la malhei au moment où elle allait sortir de chez s< fenseur, fit feu sur elle et la tua.
Dans l'ancien esprit de l'Ordre, le fait un avocat, d'avoir séduit une cliente enti le déshonneur. Claude Anfrey, que la maj ture refusa d'impliquer dans l'affaire, tar
le respectait, se donna lui-même un tribunal; il voulut comparaître devant une conscience digne de la sienne. Un soir, il appela près de lui son ami le plus cher et, stoïquement, comme un Romain l'eût fait, il lui demanda s'il devait se tuer. L'ami l'écouta ainsi qu'un juge, apprécia les raisons de sévérité et d'indulgence, et finalement lui permit de vivre.
Pierre, alors collégien, surprit de sa chambre voisine la conversation des deux hommes dans la nuit. Il reçut une leçon d'honneur pour toute son existence.
Claude Anfrey vécut donc, mais l'émotion détermina chez lui une crise nerveuse, qui lui laissa une paralysie de la moitié inférieure du corps. Il vécut emprisonné jusqu'à la ceinture dans une gaine, la chair foudroyée, l'âme hautaine et sereine. Son ami, un vieux magistrat, venait souvent le voir. Pierre regardait avec une reconnaissance craintive, après plus de quinze ans, cet homme qui avait tenu entre ses mains la vie de son père et l'avait épargnée.
Près de la Muette, M. Anfrey habitait avec sa fille Claire un petit hôtel en retrait sur l'avenue Henri-Martin : dans l'ombre verte et dorée des grands arbres, une façade blanche comme les
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vies honnêtes qu'elle cachait, un tapis de gazon lustré d'où jaillissaient, belles et simples, des fleurs de France, des massifs qui bombaient doucement leurs lignes reposantes pour les yeux : c'était déjà le calme à demi champêtre des villas d'Auteuil, malgré les appels de trompe que jetaient les tramways en filant sous les platanes. Même le nom d'hôtel semblait bien pompeux pour cette maison de sage, telle que l'aurait voulue au xviii'' siècle un honnête homme, épris à la fois du charme de la ville et des douceurs de la solitude, pour y recevoir ses amis et y relire ses auteurs. Tranquille résidence urbaine et pavillon des champs, avec ce coin de jardin clair tenant Ueu du peu de forêt que souhaitait Horace.
Si M. Anfrey avait son hôtel à lui, ce n'était point par souci du faste. Mais cet homme, indépendant par hérédité, ne pouvait supporter un concierge, les tyrans domestiques étant à ses yeux des tyrans comme les autres. De plus, son état lui rendait indispensable une installation complètement à part; sa maison lui était une prison confortable, d'où il ne sortait que de loin en loin, quand il se faisait hisser dans une voiture pour une promenade au Bois. Les voisins de
Henri-Martin voyaient alors une vicrannée, envoyée à M* Anfrey par son lagistrat qui avait équipage, franchir la urner, puis repasser la porte. L'avocat, issait très grand assis et encore robuste, ompagné d'une personne dont la beauté plus d'âge, sa fille Claire. Était-elle — On ne pouvait le dire. — Elle ne don-
l'impression de quelqu'un qui a déjà p vécu, mais qui, au contraire, s'est k vivre aussi peu que possible : c'était à le femme; c'étaient des yeux et des atri-
dévouement, animant une allégorie du . Chose étrange : cette figure atténuée, dissoute par le renoncement, souriait, e. L'aspect de cette fille sublime était si it pour l'égoïsme des autres, qu'un massait dans leur respect pour elle. Il y a irertus qui gênent les médiocrités voi-
coration de l'hôtel décelait un goût queljanséniste, par l'exclusion de tgute élé- •op parisienne, et surtout exotique. Dès on se sentait chez un grand bourgeois rait tous les partis pris de l'éducation et :e. Les tableaux, en petit nombre et re-
marquables, appartenaient tous à une écol çaise, classique; c'étaient des Troyon, de:
syer et des Corot pour les paysages, des militaires de Raffet, quelques portraits d'I et, entre autres, une étude de jeune fil lienne : le visage souriait à travers une ga: rée, inondé de lueurs qui moiraient la cl frissons limpides, comme l'eau d'une sous les feuilles. Claude Anfrey, avec ses tudes héréditaires de goût et d'esprit, n' sûrement pas toute la beauté, mais une rayonnait dans toutes les choses qu'il avait pées autour de sa détresse physique pour miner. La bibliothèque^ reliée d'après la sévère du grand siècle, comprenait des c de jurisprudence et de philosophie, de moires de diplomates ou d'hommes de g les seuls romans de Balzac y avaient été su Anfrey lisait et écrivait, assis devant i mense bureau carré; devant lui, la Victc Samothrace, immobile, éployait son \ pierre; il y avait une harmonie doulo entre cette décapitée, toute vibrante beauté auguste, et cet homme à demi fou dont le mal n'avait pu éteindre la pen l'énergie. Il travaillait ce matin, classant
les dossiers : depuis deux ans que la paavait frappé, il n'avait pas voulu lui céirrêtant son labeur. Déjà compté alors s meilleurs juristes, l'étude opiniâtre et ation incessante dont il occupait sa reaient achevé d'en faire un maître dans îs du droit. Il donnait à sa clientèle des tions recherchées, prêtait à ses confrères, rs plaidoiries, le secours de sa science, ait leur argumentation, la nourrissait de ine, mettait parfois, gratuitement, aux es inexpérimentés qui livraient leurs
combats, un arsenal d'armes juridiques uel ils triomphaient, mainte harangue prononcée par un dé- )n trouvait avec stupeur l'ossature et le )ratoire des grands champions du barfois même, il écrivait des passages en-
reconnaissait une éloquence jadis falux périodes serrées et bondissantes m défilé d'escadrons, où le verbe flamba les syllabes se heurtaient avec une de cuirasses entre-choquées.
t la parole de Claude Anfrey qui, par e des autres, retentissait encore sous s de ce Palais qu'il avait tant aimé.
Le buste écroulé sur ses jambes mor maître travaillait toujours seul, voulant s'j à lui-même le moins possible une infirmit priait ses visiteurs d'oublier. Là était le se< sa force persistante. Une telle énergie, ei nant la vitalité extraordinaire du cerveau centres nerveux, arrêtait le progrès du ma lui ordonnait de respecter la tête qui pens main qui écrivait, et elle retardait ainsi la lysie complète jusqu'à l'extrême vieillesse. ' se tenait habituellement dans une chambi sine, où le vieux valet de chambre la remp quand elle avait à sortir pour la promenad( tidienne que son père lui imposait, dans l'i d'une santé déjà trop étiolée. Cette prom était l'unique distraction de la demi-reck il devait souvent la forcer à la prendre : leî encore jeunes, voués à une vie sédentaire e treinte, n'aiment pas à en sortir, parce qu' en coûte trop d'y rentrer. Vlmiranon dit que, pour devenir douce, la solitude a 1:
d'être continuée.
Il était l'heure où Claire revenait d'hab un peu avant le déjeuner. Claude Anfrey e dit ouvrir et fermer une porte : une main p le tambour à l'entrée de son cabinet.
-^ Et ta première visite est pour moi? 1 Allons, embrasse-moi, mon garçon. i>
Alors seulement, Pierre donna à son p^ colade permise du retour. Ils causèrent quelque temps. Puis, le jeune homme, a sa voiy^ dit à M. Anfrey, avec une émoti contenue :
a: Père, j'ai un conseil à vous demande
— Toi aussi? Ah! tu sais, je ne donne de consultations le matin : c'est un pi même pour la famille. Mais je plaisant n'as pas l'air de vouloir rire. Ah! çà, esttu aurais un ennui? De quoi s'agit-il, voj
— De ma conscience, père. y> Claude changea d'expression.
« Parle, mon enfant, » dit-il.
L'attention intense donnant à son visî
rigidité sévère, le trouble de son fils s'( menta, il tardait à commencer. M. Anf une de ces courtes impatiences dont sa m fléchissante déjà, demeurait coutumière.
« Eh bien, voyons, fit-il avec vivacité, coûte. y>
Puis, tout aussitôt :
(n Allons, mon ami, ne t'émeus pas. Ti à ton père. y>
C'était justement ce qui rendait si difficultueuse la confession de Pierre; pour la recevoir, il eût préféré un tribunal. Il fallait d'abord, devant ce père, accuser une femme, chose qu'il supportait toujours avec une gêne délicate, même lorsqu'il ne connaissait pas la personne incriminée. C'est un sentiment de jadis qui maintenant se comprend à peine, semblable à celui d'un croyant qui entend dire qu'un prêtre a failli. Il y avait aussi la tragique aventure dont le souvenir s'évoquait en lui, chaque fois qu'on faisait allusion à la faute amoureuse : il recommençait ainsi sans fin l'expiation.
« Je suis venu, mon père, dit enfin le jeune homme, vous demander si, pour sauver deux vivants, on peut disposer de l'honneur d'une morte.
— Explique-toi.
— Un de mes amis les plus chers aime une jeune fille digne de lui; elle l'aime. Un scrupule de mon ami les sépare : il a juré autrefois à sa femme mourante de ne jamais se remarier. Or, j'en suis sûr, moi, cette femme ne méritait pas qu'il lui gardât sa fidélité au delà de la tombe; elle-même avait manqué à la sienne. Je viens savoir de vous, mon père, si je puis dire à mon
ami que son serment est nul, car il a été fait, non à l'épouse loyale envers laquelle il croyait s'engager, mais à une autre qu'il ne pouvait connaître, à une femme qui s'était elle-même parjurée en le trahissant. y>
Claude se taisait.
« Si je parle, continua Pierre, mon ami souffrira quelque temps dans son orgueil et dans la mémoire de son premier amour, mais il redeviendra libre, il pourra être heureux avec une nouvelle compagne. Si je me tais, il souffrira toute sa vie, car il adore celle que son serment empêche d'épouser. Quant à la jeune fille, elle ne se mariera pas si ce n'est avec lui : mon silence la condamnera donc à la solitude perpétuelle. Je laisserai ainsi se flétrir deux existences, si je veux garder à une morte l'honneur qu'elle a elle-même dédaigné. Dites-moi, maintenant, quel est mon devoir? y>
Claude Anfrey se taisait encore.
« Et tu dis, articula-t-il enfin, tu dis que tu es sûr de la faute de cette femme?
— J'en suis sûr.
— Prends-y garde. Il ne s'agit pas ici d'une de ces demi-certitudes qui sufllisent à un homme jaloux pour condamner une épouse. Il s'agit
e ces certitudes complètes sans lesquelles 5 ne peut juger en conscience. L'as-tu, îrtitude-là?
