‹ Le péché de Madeleine (volume 2)Chapitre 8 sur 8 · SOUCI · texte numérisé non relu

SOUCI

Qui de nous ne connaît ces secrètes influences de h. nature, qui nous pénètrent et nous modifient sans cesse? Tantôt c'est une joie, une facilité de vivre que l'on puise dans la limpidité de Tair : l'esprit, soulevé par des ailes invisibles, s'élance et plane librement dans l'espace; tan-

tôt il semble, au contraire, que le monde entier pèse sur nos épaules, courbe nos fronts, brise tout élan, toute force : c'est un écrasement de l'homme sous le poids matériel des choses. Chacun les connaît , ces heures de vague inquiétude, ces longs jours d'attente où l'imagination surexcitée frémit comme à l'approche d'une destinée nouvelle , où le cœur tressaille de crainte, où un frémissement singulier tient Tâme suspendue en dehors du réel, au seuil d'un monde inconnu. Pourquoi certains êlres sont-ils plus que d'autres soumis à col empire, et pour ainsi dire plus étroitement pressés sur le sein de la puissante nature? Par quelle chaîne subtile l'âme tient-elle aux choses, et comment les vibrations de Tair ou de la lumière arrivent-elles à troubler dans sa paix cette immortelle?

On eût dit qup l'un de ces pressentiments

troublait le cœur du comte Maurice de Tresserves , tandis que, appuyé au bras de son ami, M. de Sommereuil, il coudoyait sans les voir les groupes de promeneurs en ce moment épars dans les allées du Breuil. C'était un de ces soirs éclatants qui succèdent souvent aux jours d'orage; le soleil à son déclin dérobait aux regards les menaces encore suspendues du ciel, et perçait de ses rayons les nuages, qui s'enflammaient de teintes ardentes. Quelques frissons d'un vent froid traversaient par moments la molle tiédeur de l'air, dernier souffle des glaciers planant sur cette soirée de printemps. M. de Tresserves s'étonnait de ressenlir au fond de l'âme l'effet de ces contrastes ; jamais il n'avait eu le cœur rempli de plus de tristesse, d'irritation, d'impuissante rancune contre le passé, et jamais il n'avait éprouvé un plus impérieux désir de se rattacher

à quelque chose^ de revivre enfin ; il s'indignait d'attendre encore quelque bien en ce monde, qui ne pouvait plus rien lui donner. N'ya-l-il pas des désastres si irréparables qu'ils devraient anéantir non-seulement l'espérance, mais jusqu'au désir même?

Son compagnon soupçonnait peu sans doute ce qui se passait en lui, car sans s'interrompre il causait avec entrain et bonhomie, se contentant pour toute réponse d'un monosyllabe indifférent à de rares intervalles. M. deSommereuil, d'ailleurs, était fort occupé à rendre les nombreux saluts qu'il recevait au passage, car, en sa qualité de préfet du département, il recueillait à chacun de ses pas une moisson de révérences et de sourires dont il jouissait sans fausse honte. C'était un fort bel homme, touchant de près à la cinquantaine, mais l'oubliant voloiitiers et sachant le faire oublier aux autres. Si

un embonpoinl. prématuré alourdissait sa dé« marche et le forçait, par des nécessités d'équilibre, à rejeter fortement la tête en arrière, cela ne faisait qu'ajouter une attitude de majesté à cette physionomie naturellement épanouie, où flottait un sourire sans malice, mais non sans finesse, et qu'éclairaient des yeux bien ouverts regardant droit devant eux. Il avait su se ménager dans son déparlement une position exceptionnelle : jamais il ne fut sous le soleil préfet plus aimé ni plus heureux de l'être. Il en tirait vanité, et cette vanité avait ses avantages; elle le rendait indulgent pour le petit pajs où il était confiné, et lui faisait trouver douce une résidence que d'autres auraient considérée comme un exil.

— Cette blonde qui m'a souri au passage, disait-il non sans un peu de complaisance et avec la tranquillité limpide d'un ruisseau qui

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s'épanche, est une charmante et fine personne. . . Âimes-tu les blondes? Moi, je les redoute un peu... Ah! voici une de nos beautés à la mode, une brune, celle-ci ; nous ne nous refusons rien, tu verras... Son mari est fort de mes amis, un peu lourd, mais brave homme... brave homme. Que se passe-t-il ? Le président se promène avec le maire ! Qu'est-ce que cela î Ils sont donc réconciliés? Vont-ils comploter ensemble maintenant î Mais j'oublie que ces petites querelles de ménage ne t'importent guère, à toi...

— Mais si, raconte.

— Ce serait trop long, et puis... Tiens! regarde là, à droite; regarde doncî... As-tu vu ces yeux ? Et comme elle nous a lorgnés sous son voile ! Elle va repasser, j'en suis sûr... La trouves-tu jolie ?

— Non.

— Tu es difficile, et tu me blesses à l'endroit

sensible; mais j'en appelle de Maurice endormi à Maurice éveillé... Tu ne l'as pas seulement regardée !

— A quoi bon ?

— C'est que je compte te présenter à elle, pas plus tard que ce soir... Tu joues le whist, n'est-ce pas?

— Sans talent et sans plaisir.

— Tant mieux ! Tu causeras avec madame Leromillier ; tu verras comme elle est chai^mante ; elle le plaira.

— Le ciel l'eii préserve !

— Pourquoi donc? Quelques propos galants ne sont pas pour lui faire peur... Elle serait femme à laisser prendre, sans trop de regret, un coin dans son cœur.

— Et qu'en ferais-je? J'ai peu de goût pour ces petits jardinets sans mystère, où tout le

monde pénètre' et où d'honnêtes gens comme nous sont exposés à se coudoyer.

— Ah ! c'est une forêt vierge qu'il te faut?

— Avec des tigres; oui, mon ami ; j'ai une vocation pour la bête fauve.

Cette réponse et surtout l'air dont elle était faite n'avaient rien de plaisant sans doute, car M. -de Sommereuil en perdit pour un instant sa bonne humeur.

— Pauvre garçon ! murmura-t-il à demivoix.

— Pourquoi me plains-tu ? Pour Dieu ! laissons le passé ! s'écria M. de Tresserves avec une rougeur subite. Je ne m'en souviens plus, je n'y pense pas, et surtout je n'en parle pas

Il y eut un instant de silence pendant lequel M. de Sommereuil continua sa promenade, saluant toujours autour de lui avec un mélange si parfait de dignité et de grâce, que chaque femme

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avait le droit de se croire particulièrement distinguée, sans pouvoir oublier jamais d'où tombait l'encourageante faveur. C'est le comble de l'habile pour un homme en place de se faire aimer des femmes sans nuire à son personnage dans l'esprit des gens sérieux. M. de Sommereuil avait résolu ce problème avec tant d'aisance, que les mieux instruits même de ses faiblesses admiraient, plus encore que ses qualités réelles , l'apparente gravité de son caractère. L^Uusion était complète, et, tandis que le joyeux préfet faisait à son ami ses confidences badines, et qu'ils s'avançaient l'un soucieux et le front incliné, l'autre se balançant avec une lenteur solennelle et murmurant à demi-voix ses petits mots discrets, chacun pensait qu'il s'agitait entre eux des questions de la dernière importance, et se félicitait qu'il eût plu au destin de placer en cette ville un homme si pénétré de

ses devoirs et d'une si rare capacité. 11 est vrai qu'il n'administrait point mal, que nul ne se plaignait, et Ton était d'accord pour lui prédire de grandes destinées. Cependant il ne devait pas s'élever beaucoup, ses facultés ne l'appelant pas à de plus hauts emplois ; mais il est toujours consolant pour la vanité de croire qu'on possède un trésor auquel d'autres portent envie, et c'est souvent avec ces illusions que les petites villes se résignent à n'être pas une capitale.

M. de Tresserves et son ami avaient déjà fait plusieurs fois le tour de la promenade, lorsque, s'étant engagés dans une allée plus solitaire, ils se trouvèrent en face de deux femmes assises à Técart, au pied d'un tilleul, et qui fixèrent leur attention. L'une d'elles, petite et maigre, était de ces personnes auxquelles il est difficile d'assigner un âge; ses traits fins et

fatigués autorisaient les calculs les plus divers, selon qu'on la supposait respectée par le temps d'une façon peu commune, ou prématurément flétrie par quelque cause inconnue. Elle était vêtue de noir avec une simplicité qui touchait à la pauvreté. Sa compagne, qui pouvait avoir de seize à dix-sept ans, était d'une beauté rare et délicate. Sa robe blanche à plis étroits et d'une coupe un peu surannée serrait sa taille svelte. Un manteau de couleur sombre, dont elle se protégeait sans doute contre le froid de la soirée, mais dont sa main distraite laissait échapper les plis, avait glissé sur le dossier de sa chaise et faisait ressortir l'éclat pâle de son visage et de sa toilette. Elle semblait un de ces perce-neige qui fleurissent sur la terre brune aux rayons du soleil d'hiver. Contrairement à ses habitudes de politesse, M. de Sommereuil passa près de ces deux femmes sans se décou-

vrir et en se détournant légèrement, comme s'il eût craint de les voir.

— Qui est-ce? demanda M. de Tresserves, quand ils les eurent dépassées.

— Deux femmes malheureuses... La mère est la veuve d'un colonel... qui n'est pas mort... Pour parler plus clairement, elle est séparée de son mari depuis la naissance de sa fille, et elle fait, jeté le jure, une rude pénitence, car dans les petites villes on sait tout, on n'oublie rien et on ne pardonne pas.

— Et on a raison, dit sèchement Maurice. Ils se promenèrent quelque temps encore en

causant, puis, se souvenant que madame de Sommereuil recevait ce soir-là, ils se dirigèrent vers rhôtel de la préfecture. La foule des promeneurs se dispersait déjà, les groupes étaient plus rares , mais encore bruyants et animés. Quand ils passèrent près du tilleul, ils virent

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de nouveau les deux femmes, toujours seules, Tune près de l'autre, en dehors du mouvement général et comme étrangères à la vie de tous.

— Pauvre fille, dit M. de Tresserves, son isolement me fait peine. .

— Que veux-tu! mon cher, la justice du monde a de ces cruautés fatales qui ne sont que de Timpuissance...

— Il est vrai que, par compensation, la justice du monde a des indulgences plus iniques encore que ses châtiments.

— Sans doute, et le malheur est de ne pouvoir réformer ni les uns ni les autres.

— Le malheur plutôt est que personne ne s'en soucie.

— Gomment cela?

— Je te le demande en toute franchise, qu'y aurait-il de plus aisé pour toi, pour madame de Sommereuil surtout, que de tendre la main à

cette jeune fille? Madame de Sommereuil est bonne et respectée, il lui suffirait d'être brave et d'oser. . .

— Y songes-tu?... On lui jetterait la pierre.

— Et que lui importe? Pour un libre et vaillant esprit comme elle, tout n'est-il pas préférable à l'humiliation de subir les préjugés d'autrui ?

— Eh ! mon cher Maurice, madame de Sommereuil n'est que trop disposée à braver l'opinion; elle s'est fait ainsi plus d'un ennemi, tandis que moi, je peux le dire, je n'ai que des amis.

— Tant pis pour toi.

— Tu parles comme un jeune homme (jue tu es.

— Regarde-moi donc; j'ai cent ans, mais je n'en suis pas moins révolté par l'injustice.

— Je voudrais savoir comment s'y prendrait

ta vénérable sagesse pour réhabiliter mademoiselle Daubert. Ma femme ne peut pas aller de- * main lui faire une visite en lui demandant pardon de n'y avoir pas pensé il y a dix ans. Qu'y a-t-il de changé depuis ce temps?

— Il n'y a de changé que mademoiselle Daubert elle-même... 11 y a dix ans, elle en avait cinq ou six et occupait peu de place en ce monde; maintenant au contraire son âgé et sa beaulé méritent qu'on en tienne compte. Pourquoi madame de Sommereuil ne l'inviterait-elle pas à son bal du 14?

— Ahl je te vois venir, don Juan... Tu jettes tes filets, et du premier coup tu prétends ramener une perle.

— Es-tu fou?... Je ne fais pas la guerre aux petites filles.

Ils étaient arrivés à l'hôtel de la préfecture,

16 IIISTOCRE DE SOUCI.

OÙ depuis longtemps tout était disposé pour la réception du soir.

— Nous sommes en retard, dit le préfet; que va-t-on penser?...

— Un tout-puissant seigneur tel que toi n'est pas en peine de se faire pardonner, répondit Maurice en lui serrant la main. Bonne chance!

— Tu n'entres pas?

— Pas encore; mais, sois tranquille, je reviendrai assez tôt pour faire connaissance avec tes belles amies.

Il s'éloigna à pas lents, le front baissé, les sourcils rapprochés par une contraction qui lui était habituelle et qui semblait attester la tyrannie d'une idée fixe. Il suivait sans y prendre garde les rues qui s'ouvraient devant lui, indifférent au but et plus encore aux choses qui Tentouraient. Par instants, on eût pu croire

qu'il chancelait, tant son pas était hésitant et lourd , tant la volonté laissait à. l'abandon la machine humaine qu'elle était chargée de diriger. II traversa un pont et commença de gravir les hauteurs qui dominent la ville du Puy, du côté de Saint - Paulien ; mais, fatigué de la grand'route, il prit à sa gauche un sentier frayé à mi-côte. Bientôt l'horizon s'élargit peu à peu, et une étendue immense se déroula devant lui. M. de Tresser ves touchait alors à une plate-forme circulaire, adossée contre l'une de ces étonnantes colonnades de basalte sculptées par la nature dans les flancs du roc vif. Le sol était jonché de pierres qui ressemblaient à des chapiteaux brisés. Ce lieu, cerné de toutes parts par un précipice, n'avait qu'un accès, celui par lequel M. deTresserves était venu. Il chercha un coinabrilé contre le vent des glaciers, et, apercevant à quelques pieds plus bas une assise du

rocher qui dominait le précipice, il y descendit, non sans quelque péril, et s'étendit sur les lichens calcinés. Toute la vallée du Puy se déroulait devant lui, et les cimes arrondies des montagnes du Velay s'étageaient à Thorizon comme les vagues amoncelées d'un immense océan. Au-dessus de sa tète, il ne voyait que le ciel où de grands nuages poursuivis par le vent couraient d'une course folle, pareils à des escadrons en déroule; quelques rougeurs enflammées traînaient encore au sommet dos montagnes, et un rayon attardé, jailUssant entre deux cimes avec la rigidité d'un glaive, venait frapper sur sa longue aiguille la frêle chapelle de Saint-Michel, qu'il enveloppait d'une pourpre sanglante. Au-dessous de lui, tout au fond de la vallée, le gave roulait ses eaux , que la lumière ne pénétrait déjà plus. Couché sur celte pierre étroite en saillie sur l'abîme, où nul

bruit humain ne venait l'atteindre, M. deTresserves pouvait se croire seul au monde. Il était de ceux qui aiment la solitude, qui ont besoin de s'y retremper pour sentir pleinement ce que vaut leur âme, car seulement alors elle se développe à Taise. 11 y a des natures que le contact des autres hommes froisse et diminue, et, contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce sont justement celles que la vie touche le plus, qui, sentant vivement, craignent de laisser deviner tout ce qu'elles sentent, ou qui ne se peuvent dégager de mille passions, parmi lesquelles souvent la tristesse domine. La solitude a d'austères bienfaits, elle permet à l'âme de se recueillir elle-même, de se reconnaître; elle lui rend sa dignité, compromise dans les conflits de chaque jour. — Et qui ne sait que le sentiment de cette dignité perdue ou diminuée est la plus intolérable des souffrances? M. de Très-

serves avait celle faiblesse des âmes passionnées qui les fail se prendre à tous les pièges de la vie, et en même temps celte fierté qui ne peut supporter d'èlre à ses propres yeux moins digne d'estime. 11 avait, jeune encore et sans qu'il y eût de sa faute, subi un de ces désastres sans remède qui foudroient l'existence; irrité, affaibli, perverti en quelque sorte par le malheur, il souffrait de toutes parts et ne se pardonnait ni de tant souffrir ni d'en être moins bon. Dans la solitude seulement, il reprenait possession de lui-même, n'oubliant rien, il est vrai, mais se jugeant alors et jugeant les autres avec plus d'équité; rien ne le blessait, aucun œil ne surveillait les mouvements de son cœur, il pouvait désarmer en toute confiance et vivre une heure sans éprouver le poids de la vie.

