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Ions noyés dans un brouillard transparent,
tandis que la cime des coteaux baignait
dans Tair pur. En étendant le bras, nous pouvions cueillir au passage des touffes de houx ornées de baies rouges, ou bien nous arrachions une* feuille aux chênes trapus et mutilés qui se penchaient comme des sentinelles au bord du chemin. Notre petit cheval efflanqué marchait d'un pas joyeux, en secouant ses grelots, tandis que son maître sifflait à demi-voix une chanson mélancolique. La paix de la campagne me I gagnait; il y avait longtemps que je ne m'étais senti l'esprit si léger. Nous voya* geâmes ainsi à travers la Bretagne et la ! Normandie, évitant de notre mieux les voî- | tares publiques et les grandes routes, nous j faisant conduire de préférence par les che-
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mîns détournés. Nous pouvions échanger librement nos impressions : le plus souvent un regard ou un sourire suffisait. Nous goûtâmes pendant ces quelques jours comme une ombre de bonheur; mais l'âme humaine est ingénieuse à se créer des tourments : elle a mille manières de souffrir d'une même blessure.
A mesure que le terme de notre voyage approchait, un souvenir déchirant se dressait devant moi. Louise m' apparaissait partout : je croyais la reconnaître dans chaque femme inconnue qui passait pTès de nous. La nuit, je l'entendais gémir à mes côtés. Cette chère image me devint une vision vengeresse... Je n'avais plus entendu parler d'elle depuis l'arrivée de Robert à La Roche- Yvon. En quittant Paris, j'avais ré-
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Bohi d'écrire à mon oiicle malgré sa défense. La nécessité de fixer un plan de vie et l'arrivée de Robert firent ajourner cette lettre. Plus tard, je ii'osaî plus : qu'aurais-je pu dire?
Pendant notre station au bord dé la tuer, je m'étaiSj à Tînsu de Robert, adressée au curé de Ville-Ferny pour avoir des nouvelles J je n'avais pas eu d6 réponse. Peutêtre le paysan chargé de porter ma lettre h la poste du village voisin Tavait-îl perdue; peut-être aussi le curé de Ville-Ferny n'avait-il pas daigné m'écrire. Je me figurais souvent que Louise était morte, et cette idée me rendait presque folle.
( Vers le milieu du sixième jour, nous nous arrêtâmes dans une vieille cité normande accroupie dans la plaine, un peu
noire, un peu triste malgré les flèches élancées de ses églises gothiques. C'est là que nous devions prertdre le bateau à vapeur pour nous rendre au Havre ; le steamer partait le surlendemain. Robert me proposa de sortir ; mais je me sentais fatiguée, et il me quitta en promettant de revenir bientôt. Quand je fus seule dans cette chambre d'hôtel, froide, un peu sombre, n'ayant d'autre horizon que les maisons voisines, noircies par le temps, et une rue tortueuse, bruyante sans gaieté, mes fantônies familiers revinrent m' assaillir. Je voulus les repousser : mes efforts ne servirent^ comme il arrive d'ordinaire, qu'à leur donner plus de prise sur mon imagination ébranlée; bientôt je n'y pus tenir, et la tête en feu, la- poitrine oppressée, je pris à la hâte un
chapeau, et, m' enveloppant d'un châle, je sortis.
Je marchai droit devant moi, rapidement, sans rien voir; peu à peu l'air et le mouvement rafraîchirent mon front : le bouillonnement intérieur se calma dans mes veines. J'étais sur d'immenses avenues plantées d'arbres séculaires, entourant comme d'une ceinture une vaste prairie, dont l'extrémité se perdait au loin dans la campagne. Le vent, plus humide que froid, détachait les larges feuilles des platanes et les roulait devant moi en soulevant des tourbillons de poussière. Au ciel, de grands nuages noirs couraient, rapidement emportés. Ces longues avenues étaient désertes, et cette solitude me plut; je ralentis un peu ma course. Le jour baissait, je ne le remarquai
point, et, quand je m'en aperçus, il y avait iongtemps déjà que j'avais quitté l'hôtel, ie voulus revenir sur mes pas; mais je ne pus retrouver mon chemin, et, marchant toujours, j'arrivai sur le port.