)ui. »
de Anfrey le considéra avec une attenplus en plus aiguë : de témoin, le jeune I se sentait devenir accusé, sous ce regard ucidité implacable. Le père le voyait se r toujours davantage. Alors il ne douta : dit avec une tristesse calme :
'est pour toi qu'elle a failli, la mal- »e. »
ssa retomber sa tête sur sa poitrine. Pierre léfendait pas : son père n'eût pas parun mensonge. Il respectait cette émotion ►venait du passé, d'un retour que Claude >ur lui-même. A son tour, le fils lisait dans cience paternelle; il savait quel remords ession à lui venait d'y raviver. L'erreur de î représentait à la vue de Claude, répétée elle de son enfant. Elle était si tragique, lémoire, que la moitié encore vivante de ncomplètement foudroyé s'écroulait à sa rition. M. Anfrey, le front dans ses mains, complètement immobile et Pierre, un , pensa que la paralysie venait d'achever
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 2 1 f
son œuvre. Mais il releva enfin sa face pacifiée, quoique douloureuse encore.
« Ah! dit-il, tu m'as fait revivre de terribles heures! »
Jamais jusqu'alors, il n'avait laissé échapper devant son fils la moindre allusion au drame que tout Paris avait connu ; il respectait trop en luimême la majesté paternelle. Ce fut pour Pierre une nouvelle peine que de l'avoir amené à cette confusion.
« Mon enfant, reprit M. Anfrey, cette faute dont on rit est une terrible faute : certains exemples, tout près de toi, devaient t'en avertir. Cependant, tu l'as commise : je ne puis pas, moi, te condamner, mais je ne t'excuse pas. La société est faite de telle sorte, qu'une erreur comme la tienne... comme la nôtre... qui semble parfois inévitable et fatale, presque indépendante de notre volonté et de notre libre arbitre, porte en soi des conséquences souvent pires que celles des vrais crimes. Ne t'étonne donc pas de ce que tu souffres en ce moment dans ta conscience : tu expies à ton tour, à ta façon. Et tu expieras longtemps.
« Car tu ne peux pas parler, tu ne parleras pas. Tu voudrais aller à ton ami, lui dire : « Oui, je
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séquences de la révélation, ou plutôt de la dénonciation que tu médites? Sais-tu si au lieu de débarrasser ton ami d'un scrupule, tu ne vas pas mettre dans sa vie un tourment de plus : celui de la jalousie rétrospective? D'après ce que tu me dis, il a presque oublié la morte. Eh bien! mon pauvre enfant, la nature humaine, du moins chez la plupart des hommes, est si misérable, que plus l'objet de son amour lui apparaît indigne et plus elle s'y attache. Peut-être, en l'instruisant de son déshonneur, n'auras-tu fait que rendre ton ami amoureux pitoyablement de celle dont tu lui auras appris la faute. Est-ce pour arriver à cela que tu voudrais déshonorer une morte?
Non, n'est-ce pas? »
Pierre n'avait pas prévu ce dernier argument, le plus fort. Il pouvait donc empoisonner d'un nouveau mal l'existence qu'il voulait sauver? C'était là, pour son silence, un motif moins héroïque que celui de tout à l'heure, mais d'un poids autrement décisif. Il emporta sa conviction.
« Vous avez raison, père, » répondit-il.
A ce moment, Claire entra sans l'apercevoir et se dirigea vers leur père. Le jeune homme la regarda, et il lui sembla qu'il ne l'avait jamais vue, tant elle lui parut, pour la première fois,
2l8 LE PÉCHÉ DE LA MORTE
navrante avec l'impression de vie usée et inachevée qu'elle donnait. Elle se trouvait dans une de ces rares minutes où le fardeau de son dévouement pesait à ses épaules résignées : c'était sans doute l'effet de la douceur excessive répandue dans le clair matin de septembre, qui l'avait ainsi amollie. La tristesse de cette existence manquée serra le cœur de Pierre, et par une naturelle association d'idées, il se représenta le sort identique qui attendait M"° de Fleuriel, frustrée de son amour.
« Si je parle, songea-t-il, je désespérerai peutêtre Savinien, mais si je me tais, je la condamnerai sûrement, elle, à n'avoir ni jeunesse ni bonheur. Dois-je me déterminer d'après la certitude ou la possibilité? j>
Et il se trouva rejeté du coup vers l'autre terme de l'alternative, conscience désemparée avec laquelle l'océan du doute jouait en ses fluctuations.
Mais son père le regarda, et il crut lire dans ses yeux un ordre absolu. Décidément, il se tairait, malgré les suggestions de la pitié. S'il se trompait, ce serait au moins pour une cause noble, pour avoir cru à l'infaillibilité de l'âme paternelle, interprète du devoir.
! E chagrin fanait l'âme et la beauté de Rose.
Dans son visage exténué, des tons cireux naissaient sous la blancheur de la peau : les lèvres avaient pâli; un pli de fatigue, coupant la joue, rejoignait les ailes minces du nez, sa courbe élégante, comme celle d'un pétale, s'accusait davantage dans la pauvre figure fondue de maigreur. C'était une face de morte, où les yeux visionnaires, agrandis, brillaient d'une fièvre nouvelle. Mais le plus navrant était ce sourire d'une spectrale beauté, tel que celui des trépassées, qu'on voit, en Italie, transportées par
ordonnées par le caprice des choses comme le plus harmonieux décor de théâtre. On est au seuil de ces bois éclairés d'étangs, accidentés de coteaux et de gorges, qui s'étendent jusqu'au delà de Rambouillet; de l'autre côté, c'est une contrée agreste, verdoyante et profonde, aux beaux vallonnements, qui s'enfonce dans la limpidité des horizons. Sur toute la région passent de grands souffles chargés, suivant les époques de l'année, du parfum violent des blés mûrs, de l'effluve capiteux et délicat émané des sèves printanières, ou de l'odeur des vergers qui mûrissent, savoureuse et nourrissante elle-même comme un fruit.
M. de Chalus fît faire à Rose de longues promenades en voiture, à travers les belles vallées qui s'ouvrent du côté de Gambaiseuil et des Haysettes. Dans une somnolence encore douloureuse, dédommagement incomplet de ses nuits sans repos, elle passait au milieu des paysages, renversant son buste frêle étayé de coussins, les yeux entr'ouverts, d'où filtrait son regard, pareille à une ombre qui rêve. La route allongeait son ruban interminable; les villages primitifs de l'Ile-de-France, avec leurs toits de chaume verdissant, leurs murs de pisé, leurs
rentrée, afin de la distraire par des perspectives de nouveauté, de gaieté. Mais elle se disait trop lasse pour des départs, trop triste pour les fêtes, et elle secouait sa tête fiévreuse sous ses lourds cheveux. Un jour, ne sachant plus qu'imaginer, il se risqua à parler d'un mariage : il nomma Bernard de Chantoceaux.
« Oh! mon ami! » dit-elle.
Et elle le regarda si douloureusement, qu'il comprit aussitôt sa faute et s'en trouva honteux.
Ils faisaient des excursions dans la forêt, tantôt à pied, tantôt dans une petite charrette que Rose conduisait elle-même. A peu de distance de Montfort, la jeune fille découvrit ainsi l'étang des Morilles : desséché peu à peu par l'été et l'automne sans pluie, il ne contenait plus qu'un peu d'eau amassée dans son creux ; les bruyères roses et violettes, entourant ses bords, le faisaient ressembler aux coupes fleuries des festins antiques; des bouleaux frémissants, avec une grâce de vierge, des trembles légers comme des fantômes, contrastaient sur les pentes de la gorge boisée avec la sépulcrale verdure des pins : on eût dit un paysage de Norvège, ou plutôt ce lieu semblait situé hors du monde, au centre
ide surnaturelle. Sur le bord de ce ui mourait un peu plus chaque jour, 3t la jeune fille avaient de longs en-
Tâme lasse de la vie tâchait à for- [ue la vie déjà blessait à mort, luèrent un jour par le même chemin .éger. A partir du carrefour de Beloute devint un interminable couloir comme une tombe. Qu'on regardât u en avant, on n'apercevait que deux auques, sur lesquelles le frisson des ait courir un miroitement argenté :
'envolait parfois avec lourdeur, un rsait l'avenue forestière, et l'on eût 3res d'animaux sortant du silence et l'émeraude. Cette solitude, que les ; avaient cru savourer complète au étang, s'accroissait à chaque pas.
:e plane descendit tout à coup à trates futaies; elle s'epfonça dans des
Clos-Renard, la Fosse-aux-Loups.
faisait géante. Quelques pins se mont là, dans le peuple des autres arbres,
éclaireurs détachés en avant d'une levinrent de plus en plus nombreux, 5 avant-garde; puis ce fut l'armée
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 22f
elle-même, haute et drue. Les cimiers étaient d'un ton dur et sinistre; au pied des arbres, les fougères ondulaient telle qu'une mer aux clairs frémissements. Enfin, le chemin dévala tout à coup vers une sorte de gouffre.
Alors, ce fut sublime.
La vallée formait un puits ; du fond et des parois, s'élançaient les pins, droits comme des piliers de cathédrale et serrés les uns contre les autres; ils n'avaient gardé de verdure qu'à leurs cimes. On eût dit ces végétaux mystiques, aux formes grêles, qui peuplent les vallées peintes par l'Angelico et rêvées par Dante :
entre leurs fûts, on n'eût pas été surpris de voir flotter la robe de Béatrix, et palpiter l'envergure des anges du Purgatoire, oiseaux célestes. On apercevait au fond, dans ces intervalles, l'émail d'un gazon lumineux : c'était la Plaine des Bréviaires, dont le nom évoquait ces vieux âges où les moines de Saint-Léger remplissaient la vallée voisine du murmure des psaumes, abeilles de Dieu bourdonnant ses louanges.
M. de Chalus se tourna vers M"® de Fleuriel : la pâle figure avait pris une expression presque sereine, tout à coup. Il se garda de troubler par un mot la magie du lieu. Enfin, dans la religieuse
horreur de cette retraite, Rose, pour la première fois, oubliait. La nature l'enserrait de son étreinte : sa souffrance s'éteignait dans l'immense vie obscure des grands bois...
Ils revinrent vers les étangs de Hollande.
L'espace s'ouvrit brusquement devant eux en une large déchirure; entourée d'herbages jaunissants, la nappe des eaux s'étalait. Elle semblait un bloc de métal noir, marbré de frissons clairs sous les brises. Le couchant s'ensanglantait d'une coulée de lave rose parmi des nuages d'encre; le reste du ciel était de plomb. Sur ces eaux épandues dans l'encadrement sévère des arbres, la pensée volait jusqu'à l'horizon. Un corbeau plana sur l'étang : on y voyait son double reflété, les ailes ouvertes; on eût dit un de ces oiseaux qui paraissent arrêtés, pris en plein essor dans une laque japonaise. Il ne poussait pas un cri, effrayé peut-être, lui aussi, par tant de solitude.
De nouveau M. de Chalus regarda la jeune fille, dont le visage était redevenu douloureux.
Alors il lui parla :
« Tu souffres encore, mon enfant?
— Oui, mon ami, oui, je souffre.
— Ma pauvre Rose, ma fille ! d
Une brise plus forte passa. Le désert d'herbages et d'eaux frémit.
« Et moi aussi, Rose, continua le vieillard, moi aussi je suis malheureux, à cause de toi. Plus que tu ne pourrais le croire. »
Elle lui pressa la main en silence.