Le pâle rayon qui illuminait la plus haute cime du Velay disparut bientôt, et le jour s'éva-

nouit en même temps. Les montagnes s'effacèrent peu à peu dans l'ombre épaissie, et à la faveur de ces vagues ténèbres l'espace s'agrandit d'une façon démesurée. Tous les objets avoisinants, que M. dcTresserves avait à peine entrevus et que sa mémoire n'avait pu retenir, perdaient à ses yeux toute réalité, et une sorte de paysage fantastique semblait surgir dans les brumes du crépuscule. Il cherchait peu, d^ailleurs, à préciser le contour des formes indistinctes qui l'environnaient, et se plaisait au contraire dans cet indéflni qui lui donnait toute la sensation du rêve. Quelquefois de minces graviers se détachaient tout à coup du rocher sur lequel il était couché et tombaient dans le vide ; alors, penchant la tête sur le gouffre, où des flots de ténèbres semblaient s'entre-choquer et se confondre, il se plaisait à suivre dans ses bonds inégaux cette poussière sonore qui frap-

pail le roc avec un bruit de pluie el en faisait jaillir des étincelles. L'ivresse du vide le prenait ; cet abîme sur lequel il était penché, ce rien confus, insondable, qui s'ouvrait à ses pieds comme une porte béante sur l'invisible el l'inconnu, lui donnait des frémissements de curiosité et d'impatience; par moments tout s'agitait, tournoyait autour de lui, la montagne elle-même se mouvait; les ténèbres moulaient vers lui et l'attiraient avec des étreintes si puissantes, qu'il s'attachait convulsivement au rocher ; el, souriant de l'épouvante qui dominait ses nerfs, il se penchait plus encore sur le vide, el trouvait une jouissance aiguë dans celte lutte entre l'instinct révolté de la nature et son âme enivrée d'audace.

11 était ainsi penché sur le gouffre, les deux

mains crispées au rocher, quand un bruit sec

f retentit derrière lui, et presque en même temps

il se sentit assez rudement frappé à l'épaule par une pierre qui roula sur les flancs de la montagne et disparut dans les profondeurs du précipice. Maurice s'était levé brusquement, et, tournant les yeux vers la plate-forme d'où la pierre était partie, il eut le temps d'entrevoir une ombre qui fuyait. S'élancer sur ses traces et la poursuivre, M. de Tresservesle fit avant d'y avoir songé; Tombre, pourtant, avait de l'avance, et Maurice ne l'eût pas atteinte si, se rappelant tout à coup la forme de l'étroit plateau où il se trouvait, il n'avait abandonné le sentier frayé pour couper en droite ligne à travers les pierres et les débris de toute sorte, au risque de se rompre le cou mille fois. Cette ruse de guerre lui réussit, et il atteignit assez tôt l'angle où le sentier tournait brusquement derrière la montagne pour barrer le passage à son ennemie, car l'ampleur de ses vêlements n'avait

laissé aucun doute à Maurice sur la nature de son mystérieux agresseur.

— Eh ! la belle, lui dit-il avec un peu de rudesse, quand on jette des pierres aux passants, c'est bien le moins qu'on s'en excuse.

Celle à qui il parlait ainsi balbutia quelques paroles où il distingua le mot de pardon.

t — Que faites-vous ici à cette heure? lui demanda-t-il d'un ton sévère encore, bien qu'il sourît déjà à la pensée qu'il avait peut-être troublé un rendez-vous ; et l'embarras de l'inconnue, qui s'en allait sans répondre, nëtait pas fait pour dissiper ce soupçon.

. Elle semblait si effrayée, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre une colonne de basalte; M. de Tresserves, la voyant chanceler, étendit la main pour la soutenir.

— N'ayez pas peur, dit-il plus doucement.

Mais elle se méprit sans doute à ce geste, car elle fit un mouvement en arrière.

— N'approchez pas! s'écria-t-elle, je vous en prie; tenez, prenez ceci, et laissez-moi passer.

Elle lui mit dans la main un objet souple et léger qu'il retourna plusieurs fois avant d'en reconnaître la nature.

— Mais c'est une bourse ! s'écria-t-il enfin ; Dieu me pardonne, elle me prend pour un voleur!

Il eut beau regarder autour de lui, il n'y avait plus personne; il sonda vainement les buissons et la lisière du taillis voisin, il appela même à haute voix sans aucun succès, et dut reprendre enfin le chemin de la ville assez égayé de l'aventure.

Quand il atteignit la prélecture, tous les in-

vités étaient déjà parlis, fidèles à l'invariable discipline de leurs habitudes.

— Voyez, dit Maurice en tirant de sa poche la petite bourse si étrangement conquise et la jetant sur les genoux de madame de Sommereuil, on ne perd pas son temps dans vos montagnes : voici mon butin.

C'était une bourse en soie bleue, un peu défraîchie et montée avec une extrême simplicité; elle ne contenait qu'une seule petite pièce d'argent. Quelques lettres tracées au crochet avec un fil d'or sur l'un des côtés attirèrent l'attention de madame de Sommereuil et de Maurice, qui les déchiffrèrent curieusement.

— Souci! dit cette dernière, qu'est-ce que cela veut dire?... Si c'est une devise, elle n'est pas gaie.

— Une bourse si légère ne saurait inspirer de riantes pensées^ reprit M. de Sommereuil;

ton inconnue, mon cher, a déposé là son bilan ; cœur et fortune, tout y est coté à sa valeur.

— Peut-être, répondit M. de Tresserves; rendez-moi ce bien mal acquis, madame, c'est un talisman qui me portera bonheur.

Cette petite aventure tint peu de place dans les pensées de M. de Tresserves ; il garda pendant plusieurs jours la bourse bleue dans la poche de son gilet , fit quelques questions à droite et à gauche, n'oblint aucun renseignement sur la victime de ce vol involontaire, et finit bientôt par n'y plus songer. Il déposa la bourse dans un coffret avec d'autres menus souvenirs ou curiosités de différents genres, et Ty oublia.

Ce n'était pas seulement son affection pour son parent et ami M. de Sommereuil qui avait amené en Auvergne Maurice de Tresserves, c'était surtout l'intention arrêtée de se fixer en quelque coin ignoré de ce pays, de s'y ensevelir vivant et de rompre violemment avec ses relations, ses habitudes, tout ce qui lui rappelait le passé. Il était arrivé chez M. de Sommereuil encore ébranlé et pour ainsi dire tout vibrant des secousses qu'il avait subies, bien que deux années de voyages lointains eussent calmé la première âpreté de sa douleur. Il se laissa aisément persuader de demeurer à la préfecture jusqu'à ce qu'il pût trouver dans le pays une terre à sa convenance.

Il y a peu d'hommes qui ne soient sensibles à une amitié de femme, surtout lorsque cette amitié leur est offerte par une personne jeune encore et à quelques égards supérieure. Douée

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d'un esprit pénétrant et cultivé, madame de Sommereuil savait tout comprendre, même ce qui de sa nature lui était le plus étranger. On ne pouvait dire d'elle qu'elle fût passionnée, ni qu'elle fût tendre ; elle était plutôt sensible. Cette nuance peint à merveille ce caractère facile à rémotion, capable de sacrifices sinon de dévouement, mais trop habitué à observer les autres et à s'analyser lui-même pour être jamais surpris par l'imprévu de la passion. Sans être coquette, madame de Sommereuil avait l'art de le paraître, en sorte qu'on s'efforçait à lui plaire avec autant de zèle que s'il se fût agi de réussir, et ceux-là même qui se mettaient le plus en peine de la toucher savaient fort bien qu'ils en seraient pour leurs frais ; chacun pourtant trouvait son compte à cette duperie, car personne mieux que madame de Sommereuil ne s'entendait à apprécier et à mettre en lu-

mière la bonne grâce et l'esprit, et il était rare qu'on la quittât sans emporter une meilleure idée de soi^ Elle avait aussi l'art délicat de pénétrer dans la plus inlime confiance de ceux qui l'approchaient sans provoquer jamais ni aveux ni confidences ; sa finesse était extrême pour démêler les sentiments les plus secrets, et sa discrétion si parfaite qu'on était amené sans s'en douter à vivre devant elle à découvert, à penser et à sentir tout haut en sa présence. M. de Tresserves éprouva bien vite la douceur d'être ainsi pénétré , et goûta une sorte d'allégement à voir en toute rencontre sa peine devinée, sans qu'un mot indiscret vînt jamais effleurer le point douloureux de son cœur. L'éloignement de Paris, du centre où il avait vécu jusqu'alors, contribua aussi à lui rendre supportable le séjour du Puy ; il se flattait que les événements par malheur très-connus de sa

m HISTOIRE DE SOUCI.

vie pouvaient y être encore ignorés ou déjà oubliés, et il trouvait dans cette illusion une sorte de sécurité et de repos. Sa situation d*esprit était donc meilleure qu'elle n'avait été depuis longtemps lorsqu'arriva le jour fixé pour le bal de la préfecture. Maurice consentit sans trop de répugnance à y assister. Il se promettait même, un plaisir assez bouffon de cette soirée, où il espérait contempler dans tout leur éclat les ridicules de la province.

Ce qu'il vit à son entrée dans les salons différait peu cependant de ce qui se voit partout ailleurs : ce furent d'abord des groupes déjeunes filles bien coiffées, richement vêtues, valsant avec un abandon sans remords aux bras de petits jeunes gens intimidés, tandis que d'autres, moins naïfs, choisissaient avec intention les femmes d'un âge mûr ; dans les coins de la salle de danse, de jolies dames amplement dé-

colletées excitaient par leurs manèges Tadmiration de plus d*un personnage. Là, comme partout, plusieurs épaulettes triomphantes s'ébattaient audacieusement dans la moisson d'au- Irui ; là aussi les hommes sérieux, pères et maris, étaient relégués dans les pièces écartées ou assis aux tables dewhist ; là encore, groupés dans les embrasures du salon , se voyaient, étalant leur mélancolie, quelques rêveurs, gens ennuyés ou timides, dont Maurice commença par se moquer, et qu'il imita presque aussitôt lui-même sans y prendre garde, en s'adossant au chambranle d'une porte. Il n'y a plus de province à proprement parler, il n'y a plus que des provinciaux , race indestructible de grotesques dont les plus curieux spécimens se rencontrent peut-être à Paris, dans les environs du Luxembourg ou dans le fond du Marais, plus qu'en tout autre pays de France.

M, deTresservesréfléchissaitàcela, lorsqu'il s'entendir appeler par madame de Sommereuil.

— A quoi rêvez-vous ainsi ? Racontez moi vos mauvaises pensées, lui dit-elle gaiement.

— Imprudente!... Si je les disais pourtant?

— Nous nous connaissons trop... réponditelle en secouant la tête avec un sourire : à mon âge, on est bien rassurée contre ces effrois-là. Que pensez-vous de mon bal ?

— Je suis confondu, répondit Maurice, qui se moquait volontiers en toute occasion de l'iidmiration de M. de Sommereuil pour ses administrées ; le préfet est justifié, et son enthousiasme ne manque pas de bonnes raisons.

— Valserez-vous ce soir?

^— Hélas ! non ; les ans en sont la cause...

— Voici une bien jolie personne qui entre avec sa mère ! s'écria tout à coup Maurice.

— Vous !a reconnaissez? dit madame de Sommereuii après avoir salué les nouvelles arrivées.

— Pas le moins du monde,

— Ingrat!... je ne l'ai invitée que pour vous plaire ; c'est Marthe Daubert.

— Ah ! je me souviens.

— Vous ne pouvez pas imaginer combien l'invitation de cette jeune fille et de sa mère va me créer de difficultés. . .

— L'impopularité sied aux grandes âmes, répondit Maurice philosophiquement; je suis curieux d'assister au coup de théâtre que va produire l'apparition de ces deux réprouvées.

Et M. de Tresserves se dirigea vers le grand salon, où il arriva assez tôt pour lire encore l'étonnemenl sur tous les visages, et pour entendre le chuchotement expressif de Tindignation publique. Madame Daubert et sa fille

étaient assises l'une près de l'autre à Textrémité de cette vaste pièce, et faisaient face à la porte d'entrée, où les hommes se pressaient et se coudoyaient pour mieux voir. Des murmures ironiques et flatteurs y bourdonnaient à la fois ; tous les yeux avaient la même direction et se rejoignaient sur ces deux femmes, qui, par une manœuvre habile et insensible de leurs plus proches voisines, se trouvaient déjà mises à l'écart , isolées au milieu de cette assemblée hostile, sous le scalpel vivant de ces regards obstinément fixés sur elles.

Certes, si quelqu'un avait dû désarmer les sévérités de l'opinion, c'était Marthe Dauberl, Elle avait dix-sept ans à peine; elle était douée d'un caractère de beauté qui la rendait particulièrement touchante. Ce qui était plus remarquable encore que la délicate finesse de ses traits, c'était son éclatante blancheur et la

fluidité presque immatérielle de ses formes; elle y joignait un air d'innocence qui aurait semblé trop enfantin peut-être sans son regard, d'une expression et d'une gravité précoces, qui intéressait el inquiétait vaguement Tesprit. En ce moment, l'embarras qu'elle ressentait sans se l'expliquer jetait une faible rougeur sur ses joues, naturellement pâles, et la faisait se presser avec une timidité instinctive contre sa mère. Celle-ci souffrait mille fois plus que Marthe; aucun des signes malveillants qui s'étaient manifestés à son entrée ne lui avait échappé. Elle avait remarqué le mouvement de répulsion qui avait tout à coup fait le vide autour d'elle ; elle ressentait l'outrage de ces regards obliques qui semblaient lui demander compte de sa présence. Rien de cela n'était nouveau pour elle. Depuis dix-sept ans, elle avait pu se familiariser avec toutes les formes silencieuses de l'injure; de-

puis dix-sept ans, elle supportait sans se plaindre, mais aussi sans fléchir , l'indifférence et le mépris d'une ville entière. Dans sa rude expiation, il ne s'était cependant point présenté encore une heure aussi cruelle que celle-ci. Jusqu'alors, en effet, elle avait mis son orgueil à se tenir à l'écart, apportant un tel soin à fuir ceux qui l'évitaient, qu'ils s'en étaient souvent sentis blessés. Pour la première fois, madame Daubert vjenait de faire un pas en avant, et elle se voyait durement repoussée ; elle eut un frisson de désespoir et de honte, et maudit du fond de son âme l'invitation de madame de Sommereuil, qui l'avait induite en cette fausse démarche. Elle n'avait pu s'empêcher d'y voir d'abord un gage d'oubli pour le passé, et s'était sentie désarmée et touchée par cette mansuétude inattendue; un attendrissement sincère s'était emparé d'elle et lui avait rendu des émotions,

des larmes depuis longtemps taries. Pendant huit jours, toutes ses pensées, toutes ses heures laborieuses n'avaient eu d'autre objet que ce bal. Elle y était venue le cœur ouvert, pour la première fois de sa vie peut-être croyant au bonheur. II ne fallut qu'un instant pour que ce ciel chimérique s'écroulât sous ses pieds ; rien n'était oublié, le même dédain curieux, la même froideur, l'entouraient. Une sorte de ver lige s'empara de son esprit : pourquoi l'avoir invitée î que lui voulait-on ? Était-ce cruauté, gageure , une nouveauté piquante offerte en spectacle aux invités? De quelque côté qu'elle tournât les yeux, tous les regards repoussaient le sien ; sa tête se courbait ; elle faisait en vain un appel à son courage, à son orgueil : une sueur froide perlait sur son front, et ses doigts se tordaient dans des mouvements nerveux qui trahissaient son malaise. Elle se pencha vers

sa fille, elle essaya de sourire en balbutiant quelques paroles inintelligibles que Marthe n'entendit pas. La pauvre enfant regardait de tous ses yeux ces jeunes filles rieuses, ces riches bijoux, ces lumières étincelantes qu'elle se reprochait de trouver plus belles que les étoiles, et madame Daubert se sentit un peu calmée en voyant que sa fille ne paraissait point triste, mais était plutôt étonnée et éblouie. L'orchestre préludait d'ailleurs, les groupes se formaient, et le léger tumulte qui accompagne chaque danse venait en aide à la pauvre femme; elle abrita pendant quelques instants sa détresse derrière le rempart mobile que formaient les danseurs en passant et repassant devant elle. Un instant même, elle espéra follement que la réprobation qui s'attachait à elle, épargnerait Marthe. Plusieurs jeunes gens s'étaient avancés tout près d'elle et paraissaient se consulter ;

mais après une courte hésitation ils s'éloignèrent, et Marthe resta oubliée près de sa mère. Madame Daubert n'avait plus rien à attendre ; résolue à emmener sa fille avant qu'elle eût senti tout le poids de cette humiliation, elle cherchait un moyen de s'éloigner sans être remarquée, quand Marthe se pencha vers elle.