La marée montait; elle refoulait la rivîère, qui se gonflait en soulevant les vaisseaux à l'ancre; de petites vagues bruyantes clapotaient contre les murs du quai. Je restai à les considérer longuement; l'eau noire reflétait la lueur terne des réverbères et la lumière rouge des feux de charbon . allumés sur les navires. Je voyais tout autour les matelots s'agiter comme des ombres. Nul ne s'occupait de moi, nul ne semblait me voir. Le ciel se couvrait de plus en plus, et l'obscurité devenait complète. A
mesure que le jour baissait, mes pansées
s'amoncelaient en orages» Je regardais alternativement le ciel^ qui semblait se déro* ber sous les brumes, et Teau noire et profonde du canal. — Fermer les yeux, pensais-je, et marcher en avant, tout droit, deux pas, trois au plus, puis disparaître pour toujours! et trouver le repos peutêtre ! .4h Qui sait?.. • Nul n'entendra plus par* 1er de moi. Une malheureuse qui se noie, c'est vulgaire et triste; mais se sauver avec un amant I est-ce moins triste et moins vulgaire?... Il souffrirait, lui, je le sais : du moins j je ne le verrais plus souffrir; d'ail-, leurs les regrets sont-ils éternels? Il est jeune; la vie est longue.*. Mais le repos est-il là en effet, sous cette eau froide? Est-il vrai que nous ayons ainsi, à portée de notre volonté, un remède à tous, nos
maux, un refuge assuré contre le remords et la responsabilité de nos. actes? Oh! si je savais que rien de moi ne dût survivre ! Je Tai entendu affirmer autrefois : comment se fait-il que je n'y peux croire? Quelle est donc cette partie de mon être qui proteste contre le néant, comme elle protestait hier, tout à l'heure encore, contre ma vie criminelle? Est-ce que la chair doit s'élever contre les œuvres de la chair? Est-ce qu'elle doit refuser de se soumettre & ses lois?... Ahl mystère cruel, pourquoi me tentes-tu?
La pluie tombait maintenant en larges gouttes, comme des larmes tièdes; les rares passants se hâtaient, glissant le long des maisons pour se mettre à l'abri. Appuyée sur une borne de bronze autour de
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laquelle s'enroulait le câble d'un navire, je n'avais pas le courage de faire un mouvement. Robert pourtant m'attendait, je devinais son inquiétude; mais que faire? — Lui porter un amour empoisonné de remords, les lâches amertumes d'un cœur sans énergie! N'avoir la force ni de vivre, ni de mourir! me disais-je. Que vais-je devenir ?••.
La pluie tombait toujours, et je commençais à frissonner sous mes vêtements mouillés; je regardai autour de moi pour chercher un abri. Apercevant une faible clarté à quelque distance, je me dirigeai de ce côté, et me trouvai bientôt à l'entrée d'une petite cour pavée et dallée, éclairée par une lanterne fumeuse. De hautes murailles percées d'étroites ouvertures l'entouraient de trois côtés. A droite, une porte
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basse était entre-bâillée; je la poussai, et j'entrai dans une chapelle. L'autel était éclairé, et un vieux prêtre officiait; mais l'assemblée, peu nombreuse, restait dans l'ombre. A droite de l'autel, une haute grille, derrière laquelle tombait à plis raides un rideau de serge, annonçait la présence de religieuses cloîtrées. Bientôt leurs voix, un peu traînantes et plaintives, se mirent à psalmodier l'office du soir. Je m'agenouillai dans le coin le plus obscur de l'étroite nef, et je me laissai bercer par ces chants qui s'élevaient et s'abaissaient d'une façon monotone sur chaque verset des psaumes. II y avait bien longtemps que je n'étais entrée dans une église : la dernière fois, Louise m'accompagnait. Quels abîmes s'étaient creusés d^uis ce jour!... Au bruit
des chants et des prières, une sorte d'apaisement se faisait en moi : à genoux, les paupières fermées, les lèvres muettes, j'osais à peine respirer; mais bientôt le si-, lence se fit, on éteignait les cierges, et les assistants commençaient à se disperser. 11 fallait partir. — 0 Dieu ! m'écriai-je dans un élan suprême. Dieu vivant qui entendez nos plaintes, qui pardonnez tous nos égarements, Dieu de Madeleine et de la femme adultère, plus miséricordieux que les hommes, plus indulgent que ma propre conscience, Dieu saint, j'ai profané vos dons, je n'^-i su faire que le mal... J'ai vécu d'orgueil, et l'orgueil m'a perdue. Je crie vers vous. Seigneur; sauvez l'ouvrage de vos mains !