« Tu ne peux pas savoir de quelle façon je t'aime. Tu es ma fille, et même un peu plus que ma fille. Je te chérirais moins si je t'avais engendrée, car je ne devrais qu'à l'hérédité cette filiation qui rattache si mystérieusement ton âme à la mienne; au lieu d'une œuvre du hasard, elle est celle d'un choix réciproque. Tu es l'enfant que j'ai voulue, je suis le père que tu as élu. Cela est plus sacré qu'un lien de chair. Jamais, Rose, entends-tu, je n'eusse rêvé aussi belle, aussi radieuse intelligence de disciple que la tienne : tu m'as donné cette joie de voir ma pensée marcher, respirer, vivre à côté de moi, vêtue de ta grâce. J'avais toujours souhaité, de préférence à la gloire, cette ivresse de créer une âme à mon image : par toi, je l'aurai goûtée pleine et entière, mon enfant. Ce que je t'ai donné de doctrine, tu me l'as rendu en énergie, en lumière : j'ai mieux aimé la beauté de la sagesse depuis qu'elle s'est confondue avec
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celle de ton innocence. Sois bénie pour avoir épanoui devant les yeux du vieillard, qui n'avait que toi à chérir, la douceur de ton printemps. »
Rose écoutait, mélancoliquement enorgueillie. Naguère une de ces paroles eût suffi à lui faire oublier toute peine. Mais l'amour l'avait changée. Rien ne pouvait plus la distraire de lui.
« Pourtant, reprit le vieillard, j'aurais éprouvé une jouissance austère à résigner ce trésor, dont je n'avais que la garde, en des mains dignes; à te céder au jeune compagnon de ta vie, selon l'ordre de la nature à laquelle j'ai toujours obéi. Et voilà que celui que tu avais élu toi-même se détourne de toi.
— Ce n'est pas sa faute.
— Je le sais.
— Lui et moi, nous sommes bien malheureux. i>
Elle inclina la tête vers les eaux mortes, et des larmes germaient sous ses paupières.
« Pardonnez-moi, mon ami, dit-elle, je suis faible comme une enfant. Mais voyez-vous, on peut bien manquer de courage, quand on a perdu les raisons de vivre.
— Rose, je t'en prie! »
Une douleur contractait la face de M. de Chalus.
« Que mon affection ne puisse pas remplacer celle qui s'éloigne de toi, ah! mon enfant, je le comprends trop, soupira-t-il. Mais ne te désespère pas, ne me désespère pas, je t'en supplie. Ne dis pas que tu n'as plus de raisons de vivre, car si cela est, quelles raisons veux-tu que j'en aie, moi? Mon enfant! ma pauvre enfant meurtrie et désolée, je n'aurai désormais d'autre souci ni d'autre pensée que de te chérir. Tu verras! Mais je t'en prie, je t'en conjure, ne me décourage pas avec ces paroles. Laisse -moi croire que cette paternité douloureuse, qui est tout pour moi, n'est pas absolument rien pour toi, que ta lassitude s'y appuie, que ta tristesse en est un peu, si peu que ce soit, réconfortée. Laisse-moi penser que ton vieil ami ne t'est pas tout à fait inutile pour t'aider à souffrir. Et tâche de ne pas tant souffrir, ma fille bien-aimée!
— Vous êtes bon. y>
S'efforçant, elle lui sourit. Après un silence, ils se remirent en marche. Rose allait la première, fantôme de la jeunesse en deuil d'ellemême; lui, le vieillard, déjà hors de la vie, triste de cette tristesse qui le précédait. Tous deux
i ENDANT la nuit qui suivit le départ de Rose, Vitaline ne dormit pas; elle avait deviné une catastrophe. La foudre était tombée sur cet amour proche du sien; elle avait peur à présent pour son ami et pour elle. M"® de Fleuriel, en s'en allant, lui retirait une protection dont elle avait tant besoin!
Qu'allait-il advenir de son mariage? Pour la Bertrande, elle était toujours une fillette; la paysanne s'obstinerait à la garder près d'elle, . sans souci du vœu de la nature, elle qui n'avait vécu que par sa tendresse farouche pour la comtesse Françoise.
lut. C'était un secret volé, mais non par une curiosité banale : elle avait pressenti, en accomplissant cet acte, qu'elle allait aider le destin. Une voix intérieure le lui avait commandé.
Elle lisait, et son intelligence si prompte d'amoureuse devançait l'expression des idées. EUe avait entrevu déjà la vérité : Savinien aimait M"** de Fleuriel avec tout l'élan de son cœur vers l'avenir et vers la vie, mais il se sentait encore attaché à la morte par un invincible scrupule, et cette souffrance éclatait si navrante, qu'elle en oublia un instant ses propres angoisses. Sa détresse à elle venait se fondre et s'abîmer dans celle-là.
Soudain sa figure s'éclaira. Elle avait pensé tout à coup :
« Je le sauverai. y>
Il fallait que M"® de Fleuriel fût instruite du péril que couraient la raison et la vie de Savinien : cette lettre qu'il ne voulait pas lui envoyer, pour qu'elle ne souffrît pas inutilement, il fallait qu'elle la reçût. Ce serait elle, Vitaline, qui la lui ferait parvenir. L'amour est tout-puissant. Rose, une fois avertie, saurait bien reprendre Savinien à la démence et à la mort.
Comment? ceci n'importait pas. Le miracle re-
gardait M"® de Fleuriel. Heureuse, Rose aurait à cœur d'assurer, comme elle l'avait promis, le bonheur de sa protégée. L'amour paierait ses dettes à l'amour.
Tandis que la jeune fille réfléchissait de la i gagnée par une exaltation joyeuse, isser devant sa fenêtre la figure lasse î du comte Savinien. Il l'interpella, n'avez rien trouvé dans l'allée, Vitarois qu'un papier a dû tomber de ma 5 l'avais laissée ouverte cette nuit en . y>
moindre embarras, Vitaline prononça mensonge de sa vie :
nonsieur le comte, je n'ai rien trouvé. »
suivant, elle fit part à Juste de son in- 11e ne voyait plus le chercheur de ns le parc, afin de ne pas manquer à envers M"® de Fleuriel, et aussi parce sentait surveillée de plus en plus étroir la Bertrande : les rendez-vous noc- )p dangereux, étaient remplacés par ; entrevues le jour, derrière une haie, >rés de la vallée, quand Vitaline pou- :endre sous prétexte d'une commission que fermier. Juste subissait le retard
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LE PÉCHÉ DE LA MORTE 23f
de leur bonheur avec une parience faite de sa foi en l'avenir, et de l'invincible fidélité qu'il gardait à sa fiancée. Il savait que cette félicité devait un Jour s'épanouir, comme les eaux devaient jaillir à l'endroit où il les avait senties, dans le champ où il avait enfoncé son bâton de route.
« Attendez encore, dit-il à Vitaline quand elle lui eut confié son projet. Laissez à la douleur le temps de faire toute son œuvre sur M. le comte Savinien. Il est nécessaire, pour qu'on puisse le sauver, qu'elle l'ait rendu incapable de résistance à son salut. Attendez! il est trop agité encore. i>
Les jours, les semaines coulèrent. Ce que prévoyait le chercheur de sources arriva : à la première effervescence du déses{)oir succéda cet abattement dont le docteur Gervais témoignait sa frayeur à Pierre.
Presque au même moment, Juste dit à sa fiancée :
« Maintenant, agissez; il est temps. y>
Dans sa chambre, qu'elle entretenait avec une propreté monastique, près de la fenêtre encadrée de glycines, Vitaline écrivait une lettre à M"® de Fleuriel. Elle ne craignait pas d'être sur-
prise par sa mère : la Bertrande était partie pour deux heures au moins; elle avait à passer chez François Maussant, le métayer, dont la fille était de plus en plus malade, et à lui remettre les médicaments ordonnés par le docteur Gervais ; ensuite, la dame de Méréglise l'avait chargée d'une autre commission charitable. Tout cela assurait à Vitaline le temps d'achever sa missive et de la remettre au facteur. Elle écrivait donc posément, d'une écriture mince et longue, car le caprice bienveillant de la nature avait fuselé les doigts de cette jolie paysanne comme ceux d'une châtelaine ; elle mettait à sa tâche un grand effort d'attention : il fallait que sa lettre fut aussi pressante que possible, sans choquer M"® de Fleuriel par une allusion trop claire à son amour pour celui qu'il s'agissait de sauver.
Parfois la chevelure noire, inclinée sur le papier, se relevait, tandis que les doigts légers tourmentaient le manche de la plume; la jeune fille, levant les yeux sur l'image dévote qui était l'unique ornement de sa chambre, semblait lui demander le mot qui ne venait pas. Peu à peu, cependant, le feuillet se couvrit de lignes hautes et frêles, la plume courut de plus en plus rapidement, précipitée par l'émotion. En écrivant à
M"® de Fleuriel, Vitaline finissait par croire qu'elle lui parlait, et l'évocation de cette présence bienveillante lui donnait la hardiesse de converser à cœur ouvert avec elle.
Elle se souvenait de la douceur qui l'avait naguère mise en confiance, au point de lui arracher l'aveu de sa tendresse pour le mystérieux chercheur de sources.
La lettre de Vitaline disait :
Mademoiselle,
Je ne sais pas si vous me pardonnerei Vaudace que f ai de vous écrire sans votre permission. La nécessité est mon excuse. Le hasard a fait tomber entre mes mains une lettre que éM. le comte Savinien avait commencé de vous écrire, et qu'il ne voulait pas vous envoyer, comme vous pourre\ le voir. J'ai commis la faute de la lire, et }e vous en fais l'aveu avec une grande confusion. éMais, dans mon respectueux attachement pour vous, j'avais éprouvé une vive inquiétude de votre départ si précipité; je pensais que la lettre m'apprendrait quelque chose là-dessus, car j'avais l'idée qu'un malheur avait dû vous arriver.
éM. le comte Savinien était dans un état bien alarmant, et fêtais bouleversée de le voir ainsi désespéré.
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juand fai aperçu la lettre qui était tombée mitre dans le jardin et quand fai reconnu e, je n'ai pas pu m' empêcher de la lire, non ' connaître les secrets de mes maîtres, mais e f avais trop peur pour éM. le comte Saviwur vous. Et, bien que ce que fai fait doive ^aître malhonnête^ je ne puis pas dire que je ^ente, car f espère qu'une fois avertie du danest éM. le comte Savinien, vous pourre\, iselle, trouver moyen de le sauver; cela ne que vous et je ne suis pas asse\ hardie pour nseiller. oMais oM, le comte est dans un \r qui épouvante éAT^ la comtesse, et j'ai en- \f. Gervais, le médecin, dire à <5^, oAnfrey lait s'attendre a tout si on ne parvenait pas r de son accablement. Je vous demande endon de la peine que ma lettre vous causera; e vous faire souffrir, vous qui avei été avec wnté même, me torture le cœur. éMais c'est nt pour cela, mademoiselle, parce que vous ' si bienveillante pour une paysanne comme ^ce que vous daignieim' appeler « votre petite î i>, que je ne dois pas vous cacher la vérité, cela pourra vous servir à quelque chose de r.
osais vous parler de moi, je vous dirais que.
moi non plus, je ne suis pas très heureuse, mais cela n'a pas d'importance. Vous, qui êtes si belle, si douce, si charitable aux petites gens, mademoiselle "B^se, il n'est pas juste que vous souffriei. J'espère que ce que je vous écris pourra vous être utile : c'est tout mon désir.