— Mère, j'ai regardé comment on valse, ditelle tout bas ; cela ne semble pas difficile, et j'en ferais tout autant. Pourquoi ne m'invitct-on pas à danser comme les autres?

Les yeux de madame Daubert s'emplirent de larmes ; elle eut envie de se jeter aux genoux de sa fille en lui demandant pardon.

— Personne ne nous connaît, répondit-elle d'un voix tremblante.

— C'est vrai, dit doucement Marthe.

Mais un nuage passa sur son beau front, un nuage que la mère connaissait bien, qu'elle

avait vu grandir jour par jour avec son enfant. Cette' muette souffrance, ce besoin toujours refoulé d'aimer et d'être aimée, cette lourde solitude imposée au cœur de Marthe, elle en devinait l'amertume à travers son insouciance résignée et dans ses grands yeux qu'elle avait abaissés tout à coup, comme pour se détacher de cette fête, de cette joie, auxquelles une fatalité inconnue la condamnait à rester étrangère. Était-ce donc là tout ce qui devait résulter d'heureux de cette fête, où madame Daubert s'était crue obligée de venir, malgré d'instinctives répugnances, pour soustraire enfin son enfant à l'ostracisme qui pesait sur elle depuis sa naissance?

A ce moment, M. de Tresserves s'approcha du préfet, qui discourait dans un cercle d'hommes graves, et, le tirant à part, le pria de k présenter sur-le-champ à madame Daubert.

HISTOIRE DK SOUCI. 4".

— Cette pauvre femme est à demi folle d'humiliation el de douleur, lui dil-il ; tu ife Tas pas invitée pour la mettre au pilori, n'est-il pas vrai?

M. de Sommereuil était bon ; sa sollicitude une fois éveillée, il ne négligea rien pour effacer l'impression pénible qu'avaient pu ressentir la mère et la fille; il s'assit même auprès d'elles, témoignant par son attitude qu'il prétendait les faire respecter chez lui. Après quelques mot§ échangés avec madame Daubert, Maurice s'approcha de Marthe.

— Aimez- vous le bal? lui dit-il.

— Je ne sais, répondit Marthe, qui avait rougi en voyant Maurice s'adresser à elle. J'ai bien peu le droit d'eu parler.

Elle souriait, mais M. de Tresserves comprit le regret involontaire qui se cachait sous ce sourire.

— Si mes cheveux blancs ne vous faisaient pas peur, je serais heureux de valser avec vous, lui dit-il.

Marthe le regarda, ne sachant d'abord s'il parlait sérieusement ; un éclair de joie brilla dans ses yeux.

— Essayons, dit-elle avec une vivacité enfantine en se levant au premier signal de Torchestre.

Maurice l'entraîna toute frémissante et toute pâle d'émotion. Les pas légers de la valse, qui ressemblent à des battements d'ailes, ses tourbillons rapides soulevaient Marthe sans effort ni secousse ; elle glissait , souple et docile , sans volonté et sans désir, appuyée au bras de Maurice. Le flot brillant des danseurs qui fuyaient autour d'elle, la musique enivrante et molle, tout cet éclat profane qu'elle n'avait même pas

pressenti dans sa sévère adolescence, la jetait dans un ravissement inexprimable.

— Quoi ! déjà ? s'écria-t-elle quand ils s'arrêtèrent.

— Je vois que vous aimez la valse.

— Et les fleurs, les lumières, le bal tout entier, répondit-elle.

Cependant une réaction s'opérait dans l'opinion mobile du salon : les attentions marquées du préfet pour madame Daubert avaient fait réfléchir plus d'une vertu altière. On s'était avisé tout à coup qu'il y a des circonstances où il sied d'être magnanipne ; les hommes surtout furent de cet avis, la beauté de Marthe aidant. Quand elle revint à sa place après que la valse fut finie, elle se trouva donc assaillie par une foule de jeunes gens empressés à se faire remarquer en s' affichant avec elle. Combien y en a-t-il dans le monde de ces braves dont le courage grandit

à mesure que le péril diminue I II n'est rien qu'ils n'osent quand la route est frayée. Marthe ne put rester insensible à un empressement si extraordinaire, elle en reporta tout le bienfait à Maurice.

M. de Tresserves s*était éloigné, laissant Marthe aux prises avec les embarras de son triomphe. Maurice, qui se disait vieux et qui le pensait sincèrement, avait trente-cinq ans environ: sans être absolument beau, il était remarquable par l'élégance de sa tournure, par l'expression ferme et pensive de sa physionomie, par je ne sais quelle grâce indéfinissable qui fixait l'intérêt sans qu'il parût s'en soucier. On le connaissait à peine encore dans la société du Puy, et qui ne sait tout ce que l'inconnu a d'attrait? Un vague prestige romanesque l'entourait, et depuis quinze jours il était Tobjet de toutes les conversations de la ville, le point

HISTOIRE BS SOrCL C

de mire des plus jolies fenmies. Plus c gb^ était venue au bal arec rinteotion d'eciertr a conquête, et Uieu sait a, œ soir-Jà« Mmûtt â:

des jalouses !

M. de Tresserves, cependant, errait da» it ba], regardant de loin passer llarfhe an l4a§ de ses danseurs, blanche et floette ; ses graxid^ yeux noirs brillaient de plaisir, ses lèires étaient entr'ou vertes; elle dévorait Fespaoe.

— Divine jeunesse ! se disait-il, et il sonnait en comparant dans sa pensée ce front raycpnnant, cette Marthe triomphante, avec Thamble enfant si tristement assise tout à l'heure près de sa triste mère; il se savait gré du changement survenu dans ce jeune cœur et sur ce jeane front.

— Eh bien, vous ne dansez plus, lui dit une voix railleuse : les ans en sont la cause!

— Moquez-vous ; répondit-il en se reuMir-

Elle lui reihil le feuillet et s'éloigna tandis que Maurice le dépliait curieusement.

— Souci! s'écria-t-il avec un mouvement de surprise qu'il ne put réprimer ; voilà qui est singulier.

Et il s'élança sur les traces de Marthe; mais elle avait déjà quitté le bal.

Bien que M. de Tresserves ne fût plus un enfant et que les sévères réalités de la vie lui eussent fait perdre le peu de goût qu'il avait pu avoir autrefois pour le romanesque, il ne put s'empêcher, quand il fut seul, de comparer le mot laissé par Marthe entre ses mains avec celui qui brillait d'un éclat un peu terni sur un des cotés de la bourse. Il n'y avait pas à en douter, les cinq lettres s'y trouvaient également reproduites. M. de Tresserves ne put s'empê-

54 HISTOIRE DE SOtJCI.

cher aussi de remarquer la singulière coïncidence qui, deux fois en si peu de temps, jetait ce mot de triste augure sous ses yeux, et il se demanda s'il était dans la destinée de Marthe d'être l'instrument choisi pour agiter de nouveau la morne immobilité de sa vie. Que celte pensée l'effrayât beaucoup, il est permis d'en douter; car il y a peu de malheurs, parmi ceux même qui semblent intolérables, qui nous empêchent de mieux espérer de l'avenir, et il est rare que le cœur soit assez rudement atteint pour s'en tenir à une seule expérience ; tout au plus perd-il pour un temps le goût de nouvelles tentatives, mais non pas l'espérance d'y mieux réussir à l'occasion.

Aussi M. de Tresser ves, tout meurtri et blessé qu'il fût encore, se sentit fort peu inquiété par ces vagues avertissements du destin, dont le seul effet fut d'éveiller sa curiosité au sujet de

Marthe, ce que peut-être toute la beauté de la jeune fille n'eût pu obtenir. 11 mit la bourse bleue dans son portefeuille avec l'intention de la rendre au plus tôt, et s'informa dès le lendemain près de madame de Sommereuil de la demeure de Marthe. Cependant les jours se succédèrent et M", de Tresserves n'alla point chez madame Daubert.

Des occupations d'une autre nature prirent, il est vrai, tout son temps. 11 s'était décidé subitement à acheter le vieux donjon fort délabré de Vaudebise, situé sur un des contreforts les plus escarpés de Mézénc: cette acquisition lui créa bientôt toutes sortes d'embarras. Il ne restait plus de la vieille demeure féodale qu'un corps de logis fort étroit, adossé à une haute tour carrée qui se balançait, les jours d'orage, comme un peuplier dans une prairie, et qui , depuis longues années , menaçait de

s'écrouler au premier vent. Il fallut y mettre des ouvriers. A Tintérieur, il n'y avait pas une boiserie qui ne fût émiettée et rongée par le temps ou rhumidité. M. de Tresserves déploya une grande activité pour rendre promptemenl habitables les quelques pièces qui lui étaient indispensables, et ce n'était pas sans peine et sans fatigue qu'il pouvait se flatter d'y parvenir ..Les ouvriers étaient rares, les chemins défoncés; Vaudebise, construit sur un pic isolé, n'était accessible que d'un seul côté par une rampe étroite, raide, surplombant au-dessus d'un profond ravin où roulait bruyamment un petit ruisseau échappé de la montagne. Cette rampe, d^une longueur de plus d'un kilomètre, était ravinée par les pluies, crevassée en plus d'un endroit et absolument impraticable à toute espèce de voitures. Les matériaux nécessaires à la réparation du château étaient donc déposés

(l'abord au bas de cette route périlleuse, et montés ensuite à dos de mulet. Les pierres, heureusement, ne manquaient pas à Vaudebiso; on les tirait toutes préparées des murailles écroulées et amoncelées en ruines.

Quelque désir qu'eût M. de Tresserves de s'installer dans ce vieux burg dont la sauvagerie ie tentait, et quelque peine qu'il se donnât pour en bâter le moment, il fut obligé de s'avouer qu*il s'écoulerait plusieurs mois avant qu'il pût raisonnablement prendre possession de son nouveau domaine. Cette conviction calma un peu la passion que lui avait inspirée la tour ébréchée de Vaudebise, et des tracasseries d'un autre genre vinrent s'ajouter à ce premier désappointement. Le domaine de Vaudebise se composait d'une assez grande étendue de bois et de bruyères, et d'une étendue plus considérable encore de roches stériles qui formaient comme

une défense naturelle et une clôture en partie infranchissable autour du château; mais, si escarpés qu'ils fujssent, les rochers n'empêchaient ni le pillage des bois, ni la destruction du gibier. Les braconniers ne s'embarrassaient pas pour si peu, et la négligence du précédent propriétaire, qui était un vieux garçon fort riche et fort infirme, peu soucieux de chasse et même d'argent, avait encouragé et en quelque sorte justifié ces désordres. Les habitants du pays avaient pris l'habitude de considérer Vaudebise comme une terre libre, un grand communal dont chacun tirait parti selon ses besoins, ils trouvèrent donc très- mauvais que M. de Tresserves eût la prétention d'être maître chez lui et d'avoir des gardes pour faire respecter ses bois et ses lapins. On lui disputa le terrain pied à pied; il fallut se décider à sévir. Quelques procès-verbaux furent dressés contre

d'audacieux voisins obstinés dans leurs habitudes de rapines, et avant même d'avoir dormi sous son toit, M. deTresserves se vit entouré d'ennemis et obligé de se tenir sur une vigilante défensive. Il eut beau se montrer généreux envers les pauvres et juste en toute occasion, il ne put désarmer les rancunes. Les paysans persistèrent h le regarder comme un usurpateur et un tyran ; les bienfaits dont il les combla ne purent leur faire oublier les fagots qu'ils étaient habitués à couper dans. ses bois, ni le gibier qu'ils tuaient sur ses terres.

M. de Tresserves, qui avait rêvé d'employer au bonheur des autres une vie dont il ne savait plus que faire pour lui-même, s'affligea sincèrement de cette malveillance, dont les témoignages ne lui manquèrent pas. Cependant, bien qu'an peu refroidi, il ne se découragea point, et remit au temps le soip de le faire mieux ju-

ger. Il n'en persista pas moins à maintenir énergiquement tous ses droits, bien convaincu que la faiblesse n'a rien de commun avec la bonté, et qu'un abus toléré en engendre d'autres qui sont intolérables. Il poursuivit les réparations de Vaudebise sinon avec autant d'illusions, du moins avec autant d'assiduité qu'au commencement, et continua de rendre service à des gens qui le haïssaient et l'accablaient de mauvais procédés; mais on ne se heurte pas impunément à l'égoïsme humain, et M. deTresserves rapporta de chacun de ses voyages à Vaudebise une tristesse nouvelle qui s'ajoutait à des chagrins plus invétérés et plus incurables. Ses amis s'effrayèrent de ce redoublement de tristesse et tentèrent en vain de le distraire; il les évitait et passait la plus grande partie de son temps à faire de longues promenades solitaires dans les montagnes qui entourent le Puy;

il rentrait souvent fatigué , presque toujours moins soucieux. D'autres fois, selon le caprice ou le jour, il emportait des crayons, et dessinait pendant des heures entières, tantôt quelque site de son choix qu'il copiait avec une scrupuleuse exactitude, tantôt quelque paysage fantastique qu'il remplissait de ses rêves, car ni le temps ni les chagrins ne dispensent de rêver. Chacun poursuit sa chimère, nol^le ou vulgaire, et l'emporte avec soi dans la tombe.

Un des postes d'observation que préférait M. de Tresserves, c'était, tout au sommet du mont Corneille, une terrasse étroite collée au flanc de la cathédrale, abritée d'un côté par les bâtiments de l'ancienne salle capitulaire, et dominant à une assez grande hauteur la ville élagée sur la base de la montagne et tout le pays environnant.