Un léger coup frappé sur mon épaule
me fit tressaillir : c'était une femme vêtue d*u!ïi costume moitié laïque, moitié religieux. — On va fermer, dit-elle.
— Comment se nomme cette église?
— La Charité.
— Un hospice sans doute?
— Non, madame, c'est une maison de refuge pour les filles repenties.
Je reculai d'un air égaré conmie si elle m'eût frappée en pleine poitrine. — Ah! balbutiai-je, c'est là qu'on enferme ces... malheureuses?...
— Oui, madame; îl y en a pourtant quelquefois qui viennent ici d'elles-mêmes.
Et, sans s'occuper de moi davantage, elle se mit à ranger les chaises. Je sortis en chancelant, et, arrivée dans la petite cour d'entrée/je fus obfigée de m' appuyer con-
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tre -le mur. En dehors de la cour, par la porte encore ouverte, j'apercevais le quai désert et Teau du canal, à Tintérieur s'élevaient des bruits vagues qui ressemblaient à récho affaibli des psalmodies. — Y art-il vraiment des femmes qui viennent en ce lieu d'elles-mêmes, sans y être contraintes? Mais quand? sous l'empire de quels remords, de quels déchirements? Y a^-t-il donc un moment précis où une âme se dit : Voilà l'heure? Y a-t-il quelqu'une de ces pauvres créatures qui, aimée et le cœur plein d'amour, soit entrée là volontairement? — J'étais si absorbée que je tres^ saillis en entendant marcher à côté de moi. — Êtes-vous malade? qu'attendez-vous?
dit la tourière, qui, au moment de fermer les portes, m'avait aperçue dans l'obscurité.
Je fis un mouvement pour sortir ; puis, obéissant à je ne sais quelle force mystérieuse : — Pourrait-on parler à la supérieure ce soir? demandai-je, tandis que mon cœur battait à se rompre en attendant la réponse. Je me disais : Voilà l'arrêt de la fatalité. Si elle dit non, je partirai : Robert m'attend; si au contraire... Eh bien! ce sera ma sentence.
Il me sembla que des siècles s'écoulaient avant qu'elle ouvrît la bouche, et, quand elle eut parlé, je fus obligée de lui faire répéter sa réponse ; je ne l'avais pas entendue. — A cette heure ! avait-elle dit, c'est impossible. — Je respirai avec force; pourtant je ne sortis pas.
— Il s'agit, ajoutai-je, d'une âme à sauver. Que Dieu vous pardonne, ma sœur,
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si, pouvant m'introduire, vous m'avez repoussée !
Je m'éloignai. Elle me rappela. — Entrez, dit-elle. Je vais demander si ce que vous voulez est possible.