Je suis, avec beaucoup de respect et aussi d'affection, si vous daignei me le permettre, votre petite servante,
ViTALiNE Bertrand.
Elle mit cette lettre sous enveloppe avec la page fiévreuse et folle tracée par Savinien dans son délire, puis elle écrivit la suscription :
oUfademoiselle de Fleuriel, 2} bis, rue de la Ville-l'Êvêque, Taris.
Elle jeta un coup d'œil sur l'horloge rustique qui remplissait la chambre de son craquement monotone. C'était à peu près l'heure du piéton : sa lettre à la main elle sortit.
Elle descendait le perron. Comme elle posait le pied sur le sable de l'allée, quelqu'un lui barra le chemin.
La Bertrande rentrait.
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« OÙ vas-tu? >
D'instinct, Vitaline enfouit la lettre dans son corsage, mais, avant que le geste si prompt fut achevé, Bertrande avait eu le temps de lire l'adresse.
« M"® de Fleuriel!... dit-elle en regardant sa fille. C'est à elle que tu écrivais?... — Réponds donc, ajouta-t-elle en lui secouant rudement le bras. Qu'est-ce que tu lui disais? Mais répondras-tu? y>
Vitaline se taisait : la douleur de sa chair meurtrie par la dure étreinte faisait diversion à son angoisse. Sa mère la lâcha.
« Oh! je n'ai pas besoin que tu parles, va! Je sais bien ce que tu lui disais : « Revenez, made- « moiselle, M. le comte Savinien pense toujours a: à vous et vous n'aurez pas beaucoup de mal à t lui faire oublier l'autre, la morte. La vie est <t trop triste ici, revenez. y>
Elle se planta devant elle et la regardant, farouche, son visage tout contre le sien :
« Eh bien! moi, la Bertrande, je veux que la vie soit triste ici, entends-tu ? Je veux qu'on soit grave ici, parce que c'est la maison de la mort. Je n'oublie pas, moi, et je ne veux pas qu'on oublie. Je ne veux pas qu'on soit heureux mal-
gré les trépassés. Ça porte malheur, ce bonheur-là. y>
Vitaline, cette fois, osa répondre :
« Voulez-vous aussi que M. le comte Savinien meure, que M"** de Fleuriel meure?
— Françoise est bien morte! ï>
Le mot glaça la réplique de Vitaline. Elle regarda, épouvantée, celle qui venait de le prononcer. La Benrande reprit :
€ Donne-moi ta lettre.
— Non, ma mère, » répondit la jeune fille.
Vitaline ne bougea pas, ne répondit pas.
« Écoute, reprit la Bertrande, tu as tort de t'obstiner avec moi. J'ai le moyen de te soumettre... »
Une anxiété oppressa la poitrine de la jeune fille, troubla son regard qui se porta sur sa mère, suppliant.
« Ah! tu t'attends à ce que je vais te dire, tu vois bien. Tu t'imaginais donc que je ne connaissais pas tes amours avec ce vagabond, ce trouveur de sources? Va, il y a beaux jours que je vous surveille. Je ne t'ai rien dit, j'avais mon idée, et puis j'étais sûre qu'il n'y avait rien. Sans quoi!...
— Pardonnez-moi, murmura Vitaline, rou-
gissante de pudeur devant sa mère, elle qui n'avait eu presque aucun embarras à entendre M"® de Fleuriel lui parler d'un tel sujet, et à lui répondre.
— Il faut m'obéir d'abord. Vitaline, retiens ce que je te dis : si tu persistes à écrire des lettres à M"® Rose sur ce que tu sais^ si tu me contraries à ce sujet-là, je raconterai à M""® la comtesse Elisabeth l'histoire de vos rendez-vous. Il y a un maire et des gendarmes dans ce pays-ci : on l'expulsera de la commune, ton chemineau. »
Vitaline devint toute blanche. Elle ferma un instant les yeux. Une force de résistance inattendue lui monta au cœur.
« Vous ferez comme vous l'entendrez, mère, répliqua-t-elle tranquillement.
— Ahl gueuse! i>
Et elle se jeta sur sa fille pour lui arracher la lettre; ses mains dures broyaient les doigts frêles crispés sur le corsage, et froissaient sans pitié la tendre poitrine : la Bertrande avait la force d'un homme. Pâle de souffrance et d'angoisse, Vitaline se tordait, se convulsait, luttait héroïquement de tous ses nerfs et de tout son désespoir.
Mais M"® de Méréglise parut.
« Eh bien! Bertrande? ï>
La servante honteuse remplaça la mè rouche; le changement fut instantané à c mot. La Bertrande avait lâché Vitaline et nait immobile, baissant la tête. M™® de glise reprit sévèrement :
a: J'attends que vous m'expliquiez ce qu veut dire. y>
La paysanne releva le front.
« J'ai une fille mauvaise, madame la tesse, je la corrige.
— Qu'avez-vous fait, Vitaline? interroi châtelaine.
— Elle aurait trop honte de le dire à mt la comtesse, si elle n'a pas honte de le fair donne des rendez-vous à un homme pi chaque jour, et je l'ai surprise.
— Quel est cet homme?
— C'est ce Juste qui prétend trouv( sources dans le pays.
— Vous l'avouez? demanda la comtesse taline, et elle la regardait avec étonnemen il y avait de pureté dans le clair visage yeux de vitrail, qui se levaient maintena elle, courageux.
— Oui, madame la comtesse. Mais ma
• "^^ ^rr^^y y :
vrous dire aussi que ces rendez-vous ^nts. »
esse Elisabeth la regarda encore, Ionus crois, dit-elle. Est-ce tout, Ber-
madame la comtesse. Elle se permet rrespondre, en cachette, avec des périr qui elle ne doit être qu'une serne moi. Elle a sur elle une lettre pour iriel. »
esse de Méréglise ne put s'empêcher ir : ce nom évoquait la ruine de tous
îz-moi cette lettre, mon enfant, » ditment à Vitaline.
: fille, sans une hésitation, tira l'enve- )n corsage et la lui tendit. Un instinct : que M""® de Méréglise était com-
se tourna vers Bertrande :
Is interroger Vitaline; elle ne manis dorénavant au respect qu'elle doit j'en réponds pour elle. Mais je veux pour lui parler. Vous pouvez vous trande. 2>
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 24f
La paysanne s'en alla, muette, de son pas d'ombre. A présent, toute tentative pour retarder la marche des choses était vaine : M"° de Méréglise était seule maîtresse de sa décision. La Bertrande, obscurément, sentait flotter autour d'elle de l'irrévocable.
M"® de Méréglise ouvrit la lettre; ses regards tombèrent aussitôt sur l'écriture de son fils.
« Comment ce papier est-il entre vos mains?
demanda-t-elle à Vitaline.
— Je l'ai trouvé sous la fenêtre de M. le comte, répondit celle-ci, la voix un peu tremblante, et je n'ai pas pu m'empêcher de le lire. Quand madame la comtesse l'aura lu aussi, elle me pardonnera peut-être. »
Déjà la comtesse Elisabeth dévorait du regard ces lignes où son fils avait confessé à l'amie lointaine, qui ne pouvait l'entendre, les troubles mortels de sa raison, et cette attirance de désir et de crainte qui l'amenait invinciblement vers le gouffre. Mille épouvantes l'agitèrent à cette lecture : elle vit au même instant son Savinien hagard, jouet de la démence qui faisait luire horriblement ses yeux, tordait sa bouche, lui étourdissait le cerveau de son bruit de cloche fêlée,
Eh bien! mon enfant, je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous soyez heureuse. Cela fera peut-être venir le bonheur pour tout le monde, dans cette maison. Mais nous en reparlerons plus tard, n'est-ce pas? Je suis trop inquiète, trop triste en ce moment. En attendant, soyez-en sûre, votre lettre partira : c'est moi-même qui vais la remettre au facteur. Et priez Dieu pour que votre intention dévouée aboutisse. Je vous promets que, s'il en est ainsi, il n'y aura autour de moi que des heureux à Méréglise. Tenez, voici le piéton : appelez-le! y>
L'homme enfilait l'avenue de tilleuls et de marronniers. En arrivant près de la comtesse Elisabeth, il se découvrit.
Elle lui tendit la lettre en recevant celles qu'il lui apportait.
« Je vous recommande particulièrement celleci, » lui dit-elle.
L'homme salua de nouveau et s'éloigna. Vitaline le regarda longtemps marcher sur la route poussiéreuse : il faisait de longues enjambées de montagnard et sifflotait un air de bourrée. A chaque pas, son lourd sac de cuir sautait un peu, remuant les papiers qui s'y entassaient, et qui confondaient pêle-mêle leurs secrets d'inté-
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rêt et d'amour. Il semblait à Vitaline que du cabas informe s'élevaient mille petites voix chuchotant des confidences; une voix plus forte les dominait toutes, celle de cette missive qui allait si loin réveiller la tendresse de Rose et susciter l'action du Destin. Et tandis qu'elle regardait la silhouette de l'homme, lentement diminuée, fondre peu à peu dans la campagne verte et chaude de l'après-midi, il lui sembla que c'était la Providence qui était en route vers un but mystérieux.
[ NE dame demande monsieur, dit le valet de chambre à Pierre Anfrey.
— Qui est-ce?
— Elle n'a pas voulu dire son nom. C'est une jeune fille. y>
L'avocat hésita un moment, ce Faites entrer. »
M"® de Fleuriel parut dans l'encadrement de la porte.
La lettre de Vitaline, arrivée l'avant-veille rue de la Ville-l'Évêque, venait de la rejoindre ce matin seulement à Montfort, à cause des lenteurs de la poste. Elle avait eu, en la lisant, la vision du péril : son cœur, dont le chagrin et
f -r^- 'm\'rj'\r^î^^
ient le rythme, avait senti que les malades comparent passer à travers ses fibres.
; M. de Chalus était près e ses bras.
li demanda le vieillard, î put répondre qu'un mot :
ramponnée d'une main au inée, l'autre crispée sur sa t la missive de Vitaline et la Savinien, s'arrêtant parfois d sur la face torturée, près
î? }) interrogea-t-il.
î inintelligible lui répondit :
. Anfrey.
lise m'a dit que, s'il voulait arracher son fils à la morte, e. »
\ rayonna subitement d'éner-
)urd'hui. Il lui parlera, il pourra le convaincre?
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 2fl
— La comtesse Elisabeth s'est exprimée d'une façon qui ne laisse pas de doutes. Il dépend de M. Anfrey de sauver Savinien. Il résistera longtemps, m'a-t-elle dit, avant de s'y décider.
« Cette résistance, je la vaincrai. Il ne s'agit plus de moi, cette fois, il s'agit de lui. Nous allons partir. Vous m'accompagnerez jusqu'à la maison de M. Anfrey seulement. Une fois là, j'aurai assez de courage, et il est nécessaire que je sois seule avec lui. j>
A onze heures, le vieillard et la jeune fille arrivaient à la gare Montparnasse; ils s'assirent chez un restaurateur, devant un repas auquel Rose ne toucha guère. Puis ils montèrent en fiacre. Anfrey déjeunait de bonne heure, pour avoir plus de temps à donner au travail dans l'après-midi; sûrement il serait dans son cabinet.