Un jour que M. de Tresserves allait chercher dans cette promenade favorite un refuge contre le soleil, il lui arriva de s'aventurer par distraction en un chemin qu'il ne suivait pas habituellement. Il s'en aperçut bientôt, et prit plaisir à s'enfoncer au hasard dans le dédale de ruelles qui gravissent les flancs abrupts du rocher entre de hautes murailles nues percées de portes étroites et rares. Tantôt ces ruelles s'enlacent en replis tortueux, tantôt elles se dressent à pic comme des échelles; l'herbe y pousse entre les pavés, et la pente est quelquefois si raide que de larges entailles creusées dans le sol, en forme de marches grossières, en rendent seules l'accès praticable. On dirait une ville maure ou plutôt les détours silencieux d'un cloître gigantesque. Pour se guider dans ce labyrinthe, M. de Tresserves levait de temps en temps les yeux vers la tour de la cathédrale,

droite comme un phare au-dessus de sa tête ; il montait avec lenteur, lisant curieusement le nom souvent effacé de ces rues désertes. Un de ces noms attira son attention :

— Rue de TÉvêché, c'est bien cela, se dit-il en regardant autour de lui, et voici sans doute la maison de Marthe.

 droite et à gauche se dressaient deux grandes murailles qui semblaient diminuer de hauteur à mesure que la rue s'élevait. A sa gauche, au-dessus d'un seuil chancelant, se trouvait à quelques pieds du sol une porte basse dont le bois disjoint laissait passer de maigres rameaux ; à la poussière dont elle était revêtue, à son air humilié et triste, on devinait une porte condamnée. Quelques branches de vigne dépassant de ce côté la crête du mur en atténuaient la sèche nudité. Et un peu au detà, vers le sommet de la ruelle, M. de Tresserves

pouvait apercevoir, au-dessus de ce même mur et comme accoudé sur le faîte, le profil d'un toit écrasé, dont le temps avait ébréché et noirci les tuiles. Ce toit faisait l'angle de la rue de rÉvêché et de la rue des Moustiers, et abritait sur cette dernière rue une humble façade composée d'un simple rez-de-chaussée, qui semblait y dormir dans un morne ennui. Des volets de bois plein fermaient hermétiquement les deux fenêtres entre lesquelles se trouvait la porte d'entrée. L'aspect terne et revêche de cette maison qu'il avait regardée pourtant avec une certaine curiosité, n'inspira point sans doute àM. de Tresserves le désir d'en franchir le seuil, car il poursuivit bientôt sa promenade et ne tarda pas à gagner son observatoire.

Il était rare que Maurice montât en ce lieu sans entrer dans l'église; il aimait la vieille basilique, lourdement appuyée sur ses piliers

romans ; il en aimait la rudesse imposante, les murailles nues, les voûtes cintrées, le jour éteint qui les éclaire. Il lui était arrivé plus d'une fois de s'y oublier longtemps à regarder l'ombre s'épaissir par degrés et envahir le sanctuaire, à écouter les sourdes rumeurs qui circulent dans l'enceinte sonore, ou .les pas discrets, les murmures recueillis des pauvres femmes qui venaient prier Dieu. La majesté de ce lieu consacre parla piété et les larmes de tant de générations avait le pouvoir de calmer quelquefois l'irritation de son cœur. Il s'appuya contre un des piliers de pierre, laissant son âme errer en liberté sous ces voûtes sacrées et agiter tour à tour ses vaines colères, ses découragements ou ses désirs confus, comme un captif qui secoue en fuyant les anneaux brisés de ses chaînes.

Il était ce jour-là particulièrement triste, et

le contraste d'une chaude et éclatante journée n'avait fait qu'aigrir sa tristesse. Mille circonstances oubliées lui revenaient en mémoire, d'âpres souvenirs le prenai^t à la gorge; tout ce qu'il y avait en lui de violent et d'amer bouillonnait sourdement, et la paix du saint lieu ne pénétrait qu'à peine dans ce cœur tout palpitant de passions humaines. Il quitta l'église et alla s'accouder sur la terrasse. Le soleil inondait de lumière les sommets des montagnes qui ferment l'Iiorizon; sous le poids brûlant de ses rayons, la ville entière était comme assoupie; le bruit s'y éteignait avec la vie, un instant suspendue dans les places et les promenades désertes. Du point où il était placé, M. de Tresserves dominait l'ancienne ville étagée sur les flancs du mont Corneille, au pied de la vieille basilique, qui semble la couvrir de son ombre; ses yeux distraits erraient dans le fouillis inex-

tricable de rues tortueuses et raides entassées Tune sur l'autre, et s'élevant pêle-mêle jusqu'à lui.

Tout à coup son* regard devint attentif et s'arrêta sur une petite maison de modeste apparence, qui se présentait alors de trois quarts à l'angle de deux ruelles sombres : il venait d'en reconnaître la façade morose et la porte étroite entre les deux fenêtres obstinément closes; mais ce qu'il n'avait pas vu jusqu'alors et ce qu'il découvrait maintenant, c'était le petit jardin en terrasses successives coupé vers le milieu par une épaisse allée de tilleuls qui en dissimulait la partie basse , celle où se trouvait la porte condamnée. Sur la terrasse la plus voisine de la maison, communiquant avec les étages inférieurs par un escalier de pierres moussues et disjointes, des buissons de fleurs, de chèvrefeuilles et de roses débordaient sur Tallée i*a-

6g HISTOIRE DE SOUCI.

blée, où dormait en ce moment à l'ombre d'un laurier un chat tout de son long étendu. De ce côté, la façade de la maison était aussi riante que l'autre paraissait austère ; une vigne vierge la revêtait de verdure; le toit un J)eu relevé laissait place à un étage au-dessus du rez-dechaussée, et toutes les fenêtres ouvertes riaient gaiement au soleil. Un invincible attrait retint les regards de Maurice sur ce petit logis épanoui parmi les fleurs, humble nid tout préparé pour Tamour, — si l'amour était de ce monde.

— Pourquoi Dieu, qui a fait l'univers, se disait-il, n'a-t-il pas voulu créer un cœur, un seul qui sût aimer?

Et, songeant à cette poursuite éternellement vaine de tous ceux qui ont cru saisir l'insaisissable chimère.

— Volupté ou vanité, pensait-il, mais point d'amour!

Ses yeux pourtant ne pouvaient se détacher de la maison de Marthe. Il y a des choses muettes qui ont en quelque sorte un langage et qui nous parlent ; cette humble demeure, ce petit jardin plein de soleil et d'ombre, avaient une grâce cachée, un recueillement claustral qui parlaient à Tâmede Maurice. C'était comme un secret appel auquel il finit par céder. Surmontant tout à coup la résistance intérieure qui l'avait jusqu'alors retenu, il quitta la terrasse et descendit lentement la rue de TÉvêché; un instant après, il s'arrêtait à la porte de madame Daubert.

— Ainsi donc, vous Tavez vue chez elleî disait madame de Sommereuil en se promenant un soir avec Maurice.

— Je l'ai vue.

— Quelle impression Martlïe a-t-elle produite sur vous au grand jour et dans son cadre naturel ?

— En vérité , mon impression est encore confuse. Imaginez quelque chose d'antique et de jeune à la fois, des meubles fanés et des

fleurs fraîches; une vieille Anglaise couperosée, sèche comme une nonne, qui ouvre la porte sans mot dire ; et des oiseaux qui chantent à plein gosier; — madame Daubert en deuil avec un visage à la fois ardent et ascétique ; puis Marthe, jeune comme l'aube et fraîche comme elle, reprisant gravement du vieux linge ! A la voir ainsi, les yeux baissés, avec sa robe étroite de basin blanc, assise toute droite sur sa haute chaise de bois sculpté, on dirait une petite Vierge d'albâtre dans sa niche gothique.

— Et vous avez déposé vos hommages aux pieds de la madone?

— Avec sa bourse, oui, madame.

— Etqu'a-t-elledit?

— Rien que de très-simple. Le soir où je l'ai rencontrée pour la première fois sur la route de Saint-Paulien, elle venait d'y monter avec sa mère, conime elle le faisait presque

72 HISTQIRE DE SOUCI.

chaque jour depuis longtemps, sans jamais ren- ' contrer personne, car les étrangers qui visitent le pays ne se hasardent guère en ce lieu qu'en plein jour. Madame Daubert, fatiguée d'avoir gravi si longtemps, s'était assise à Tabri du vent dans un coin du taillis, et Marthe se promenait librement autour d'elle sans s'écarter beaucoup. Elle s'était ainsi avancée jusque sur la plate-forme au-dessous de laquelle j'étais assis ; le hasard fit rouler sous son pied une pierre qui vint m'atteindre dans ma retraite. Son effroi fut grand quand elle me vit paraître tout à coup devant elle, plus grand encore quand elle s'aperçut que je la poursuivais,— et, dans son trouble, me prenant sérieusement pour un malfaiteur, elle me livra sa bourse, le seul objet qui lui parût digne d'exciter mes convoitises.

— Retournerez-vous chez elle?

— A quoi bon î

— C'est ce que je pensais.

— Lui avez-vous demandé pourquoi ce mot de souci et ce que veut dire une devise si morose?

— Ce n'est point une devise, c'est son nom, — un petit nom intime et tendre que lui a donné sa mère, et qui en dit beaucoup sur les angoisses et les chagrins de la pauvre femme. N'est-ce pas en effet son cruel et cher souci de chaque jour que cette enfant ?

— Ainsi votre roman est déjà fini?

— Tous les romans finissent, madame, et les plus courts sont les bons : celui-là ne me laissera ni remords ni regrets...

M. de Tresservés retourna chez Marthe, il y retourna même souvent. Il prit l'habitude de la voir à des intervalles presque r^uliers. Ce-

pendant il ressentait une sorte d'éloiguement pour madame Daubert ; la présence de cette femme, dont il connaissait la triste histoire, éveillait en lui le souvenir d'une cuisante douleur sur laquelle il cherchait en vain à s'étourdir. U souffrait près d^elle, et pourtant il revenait toujours, cédant ainsi à un attrait qu il évitait de définir. L'intérêt tout naturel que devaient lui inspirer l'isolement et l'abandon de Marthe le juslifiaientassez ; il se louait mémo de son empressement, bien loin de s'en repentir.

Madame Daubert, qui tolérait ses fréquentes visites, obéissait à de moins naïves illusions. Sa })énétration, aiguisée par de longues souffrances, démêlait clairement les sentiments contraires qui agitaient Maurice; mais, si sa fierté était blessée, elle n'en tenait nul compte et supportait stoïquement sa souffrance sans daigner

même y prendre garde. Sa tendresse pour Marthe, exaltée par an impérissable remords, la rendait insensible pour ce qui ne touchait qu'elle-même. Elle n'avait qu'un but, venger Marthe des injustes mépris qu'elle avait subis à cause d'elle en lui assurant une vie heureuse et honorée. Loin de s'effrayer des assiduités de M. de Tresserves, elle les encourageait au contraire. Quand Maurice arrivait, il trouvait toujours Marthe près de sa. mère, vêtue de blanc, sans un ruban ni même une fleur sur sa robe d'étoffe commune et d'une coupe puritaine ; son seul luxe était la fraîcheur éclatante de cette modeste toilette. M* de Tresserves lui parlait la plupart du temps sur ce ton de badinage in* nocent que l'on prend volontiers avec les enfants, et Marthe n'en paraissait ni surprise ni offensée» Elle n'était guère savante, car elle n'avait jamais eu d'autres maîtres que sa mère.

Elle chantait d'une voix frêle, en s'accompagnant sur un aigre piano, quelques vieux airs avec un goût naïf qui amusait M. de Tresserves ; il entreprit de lui donner des conseils, imprudence dont il ne comprit que plus tard tout^ la gravité.

Ce fut une circonstance bien légère en apparence qui l'éclaira tout à coup. Marthe venait de jouer sous sa direction une sonate nouvelle, et soit que Maurice fût mal disposé, soit que les sons aigus du piano irritassent ses nerfs, il s'était montré sévère, à tel point que plusieurs fois Marthe avait levé vers lui un regard étonné et suppliant. Maurice se tourna vers madame Daubert.»

— Je suis un maître bien dur, n'est-il pas vrai ? je ne mérite guère de laisser des regrets. .. Aussi serai-je vite oublié...

— Partez-vous bientôt?

— Dans quelques jours.

Ce ne fut ni un cri ni un soupir, pas viême un involontaire frémissement qui l'avertit en ce moment de lever les yeux sur Marthe ; ce fut une intuition soudaine, un de ces coups muets qui frappent deux cœurs à la fois et leur fait sentir la chaîne invisible qui les unit. Les mains de Marthe avaient glissé sur ses genoux ; son regard fixe s'attachait à Maurice avec une expression d'angoisse si sincère qu'involontairement il y répondit.

— Je reviendrai souvent, dit-il en souriant.

— As-tu donc oublié que M. de Tresserves doit s'établir ces jours-ci à Vaudebise? reprit madame Daubert.

— Non, non, je ne l'ai pas oublié, répondit Marthe , dont les couleurs renaissaient peu à peu j j'avais cru d'abord qu'il s'agissait de tout autre chose.

Elle quitta son piano, et personne n*insista sur ce léger incident ; mais il ne fut oublié ni (le Maurice ni de madame Daubert, que l'émotion-de sa fille avait frappée au cœur. — Marthe aimait M. de Tresserves, il ne lui était plus permis d'en douter. Que cet amour fût quelque chose d'inattendu pour elle, madame Daubert n'eût point osé le dire : plus d'une fois, en effet, dans le secret de sa pensée, elle en avait accueilli l'espoir ; mais elle ne croyait pas que ce rêve pût devenir une réalité si prochaine, si immédiatement menaçante.Que devait-elle faire? S'attrister ou se réjouir? Elle l'ignorait. Pouvait-elle compter sur l'amour de M. de Tresserves ? Elle n'osait. Pourtant ses fréquentes visites, le vif plaisir qu'il y prenait, attestaient l'empire de Marthe ; mais, jusqu'où pouvait s'étendre cet empire? M. de Tresserves était-il homme à ne tenir compte ni de la fortune ni

de la position sociale et à épouser une pauvre et obscure enfant comme Marthe? ne pouvait-il y avoir quelque obstacle inconnu? La profonde tristesse de M. de Tresserves ne lui avait pas échappé ; mais, quelque tentative qu'elle eût faite pour en découvrir la cause, elle n'y était pas parvenue : tout ce qu'elle savait, c'est que Maurice avait perdu son père dès son enfance, et que sa mère était morte récenament. Elle savait en outre que M. de Tresserves était fort riche, et c'était tout. Mille craintes vagues qu'elle n'avait pas pressenties quand le danger semblait éloigné: vinrent subitement l'assaillir. Tenait-elle enfin l'éclatante revanche que lui devait le destin et qu'elle poursuivait avec une opiniâtre passion ? ou n'avait-elle fait que compromettre imprudemment le repos de Marthe? Gomment s'éclairer? Elle ne connaissait pen^nne... C'est dans cet instant de trouble et

80 HISTOinE DE SOUCI.

de doute qu'elle sentit toute ramertume de son isolement. A qui demander un conseil? Tout lui était ennemi ou indifférent./. Le nom de . madame de Sommereuil cependant lui vint dans son insomnie : elle résolut de chercher près d'elle les éclaircissement3 qui lui manquaient. Mais, quand elle se présenta le lendemain à la préfecture , elle se trouva au milieu d'un cercle nombreux ; les visites se succédaient sans interruption ; ce n'était pas le moment de risquer une délicate enquête... Elle entendit, il est vrai, deux dames parler à voix basse de M. de Tresserves, mais elle ne pouvait suivre leur conversation ; leurs airs mystérieux, quelques mots qu'elle saisit au vol accrurent son inquiétude. Obligée de partir sans avoir rien éclairci, elle prit à part un instant madame de Sommereuil pour obtenir d'elle la faveur d'une prochaine entrevue dont elle lui laissa près-

sentir Tobjet. Madame de Sommereuil comprit à demi-mot ; par malheur elle partait le lendemain, et devait être absente deux jours. L'entrevue fut donc fixée au vendredi suivant. Madame Daubert s'éloigna plus préoccupée qu'elle ne l'était avant cette visite.

Il y a des âmes si rudement meutries par la vie qu'un bonheur facile les effraye ; elles craignent instinctivement un piège là où d'autres ne voient qu'une occasion de se réjouir. Madame Daubert se demandait si elle n'étîut pas une de ces tristes âmes acharnées à 'leur propre souffrance, dont l'inquiète sagesse se nourrit de mille défiances. Elle s'encourageait ellemême à espérer. D'ailleurs elle avait si peu de temps à rester dans cette incertitude ; ne pouvait-elle jusque-là ajourner ses craintes? Deux jours, c'est peu en effet; mais il y a des instants où les événements se précipitent, quels

que soient nos calculs et nos résistances ; il semble que la destinée ait hâte d'achever son œuvre. Pendant que madame Daubert faisait à la préfecture cette visite inutile, Maurice de Tresserves frappait à la porte de la maison grise. Sa visite assurément n'avait rien en soi d'extraordinaire, et la vieille Betsy, la gardienne rigide du logis en l'absence de madame Daubert, en jugea sans doute ainsi, puisqu'elle l'admit sans hésiter.