Un nuage passa sur mes yeux. La terre tne paraissait tourner autour de moi, et je fus tentée de m' enfuir; mais elle avait ouvert une porte, elle marchait devant moi : je la suivis. Elle m'introduisit dans un parloir, posa une petite lampe sur la table de bois blanc, puis elle sortit. Je me laissai tomber sur une chaise de paille, et j'écoutai. Une cloche tinta à l'intérieur : un coup, deux coups, puis quelques pas discrets et des murmures de voix, puis le silence et un peu après une autre cloche, plus éloignée, ^répétant le signal. Je ne sais combien de
temps je restai là, frémissante et n'entendant que les battements de mon co^ur. Enfin le bruit d'une porte tout près de moi me fit tourner la tête vers une double grille noire qui coupait en deux parties la petite pièce où j'étais. Derrière cette grille, j'entendis le frôlement d'une robe sur les dalles; une clef grinça dans une serrure, et les lourds volets qui garnissaient la grille à l'intérieur s'ébranlèrent et se replièrent lentement. Une femme vêtue d'une tunique de laine blanche et d'un voile noir m'apparut à travers les étroits barreaux, et se tint debout devant moi, sans parler. Alors, sous l'empire de cette puissance inconnue à laquelle j'obéissais malgré moi, je lui racontai ma triste histoire, cette tentation de mourir qui m'obsédait, et le hasard qui m'avait conduite
dans cette demeure, et qui me poussait encore en ce moment à lui demander conseil. Elle m'écouta sans m'interrompre.
— Dieu vous cherche, ma fille, dit-elle quand j'eus fini. Écoutez-le, abdiquez à ses pieds cette liberté dont vous avez fait un si mauvais usage; donnez-vous à lui, mais librement, non par surprise. Allez et méditez ; quand votre résolution sera prise, vous viendrez, et notre maison vous sera ouverte.
— Si je pars, je sais que je ne reviendrai pas, m'écriai -je en me mettant h genoux au pied de la grille. Ma mère, décidez pour moi : je suis faible, car j'aime. Je sens mon cœur qui m'échappe, retenezmoi. Fermez vos grilles sur celle qui doit disparaître du monde... Qui sait si je ren-
contrerai jamais une heure comme celle-ci? Je la priais, elle méditait sans répondre, et j'espérais lâchement qu'elle ne me garderait pas. A la fin, elle céda. — Souvenezvous, dit-elle, que vous serez libre de sortir le jour où vous le voudrez. — Et remarquant ma pâleur : — Pauvre fille, ajoutât-elle doucement, vous avez raison de venir à nous, personne ne vous réclame, et vous êtes pour tous une occasion de chute et de scandale. — Elle me demanda alors si je n'avais aucun adieu à faire; je lui sus gré de cette pensée, et je traçai d'une main défaillante les lignes qui suivent.
Ceci est mon testament.
« Je vous lègue Louise à consoler.
« Je vous ai trop aimé, Robert : cet
amour a été notre malheur à tous. Vous avez bien souffert à cause de moi, pauvre ami, et souvent je me suis maudite en vous voyant si triste et si pâle. Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait et celui que je vais encore vous faire. Je n'avais plus la force de vivre ainsi ; les larmes de Louise m'étouffaient.
a J'ai tenté le sublime, et j'ai échoué misérablement; j'ai été un être inutile et mal* faisant. A vous, Robert, de réparer le mal que j'ai causé; à vous de faire que mon âme, cette âme dont vous avez été la trop chère idole, repose un jour en paix î »
Bien des larmes coulèrent sur ces lignes, et dans ma hâte d'en finir j'étouffai les choses que j'aurais voulu dire. La supérieure attendait : je lui présentai le papier; mais
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elle refusa ae le lire. — Vous êtes encore libre, dit-elle. Je mis l'adresse, et la priai de faire remettre cette lettre le même soir à Robert, mais de façon qu'il ne pût voir le messager; puis je quittai le parloir, et la tourière m'introduisit dans l'intérieur du refuge, oix je retrouvai la supérieure. Elle me prit la main et me conduisit à travers d'étroits corridors et de longs escaliers. — * La règle de la maison est bien austère, me dit -elle, et les exercices vous sembleront durs. Je voudrais les alléger; mais ceci dépasse mon pouvoir. Pour vous donner du courage, mon enfant, vous songerez que la vie est courte, et que vous avez beaucoup à expier.