Devant le rez-de-chaussée du boulevard Haussmann, la voiture s'arrêta. W^^ de Fleuriel descendit. Elle venait de retrouver un calme extraordinaire à cette heure où sa vie se jouait. D'un pas affermi, elle s'engagea sous la voûte : elle pressa le bouton du timbre, le valet de chambre parut.
« M. Anfrey?
— Je vais voir s'il est là. Qui dois-je annoncer?
— Dites-lui simplement qu'une dame le demande. »
Elle ne voulait pas se nommer, ayant tout à coup la pudeur de cette démarche qu'elle osait. Après l'avoir regardée, le valet de chambre n'insista pas : ce ne pouvait être une aventurière. Il alla prévenir son maître.
L'instant d'après il revint :
« M. Anfrey prie Madame d'entrer. »
Elle le suivit; il lui ouvrit la porte du cabinet de travail. Elle se trouva au milieu d'une pièce décorée sévèrement d'un meuble Empire en palissandre fileté d'or. Pierre était assis à son bureau, devant ses dossiers. Il se leva et ne put réprimer un mouvement de surprise, presque d'effroi, à la vue de Rose.
De toutes les visites, celle de M"® de Fleuriel était à la fois la plus inattendue et celle qu'il devait redouter davantage. Pour que cette jeune fille vînt chez lui, il fallait bien qu'un intérêt urgent l'y amenât, et le plus impérieux de tous n'était-il pas celui de son amour? Mais comment, par qui savait-elle qu'il y pouvait quelque chose, qu'il dépendait de lui de faire triompher cet amour, ou de le laisser agoniser, dans le désespoir? Il pressentit que M^^"* de Fleuriel, à son
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 2f3
tour, venait donner l'assaut à sa conscience. Après la comtesse Elisabeth et ses regards muets, plus impérieux qu'un ordre; après le médecin et l'inconsciente cruauté de son diagnostic sur le mal dont Savinien mourait; après Savinien luimême, provoquant l'aveu par ce souhait désespéré d'apprendre que la morte ne méritait pas son sacrifice, et de ressaisir ainsi sa liberté, voici donc que M"® de Fleuriel venait sans doute lui dire :
« Parlez. ]^
Et dans son âme retentissaient encore les ordres paternels qui lui avaient prescrit le silence.
Dans sa conscience profonde, le drame du scrupule, près de se dénouer à présent, atteignait à une intensité angoissante. Tout son être éclatait sous la pression d'une fatalité qui s'appesantissait sans cesse davantage, comme les eaux s'alourdissent sur les épaules d'un plongeur descendu au fond des mers.
M"® de Fleuriel n'avait encore rien dit pourtant, mais elle était là avec son visage exténué aux tons de cire, aux lèvres défleuries, aux joues fondues de maigreur, aux yeux trop brillants. A la vue de cette grâce, devenue spectrale à force
et de douleur, une pitié telle l'enut autre émotion s'y trouva noyée :
ssible à la beauté vivante d'approige de la mort. Celle-là, à Tordinaire, jà irréelle : rongée et pâlie par le
devenait effrayante comme un fanirirait.
it, Pierre avait avancé un siège à riel, ébauché une phrase d'accueil.
[e lui répondit avec brièveté, de sa t vibrante qu'aucune épreuve phyrale ne parvenait à voiler, et dont le 5 moment paraissait surnaturel, par e avec ce corps presque détruit où ils vivaient encore. Miracle émourêle énergie.
vous dire, monsieur, commençapourquoi je suis venue. »
>saillit : l'instant décisif était arrivé, aimé se trouver, sans armes, en face innemi que de cette jeune fille au déjà, mais à l'âme indomptée, qui uer par le triste charme de sa jeuon amour. Rose agonisante dont le rait l'âme de pitié, faisant défaillir
velléité de résistance.
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 2ff
La conscience de Pierre n'avait pas prévu ce dernier combat.
a: Je suis venue à vous, monsieur, reprit M"* de Fleuriel, comme à un ami, un sincère ami de M. de Méréglise.
— Mon dévouement lui est tout acquis, en effet, mademoiselle. »
Il ajouta :
« Ainsi qu'à vous.
— Je vous en remercie. y>
Us parlaient par phrases brèves coupées de silences, pendant lesquels chacun observait l'autre, et ramassait ses forces, elle pour attaquer, lui pour se défendre. Car cet homme loyal et cette jeune fille si tendre, si pure, si noblement douloureuse, étaient, en réalité, deux adversaires : c'est pourquoi les premiers mots qu'ils échangeaient ressemblaient aux préliminaires du combat entre des duellistes.
« Savinien m'aime, continua-t-elle.
— Il me l'a dit.
— Et moi aussi, je l'aime, y> prononça-t-elle lentement, fermement, sans baisser les yeux. Au contraire, un regard plus brillant illumina sa face morte.
Elle poursuivit :
dbyGoOj
ur Anfrey, il faut nous sauver l'un et
nent cela, mademoiselle?... »
d'une voix blanche, qui lui semblait
étrangère.
Vléréglise, dit-elle, souffre mortelle-
nflit de son amour pour moi avec le
jarde encore à une morte.
lussi, je le sais.
QS de sa mère qu'une personne, une
•nde, aurait assez d'influence sur lui
avaincre qu'il peut — qu'il doit —
1 de ces sentiments à l'autre, venir
la vie qui l'appelle, — à moi. y>
e se fit de nouveau, plus long, plus
ieuriel précisa encore davantage, é fidélité à la comtesse Françoise par rt. Une personne, une seule, pour que j'ignore, peut lui dire que ce ;st pas valable, qu'il est nul devant levant Dieu. Il la croira et ne croira
personne, monsieur Anfrey, c'est
attendu était porté.
« Moi? balbutia Anfrey, non, je vous assure... Je ne puis pas. y>
M"® de Fleuriel tenait une nouvelle certitude : Anfrey se dérobait, il n'avait pas nié.
« Vous le pouvez, répliqua-t-elle, et il n'y a que vous qui le puissiez. Monsieur Anfrey, la situation est terrible. Dans quelques semaines, le comte de Méréglise votre ami sera fou, ou il se sera tué.
(L Tenez, lisez ceci. ]^
Elle tira de son corsage un papier.
« Voici une lettre qu'il m'écrivait et qu'il n'a pas osé m'envoyer : le hasard l'a fait tomber en mes mains. Elle vous dira si j'exagère. »
Anfrey lut d'un bout à l'autre la confession tragique. Rose suivait sur son visage le progrès de son émotion.
Il semblait maintenant qu'ils n'étaient plus seuls; un tiers assistait à leur entretien : l'âme de Savinien, cette pauvre âme de détresse et de folie, était réellement présente. Elle élevait une supplication conforme à celle de la jeune fille : elle réclamait de Pierre la cruauté bienfaisante qui lui donnerait le salut par la torture, comme un malade traqué par la mort vient au chirurgien, ministre de souffrance et de guérison.
M"*" de Fleuriel poursuivit :
« Depuis que Savinien a écrit cette lettre, son état a empiré encore. La fille de la Bertrande m'a écrit pour me supplier de le sauver : aurezvous pour lui moins de pirié que cette paysanne, monsieur Anfreyl Refuserez-vous de m'aider à l'empêcher de mourir, moi qui ne puis rien sans vous?
— Mademoiselle...
— Je ne vous parie pas de moi Pourtant je souffre, moi aussi, monsieur, je souffre!... »
Un flot de larmes jaillit de cette âme, soudainement amollie par une lamentable pitié de soimême.
« Est-ce juste, monsieur Anfrey, que je sois sacrifiée? Je suis jeune, je commence la vie, je n'ai pas eu ma part du bonheur d'exister. Répondez-moi, est-ce juste que j'en sois frustrée, qu'on fasse une couronne mortuaire avec les fleurs de mon unique amour pour la mettre sur une tombe — sur une tombe qui ne mérite pas cet hommage, vous le savez? Vous savez que l'idole est indigne de la superstition qu'elle inspire. Et vous lui voudriez immoler ma jeunesse aimante et aimée? Ah! je la défendrai, ma jeunesse, je le défendrai, mon bonheur : ils ne sont
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 2f9
plus à moi, ils sont à un autre qui m'est plus cher que moi-même. Vous qui êtes son ami, interrogez-vous, descendez en votre conscience; demandez-vous si vous avez le droit, en vous taisant, de le condamner à me perdre, moi et la félicité que je lui apportais. Non, n'est-ce pas? vous ne vous sentez pas ce droit-là contre moi, contre nous, contre la vie? y>
Pierre ne répondait pas. De la brume du souvenir montait en ce moment une vision implacable : celle de Franchard. Dans un désert de pierres, sous le braisillement du ciel, une jeune femme, pour lui sacrée, la femme de Savinien, prise, au contact de la solitude, d'une impétueuse folie d'amour et de détresse, s'abattait tout à coup sur sa poitrine, et lui murmurait les mots irréparables qu'il répétait après elle. Puis, il apercevait une chambre de malade, un lit, une mourante aux yeux clos : c'était cet amour d'une heure, déjà presque cadavre, et que pieusement il baisait au front. Il fallait maintenant le déshonorer, dénoncer celle qui ne pouvait plus se défendre, projeter dans les régions de la mort la rouge torche du scandale : voilà ce que les vivants réclamaient de lui. Qu'importait que cela fût nécessaire, puisque c'était impossible! — Le
:, traversé d'un roulement de voiquerelle de la rue, d'un rire d'ouées aux étalages. Le fleuve de l'exisînne déversait ses flots de bruit s murailles, de cette chambre séêtres, deux adversaires, face à face,
monsieur? interrogea M"® de Fleu-
1, mademoiselle, M™® de MérégUse
, je n'ai rien à dire. »
Liriel se leva.
r Anfrey, je ne vous crois pas.
emoiselle, il faut me croire, je vous
i gémissement plutôt qu'une réirase d' Anfrey voulait seulement me faites pas souffrir davantage, s. Si je pouvais parler, je parlerais, yez bien que c'est impossible. »
Liriel ignorait que cet homme avait lice des torts ineffaçables de la Lui faudrait en l'accusant, elle, s'acravement lui-même; que, surtout, : commettre cet acte, le plus lâche une conscience virile : flétrir celle
dont il avait recueilli le baiser, déshonorer une morte pour une faute dont il avait profité tristement.
Elle soupçonna pourtant un peu de la vérité : elle pensa que Pierre avait pu aimer la comtesse Françoise, mais chastement, comme Savinien Taimait, elle-même, et qu'à cause de cela il lui était impossible de prononcer sur elle la parole impitoyable et salutaire, qui aurait rendu à M. de Méréglise sa liberté.