C'était la -première fois cependant que M. de Tresserves négligeait de mettre quelques jours d'intervalle entre ses visites, et cet empressement aurait eu de quoi la surprendre, si l'intimité de Maurice et de ces dames n'eût déjà familiarisé la vieille Betsy avec les étonnements de ce genre; elle pensa que c'était là une exception nouvelle introduite dans l'exception, et ne s'en tourmenta pas davantage. Le plus étonné

peut-être de cette visite était M. de TresserVes lui-même; au moment où il frappait à la poi*te de la maisçn de madame Daubert, il se demandait encore ce qu'il y venait faire. La vérité est que, depuis la veille, il ne pensait qu'à Marthe, à sa timide douleur loi^qu'il avait parlé de départ. Il s'était vainement efforcé de rire de ces passions enfantines qui s'épanouissent naïvement comme les fleurs en plein champ; il n'avait pu chasser la pensée de Marthe, et il s'était surpris tout le jour à songer au charme d'éveiller à l'amour cette âme vierge, née et nourrie dans la solitude, toute gonflée encore de la sève des sentiments sincères, des sensations pures, qui est dans la vie comme la rosée du matin. Plus il pensait à cela, plus il devenait soucieux. C'est que, s'il avait pu s'abuser quelque temps sur les périls de ce doux commerce imprudemment noué avec Marthe, l'illusion désormais ne

lui était plus permise. La canduite qu'il devait tenir était nettement tracée ; il ne pouvait s'élever dans son esprit aucun doute à ce sujet : il fallait s*éloigner au plus tôt et laisser Marthe échapper peu à peu au sentiment qui avait surpris son cœur. Maurice était trop loyal pour se jouer de l'amour de Marthe, et il savait trop quel infranchissable abîme le séparait d'elle. Vaudebise devenait habitable, rien ne l'empêchait d'aller s'y enfermer sur-le-champ; mais M. de Tresserves était trop homme du monde, et, disons-le, trop attendri par la pensée de Marthe, pour se résoudre à disparaître brusquement, sans adieu. Résigné à rompre cette trop douce amitié, il voulait du moins prendre congé de madame Daubert et de sa fille.

Quand il entra dans le petit salon du rez-dechaussée, Marthe était assise devant la vieille épinette, dont les touches jaunies rendaient

SOUS ses doigts des accords bizarres. Elle ne se leva point à l'arrivée de M. de Tresserves, et continua de faire vibrer étrangement la voix grêle du piano. C'étaient d'abord des sons précipités, éclatants, confus, au milieu desquels s'épanouissait une paisible mélodie; bientôt des gammes échevelées passaient comme un torrent et venaient se fondre dans une phrase d'une suavité, d'une mollesse incomparables : le tout s'arrêtait brusquement par un accord majeur éclatant comme le coup de cloche de la réalité. Marthe tourna la tête en^ souriant et tendit la main à Maurice.

— De qui est cette musique? demanda-t-il surpris et presque ému de ces accents d'une sauvage poésie.

— Elle est de moi. L'aimez-vous?

— Je l'ai à peine entendue, et je ne l'ai pas

comprise : voulez-vous recommencer, j'écouterai mieux.

Marthe frappa aussitôt les premiers accords.

— Ce prélude, dit Maurice, est vague et bizarre; je n'y puis démêler ni une intention ni un sentiment.

— C'est bien cela! s'écria Marthe sans s'interrompre.

— Est-ce donc le chaos que vous avez voulu peindre?

— Peut-être.

— Il est heureux alors que vous ayez trouvé moyen d'en sortir. Voici une fraîche mélodie qui repose de toutes ces horreurs; on croit voir un beau paysage tranquille sous un cieJ pur, des prairies, des bois, un ruisseau qui s'épanche, ou tout simplement un petit jardin en fleur comme celui-ci, avec des oiseaux qui chantent au soleil; continuez... Il m'est impos-

sîble ici de suivre votre pensée : vous retombez dans le chaos... ou plutôt non, il y a des contours précis qui fixent Tidée; c'est un déluge, une avalanche, une catastrophe qui brise et anéantit tout. . . Puis voici une phrase divine ! . . . Où avez-vous trouvé de tels accents, Marthe ? Quel sentiment exquis, idéal, avez-vous tenté d'exprimer?

— Ne vous moquez pas de moi, dit-elle, je n'en sais rien moi-même. C'est une sensation indéfinissable que je ne saurais rendre autrement que par la musique. Tout ceci n'est qu'un rêve, un vrai rêve qui assiège mon sommeil, qui se produit presque chaque nuit, et qui est devenu comme une seconde vie, la partie obscure de ma vie. Ordinairement il commence par de vagues images, d'informes ébauches qui flottent autour de moi. Tout à coup une sourde rumeur se fait entendre, tout ce qui m'entoure

88 HISTOIRE DE SODCI.

s'écroule et disparaît à mes yeux, et devant moi, avançant avec une rapidité formidable, je ne vois plus qu'une masse blanche et liquide qui se précipite en tumulte, roulant, tourbillonnant, flot par-dessus flot, écume sur écume, grossissant toujours, m'entourant de menaces confuses et de mugissements ; les flots m'atteignent, m'enlacent ; les battements de mon cœur m'étouffent, une angoisse mêlée de douceur me saisit; je me sens glisser au* milieu des flots blancs d'écume qui me soulèvent et m'emportent sans que je songe à me défendre ; l'onde froide passe et repasse sur mon visage, elle pénètre goutte à goutte dans mes veines, entre chaque atome de mon être, qui semble se dissoudre. . . Bientôt je ne distingue plus ma propre substance de l'élément fluide, une vague glisse jusqu'à mon cœur, et je me réveille alors suffoquée et dans une sorte d'attente pénible, comme

HISTOIRE.de souci. 89

si quelque malheur réel planait sut' moi.

— El ce rêve singulier se renouvelle souvent?

— Oui, depuis quelque temps surtout, il me revient presque chaque nuit. Je l'attends, je le redoute, et quand parfois il me manque, je le regrette. Je ne puis m'empècher de croire qu'il est l'image de ma vie. Peut-être que je mourrai jeune...

— Je vous croyais un esprit plus ferme et plus sage.

— Ainsi vous ne croyez pas aux pressentiments, vous, pas plus qu'aux rêves?

— Non, Marthe, je n'y crois pas.

— Et pourtant, sans que vous m'en ayez rien dit hier, je savais dès ce matin que je vous verrais aujourd'hui ; c'était écrit dans ma pensée, et depuis mon réveil je vous attends.

— Vos pressentiments sont vraiment merveilleux.

— Vous riez? ... Et pourtant, vous êtes venu.

— C'est que peut-être j'ai cédé à Tappel de voire pensée, car j'ai aussi ma superstition, Marthe : je crois au pouvoir d'une âme sur une autre âme; je crois à la volonté, à J'empire d'une amitié sincère. Cela ne vaut-il pas mieux que de croire à une sorte de fatalité irresponsable? Vous pensiez à moi, je suis venu.

— Si j'étais sûre de cela, j'abuserais peutêtre de mon pouvoir; les soirées sont si longues et si chaudes en cette saison ! Tandis que ma mère travaille ou lit dans sa chambre, je vais m'asseoir sous les til leuls ; je regarde les grandes ombres noires que la lune projette sur la terre, j'écoute la nuit... Je pense, et, si vous étiez là, j'aurais bien des choses à vous dire.

— Que mediriez-vous?

-^ Oh I le sais-je? Je vous ferais admirer tout

ce que j'aime... Je vous raconterais mes chagrins.

— Vous avez donc des peines, pauvre Souci?

— Quelquefois, et je n'ose les confier à ma mère, de peur de l'affliger; il est bien dur, allez, d'être toujours seule et de ne savoir que faire de son cœur. Ma mère et moi, nous sommes si étroitement unies, qu'en l'aimant il me semble que c'est encore moi que j'aime.

— N'avez-vous jamais eu d'amie?

— Non ; j'ai un frère aîné, mais je ne l'ai jamais vu ; mon père Ta emmené, et il l'élève loin de nous... Je ne connais même pas mon père ; ma mère et lui n'étaient pas heureux ensemble, ils se sont séparés depuis longtemps. Je crois qu'il ne çi'aime guère, car il ne s'informe jamais de moi. Vous êtes notre premier et notre seul ami. Aussi, quand je me promène le soir dans notre petit jardin, il arrive tout. naturel-

92 IIISTOIflE DE SOUCI.

lement que je pense à vous ; je vous parle comme si vous pouviez m'entendre, et j'oublie ainsi que je suis seule.

— Pauvre enfant!... Il a pu m'arriver souvent d'être plus près de vous alors que vous ne le pensiez. Quelquefois le soir, du seuil de votre, vieille cathédrale, où je vais m'asseoir, mes regards plongent dans votre jardin, et plus d'une fois j'ai cru voir votre robe blanche glisser dans les allées entre les troncs des tilleuls; plus d'une fois aussi, quand je redescendais la ruelle qui longe votre mur, je me suis arrêté à la petite porte basse, bien tenté d'y frapper!...

— Pourquoi ne l'avoir pas fait?

— J'ai craint de vous effrayer.

— Oh! je vous aurais reconnu, et j'aurais ouvert aussitôt.

— Dites-vous vrai, Marthe?

— Essayez, dit-elle en riant.

Leurs yeux se rencontrèrentj, et ce fut M. de Tresserves qui rougit.

— Quel dommage que je parte demain ! ditil avec effort; j'aurais mis votre bravoure à répreuve. Il me faut plus de courage que vous ' ne pensez pour résister à un si doux plaisir.

— Eh bien, ne résistez pas, dit-elle innocemment.

— Vous me tentez, Marthe ! s'écria Maurice avec un accent qui eût inquiété une âme moins pure.

Mais elle le regardait en riant avec une naïve insistance, et Maurice restait devant elle, irrésolu, rougissant de son trouble sans pouvoir le vaincre.

— Adieu, Marthe, dit-il enfin en s'arrachant à la contrainte de ces grands yeux dont l'innocente prière le retenait enchaîné.

Il s'avança vers la porte. Marthe le devança,

et, la main sur la serrure, elle s'appuya contre le mur, prête à ouvrir au premier signe.

— Vous parlez donc? dit -elle d'une voix émue. Du moins reviendrez-vous bientôt?

— Bientôt, je vous le promels, dit-il en détournant la tête pour éviter les regards de Marthe.

Elle ouvrit lentement la porte.

— Adieu, dit encore Maurice.

La main de Marthe restait appuyée sur la serrure ; il la prit, la porta à ses lèvres et s'éloigna.

Il était lard quand M. de Tresserves revint à la préfecture, ayant* erré longtemps dans la campagne après sa visite <îhez Marthe. Madame de Sommereuil l'attendait avec impatience.

-^ Madame Daubert commence à s'inquiéter de vos assiduités, lui dit-elle; je l'ai vue tantôt, et elle doit revenir vendredi pour m'interroger à votre sujet. Quedevrai-je lui dire?

— Mais la vérité, je n'ai aucun désir de prolonger un malentendu aussi grave. Madame

Daubert veut marier sa fille, cela est fort légitime ; elle me croît libre et pense à moi. C'est un tort dont je ne puis être responsable... Que ne s'informait-elle avant de m'accueillir ? Les tristes événements de ma vie ont reçu une publicité assez scandaleuse pour que personne ne les ignore... Si j'ai commis une imprudence en allant familièrement chez elle, elle en est la complice et n'a rien à me reprocher.

— Et Marthe?

— Marthe a dix-sept ans ; on oublie vite à cet âge.

— Elle vous aime ?

— Elle croit aimer plutôt ; toutes les jeunes filles ont leur petit roman dans la tête; comment celle-ci en serait-elle préservée dans sa vie solitaire, immobile, où s'agite l'inquiète ardeur de son adolescence?... Mais ce sont feux de paille qui durent un jour.. . Je pars de-

main, et je ne la reverrai de longtemps. Dans quelques mois, elle ne saura même plus mon nom.

M. de Tresserves était sincère en parlant ainsi, mais il comptait sans ces coups soudains de la destinée qui anéantissent et dispersent les plus fermes résolutions.

M. et madame de Sommereuil partaient le lendemain, dès le matin, pour la campagne, où ils devaient passer deux jours. Maurice, qui s'attardait volontiers dans cet ville où (demeurait Marthe, où il se sentait aimé, ne devait quitter liC Puyque dans l'après-midi . Cependant, comme la route qu'il avait à faire était longue et mauvaise, il donna de bonne heure l'ordre d'atteler et de fermer ses caisses. A ce moment, son valet de chambre lui remit plusieurs lettres que le facteur venait d'apporter ; dans le nombre, Maurice en choisit une dont il

avait reconnu sur-le-champ l'écriture et le timbre. C'était une lettre de son frère, plus jeune que lui de quelques années, et attaché à l'ambassade de France à Rome. Maurice Taimait beaucoup, et ce fut avec une lenteur calculée qu'il ouvrit l'enveloppe et déplia le papier, après s'être assis à l'aise et avoir choisi sa place de façon que rien ne vînt le distraire ou troubler le charme de cette lecture. Il lut d'abord la date, puis les surcharges en travers, en haut, puis un mot à droite, à gauche, au hasard, savourant au vol ce suave et insaisissable parfum qui s'exhale des lettres qu'on aime. Après avoir ainsi joui des délais qu'il imposait à son impatience, il commença sérieusement sa lecture.

Joseph de Tresserves avait vingt-huit ans, il n'est donc pas étonnant que ses lettres fussent le plus souvent de longs bulletins de ses plaisirs

OU de ses conquêtes. Aussi Maurice fut- il étonné de ne trouver dans les premières pages que d'assez sérieuses considérations sur la politique, mêlées d'affectueux épanchements que le jeune diplomate sous-entendait ordinairement plus volontiers qu'il ne les exprimait. M. de Tresserves souriait déjà du ton contfaint que donnait à son frère cette gravité inaccoutumée, lorsqu'une phrase fixa tout à coup son attention ; en lisant la suite, il comprit bientôt d'où venait cet embarras.

« J'ai fait l'autre soir, écrivait Joseph de Tresserves, une rencontre singulièrement pénible pendant une fête de nuit donnée par des Russes à la villa Fonta : il faut bien que je me décide à t'en parler, quelque envie que j'aie de me taire. Je donnais le bras à la jolie marquise Ninatelli, et nous cherchions un bosquet écarté j:our souper en paix. Je l'entraînais par des

iOO HISTOIRE DE SOUCI.

sentiers solitaires, et elle protestait timidement, retournant de temps en temps la tête vers les danses et les fusées, mais cédant peu à peu à la douce pression de mon bras.

a — Où trouverons-nous à souper? disaitelle d'un air demi-rieur, demi-fâché.

c< — Fions-nous à notre étoile, répondis-je, et nous avancions toujours. Cependant les lumières devenaient rares, et nous nous trouvâmes bientôt dans une obscurité complète, isous une épaisse charmille. Ma belle compagne^ un peu effrayée, voulait retourner en arrière ; mais une vive clarté qui glissait à travers le feuillage, tout au bout de Tallée, nous encourageait à marcher en avant. A mesure que nous approchions, un cliquetis de verre et des rires bruyants arrivaient jusqu'à nous. .

c< — Il me semble qu'on n'est pas triste ici.

dit la marquise ; si nous demandions Thôspitalité?

c< Il y avait là, autour d'un guéridon de-marbre, chargé de bougies et de cristaux, cinq ou six hommes soupant à grand bruit, et parmi eux une femme, seule, tenant tête hardiment à leurs galanteries. Je ne voyais d'elle que ses épaules et la molle courbure de sa taille.

a — Voici le prince Scalese, me dit tout bas la marquise en me désignant un beau garçon d'une trentaine d'années , qui le verre à la main semblait attendre un instant de silence pour porter un toast ; ce sera lui qui nous présentera.

c< — Buvons à la Russie et à son hospitalité magnifique! disaient les uns.

c< — Buvons à ritalie, au pays où Ton aime! disaient les autres.*

« — Buvons à la beauté !

i02 HISTOIRE DE SOUCI.