Je ne répondis pas. Que m'importait?
Ma pensée était ailleurs; elle suivait les
pas du messager, elle le devançait même. Ah! comme je tremblais pour Robert! Je m'aperçus à peine qu^ nous entrions dans un dortoir, et que nous nous arrêtions devant une petite couchette nue et froide; je ne sais comment il se fit que je me trouvai déshabillée et couchée. La supérieure s'était retirée; une veilleuse seule m'éclairait, et la respiration des femmes endormies dans cette immense salle faisait autour de moi comme un épais murmure.
Quelle nuit! Que de fois je me soulevai, décidée à reprendre mes vêtements et h courir vers Robert! Puis, songeant que tout le monde dormait et que je ne pouvais sortir, je retombais découragée.
J'appris le lendemain que Robert m*avait attendue longtemps la veille sans concevoir d'inquiétude. A mesure pourtant que la soirée avançait, il devint soucieux, et bientôt, persuadé que je m'étais égarée, il était sorti dans l'espoir de me rencontrer. A plusieurs reprises, il était rentré h l'hôtel, et, ne m'y trouvant pas, il sortait chaque fois plus agité; il avait aussi envoyé au-devant de moi dans différentes .direc-
tions. Ce fut pendant une de ses absences que ma lettre arriva, et, quand il rentra, on ne put' lui donner aucun renseignement sur la personne qui l'avait apportée. A peine l'eut-il lue qu'il s'élança comme un fou hors de l'hôtel, et passa toute la nuit à errer dans les rues de la ville. Dès le matin, il fit commencer les plus actives recherches, et obtint même la permission de faire sonder le canal et la rivière jusqu'à une assez grande distance. Tout le temps qu'il passa dans cette ville, c'est-à-dire près d'une semaine, j'eus régulièrement de ses nouvelles, grâce à la supérieure, qui, par pitié pour moi, le fit surveiller discrètement. Perdant enfin tout espoir de me retrouver et convaincu sans doute que j'avais attenté à mes jours, il partit.
Je priai le chapelain de la maison d'écrire secrètement au curé de Ville-Femy, et je sus ainsi que Louise vivait à la campagne avec son père, fort retirée, ne voyant pas même ses plus proches voisins; quelques vieux amiâ seuls étaient admis de temps à autre. Louise d'ailleurs était fort souffrante et ne quittait pas la chaise longue. Elle commençait à l'époque de notre fuite une grossesse que personne n'avait soupçonnée, et qu'elle-même peut-être ne soupçonnait pas encore. On devine le coup que notre cruelle trahison dut porter à cette âme si tendre au moment même où une double vie s'éveillait en elle. Elle ne faisait que dépérir, et l'on doutait qu'elle pût mener à terme son précieux fardeau. Si mauvaises que fussent ces nouvelles, elles me cal-
mèrent un peu. Louise vivait. Le curé ajoutait qu'on lui avait asfeUré que M. Robert Wall était à Paris; mais il ne savait rien de plus.