« Je devine la cause de votre résistance, répondit-elle. Vous vous souvenez d'avoir été l'ami de Françoise, et vous hésitez devant une révélation dont souffrira sa mémoire. Soit! mais rappelez-vous donc aussi, monsieur, que vous êtes l'ami de Savinien. Vous lui donneriez, je le sais, votre temps, votre fortune, votre sang, s'il arrivait qu'il en eût besoin. Sacrifiez-lui donc un scrupule.
— Mais, mademoiselle, répéta-t-il avec moins d'assurance que la première fois, puisque je n'ai rien à dire...
— Si, monsieur, vous avez quelque chose à dire à Savinien. Vous avez à lui dire qu'il nous immole tous les deux à une chimère, que la religion du serment ne tient pas contre une erreur
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de personne, quand il se trouve que celle à qui l'on a juré n'est pas celle que l'on croyait. Vous avez à lui dire qu'il est libre, et vous le lui direz. y>
Anfrey secouait encore la tête, mais elle s'aperçut que sa résistance se lassait. Le visage de cire blanche se tourna vers lui, les émeraudes du regard étincelèrent.
« Vous savez bien, articula-t-elle implacable, que vous devez la vérité à votre ami, à la justice éternelle. Avez-vous vu des témoins se récuser devant les tribunaux? Est-ce parce qu'il n'y a pas de juges ici que vous vous croirez affranchi du devoir qui incombe à tout honnête homme, possesseur d'un secret auquel la vie des autres est attachée : promulguer la vérité qui sauve? »
Elle continua sur un ton de supplication passionnée :
« Non, monsieur Anfrey, il n'y a pas ici de juges : c'est votre conscience qui siège seule au prétoire. y>
Et plus douloureusement :
(( Il y a aussi devant vous une pauvre créature qui souffre.
(( Regardez-moi. »
Machinalement il obéit.
(( Il s'en faut de bien peu, n'est-ce pas, que je sois semblable à la morte dont le respect vous arrête? C'est encore une vivante qui vous implore : qui sait pour combien de temps? Je suis une malade, presque une mourante : M. de Chalus, qui se désespère à cause de moi, ne connaît pas encore, heureusement, le degré de mon mal. Déjà, pour moi, la vision du monde s'affaiblit et s'éloigne : je le vois fuir comme une rive. Ce qui me reste encore d'énergie vibre dans une aspiration de tout mon être vers ces bords. J'y aperçois quelqu'un qui m'appelle et qui ne peut pas venir à moi, quelqu'un dont les pieds sont enchaînés par un lien de scrupule plus fort qu'une entrave de fer. Nos deux âmes s'attirent à travers l'espace, désespérément. Savez-vous que c'est là un supplice effroyable, et qu'on en meurt ? Vous qui craignez tant les reproches de la tombe, vous entendrez bientôt ceux de deux morts que vous aurez faits. Vous avez lu sa lettre, à lui: qu'en pensez-vous? Et moi, je suis là, en face de vous : regardez-moi. »
De nouveau, Pierre, écroulé dans son fauteuil, leva les yeux vers le visage de Rose. Une beauté déjà promise au sépulcre y rayonnait. Nuit et jour, la douleur, la fatigue, l'insomnie, en avaient
LE PÉCHÉ DE LA MORTE lÔf
— J'ai besoin de le croire, de me rattacher à une espérance. Ce n'est pas seulement un scrupule que je vous sacrifie, c'est mon amitié la plus chère, c'est une fraternité véritable. Savinien ne me pardonnera jamais ce que je vous ai promis de lui dire.
— Même quand il sera heureux par vous, avec moi?
— Même alors. J'en suis sûr. Quand j'aurai parié, nous serons ennemis pour toujours. Ne m'en demandez pas davantage. ï>
La vérité apparut dans un éclair à M"® de Fleuriel.
Serait-ce donc Pierre qui aurait recueilli le bénéfice des torts de la morte envers Savinien? Serait-ce l'aveu qu'il allait lui faire?
C'était si effrayant qu'elle n'osa pas l'interroger.
Mais une terreur l'envahit toute : que se passerait-il entre les deux hommes devenus ennemis ? Elle eut la vision d'un duel à mort.
« Quoi qu'il arrive, balbutia-t-elle, jurez-moi d'être calme, même si Savinien... si M. de Méréglise se laissait égarer par la violence de la première impression, s'il vous adressait une parole offensante. »
Ls^blitfM
lurit tristement.
tranquille, mademoiselle. Je vous ai
! je sauverais Savinien, je ne m'expo-
le tuer. Nous ne nous battrons pas. »
eau, M"® de Fleuriel lui serra la main
mademoiselle; je pars ce soir pour
m silence. Puis il ajouta :
le nous i^everrons probablement plus
^ous demande votre souvenir et votre
iemoiselle de Fleuriel !
lavant, répliqua-t-elle, vous êtes, après
'a élevée, le plus cher de mes amis,
imi pour toujours perdu.
i, y> dit-il une fois encore.
it.
a! lui demanda M. de Chalus, comme
Lt vers la voiture.
lera à Savinien, il me l'a promis.
:][uelle joie! tu es heureuse, mon en-
;eyait près de lui.
ion ami, répondit-elle, mais j'ai peur
onheur ne lui coûte trop cher.
— Comment?
— A travers ce qu'il vient de me dire, j'ai entrevu la vérité. M. Pierre Anfrey, en accusant la morte, devra s'accuser aussi lui-même. Avezvous compris?
— Je m'en doutais, y> répliqua M. de Chalus.
Il se tut quelques secondes.
<r Je devine ce qui se passe en toi, continuat-il. Tu as remords d'accepter un tel sacrifice. C'est bien un sentiment digne de toi. Mais il ne faut pas que tu en sois tourmentée. Dis-toi que M. Anfrey y était obligé, non pas même pour toi, mais pour satisfaire à la justice des choses. Un tel secret appartient à tous ceux qui ont intérêt à le connaître. Celui-là n'était pas seulement à la morte et à lui : il était à Savinien, envers qui tous deux avaient péché, il était à toi dont la destinée tient à celle de Savinien. Le silence profitait aux seuls coupables, l'aveu était nécessaire au salut des innocents. C'est leur cause qui l'emporte : quoi de plus juste? Tu n'as rien à regretter; tu as montré à M. Anfrey son vrai devoir, qu'un instinct l'empêchait d'apercevoir clairement : celui qui pousse toujours un homme à sauvegarder malgré tout l'honneur de celle qui l'a exposé pour lui. Tu lui as fait com-
les droits de la vie priment ceux de
i ai pas moins des craintes. Que vaitre eux? 11 m'a promis de ne pas se î redoute donc rien pour Savinien.
ntilhomme ne frappe pas celui qui tnerci. D'ailleurs, veux-tu que je te i M. de Méréglise ne tuera pas M. An-
éger sourire.
irce qu'il t'aime. Allons, mon enfant re-toi, espère. Si quelqu'un souffre taine conséquence de ses actes, itié, mais n'en sois point troublée, de semaines, tu as pleuré chaque versé ton compte de larmes pour e, et désormais tu ne dois plus que oie, vois-tu, n'est vraiment la joie t le printemps de nos existences, îut être heureux encore, si le destin tnais on ne peut plus être joyeux, e, et ne rebute pas d'une appréile le bonheur qui est en route vers
ait M. de Chalus, tandis que la voi-
ture gKssait dans le clair après-midi de septembre, et M"® de Fleuriel, déjà gagnée à l'espoir, exaltée par une fièvre d'attente, Técoutait. Peut-être n'était-elle pas tout à fait convaincue et gardaitelle son inquiétude au fond d'elle-même, mais les paroles du vieillard donnaient le change à ses pensées, et coloraient son imagination de leur propre sérénité.
-^ — "-rrraM" riirra TiT--
Ns le bureau télégraphique de la Madeleine, Pierre Anfrey écrivait sa dépêche. Il était cinq heures du soir; nt de la journée, le crasseux local dennaissable : on y voit soudain affluer légances parisiennes ; on se croirait à rue de Rivoli ou des Champs-Elysées, visites chez les couturiers ou les bijourue Royale, avant de se rendre à un c, ou en sortant d'une exposition de je de Sèze, les mondaines entrent là ier leur correspondance urgente, cette halte d'un instant, à peine po-
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 2Jl
sëes, elles tracent de brèves missives qui signifient l'amour, l'abandon, la rupture, la vie ou la mort. 11 suffit qu'une femme pénètre dans un bureau de poste, griffonne trois lignes sur un morceau de papier et le laisse tomber, du bout des doigts, dans la fente presque invisible qui a déjà englouti tant de secrets : aussitôt, les rouages de la fatalité se mettent en marche, et la comédie ou le drame se précipite vers le dénouement.
Autour de Pierre, devant la planchette de bois noir, se penchaient les bustes allongés par la svelte élégance de nos modes ; des nuques s'inclinaient sous les panaches bougeurs des grands chapeaux, et de petites mains toutes gantées luttaient contre les plumes ébréchées qui taquinaient leur impatience, égratignant le papier au lieu de le noircir. Un concert de ces parfums clairs et frais que l'anglomanie a fait partout adopter montait dans l'air. Pierre ne remarquait rien : il écrivait fiévreusement sa dépêche à Savinien.
(Affaire urgente. oArriverai demain heure inconnue. Inutile venir à la gare.
Il porta le télégramme à l'employé. Celui-ci compta les mots, supputa les frais, puis avisa
d;^*-^ ^„'î1 y aurait un exprès à payer, Méréglise las de bureau télégraphique. Anfrey, émotion, ne se Tétait plus rappelé, é consulta un livre, recommença un alcul, laborieusement : il était nouveau bile. Pierre crut que cela ne finirait ifin il put payer et sortir, a hors du bureau, et se mit à marcher rection de la rue Royale à grands pas, Imer l'exaspération de ses nerfs.
Li'il lui demeurât la moindre trace de is scrupules : il oubliait maintenant la tnolée aux droits supérieurs des vivants, lit pas douteux pour lui désormais : son r était bien celui que lui avait indiqué îuriel; il avait le sentiment d'accomplir lécessaire, trop longtemps différé. Et jamais la cruauté de sa situation ne lui i telle.
il pleurait en lui-même, c'était son ec Savinien pour toujours brisée, ce î d'affection virile et pourtant si tendre, louceur lui était devenue nécessaire, es années leurs deux âmes s'étaient omme fondues; ils mettaient en comi sentiments avec une confiance char-
mante. La trahison involontaire de Pierre, le souvenir cruel de ses torts envers Savinien, n'avaient fait que jeter une ombre de cauchemar sur cette amitié sans la détruire. La pensée qu'une telle fraternité ne durerait pas au delà de cette journée, que Savinien allait le haïr irrémissiblement, le torturait plus que tout le reste. Et cela était fatal, inévitable. Ainsi qu'il l'avait dit à M"® de Fleuriel, son ami, même heureux, ne pouvait pas lui pardonner après l'irréparable aveu. Se perdre ainsi pour toujours dans l'âme de celui dont l'amitié lui était si précieuse, n'était-ce pas un peu conmie un suicide?
Place de la Concorde, il eut une hésitation.