« — Donnez-lui son vrai nom : bavons à la comtesse Jane ! » Des acclamations retentirent, et les coupes de cristal se tournèrent vers celle qui provoquait cet enthousiasme.

« Cette femme, tu l'as devinée, n'est-ce pas ? je n'ai pas à te la nommer. Je la reconnus en entrant dans la salle de verdure où se tenait le banquet ; je demeurai foudroyé, et d'un geste impérieux je retins ma compagne. Comment se trouvait-elle à la villa Fonta, quand j'ignorais même sa présence à Rome ? Elle était en face de moi, et ses yeux rencontrèrent les miens ; elle y lut sans doute le mépris qu'elle m'inspire, elle vit aussi le mouvement que je fis pour retenir la marquise. Se levant aussitôt, elle saisît son verre, et me regardant en face :

« — A la France, s'écria-t-elle avec un rire audacieux, et aux absents ! buvons, messieurs; que cette nuit leur porte au loin l'écho de nos

plaisirs et le défi d'être plus heureux que nous ! c< J'aurais voulu t'épargner ce récit , mon pauvre ami, mais une nouvelle que je viens d'apprendre me fait un devoir de ne te rien cacher : la comtesse a brusquement congédié tous ses adorateurs, le prince Scalese en tête, et a quitté Rome hier; elle se rend, (}it-on, à Paris, après s'être informée de toi près de plusieurs personnes et de ta résidence, qu'on n'a pas pu, grâce à Dieu, lui indiquer. N'avait-elle pas pris l'engagement de vivre hors de France et de ne plus porter ton nom ? — Que méditet-elle? Avec une femme de ce caractère, tout esta craindre... Veut-elle renouveler le scandale à peine assoupi , provo(Juer un nouvel éclat? A-t-elle besoin de bruit et d'émotions? Ou bien songe-t-elle au contraire à tenter une réconciliation impossible? Dans le doute, je yeux que tu saches comment elle s'y prépare ;

c'est pour cela que je l'ai fidèlement raconté les pénibles circonstances de notre rencontre.

« Je ne sais quel hasard me ramena vers la fin du bal près du bosquet maudit; il semblait désert, les bougies s'éteignaient, mais la comtesse était encore là ; le prince Scalese se balançait près d'elle, renversé sur sa chaise, le cigare aux lèvres^ les yeux demi-clos. Jane, le menton dans la main, le coude sur le guéridon de marbre, regardait dans le vide.

c< — On dirait que cette femme est morte ! m'écriai-je.

« — Morte? d'ennui peut-être; le prince Scalese n'en fait jamais d'aulres, répondit la marquise Ninatèlli en riant et en m'entraînant. Une morne tristesse, un air de lassitude désespérée donnaient à la falale beauté de Jane un caractère vraiment tragique ; j'ai été saisi du contraste de cette figure douloureusement sinis-

tre avec la scène bruyante à laquelle j'avais assisté une heure auparavant. Est-ce remords, regrets? Est-elle malade? Pauvre misérable femme qui n'avait qu'à sfe laisser aimer pour te rendre heureux ! »

Quand il eut achevé cette lecture, M. de Tresserves resta longtemps dans la même attitude, immobile et en apparence indifférent ; il semblait qu'il n'eût pas compris ; ses lèvres seules tremblaient légèrement. Un domestique vint le prévenir que la voiture était attelée ; il le congédia d'un signe et retomba dans sa torpeur. Il n'en sortit que pour reprendre la lettre de son frère. 11 l'avait tenue si violemment froissée entre ses doigts que l'écriture en était presque illisible : il la déplia lentement, en effaça avec soin les plis et recommença patiemment sa lecture ; mais bientôt, d'un mouvement

convulsif, il la déchira en mille morceaux qu'il dispersa autour de lui, et se mit à marchera pas précipités dans la chambre. Le sang bouillonnait dans ses veines et battait ses tempes de coups assourdissants ; ses lèvres frémissantes répétaient machinalement les paroles de cette femme, qui était la sienne et qu'il avait si follement aimée, ce toast insolent d^tiné à lui être transmis, et dont chaque mot était une injure; son cœur bondissait agité par des soubresauts de colère et de haine, de cette haine terrible qui naît de l'amour trahi. Le désir de se venger soulevait en lui un monde de sentiments contradictoires, l'impatience de mourir et en même temps yn attachement désespéré à cette vie qui n'avait tenu envers lui aucune de ses promesses, un découragement, un dégoût de toutes choses (jui ne se peut rendre,, et en même temps une fureur d'être heureux, d'arracher à la destinée

les joies qu'elle lui refusait. Les heures passaient, et il n'y songeait point ; on vint l'avertir de nouveau, il semblait ne pas entendre ; à la fin, il releva la tête.

— Qu'attendons-nous? dit-il.

Le cocher était sur le siège, les chevaux piaffaient. M. de Tresserves s'élança dans la voiture, fit un signe d'adieu à ceux qui Tentourai^Qt et partit ; mais le mouvement du voyage ne le pouvait distraire. Rien ne touchait Maurice, ni la beauté du jour ni la paix de la campagne. Les insectes qui dansaient au soleil, une alouette qui chantait au plus haut de l'air et dont la fraîche fanfare semblait tomber du ciel, cette riante et paisible allégresse de la nature le blessait au cœur. Que lui importaient ce beau ciel, ces feuillages et ces fleurs, ces tièdes frissons de l'air glissant comme un murmure sur la cime des grands arbres ? Le bonlieur était

i08 HISTOIRE DE SOUCI.

partout; des voix d'enfants montaient jusqu'à lui, leurs querelles mêmes semblaient joyeuses ; des lavandières chantaient au fond de la vallée; des laboureurs passaient paisibles à ses côtés aiguillonnant leur attelage; lui seul était malaeureux. Où donc était la justice? U y a des instants où tout pour l'âme blessée devient souffrance et comme une excitation à maudire la vie; le malheur prend en quelque sorte figure, et semble un être doué de raison, qui choisit librement ses victimes et s'acharne à leur perte.

Un détour de la route lui montra , étendue à ses pieds, la ville du Puy, qu'il venait de quitter ; tous les toits brillaient au soleil, la cathédrale elle-même semblait sourire. Il contempla un instant le profil massif de cette vieille tour au pied de laquelle il avait goûté plus d'un instant de repos, puis ses regards

HISTOIRE DE SOUCI. iOO

glissèrent lentement du sommet à la base et restèrent fixés là, cherchant quelque point imperceptible à cette distance ; son front s'éclaircit peu à peu.

— Arrêtez! s'écria-t-il.

Et, s'élançant hors de la voiture, il ordonna au cocher de poursuivre son chemin et revint seul et à pied vers la ville.

Chacun de ses pas lui rappelait un souvenir. Il s'assit sur une pierre de la roule et demeura les yeux fixés sur cet amas de toits, parmi lesquels se cachait une humble maison qu'il connaissait bien : c'est là qu'il était aimé, c'est là que l'avare destinée lui offrait, à portée de la main, une dernière chance d'être heureux. A quel chimérique devoir allait-il sacrifier l'amour de Marthe? Il frémissait, il est vrai) en songeant de quel prix Marthe pouvait payer sa touchante confiance: mais

après tout que devaît-il aux autres, lui que tout faisait souffrir, que personne n'avait jamais épargné? lui fallait-il s'arrêter à de timides scrupules, et, dupe éternelle , payer de ses larmes le privilège de ses beaux principes et de sa niaise délicatesse? « Portez-leur l'écho de nos plaisirs et le défi d'être plus heureux que nous! » Auprès des paroles maudites qu'il lisait partout, dans le ciel bleu, dans l'herbe du chemin et dans son propre cœur, que signifiaient ces mots sonores qui lui avaient semblé jusqu'alors avoir un sens inflexible: l'honneur, le devoir, la conscience? — L'honneur? mais le sien n'avait-il pas été avili, souillé, sans qu'il pût seulement le défendre? Le bien, le mal, il n'y croyait plus ; il ne croyait qu'à sa propre souffrance et au bonheur des autres.

Et tandis que le soleil déclinait lentement à l'horizon, Maurice poursuivait dans l'ombre du

IlISTOiriE DE SOUCI. 111.

crépuscule de secrètes revanches dont la pensée le Taisait trembler d'impatience et de désir. Tantôt il se levait et marchait à grands pas, tantôt il s'arrêtait, cherchant à dompter l'agitation de ses nerfs; mais sa passion s'exaltait avec la fièvre de son cerveau, et à mesure qu'elle devenait invincible, il était envahi par une poignante détresse intérieure ; il lui en eût moins coûté pour mourir que pour accomplir ce suicide moral auquel il s'acharnait : c'est qu'il n'est pas si aisé de mal faire pour qui a la noble habitude du bien. Ce ne fut pas sans un long combat qu'il sortit vaincu de la lutte. Il gagna lentement la ville, cherchant avec soin les quartiers déserts et obscurs ; il ne voulait en ce moment rencontrer personne; il erra longtemps dans les ruelles escarpées qui avoisinent la cathédrale , écoutant sonner les heures et frémissant à chaque vibration de l'horloge. Le

momenl approchait d'accomplir son dessein: deux fois il s'engagea dans la rue de rÉvêché qui longeait le jardin de Marthe, deux fois il vint à la porte basse et s'éloigna sans avoir osé frapper. Neuf heures sonnèrent; le ciel étincelant d'étoiles s'éclaira lentement, la lune se levait à Thorizon. M. de Tressei'ves quitta le seuil de la cathédrale et la porte cintrée contre laquelle il s'appuyait, et se plongea résolument dans l'ombre de la ruelle. Tout semblait dormir dans ce quartier à l'aspect claustral : son pas inégal éveillait seul' l'écho assourdi. Le cœur de M. de Tresserves battait violemment, mais ce n'était ni le remords ni la crainte qui le troublaient. La lutte intérieure était ter^ minée i II s^arrêta à la petite porte basse et frappa résolument. Il attendit quelques instants ^ puis frappa de nouveau. Presque aussitôt la clef grinça dans la serrure^ les gonds rouilles

HISTOIRE DE SOUCI. ii3

crièrent; un vif rayon de lune, jaillissant parla porte entr'ouverte, éclaira la ruç et laissa voir Marthe, se détachant svelte et blanche dans la baie lumineuse.

— C'est vous ! dit-elle ; entrez; je n'osais vous attendre.

Il franchit le seuil chancelant sous la mousse, et la suivit après qu'elle eut refermé la porte avec soin.

— Comme la nuit est douce, Marthe, et que le ciel est beau dans votre jardin ! C'est pour nous qu'il s'est mis en fête, c'est pour nous que la nuit fait silence, n'est-il pas vrai, Marthe?

— Qu'avez- vous?... Votre voix est changée; on dirait qu'elle tremble.

— C'est que je suis heureux. . . et le bonheur m'effraye. Je craignais tant de ne pas vous trouver ce soir fidèle au signal...

— Pourquoi? ne vous ai-je pas dit que je suis toujours ici à cette heure?

— C'est que, si vous ne m'aviez pas ouvert, je ne sais ce que je serais devenu. . . ; peut-êlrc serais-je mort tout seul cette nuit sur votre seuil.

— Qu'avez-vous donc? Vous vous dites heureux, et presque aussitôt vous parlez comme un homme désespéré; vous n'êtes plus aujourd'hui ce que vous étiez hier...

— J'ai vieilli d'un jour, mon heau Souci... et il y a des jours qui pèsent comme des siècles.

— Qu'est-il donc arrivé ?... Confiez-moi vos peines.

— Mes peines ! . . . il ne m'en reste aucune quand je suis près de vous. Allons sous ce berceau de tilleul, et asseyons-nous sur votre banc favori ; le voulez-vous, Marthe? Quelle épaisses

voûte de verdure! Le soleil lui-même n'en doit jamais pénétrer l'ombre. Donnez-moi votre main, Souci.

— La voici; qu'en voulez- vous faire?

— J'y veux lire votre destin et le mien.

— L'obscurité est trop grande ici ; c'est à peine si je distingue votre visage.

— Ce n'est pas avec les yeux que je lirai. Marthe. Approchez-vous de moi ; laissez ainsi votre main dans la mienne, longtemps ; je vous dirai ensuite tous les secrels de votre cœur. Graindriez-vous de me les laisser lire?

— Qu'ai-je à cacher ?

— N'avez-vous eu jamais une pensée à vous reprocher ?. . . Si cela est, avouez-le sans crainte ; la dislîtnce est si grande de votre innocence à moi ! Je me sentirais plus près de vous, vous sachant quelque faiblesse. Ne voyez-vous pas que mon cœur voudrait s'ouvrir et s'épancher

i16 HISTOIRE DE SOUCI.

dans le vôtre? Mais votre pureté m'effraye. Donnez-moi du courage, enfant.

— Que dois-je vous dire?

— Cherchez tout au fond de votre conscience; n'y trouverez-vous pas quelque amertume cachée? la jalousie du bonheur d'autrui ? quelque secret désir d'être plus aimée ? d'aimer vousmême?

— Oh ! oui. Plus d'une fois j'ai pleuréquand je voyais des jeunes filles de mon âge se rejoindre sur les promenades, s'aborder joyeusement et se chuchoter des tendresses à l'oreille. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir leur dire : « Venez avec moi ; je serai votre amie, votre jouet si vous voulez ; mais du moins aimez-moi, et laissez-vous aimer ! »

— Il n'y a qu'un seul amour qui vaille la peine qu'on vive , un amour qu'on cherche sans le connaître, sans se lasser, à travers tous

les autres. Et dites-moi, Marthe, n'est-ce pas une belle nuit que celle-ci pour s'aimer et se le dire?Verrons-nous jamais un ciel plus étincelant, une ombre plus épaisse? Ne croirait-on pas que nous sommes seuls au monde sous ces grands arbres? Écoutez le silence : rien que nos voix dans la nuit... 0 Marthe, répondez: êles-vous heureuse ainsi près de moi ?

— Oui, Maurice, je le suis.

— Je vous aime, Marthe. Chère enfant, venez là, plus près encore, sous ce rayon de lune, que je voie un instant votre doux visage. Que vous êtes belle! et belle pour moi seul cette nuit... Mais aussi que vous êtes cruellement calme ! Ah ! si vous sentiez dans vos veines la fièvre qui me dévore, vous ne resteriez pas ainsi souriante et paisible devant moi...

— Vous souffrez!... Quittons ces arbres dont l'ombre est humide... Venez sur la ler-

rasse, où les rayons de la lune sont si clairs ; il semble qu'on respire la lumière avec le parfum des fleurs.

— Voire mère veille encore ; elle nous a peut-être déjà entendus !

— Non ; elle aurait ouvert la fenêtre. Je vais Taverlir de notre présence.

Et , ramassant quelques minces graviers, Marlhe les jeta vers les carreaux éclairés ; mais la fine poussière ne s'éleva pas assez haut et retomba parmi les feuilles. Maurice lui saisit le bras.

— Laissez en paix voire mère...

Il l'entraîna à Tautre extrémité d^ la terrasse.

— Je souffre ce soir, Marthe ; dites-moi que

vous m'aimez...

— Oui, certes, et beaucoup.

— Enfant ! croyez-vous qu il y ait des degrés dans Famour î Non , on aime, et Pâme aussitôt déborde comme une coupe trop pleine ; elle ne connaît ni réserve ni mesure ; elle appartient lout entière à l'amour, et, soulevée sur son aile, elle traverse la vie, insensible aux coups qui la frappent, sourde aux cris qui la menacent. Que lui importe? S'il arrive un jour qu'elle succombe , elle emporte au sein de la mort même la sérénité de son immortelle ivresse... C'est ainsi que l'on aime, Marthe... Voyez, mon amie ! l'ombre de ces tilleuls nous invite ; venez vous y reposer près de moi...

Ils descendirent lentement les degrés de la terrasse et s'enfoncèrent dans l'allée profonde. M. de Tresserves entoura de son bras la taille de Marthe et l'attira vers lui.