De longs mois s*écoulèrent, pendant lesquels je m'initiai douloureusement à ma nouvelle vie. J'étais bien seule. La sainteté des religieuses me décourageait, et l6 respect me tenait éloignée d'elles. Les femmes qui m'entouraient au contraire, mes campagnes de misère, m'inspiraient une répugnance invincible; ces visages vulgaires, flétris pour la plupart,, frappés d'effronterie, me faisaient horreur. Elles avaient essayé d'abord de m' attirer à elles en provoquant une confidence par le récit de leurs infortunes; mais devant mon sauvage silence elles s'étaient lassées, et maintenant elles
me fuyaienté Aucun bruit du dehot% ne m' arrivait; il me semblait que j'étais dans ces lieux d'expiation où les bruits de la terre expirent et où les âmes criminelles attendent l'heure du pardon. J'appris h trar vailler. Courbée dès le matin sur un métier ou appliquée à un grossier ouvrage de couture, je tuais la pensée par l'activité maté*rielle. Les nuits surtout m'étaient odieuses; cette conmiunauté de vie avec des êtres moins coupables que moi peut-être, mais plus dégradés, m'inspirait une invincible répulsion. Ces femmes sont réparties en plusieurs classes : les plus jeunes, celles qu'on enferme seulement par prudence, sont soigneusement préservées du contact des autres. II y a une classe spéciale aussi pour les filles réellement repenties^ celle»
qui depuis de longues années donnent aux autres le bon exemple, et qui refusent dfl quitter la maison.
Moi, j'étais parmi les Thdis^ comme on les appelle, c'est-à-dire les nouvelles venues, toutes palpitantes encore de leurs passions à peine vaincues, et agitées pour la plupart du désir de recouvrer la liberté. C'est le vice encore frémissant : à les voir, à les entendre, le dégoût me prenait; mais je devais rester parmi elles : ce spectacle m'était salutaire. Ah ! si l'on savait ce que deviennent dans les bas-fonds de la société ces passions que nous idéalisons trop souvent dans le monde ! Je fus longtemps avant de m'avouer que l'orgueilleuse Madeleine était, elle aussi, une parcelle de cette fange cil le vice mal assoupi fermentait sourde-
ment autour de moi. Peu à peu pourtant je courbai la tête, et j'appris à prier...
Un matin, je reçus une lettre du curé de Ville-Femy. « Les voies de Dieu sont mystérieuses, écrivait-il ; il fait jaillir la lumière des ténèbres et la consolation de la source même de nos larmes. Votre cousine a donné le jour à un fils. Jusqu'au dernier moment, on craignait qu'elle ne pût vivre assez pour voir son enfant; mais Dieu lui a accordé cette grâce.
« Uépreuve a été terrible; on m'appela en toute hâte. Son père était là, pâle comme un marbre : je n'oublierai jamais l'exprès^ sion de ce visage. Il contemplait sa fill6 d'un œil sans larmes et suivait sur son front le progrès des ombres mystérieuses qui l'envahissaient. Je priais au pied du lit.
Dans la pièce voisine, on entendait par intenralles le faible vagissement de Tenfant nouveau-né et des voix de femmes chuchotant entre elles. Dans la chambre de la malade, il régnait au contraire un silence effrayant. Tout à coup elle se souleva, et, fixant sur nous un regard assuré : — Mon mari ! dit-elle avec une fermeté inusitée, je voudrais voir mon mari. — Son père, sans répondre, me jeta un regard plein d'angoisses. Nous nous étions rencontrés dans la même pensée : c'était le délire qui commençait; mais elle, se dressant tout à fait et de la même voix nette et calme : — Je veux le voir et lui remettre moi-même son fils, — dit -elle. Puis, cherchant sous son oreiller un petit portefeuille dont elle ne se séparait jamais, elle y prit un papier soi*
gneusement plié, et me le tendit. C'était l'adresse de M. Wall, et je ne sais encore comnaent elle se Tétait procurée. — Monsieur le curé, reprit-elle, je vous en prie, partez sur-le-champ; dites-lui que je le demande : il viendra, je le connais. Allez vite, le temps presse ; je tâcherai de vivre jusqu'à votre retour.