Irait-il voir son père avant son départ? Non, il craignait en ce moment de se trouver devant celui auquel il allait désobéir. 11 monta à son cercle, et dans la salle de lecture écrivit un mot annonçant son voyage : il le remit à un valet de pied pour le jeter à la poste. Dans ce billet, il n'osait pas avouer qu'il allait à Méréglise : il lui semblait que son père avait deviné, lors de leur conversation, le nom de la morte et celui de l'ami qu'il s'agissait de sauver.
Jusqu'à l'heure du départ, il occupa le temps par des visites et des courses, qu'il fit toutes à
u restaurant, alla ensuite retrouver \ au café, et revint chez lui juste à ire sa valise. Ses préparatifs achevés ninutes, il se fît conduire à la gare
ie nuit fut un long cauchemar trée la marche du train, traversé de icinants, en coups de couteau, tels t avoir les désespérés dans la nuit : suicide.
e levait dans le brouillard, quand idon. Il sauta dans une voiture de la au cocher l'ordre de le conduire
laugréa : la voiture était pitoyable-
pour une si longue course. La
'au château, dans la brume et le
ible du matin, fut un interminable
mtesse Elisabeth que Pierre aperçut (téréglise. Elle était seule. A sa vue, éprimer un mouvement de joie, délivrance, la main.
► le bienvenu, dit-elle. Il y a longirous attendais.
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 27f
— Madame...
— Je savais que vous viendriez. J'avais peur seulement que ce fût trop tard. Grâce à Dieu, il n'est pas trop tard. Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Vous venez sauver mon fils, n'est-ce pas? Vous avez vu M"® de Fleuriel?
— Oui, madame.
— Elle vous a dit que Savinien se mourait de chagrin, faute de savoir un secret que vous croyiez devoir garder pour vous seul, un secret dont la révélation l'accablerait d'abord, et le guérirait ensuite. C'est pour le sauver que vous êtes venu, pour parler à Savinien?
— C'est vrai.
— J'ai inspiré la démarche de M"^ de Fleuriel près de vous.
— Je le sais.
— Il y a deux ans, monsieur Anfrey, que je connais la vérité. J'étais auprès de Françoise mourante, lorsqu'elle vous appelait dans son délire, au lieu de son mari. J'étais dans sa chambre quand vous l'avez embrassée sur son lit d'agonie, vous croyant seul. »
Pierre baissa la tête. La comtesse Elisabeth reprit :
(( Et depuis qu'elle n'est plus, je vous ai
observé. Toujours je vous parlais d'elle, exprès. Je suis femme, monsieur Anfrey, ou du moins je l'ai été avant de n'être plus qu'une mère : je ne pouvais pas m'y tromper. C'était bien vous qui aviez eu l'amour de cette morte. »
Il se taisait. Elle continua :
« Eh bieni jugez-moi comme vous voudrez, je n'avais pas, je n'ai pas maintenant davantage la force de vous le reprocher. Ma conscience de chrétienne, monsieur Anfrey, n'a pas le courage de vous condamner pour une faute à laquelle mon fils devra le salut. Je n'arrive pas à détester le péché de la morte et le vôtre, puisque mon fils va être racheté par lui du désespoir, de la démence, de la mort. Dieu me jugera pour ce sentiment, qui n'est ni d'une croyante ni d'une femme de ma race. Quand il ne s'agit que de moi, j'essaie d'agir et de penser selon notre vieille loi d'honneur; quand il s'agit de Savinien, je deviens lâche. »
Après un silence, elle ajouta brusquement :
a: Quand lui parlerez-vous?
— Dès que vous le voudrez, madame.
— Le mieux sera, je crois, que je vous laisse ensemble après le déjeuner... Taisons-nous, voilà mon fils qui rentre. »
Savinien revenait d'une course matinale : il hâta le pas en apercevant son ami; il s'efforça de lui sourire et lui tendit la main.
« Te voilà pour quelque temps, j'espère, dit-il.
— Je ne crois pas, répondit Anfrey. J'ai laissé là-bas de grosses affaires. A propos, celle dont je t'ai parlé, — ce poste en Indo-Chine, tu sais?
— Oui.
— Eh bien, je crois que cela va se conclure.
— Ah! tu te décides à aller là-bas?
— Oui, c'est si tentant, que veux-tu? »
La préoccupation douloureuse de Savinien l'absorbait au point de le rendre presque insensible à l'annonce de ce départ.
« C'est vrai, dit-il, tu es le meilleur juge de tes intérêts. »
Puis il ajouta — politesse instinctive plutôt que mouvement du cœur :
(H Mais cela m'afflige beaucoup ce que tu me dis là, mon pauvre Pierre.
— Que veux-tu?... répliqua l'autre, aussi gêné que Savinien paraissait distrait*
— Et cette autre affaire pour laquelle tu es venu?
— Nous en causerons tout à l'heure. »
2jS LE PÉCHÉ DE LA MORTE
Il ^^1^ J^.
X heures encore avant de se mettre tèrent au jardin. Entre Savinien, ; absorbé, et Pierre tout palpitant
croissante, la causerie se serait is l'intervention de M°*® de Mérétresse d'elle-même, bien qu'elle paiement travaillé d'angoisse. Ce loments qui précèdent le drame, as émouvants que le drame luiî de l'attente formidable qui s'y endant, nul dramaturge ne les a
La vie pèse alors d'un poids 5 hommes, comme l'orage en forantit sur les êtres et les choses.
e du déjeuner sonna : on passa sine. M""® de Méréglise avait placé ite, en face de Savinien ; elle lui pas lui laisser le temps de songer •rible qui allait suivre, et l'empêcourage à l'avance, îpas achevé, elle se leva, as mieux pour causer dans mon inien.
u voudras. »
glise s'était approchée de Pierre, lement à l'oreille :
c( Ayez du calme pour vous et pour lui, je vous en prie.
— Madame, répondit-il, j'ai fait déjà cette promesse à M"® de Fleuriel. Je me laisserai tuer par lui plutôt que de me battre. y>
Elle le remercia silencieusement d'une pression de main, puis elle lui souffla :
« Venez me retrouver à la chapelle, aussitôt après. »
Elle s'éloigna. Les deux hommes traversèrent le couloir : Savinien poussa une porte, et fit entrer son ami dans une pièce pleine de livres. Le jour y tombait d'une verrière en sanglots de pourpre. Il flottait cependant dans les recoins on ne. savait quelle ombre chargée de rêverie. Il sembla à Pierre que l'air lui manquaij; tout à coup.
€ Je t' écoute, y> lui dit Savinien.
Ils s'assirent devant la grande table de travail. En face d'eux le portrait de Françoise de Sénanges fillette se trouvait accroché à la muraille. Celle que Pierre allait accuser était là, devant lui, dans l'innocence toute blanche des années puériles, et cela donnait par avance quelque chose de sacrilège aux paroles cruelles qu'il allait prononcer. Dès maintenant, semblait-il, le regard limpide de l'enfant protestait, silencieusement.
vérité ne serait-elle plus vraie? La justice îrait-elle plus juste? Pierre subit une dercrise de doute, plus terrible que toutes les s, pendant cette minute. Pour ne pas sucrer, il ramena bien vite ses yeux du portrait i face ravagée de son ami. Alors, la douleur ite qu'il avait devant lui lui fit oublier ces ; prestiges de la mort, l'ai vu hier M"® de Fleuriel, ï> prononça-t-il. vinien tressaillit et ne répondit pas.
Elle est toujours triste, continua- t-il. Elle re comme toi, et de plus en plus. »
vinien releva la tête et jeta sur lui un lent d de reproche.
Pourquoi me dis-tu cela? répliqua-t-il.
Elle t'aime, mon ami, autant que tu l'aimes re.
J'espérais que non.
Tu t'es trompé.
Tu aurais bien pu me laisser cette croyance, ue tout est fini, puisque je ne peux rien elle ni pour moi. Tu es donc venu pour me pérer?
Je suis venu te faire connaître ton vrai dete dire que tu n'as pas le droit de laisser se nger cette agonie.
— Ai-je donc le droit de me parjurer? J'ai fait un serment irrévocable.
— Es-tu sûr qu'il le soit?
— C'est un serment. Comment? est-ce toi, un Anfrey, qui me poses cette question? »
Il y eut un silence. Pierre ramassait toute sa force afin de proférer la parole décisive, celle qui entraînerait tout le reste de l'aveu. Il eut une seconde de lucidité extraordinaire : la nécessité de la révélation et ses conséquences lui apparurent aveuglantes de clarté.
Trois existences, la sienne, celle de Savinien, et celle de Rose, allaient être changées pour j amais par les mots qui se pressaient sur ses lèvres.
Ces mots jaillirent enfin :
« Ton serment est nul, » articula-t-il.
Puis il attendit.
Savinien n'éprouva d'abord qu'une stupeur.
« Qu'est-ce que tu as dit? Ce n'est pas toi qui as parlé? Nul! un serment que j'ai fait en toute liberté et répété cent fois à une mourante? J'étais désespéré, c'est vrai, mais conscient, pleinement conscient de mon sacrifice; je l'ai voulu, je m'en suis enivré dans une joie d'immolation. Je ne t'ai pas tien entendu, Pierre.
— Écoute, reprit celui-ci : à qui l'as-tu fait ce
« détruire : le désir de ce pauvre fou sera satisfait. » Tu m'as donc cru bien lâche, dis? Tu ne me connais pas encore... J'ai pu être assez malheureux pour rêver cette chose dans ma folie, mais, quand on me prend au mot, quand on m'apporte un mensonge combiné pour me débarrasser de la morte en la souillant, crois bien que je suis encore capable de rejeter l'ordure à la face du menteur et du faux ami.
— Je t'ai dit la vérité, répondit Pierre simplement.
— Tu as menti. y>
Pierre ne releva pas cette injure.
« Tu perds ta vie et celle d'une autre, continua-t-il, pour un vain scrupule, Savinien. Longtemps j'ai hésité, j'ai reculé devant la révélation nécessaire. Mais je n'hésite plus. y>
Savinien marcha sur lui.
« Je te répète que tu mens. Tu viens de causer avec ma mère; je vous ai bien vus. Est-ce que, par hasard, ce serait elle qui t'aurait conseillé de...? Oh! non, ce serait trop horrible, je ne peux pas le croire... Contre une morte... Non. Elle la haïssait, je le sais, mais cela!... Non... Réponds : c'est de toi-même que tu es venu?
— Oui. y>
prit à l'épaule, et le secouant :
ds, misérable, quand on affirme ces choses
, on les prouve. Je veux des preuves,
s-tu?
.a faute n'a eu qu'un seul témoin : c'est
lais c'est impossible! tu vois bien que tu
J'étais toujours près d'elle : je ne l'ai
quittée qu'une fois, pendant la seconde
de notre mariage, quand je l'ai laissée à
lebleau.
Ze fut pendant cette absence.
Mais elle ne recevait personne, elle ne
que sa parente, M""® de Sancé et toi. Toi
irrêta une seconde, puis le regardant :
t-ce que...? »
re baissa la tête.
nien levait le bras pour le frapper; il ne
un mouvement pour prévenir le coup. Il
lement :
lis tout ce que tu voudras : je ne me dé-
3as. y>
3ras de Savinien était déjà retombé. Mais
brocha encore de Pierre. Sa face fiévreuse
laintenant contre la sienne.