— Il est donc vrai que vous m'aimez ! ditelle en levant vers lui ses grands yeux, j'ose à

peine le croire... Rien ne pourra maintenant nous séparer, n'est-ce pas ?

Maurice tressaillit.

— Votre cœur est-il vaillant et fort, Marthe? C'est que l'amour est chose redoutable... coitime tout ce qui est mystère, comme tout ce qui est divin; mais il est aussi la source sacrée d'où jaillit le bonheur. Livrons-nous donc sans remords à la douceur d'aimer...

— Quel remords pourrait nous troubler? • Nous ne faisons aucun mal. Le bonheur élève

l'âme au contraire et la rend meilleure. Est-il vrai que je serai un jour votre femme?... Je ne puis le croire. ., Vous voir chaque jour, porter votre nom, ce serait trop beau !... Et pourtant, puisque xous m'aimez, rien ne peut nous séparer. . .

— Marthe!...

— Ma mère sera bien heureuse I... Elle a

tant de chagrins à oublier... Savez-vous qu'il y a longtemps que je vous aime, moi ! . . . Pourquoi vous le cacherais-je maintenant?... Depuis le soir où vous vous êtes approché de moi au bal, où vous m'avez parlé avec tant de bonté. .. J'étais triste à mourir au milieu de ce bruit et de cette fête... vous êtes venu, c'a été le commencement de mon bonheur ; mais qu'avez-vous donc ? Maurice, vous ai-je fait quelque peine ? Il s'était éloigné et cachait son visage dans ses mains ; sa conscience se réveillait enfin, la fièvre tombait à la voix de Marlhe. Il se demandait avec épouvante ce qu'il était venu faire près de cette innocence que ne troublaient pas encoreles pressentiments de Tamour, et demeurait tremblant de remords près de Marthe, n'osant ni détruire, ni prolonger son erreur. Il aurait volontiers en ce moment donné son sang pour réparer le mal dont il mesurait Tef-

in HISTOIRE DE SOUCI.

frayante étendue. Marthe le regardait tout alarmée.

— Pourquoi rester ainsi sans parler, disaitelle... Vous m'aimez encore pourtant, n'est-ce pas?

— Ah! qu'ai-je fait! s'écria-t-il enfin. Oubliez-moi; oubliez ce que je vous ai dit, j'étais fou ! Puissé-je disparaître à jamais de votre souvenir ! Je ne mérite pas d'être aimé ; il y a des douleurs qui pervertissent l'âme , quoi qu'on fasse. Laissez-moi partir, vous fuir... Pauvre Souci, vous me maudirez un jour...

Il s'arracha et descendit les premiers degrés de la terrasse.. Marthe l'avait suivi, elle s'appuya sur un pilastre de pierre, et le regarda fuir étonnée, mais non pas inquiète. Maurice se retourna pour la voir une dernière fois. . Elle souriait doucement sans parler, sans même faire un signe; mais ce divin sourire d'enfant,

confiant et vainqueur à la fois, le toucha. Il i revint à elle, la serra un instant sur son cœur.

— 0 Marthe, il ne faut pas m'aimer. Songez-y, c'est mon dernier adieu! Oubliez-moi, chassez-moi de votre cœur et de votre souvenir ! . . .

Cette fois, il s'enfuit sans retourner la tête.

Marthe entendit la porte rouler sourdement sur ses gonds rouilles et le verrou de fer retomber avec bruit. Des pas retentirent sur le chemin , s' éloignant rapidement , et bientôt son oreille attentive ne recueillit plus dans le silence que le froissement des feuilles soulevées par le souffle léger de la nuit.

Marthe resta longtemps appuyée sur le pilastre de pierre. Ni le brusque départ de M. de Tresser ves, ni le désordre de ses adieux, n'avaient ébranlé son cœur. Elle voyait bien que M. do Tresserves cachait quelque secret dou-

12* HISTOIRE DE SOUCL

I loureux, qu'il doutait de la vie, du bonheur, de lui-même ; mais ce qu'elle savait mieux encore , c'est qu'il l'aimait : Toute sa vie désormais tenait dans cette pensée.

Sa jeunesse austère et exaltée lui avait inspiré un respect presque superstitieux pour les sentiments du cœur; elle n'était pas éloignée d'y voir une intention providentielle et en quelsorte un décret même de Dieu ; elle en acceptait donc à l'avance les peines aussi bien que les joies. Qui ne sait d'ailleurs qu'il' y a une époque de la vie où souffrir par l'amour semble aussi doux que l'amour même? Marthe écoutait donc avec un recueillement presque religieux la voix intérieure qui parlait en son âme. Elle contemplait avec un sentiment jusqu'alors in connu les choses muettes et sublimes dont elle était enveloppée, la voûte du ciel, lesmontagnes ensevelies dans la pâleur des nuages, et la vieille

HlSTOinE DE SOUCI. 125

basilique livrant aux caresses de la lune les angles massifs de sa tour romane. Un soupir gonflait le sein de Marthe, car il y a des sentiments dont l'immensité accable, et dans le grandes joies aussi bien que dans les douleurs Fâme se soulève avec effort comme pour briser sa fragile prison.

La voix de madame Daubert arracha Marihe à sa rêverie; elle s'élança vers sa mère, qui s'arrêta soudain, saisie d'une sorte de pressentiment; la beauté de Marthe avait en ce moment un caractère presque surnaturel. Madame Daubert n'eut pas le temps d'ailleurs de l'interroger; Marthe s'assit sur ses genoux.

— Ne me gronde pas, lui dit-elle, il m'aime : j'en étais sûre d'avance, maintenant je le sais.

Et elle lui raconta ce qui venait de se passer, la visite de Maurice et jusqu'au moindre détail que put lui fournir sa mémoire. Madame Dau-

i2C HISTOIRE DE SOUCI.

berl, le cœur serré, palpitanle de crainte, écoutait chaque parole pour en faire jaillir la lumière. Plus habituée que sa fille à compter avec les sévérités inflexibles de la vie, elle sentait au récit de Marthe s'anéantir tout espoir; mais ses appréhensions et ses reproches glissaient sur l'âme enivrée de la jeune fille.

— Pardonne-moi, disait-elle et ne crains rien; que peut-il m'arriver de si triste? Ne vois-tu pas qu'il m'aime? Quand je ne devrais pas avoir d'autre bonheur en ce monde, celui-là me suffit. Pourquoi s'inquiéter de l'avenir? Y en aura-t-il un pour nous? Qui le sait? Je suis aimée, j'aime, le reste ne compte pas ; tout peut changer, sauf ce point fixe, immuable; c'est là que mon cœur a jeté l'ancre.

Les étoiles s'effaçaient déjà dans les teintes grises du matin quand Marthe s'endormit; mais

sa mère demeura assise au pied de son lit. Ce qu'elle pensait dans sa pénible veillée, c'est que le mauvais renom de la mère, grossi et commenté par la malignité publique, poursuivait sans doute l'enfant. Il se pouvait que le malheur de sa fille fût son ouvrage. Était-ce donc en vain qu'elle avait espéré et souffert? Ses humiliations, ses larmes, n'avaient-elles fléchi ni la colère du ciel ni le mépris des hommes? Elle se retraçait alors toutes les phases de cette vie désolée par une irréparable erreur, tous les châtiments qui l'avaient frappée l'un après l'autre. Lui était-il réservé d'en subir un nouveau plus insupportable encore, puisqu'il frapperait son cœur à travers celui de Marthe? Si par malheur elle ne se trompait pas, si c'était elle que fuyait Maurice, quel désespoir et quelle honte! .

Le jour grandissait et éclairait sur son

petit lit la tête charmante de Marthe, à demi cachée sous les boucles de ses cheveux bruns.

— Ce n'est que jeudi , pensa madame Daubert en regardant sa fille ; laissons-la jouir jusqu'à demain de sa belle illusion et espérer contre tout espoir.

Elle quitta la chambre, se jeta un instant sur son lit pour laisser croire à Marthe qu'elle s'était endormie ; mais l'agitation de son esprit lui rendait l'immobilité insupportable. Après de vains efforts pour s'assoupir, elle prit un livre et essaya de lire ; son esprit glissait à travers les mots sans en comprendre le sens. Elle le jeta loin d'elle, et allait se lever quand Marthe entra dans sa chambre, tenant une lettre à la main.

— C'est une dépêche... de Strasbourg, ditelle.

— Lis loi-même, répondit madame Daubert, dont les mains tremblaient;

La dépêche était du colonel Daubert et ne contenait que deux lignes :

c< Votre fils est gravement malade; il vous demande, venez vite. »

Madame Daubert faiblit d'abord sous ce nouveau coup. II. fallait partir, elle n'hésita point; mais qu'allait devenir Marthe? Elle ne pouvait l'emmener. Hélas ! le colonel Daubert ne connaissait pas la pauvre Marthe et ne voulait point la connaître ; ce n'était pas au moment où son fils peut-être allait mourir que madame Dau*bert pouvait songer à faire une telle violence à sa douleur.

Pourtant elle n'osait laisser Marthe daiis cette tnaison où elle avait connu M. de Tresserves, où l'amour pouvait le ramener un jour et peut-

130 HISTOinE DE SOUCI.

être Taccueillir. MadameDaubert se Iroiiblail à la pensée de ia laisser seule aux prises avec une passion dont son innocence même lui cachait les périls.

Il fallait prendre une résolution pourtant, et la prendre vite ; déjà la place de madame Daubert était retenue à la diligence de Clermonl; rheure du départ approchait. Au milieu de ses incertitudes, madame Daubert se rappela tout à coup la nourrice de Marthe, honnête paysanne du Cantal dont le mari était métayer au pied du Mézenc, dans les environs de Laussonne, et en un instant il fut arrêté que Marthe irait passer chez la vieille Luce tout le temps que durerait l'absence de madame Daubert. Marthe avait trop de douceur pour discuter ce projet; ses pensées d'ailleurs étaient tout entières au chagrin de sa mère et au regret de la quitter. Ce dernier sentiment dominait tous les autres, et

ce fui avec un inexprimable déchirement de cœur que la mère et la fille se séparèrent pour la première fois de leur vie.

Quand la diligence, attelée de cinq chevaux vigoureux, eut disparu au détour de la route, quand les yeux de Marthe n'aperçurent plus, à travers les larmes qui les obscurcissaient, le pâle visage de sa mère penché à la portière et sa main qui s'agitait dans un dernier adieu, elle se rendit avec Betsy chez un voiturier où elles se procurèrent, non sans peine, un véhicule assez solide pour affronter les chemins crevassés du Mézenc. Enfoncée dans un coin de la

voilure auprès de la silencieuse Betsy, la pauvre Marlhe pleurait doucement ; mais elle avait une raison trop vaillante, une âme familiarisée depuis trop longtemps avec les dures conditioQS de la vie, pour s'attarder dans le regret d'une séparation nécessaire. Après la première explosion de son chagrin, elle retrouva peu à peu le calme et finit par prendre plaisir aux accidents pittoresques de la route, aux effets de lumière si imprévus, si saisissants, que le soleil jette au front des montagnes. D'ailleurs, la confiance et l'espoir triomphent vite à cet âge des plus sérieuses appréhenaions et des plus réelles douleurs*

Un amour moins pur^ moins profond que celui de Marlhe se serait alarmé sans doute de ce brusque départ qui l'éloignait de M. de Trcs-^ serves pour un temps indéterminé. Si quelque regret de ce genre troubla son cœur, elle n'en

conçut du moins aucune amerturaeel se résigna sans murmure. N'emportait-elle pas avec elle son trésor?

— Il n'y a pas d'absence pour ceux qui s'aiment, pensait-elle ; les seuls vrais absents, ce sont les indifférents, ceux dont nul ne se soucie.

La route était longue, et la nuit s'épaississait déjà quand la lourde voilure de Marthe traversa le village de Laussonne en ébranlant les vitres des maisons, et s'enfonça dans le chemin montueiix et rudement empierré qui conduit à la ferme de la Mortaise.

— Combien de temps encore avant d'arriver? demanda Marthe au conducteur à demi assoupi sur son siège.

— Un petit quart d'heure, mademoiselle.

Et, d'un vigoureux coup de fouet, il ranima

l'ardeur déclinante du bidet.

La lune se levait derrière les sapins qui cou-

vrent le sommet de la montagne et éclairait d'une lueur phosphorescente la cime triangulaire du Mézenc. Tout près de Marthe, à ses côtés, grondait un torrent au-dessus duquel la route surplombait comme une corniche; les brusques sinuosités du chemin découvraient parfois aux yeux le village de Laussonne endormi sur les dernières déclivités de la montagne, et laissaient voir au sein de la gorge étroite le gave écumant autour des roches noires, et dispersant en mille pâles étincelles les rayons brisés de la lune.

Marthe eut un moment d'inquiétude quand elle vil le conducteur tourner brusquement et prendre un chemin couvert qui s'enfonçait péniblement dans un pli de la montagne. La voiture, rejetée d'ornières en ornières, menaçait à chaque cahot de se briser et criait sur ses essieux. Marihe cependant rassurait sa vieille

compagne, moins vaillante qu'elle, contre les épreuves d'un tel voyage. A droite et à gauche se dressaient des entassements de rochers dont les arêtes tranchantes et les pics aigus semblaient s'élever dans les nues.

— Est-ce la Mortaise? demanda Marthe en montrant au conducteur une petite lumière qui brillait faiblement tout en haut de l'un de ces escarpements gigantesques.

— Oh ! non, c'est le buron^ et il est bien loin d'ici sans que cela paraisse. Tenez, ajouta-t-il, voyez-vous là-bas quelque chose de blanchâtre parmi les châtaigniers et les hêtres? c'est le mur de la ferme.

Tout le monde dormait à la Mortaise, et il fallut quelque temps pour réveiller les gens. Quand elle reconnut Marthe, la vieille Luce ne se posséda plus de joie ; elle ne se lassait pas d'embrasser sa chère mignonne.

HISTOIUE DE SOUCI. 157

— Justement Jean est parti pour le buron, car voilà la saison de travailler le lailage, et sa chambre est vide. Damp ! ça n'est pas très-beau ; mais des draps bien blancs et des tneubles bien propres, c'est tout ce qu'il faut pour dormir, disait-elle en s'agilnnt joyeusement, ouvrant et fermant à grand bruit ses armoires.

Une heure après, Marthe était installée dans sa chambrette et s'endormait dans un lit un peu étroit, un peu dur, où la nourrice vint l'embrasser le cœur bondissant de joie et d'orgueil.

La vieille Belsy avait déjà quitté la Mortaise en compagnie du voiturier et était retournée au Puy, quand Marthe s'éveilla le lendemain. Le jour inondait sa petite cellule, et les cloisons de sapin, chauffées par le soleil, exhalaient une tiède odeur de bois sec et de résine. Elle courut ouvrir la fenêtre ; au delà de l'enceinte assez exiguëdela ferme',la montagneso dressait de toutes

paris : Marthe en parcourut du regard les gradins superposés, tantôt coupés à angle vif par d'étroites ravines, tantôt rayés de haies touffues et de sombres pinadas.Tout en haut, à la lisière d'un bois de sapins, une petite cabane, tranchant par sa couleur brune sur l'herbe verte du pacage, était suspendue comme un nid au flanc de la montagne ; c'était le buron, où les vaches passaient la saison d'été sous la garde de Jean, le fils aîné de Luce, qui surveillait alors la préparation des fromages. Par moments, quelques notes claires et joyeuses arrivaient jusqu'à Marthe. Était-ce Jean qui chantait , ou quelque alouette perdue dans les nuages? De vagues parfums de miel flottaient dans l'air, et los abeilles bourdonnaient autour de sa fenêtre. Dans la cour de la ferme s'ébattaient les oiseaux domestiques, les poules grattant la terre d'un air affairé, les oies promenant gauchement leur

importance inquiète sous la garde d'un gros chien étendu au soleil et qui semblait dormir; mais ses yeux vigilants ne se fermaient qu'à demi, et Marthe voyait à travers ses poils rudes et* touffus briller de noires prunelles obstinément fixées sur elle ; cette figure étrangère installée au logis donnait fort à penser au brave animal,

Marthe employa cette journée à lier connaissance avec la famille. Elle se souvenait fort bien de Jérôme, son père nourricier, taciturne et rude travailleur, bourru pour tout le monde, exccplé pour elle; mais elle ne connaissait pas les deux plus jeunes enfants de Luce, Pierre ,. garçon d'une douzaine d'années, qui annonçait plus de goût pour la chasse au collet et le braconnage que pour l'école, et la petite Mariette, qui n'avait que quatre ans, et dont Marthe eut bientôt gagné le cœur au prix de quelques bonbons.