j( Elle se laissa retomber sur ses oreil-? lers; je consultai son père du regard : il hésitait et semblait sous l'empire d'un violent combat intérieur. Enfin il fit un signe, et je partis. Il était nuit quand j'arrivai i Paris; je courus à la demeure de M. Wall. Je tremblais qu'il ne fût absent, ou qu'il ne refusât de me recevoir. On m'introduisit sur-le-champ. M. Wall me parut vieilli, quoique l'expression de son visage fût la
même qu'autrefois. Je ne sais s'il me reconnut, mais il ne laissa paraître aucune émotion; il se leva et se tint debout, sang parler, atteriaant que je lui expliquasse le motif de ma visite. J'avais songé à le préparer peu à peu à ce que j'avais à lui dire; son attitude impatiente et hautaine me fit changer d'avis. Quand il apprit que sa femme était mourante et le demandait, il tressaillit : une pâleur subite couvrit son visage, et ses lèvres frémirent; mais, lorsqu'il sut qu'il avait un enfant, il cacha son front dans ses mains. — Un fils ! s'écriat-il, j'ai un fils ! — Puis, d'une voix profonde : — Ah ! pauvre fenrnie ! pauvre Louise!
« Tout à coup il releva la tête. — Partons, monsieur, partons vite. — Et, sans
parler à personne, sans tarder d'un instant, il marcha devant moi.
(( Pendant la route, il m'adressa de nombreuses questions sur sa femme et son enfant; il semblait en proie à une véritable fièvre. Sans cesse il se penchait à la portière du wagon et plongeait dans la nuit des regards inquiets ; puis il se rasseyait avec un de ces soupirs où semblent se concentrer toute» les énergies et les angoisses de l'âme. — Pensez-vous que j'arrive à temps? me demandait-il alors. Si elle allait croire que je lui -ai refusé de la voir dans un tel moment ! — Elle vous attend, répondais-je*
« Deux heures de la nuit sonnaient à l'église du village lorsque nous arrivâmes au perron du château. Avant d'entrer, il s'arrêta, et, me prenant le bras : — Croyez-
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VOUS qu'elle sache,.., qu'elle soit informée?... -T- Il hésitait et ne pouvait achever. Je compris sa pensée» — J'ai lieu de croire qu'elle sait tout/ lui dis-je; des crises de larmes plus fréquentes dans ces derniers temps, et sur lesquelles elle refusait de s'expliquer, se rattachaient sans doute à la nouvelle de cette mort funeste, très-répi^ndue dans le pays.
a II frémit, et, lâchant mon bras, il traversa d'un pas rapide la terrasse jusqu'à un angle où il s'appuya comme pour so soutenir, et resta la tête penchée : on eût dit. qu'il cherchait sur un banc voisin quelque trace connue, quelque signe familier que l'obscurité lui dérobait.
« Je l'appelai. Il passa la main sur son front à plusieurs reprises, comme pour
chasser te souvenir qui Tarrôtàit ainsi au seuil dô cette demeure) puis see yeux 0e fixèrent sur une fenâtre faiblement éclairée au premier étage« Il se rapprocha lente* ment. Nous entrâmes. Rien ti*était ehangé dans la ehaml^e dé la malade depuis mon départ. Elle semblait dormir» Son père, assis près d'elle, gardait une immobilité de statue I il ne parut pas nous voir.
« Pendant un temps assez long^ on n'en*^ tendit d'autre bruit que celui de notre res^ pîration oppressée. Aucun de nous ne par^ lait ni n^osait faire un mouvement* Enfm M** Wall ouvrit lès yeux, et^ voyant son mari penché vers elle, elle le regarda fixe^ ment^ comme si elle eût craint d'être dupa d'un songe $ puis une faible rougeur passa sur son visage» elle se souleva, et» lui ten«
dant la main : — Pauvre Robert!... ditelle. — Il saisit cette petite main, et, tombant à genoux, il pleura comme un enfant. -Elle se fit alors apporter son fils, et appelant votre oncle : — Père, dit-elle, voici l'heure de pardonner : c'est ma faute, voistu, je n'ai pas su me faire aimer. Mon fils, j'espère, sera plus heureux que moi. — S'adressant alors h son mari : — Robert, vous n'avoE pas vu mon père? — Tous les deux comprirent. Us osèrent se regarder pour la première fois et se saluèrent.