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 28f
« Dis-moi où, comment! * Désormais impassible devant l'irrévocable, Pierre raconta.
Savinien l'écouta sans l'interrompre.
« Nous nous battrons, dit-il.
— Je ne veux pas me battre.
— Tu n'es qu'un lâche.
— Tu sais bien que non. Mais tu peux m'insulter, tu as tous les droits sur moi à présent. Mon heure est venue d'expier, pour moi et pour elle, puisqu'elle n'est plus là. »
Savinien le laissa, il se mit à marcher d'un pas de folie à travers la chambre. Il se retrouva en face du portrait de Françoise enfant : ses yeux se portèrent sur le visage innocent de la fillette.
« Ah I menteuse! s'écria-t-il. Voleuse d'amour! Voleuse d'honneur! Tiens ! :ù
Il arracha le cadre de la muraille et le jeta à terre; le verre se brisa. Il levait le talon pour écraser l'image. La main de Pierre le toucha :
« Elle est morte, » dit-il.
Mais la porte venait de s'ouvrir; ils virent entrer la Bertrande.
« Que voulez-vous? cria la voix furieuse de Savinien.
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qu'est-ce donc pour une femme que le bonheur et la vie d'un homme, pour qu'elle les gâche ainsi sans remords, par passe-temps? Pourquoi cela est-il possible? Pourquoi Françoise m'a-t-elle trahi? Pourquoi? y>
Il aurait voulu ressusciter la morte, lui demander la raison de ses dédains pour lui, l'excuse de sa faute, s'il y en avait une.
« Oh! gronda-t-il, si elle était là, si je la tenais, je la forcerais bien à me répondre. »
Il s'assit les bras pendants, la tête retombée sur sa poitrine. Le tic tac d'une vieille pendule hachait ce silence, Pierre restait debout. Il s'aperçut tout à coup que Savinien pleurait : ce furent d'abord des larmes d'humiliation et de rage, puis une rosée de souffrance intarissable, bienfaisante à ce cœur oppressé.
Au bout d'un instant, Pierre osa lui dire :
<r Tu auras tout de même une satisfaction. Je me punis moi-même, je vais te débarrasser de moi. Dans quelques jours, j'aurai quitté la France et l'Europe... Je serai si loin que tu n'entendras plus parler de moi, jamais. Je ne mêlerai pas une ombre odieuse à ton nouveau bonheur. — Une dernière fois, Savinien, je te demande pardon, en te disant adieu. C'est pour l'éternité.
inchaît à jamais leur affection : en Pierre éprouva sa première défailt cette journée terrible. Une larme [ yeux.
apelle il retrouva M"® de Méréglise.
demanda-t-elle.
tfini.
t-il maintenant?
olation est prochaine et sûre. Mais j certainement plus de force pour pendant un entretien pareil que • le pire des duels. Je vous remercie, heté votre faute, et la sienne à elle.
ira, j'en suis convaincu : c'est pour ançoise de Méréglise que je prierai
Pierre baissa la tête, nt ensemble la chapelle. Anfrey sa chambre pour écrire cette dée Fleuriel :
. // est presque calme ».
avait pas même été défaite. Il re-
prit le premier train pour Paris, après avoir jeté sa dépêche à Randon.
Cependant la Bercrande, dans sa chambre, tenait entre ses mains la photographie toute froissée, elle la regardait avec une intense expression d'amour obstiné et de dévotion inébranlable, et son regard voulait dire :
<3C Madame la comtesse Françoise, je ne crois pas à ce qu'on a osé dire de vous, je n'y aurais pas cru même si je l'avais vu. Mais quand cela serait vrai, je n'en resterais pas moins votre fidèle servante, toujours entêtée à vous chérir très humblement. Puisqu'on vous renie, puisqu'on vous insulte, madame la comtesse, permettezmoi de vous réclamer pour mon enfant : il le faut bien, vous n'avez plus que moi. Si vous avez commis le péché, ce n'a pu être votre faute; c'est un mystère que je ne veux pas comprendre, mais cela ne m'empêchera pas de vous aimer quand même. Tant que je resterai ici, vous ne serez pas chassée de votre maison : il y aura toujours un cœur à vous pour vous donner refuge. »
Elle ouvrit un placard : sur une planchette elle déposa le portrait à côté d'un petit soulier, d'un gant, d'une étroite ceinture d'écolière, souvenirs de Françoise fillette. Elle contempla un instant
Pierre frémit : le pressentiment se vérifiait. Est-ce que Françoise se vengerait déjà? Un instant, il douta d'avoir fait vraiment son devoir en obéissant à la supplication impérieuse de M"® de Fleuriel. Son infraction aux ordres de Claude, suivie sipromptement du malheur qui l'atteignait dans la personne de ce père, ne serait-ce point un châtiment?
Il prit aussitôt une nouvelle voiture, et se fit conduire à la Muette. Le cocher brûlait le pavé, mais Anfrey, jeté dans un coin du fiacre, se tordait les mains d'impatience et d'angoisse, à la pensée du malheur inconnu au-devant duquel il courait. Qu'allait-il voir là-bas? Ce père aimé et redouté lui avait toujours inspiré une sorte de religion. Son affection filiale prenait quelque chose d'auguste, s'adressant à cet homme sacré par la majesté de la douleur, et dont le caractère s'élevait à la grandeur stoïque.
Enfin la voiture s'arrêta devant le petit hôtel; il apparaissait maintenant dans la svelte blancheur de sa façade, derrière les arbres dépouillés presque entièrement par le précoce automne de Paris.
Anfrey sauta à terre; il avait payé son cocher d'avance : il aperçut Claire sur le pas de la porte.
« Dis-moi vite, fit-il en lui pressant la main : qu'est-ce qu'il y a?
— Père vient d'avoir une attaque.
— Mortelle ? demanda-t-il dans sa hâte d'apprendre tout de suite le pire.
>! peut-être. Il ne parle plus, le bras aralysé. D'autres vivent comme cela lême des années. Mais lui... le médeque le cœur est pris déjà. »
î se crispa. Un terrible sanglot sans jecoua toute. Peut-être songeait-elle Lent à la fin prochaine du père qu'elle imé, mais à l'effroyable chose que seivenir sa vie à elle, privée de la tâche ir qui l'avaient remplie, et auxquels nmolé tout. Il ne lui resterait bientôt )eupler sa solitude, que les regrets des erdus.
îuse, elle se reprit et ajouta :
te voir : il a écrit de sa main à moitié <. mots qu'on peut à peine lire. Tiens,
un papier de sa poche. Anfrey déchifment :
*lTierre. ))
a Mène-moi près de lui, dit-il.
— Viens. »
A sa grande surprise, elle ne le conduisit pas à la chambre à coucher du paralytique, mais à son cabinet dé travail.
CL Comment? dit-il, quand il vit qu'elle ne montait pas l'escalier : il est toujours là?
— Toujours. »
Elle ouvrit la porte; Anfrey vit alors une inoubliable chose : cet homme, dont le corps était mort presque tout entier, assis à sa table, lisant. On eût dit que rien n'était changé : il n'y avait que la présence nouvelle du vieux valet de chambre qui veillait sur son maître, et qui ne s'empêchait qu'à peine de pleurer. Pierre frissonna d'admiration.
A la vue de son fils qui entrait, le vieillard fut transfiguré : sa tête se tourna vers lui insensiblement, car il n'était presque plus capable de la mouvoir, et ses yeux, où toute sa vie s'était concentrée, brillèrent d'une clarté surhumaine... Pierre le baisa au front. Le paralytique avait devant lui des feuilles de papier, un crayon ; sa main qui n'était pas encore morte s'en saisit. Tandis que le valet de chambre lui soulevait un peu le buste pour le rapprocher de la table.
il traça quelques mots avec Tapplication d'un enfant qui se met à écrire. Pierre les lisait à mesure, penché sur son épaule.
Il lut d'abord ceci :
« *fai eu tort. y>
Claude Anfrey s'arrêta un instant. Puis, raidissant la suprême énergie de son cadavre électrisé, il y ajouta ces trois mots encore, peinant à chaque lettre, avec l'angoisse de ne pouvoir aller jusqu'au bout de sa pensée :
« Tu dois parler. »
Depuis que le mal l'avait foudroyé d'une seconde attaque, — la dernière, — il avait envisagé, avec la netteté d'esprit surnaturelle de ceux qui vont mourir, le torturant cas de conscience que lui avait soumis Pierre, et il avait entendu l'ordre — infaillible cette fois — de sa raison et de sa pitié. Non, même pour satisfaire à un scrupule légitime, il n'avait pas le droit de vouer à la solitude, peut-être à la mort, deux êtres vivants, jeunes, épris l'un de l'autre suivant le vœu de la nature. Il devait relever son fils de l'obéissance à un ordre erroné; avant de disparaître, il devait lui dire où était son vrai devoir.
LE PÉCHÉ DE LA MORTE 29f
Ces deux existences sauvées par lui rachèteraient peut-être la mort de celle que son amour, quinze ans plus tôt; avait tuée.
Pierre venait de partir quand il fut frappé de cette attaque. Dès qu'il eut repris conscience après le coup terrible, l'idée de l'obligation qu'il lui fallait accomplir avant sa fin fulgura dans son âme. Il réclama son fils. Claire lui dit qu'il était absent, peut-être pour deux jours. Alors l'agonie de Claude Anfrey redoubla d'atrocité. S'il allait mourir avant d'avoir déclaré sa volonté à Pierre, d'avoir reçu de lui le serment d'y obéir! Voué déjà à l'immobilité sépulcrale, il ne lui restait plus, pour exprimer son angoisse, que le flamboiement de son regard et la crispation de sa main valide, dont les doigts étreignaient continuellement le bois du fauteuil où il gisait écroulé. Déjà des signes trop certains annonçaient le progrès du m^; la paralysie, lentement, gagnait le cœur; le malade étouffait par moments : son impatience hâtait la dernière crise. Mais, enfin, Pierre était venu, Pierre était là et avait compris : il obéirait. C'était la délivrance!
Le fils de Claude Anfrey s'agenouilla, baisa la main qui venait d'accomplir l'effort héroïque.
suivre l'ordre d'une conscience éclairée par proches de la mort.
Ion père, prononça-t-il, pardonnez-moi de r pas attendu votre commandement. La 5ité l'a voulu. Il s'agissait de sauver deux l'ai parlé. y>
►rs, un apaisement soudain fit rayonner louceur les yeux du vieillard. Ce mourant a chair était déjà roidie avant le froid suî, goûta dans la certitude libératrice une îre sérénité.
is la chambre, le silence s'alourdissait. Il mé soudain par un chant frêle et bizarre, cheminée partirent des notes menues, le voilées d'éloignement, assourdies d'émo- On eût dit la chanson tremblotante des mps surannés, des vieux printemps d'oomique. Cela était à la fois exquis et luoiseau bleu, merveille d'horlogerie survéi dix-huitième siècle, chantait l'heure en it des ailes.
e angoisse parut dans les yeux de Claude y. Il porta sa main gauche à sa poitrine; m spasme bref, il mourut.