« Peu d'instants après, la fièvre vint, puis le délire. Il semblait que l'agonie allait commencer; mais la frêle créature résistait à la mort. La nuit, le jour suivant s'écoulèrent dans de cruelles alarmes. D'autres nuits et d'autres jours, des semaines en-
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tières ont passé. Son père et son mari ne l'ont pas quittée. Le mieux est venu et a ramené Fespoir et la confiance... Ils partent tous ensemble pour l'Amérique dans la Beeonde semaine de ce mois. »
Il allait donc s'accomplir, ce voyage autrefois rêvé par Robert ; mais celle qui avait dû l'accompagner d'abord restait seule en arrière, ombre ignorée du pasSé.
Je regardai la date de cette lettre : il y avait deux semaines déjà qu'ils étaient en mer>
Mars 18...
Neuf années ont passé, neuf années toutes semblables, où pas un jour n'a différé de Tautre : j'ai vécu de la vie de mes compa-
m LE P£GH£
gnee, accomplisBant comme elles^ dans un ordre oaleulé et à des heures invariables, la monotone série de nos ti'avaux et de nos prières. Â^jourd'hui pourtant je vis & part : des évanouissements subits et prolongés ont causé de l'inquiétude autour de moi, et on m'a retirée des salles communes. J*ai une cellule oîi je vis seule le jour, ôii je dors seule la nuit. C'est un adoucissement que je n'ai pas demandé, mais dont je jouis avec bonheur.
J'aî employé ce temps à recueillir mes souvenirs, h écrire cette longue confession. Peut-être sera-t-elle pour d'autres un enseignement profitable. Peut-être le récit de mes misères, de mes remords^ de mon expiation, désarmera-Ml ceux que j*ai scan* dalisés par tnes égarements, et m'obtien^
dra-Wl Faumône d'une prière : Tindulgence est aisée envers les morts, et quand on lira ces lignes, celle qui les écrit aura depuis longtemps disparu de ce monde.
Il m'en a coûté de remuer toutes ces cendres;. je l'ai fait pourtant sans rien dissimuler. Ma tâche est terminée. Il y a des états de l'âme sur lesquels le temps passe en vain : il n'apporte et n'enlève rien. Je vivrais vingt ans que je n'ajouterais à ce qui précède ni un sentiment nouveau, ni un événement digne de remarque. Je ne désire plus rien, pas même de mourir...
8 mai 18...
Je croyais tout fini; je me trompais. Une nouvelle inattendue m'a tirée de ma tor-
peur : ils reviennent ! Louise écrit à Ville- Ferny pour annoncer leur arrivée, qui suivra de près son message. Ils sont heureux, c'est elle qui le dit.
Pourquoi ce trouble? Je croyais mon cœur mort h toutes choses, et je le sens frémir à leur approche. Louise, me dit-on, parle de son père, qui les accompagne et qui se fait vieux, puis longuement de ses enfants. Ils en ont trois maintenant.
J'étouffe dans cette cellule ; je voudrais pouvoir marcher, courir même... Vain effort ! je retombe sur cette chaise, que je ne quitte plus. Par ma fenêtre ouverte, je vois plusieurs religieuses qui se promènent dans les allées du jardin; leurs visage? sont paisibles; elles rient, même les plus âgées, d'un rire frais et jeune. Que c'est
beau, la pureté! une vie pure! un cœur pur !
Plus près de moi, d'autres bruits me frappent : des métiers s'agitent, et des voix rudes et grondeuses... Ce sont les ThcCis qui travaillent... C'est ma famille, à moi! O Dieu juste!...
iO mai 18...
Non, je ne sortirai plus de cette cellule ; je ne peux même plus me traîner à la chapelle.
Mon horizon se resserre. Je le trouvais si borné déjà quand je pouvais encore parcourir l'enceinte du refuge. Les limites se sont bien rapprochées. Les quatre murs de ma cellule et une étroite échappée sur Ids arbres