Elle parcourut ensuite son nouveau domaine, et rentra le soir enivrée de grand air et de liberté. La ferme était entièrement isolée : pas la plus mince chaumière aux environs, pas le moindre hameau, rien que la montagne, en haut, en bas, de tous côtés, et partout ce grand calme que rendent plus imposant les mille bruits insaisissables de la nature.

Au bout de quelques jours, Marthe se trouvait parfaitement habituée à sa nouvelle situation et parfaitement heureuse. Elle avait reçu des lettres rassurantes de sa mère; elle se sentait aimée des braves gens qui Tentouraient. Adroite et active, elle savait leur rendre service; ses petits doigts agiles remettaient Tordre dans le linge un peu négligé de -la ferme; elle cueillait les fruits, jetait le grain aux volailles de la basse-cour, et prenait sa part de la vie de chacun de fnçon à prouver qu'elle s'y inléres-

sait. Elle faisait aussi de longues promenades, escortée de Pierre, que ces courses vagabondes transportaient de joie.

Tandis que Marthe acceptait avec une bonne grâce joyeuse cette nouvelle vie, M. dcTreàserves subissait à Vaudebise l'épreuve d'une entière solitude. Le vieux naanoir délabré, quelques améliorations que Maurice y eût faites, n'était pas encore devenu un séjour très-riant; le peu de pièces qu'on avait réussi à mettre en état dans un si court délai pouvaient suffire rigoureusement à M. de Tresserves, mais ne lui permettaient d'offrir l'hospitalité à personne. Il vivait donc seul et ne se hâtait pas de se créer des relations parmi les grands propriétaires du pays. La position de Vaudebise favorisait du reste cette réclusion volontaire. Situé sur le versant du Mézenc qui regarde l'Ardèche, le château était construit sur un pic isolé; la vieille*

loiir semblait sortir des flancs mêmes du rocher, dans lequel elle était comme soudée. Le temps en avait si bien éprouvé les murs par la pluie, le givre, la gelée qui les fendillait, le soleil qui les gerçait, il avait jeté dans chaque lente tant de mousses, de lichens, de parasites de toute sorte, qu'il était difficile de dire où commençait le travail de Thomme, où finissait le rocher. Un petit torrent qui descendait en bondissant du sommet de la montagne tranchait cm deux parties le dyke de Vaudebise, et, du haut de la tour carrée, ce torrent, qui coulait à quelques centaines de mètres au-dessous, semblait un ruisseau qu'aurait enjambé un enfant ; un chemin étroit et dangereux, surplombant à mi-côte pendant une longueur de plus d'un kilomètre, conduisait au château; les voitures n'osaient s'y risquer et s'arrêtaient à quelque distance à une auberge de chétive apparence.

construite près des arches écroulées d'un pont qu'on avait plusieurs fois tenté de jeter sur le gave, et que les crues de l'hiver emporlaient chaque année. C'était aussi à l'auberge du VieuX'Pont que M. de Tresserves remisait ses voitures jusqu'à l'achèvement d'une roule nouvelle qu'il projetait d'ouvrir sur le versant le moins escarpé du mamelon de Vaudebise.

M. de Tresserves n'allait que rarement au Puy. Dans un de ses voyages, il avait cependant appris le départ soudain de madame Daubertet de sa fille; mais, bien qu'il se fût rendu aussitôt à la rue des Moustiers pour interroger Belsy, il n'avait pu obtenir que peu de détails : madame Daubert, appelée par une dépêche, était partie pour Strasbourg, Marthe aussi était absente. Il en avait conclu tout naturellement qu'elle avait accompagné sa mère, et il avait eu le courage de s'en réjouir. M. de Tresserves no

pouvait oublier cette soirée où, dans un accès de subit égarement, il était allé chez Marthe et avait osé lui parler d'amour; il n'y songeait pas sans remords, cette pensée le poursuivait partout. 11 bénit la circonstance imprévue qui arrachait Marthe à des lieux pleins de souvenirs et au péril d'un amour insensé. Il revint à Vaudebise, s'enferma dans sa lour, et mena une vie d'ermite, sans autre distraction que la promenade et la chasse. Quand il se sentait d'humeur morose, il prenait un fusil, emmenait ses chiens et passait le jour à courir les bois; la nuit seule le ramenait au logis, écrasé de fatigue, et il s'endormait d'un lourd sommeil qui le menait jusqu'au lendemain. D'autres fois il partait à cheval, descendait dans les villages voisins, se mêlait un instant à la foule affairée et vulgaire, la regardant se débattre au milieu d'intérêls mesquins, de misérables joies, de chagrins sans

dignité; puis il regagnait son vieux burg, songeant en lui-même que le vide et rinutilité dé sa vie valaient autant sans doute que cette stérile agitation.

' Il lui arriva, un matin, dans une de ces excursions, de traverser un village où se tenait une foire; les paysans accouraient des pays d'alentour, apportant leurs grains, leurs fruits, des fromages, et ces gerbes de plantes aromatiques que se disputent les parfumeurs. Quelques-uns poussaient devant eux des troupeaux de bœufs et de moutons que les chiens harcelaient à grand bruit; les volailles renfermées dans des caisses a claire-voie remplissaient l'air de leur caquetagc; des fermiers passaient à cheval, rudement secoués par le trot relevé de leur bidet et se frappant les flancs de leurs coudes à chaque cahot^de la bête; d'autres, entassés avec leur famille dans de rustiques équipages, se frayaient

à grand'peine un passage à travers là foule compacte et indisciplinée des hommes, des enfants et des bêtes.

M. de Tresserves, empressé d'échapper à cette bruyante cohue et de regagner la libre campagne, touchait déj4 aux dernières maisons du village; mais un troupeau de bœufs, effrayés par le bruit sans doute, Tobligea de se ranger sur le bord de la route., Appuyé contre une barrière, Maurice s'amusait de l'obstination et de la stupide frayeur de ces animaux qui s'éparpilfaient à droite et à gauche, au grand émoi du conducteur, lorsqu'une petite carriole s'arrêta bientôt à quelques pas de lui, cherchant le moment favorable pour s'ouvrir un chemin à travers ce désordre, et une voix rude, accompagnée de vigoureux claquements de^ fouet, apostropha le malheureux conducteur de bœufs. Maurice tourna la tête vers le nouveau venu ;

IlISTOIRE DE SOUCI. 147

mais à ce moment là petite carriole repartait au grand trot. M. de Tresserves crut rêver quand, sur le devant de cette humble voiture, à côté d'un paysan d'un aspect assez farouche, il lui sembla reconnaître Marthe. Oubliant aussitôt ses résolur lions et ses remords, il se précipita sur ses traces, bousculant sans pitiébêtes et gens, examina v chaque voiture, sonda l'intérieur des deux auberges du village, et parcourut le champ de foire de long en large plusieurs fois. Ce fut en vain. Il dût retourner à Vaudebise, bien convaincu qu'il s'était 'trompé, et qu'une hallucination seule avait pu lui faire reconnaître la gracieuse Marthe dans quelque paysanne des environs. Après tout, n'était-ce pas mieux ainsi? La violence de son émotion l'avertissait assez des dangers qu'ils pourraient courir l'un et l'autre, si le hasard les mettait en présence. Ce ne fut pas sans quelque effroi qu'il découvrit

148 UISTOIUE DE SOUCI.

à quel point la louchanle image de Marthe s'était gravée dans son cœur, et combien cette fugitive apparition, cette ombre vaine qui venait de la retracer à son souvenir lui avait causé un trouble profond.

Il rentra pensif à Vaudebise, où il trouva un biljet de madame deSommereuil, qui lui annonçait sa prochaine visite. 11 restait dans l'appartement que Maurice destinait à ses amis plusieurs aménagements importants à terminer. M. de Tresserves .se hâta de les faire achever; mais la difficulté des communications, la lenteur et l'inexpérience des ouvriers lui créaient chaque jour de nouveaux embarras, et il dut renoncer pendant ce temps à ses habitudes vagabondes. Quinze jours se passèrent en préparatifs, et quand enfin tout fut prêt et qu'il ne restait plus pour Maurice qu'à jouir de son œuvre, une grave indisposition de madame de

Sommereuil fît ajourner sa visite. Vaudebise retomba dans son morne silence, et M. de Tresser\es reprit ses promenades à travers monts et vallées. On touchait à l'automne; il fallait se hâter de jouir des derniers sfoleils. Maurice trouvait un grand plaisir à explorer le pays seul, sans guide, heureux de découvrir ainsi à ses risques et périls quelque frais vallon bien abrité dans un pli de la montagne, ou quelque hardi promontoire se détachant de la chaîne accidentée du Velay.

Un jour qu'il avait gravi jusqu'à la dernière cime du Mézenc et qu'il cherchait à gagner le hameau des Estables, il lui arriva de s'égarer au milieu des bois; après avoir erré quelque temps, il se trouva près d'un buron qui semblait confié à la garde d'un jeune garçon assis sur le rebord d'un fossé. C'était un paysan de dix-huit à dix-neuf ans, large d'épaules et mai-

150 HISTOIRE DE SOUGU

gre cependant, avec des traits accentués et une expression dure et méfiante.

— Je suis fatigué et très-altéré, mon garçon, dit Maurice en s'avançant vers lui ; ne pourraisje me rafraîchir?

— Le ruisseau est là, répondit le jeune gars sans se déranger, en montrant d'un geste bourru l'extrémité de la prairie.

— Tu n'es guère hospitalier, mon brave ; à ta santé pourtant et sans rancune, dit Maurice en puisant de l'eau dans le creux de sa main.

— Dame ! reprit le garçon un peu honteux, la grande' Marie a fermé le buron avant de descendre à la Mortaise...

— Qu'est-ce que la Mortaise?... un hameau?

— Non, c'est la métairie qu'on voit là en bas, dans ce bouquet de hêtres et de châtaigniers.

— Est-ce par là qu'il faut prendre pour gagner les Estables?

— Non pas, il faut tourner plus à votre gauche ; suivez les herbages, et vous trouverez un chemin qui vous conduira au village sans embarras.

M. de Tresserves s'éloigqait déjà dans la direction indiquée, lorsqu'il se croisa avec un petit garçon d'une douzaine d'années qui courait à toutes jambes.

— Jean! s'écria le nouveau venu, tout rouge et tout essoufflé, dès qu'il aperçut son frère, voici mademoiselle Marthe qui vient te voir.

Maurice s'était arrêté tout ému à ce nom ; en se retournant il aperçut au bout de la prairie Marthe qui s'avançait d'un pas léger à travers l'herbe épaisse. Une toute petite fille jouait et folâtrait devant elle, tantôt la provoquant par d'enfantines bravades, tantôt s' enfuyant avec un grand effroi, et c'étaient de part et d'autre des rires éclatants, interminables. Marthe, arri-

vée près de Jean, dénoua vivement son chapeau jle paille, le jeta près d'elle, et, se laissant tomber snr rherbe :

— Vite une tasse de lait! s'écria-t-elle d'un air d'impérieuse mutinerie.

Jean tardait à obéir, elle leva les yeux, el seulement alors elle vit M. de Tresserves debout à quelques pas d'elle. Les enfants immobiles le regardaient curieusement. ,

— Maurice! s'écria-t-elle avec un élan de joie.

En un instant il fut près d'elle, assis à ses côtés, tandis que Jean, rendu subitement ingénieux par le désir de Marthe , apportait des tasses remplies d'un lait chaud et mousseux, avec un morceau de pain bis qui fut partage en autant de portions qu'il y avait de convives. M. de Tresserves prit de bon cœur sa part du goûter; Jean seul se tint à l'écart, sifflotant

entre ses dents, et occupé en apparence à sculpter grossièrement une branche de houx avec la pointe dé son couteau.

Marthe eut bientôt expliqué à M. de Tresserves comment elle se trouvait en ce lieu. - — Il y a dix ans environ que ma nourrice habite ce côté de la montagne, dit-elle. A l'époque de ma naissance, elle demeurait dans une misérable chaumière aux enviions de Lan- Iriac, en sorte que je n'étais jamais venue à la Mortaise, ni ma mère non plus, car elle m'a exprimé son étonnement quand je lui ai écrit dernièrement que nous sommes ici à quatre lieues a peine de Vaudebise. . . Je ne l'ai appris moi-même que par hasard, il y a quelques jours, au village des Estables, où j'avais accompagné le père Jérôme... Il fut question de vous...

— Et que disait-on?

i5t HISTOIRE DE SOVCI.

— Rien de bon , répondit Marthe en souriant, sauf que vqus êtes notre voisin.

— De quoi donc se plaignaient ces gens?

— Le sais-je?. . . Ils ne vous connaissent même pas; mais dans ce pays on n'aime guère les étrangers, on se délie d'eux et on les redoute.

Ils causèrent quelque temps ainsi amicalement. Maurice se tenait en garde contre luimême, contre lout entraînement, et s'efforçait, par son air de cordialité simple, d'effacer l'impression trop vive qu'il avait dû laisser dans l'esprit de Marthe. Celle-ci, du reste, évitait aussi de rappeler ces brûlants souvenirs; les reproches et les conseils de sa mère l'avaient avertie sans l'effrayer, et quelques semaines passées dans la saine liberté des bois avaient rapidement mûri son cœur. Quand l'amour arrive à se connaître, il cherche, comme la beauté, à s'envelopper de voiles et à se dérober aux re-

HISTOIUE DE. SOUCI. 155

gafds. Marthe tremblait qu'un mot de Maurice ne vînt l'obliger à rougir. Elk futpromptement . rassurée, et tous les deux se sentirent bientôt à Taise et tranquilles l'un près de l'autre. ^

— Vaudebise n'est pafe si loin que vous^ le pensez, dit Maurice; par la traverse, en franchissant en droite ligiie le sommet du Mézenc, on peut s'y rendre à pied en moins d'une heure et demie. N'aurez-vous pas la curiosité d'y venir quelque jour?

Marthe secoua la tête avec un sourire.

— Mes promenades ne sont pas si longues, dit-elle: mais il y a, je le sais, à peu de distance d'ici, un point de la montagne d'où l'on aperçoit la tour de Vaudebise, et je me promets bien d'aller jusque-là,

— Pourquoi n'y pas venir aujourd'hui? la belle saison ne durera pas toujours.

— Soit! dit-elle en prenant la petite Mariette par la main, allons voir Yaudebise.

Elle remercia Jean de son accueil à plusieurs reprises et avec affection , bien que le jeune garçon gardât un visage sombre et morose. Pierre, sur un signe de Martlie, se disposait à la suivre; son frère le retint.,

— Reste donc, dit-il, j'ai besoin de toi. Et, tout bas, il ajouta :

— Ne vas-tu pas marcher derrière eux comme si lu étais le valet de ce beau monsieur ?

Le chemin à travers la montagne n'était rien moins qu'aisé; M. de Tresserves, qui se faisait fort de conduire Marthe, ne se dirigeait pas luimême sans hésitation dans le dédale de petits sentiers tortueux qui se croisaient à travers les taillis ; faisant mille détours, tantôt revenant traîtreusement en arrière, tantôt coupant droit à travers les crevasses et les fondrières. Les

HISTOIRE DE SOUCI. i57

chasseurs qui avaient trace ces voies étroites étaient habitués à de bien autres diflicultés. Quelquefois le sentier disparaissait brusquement sous les broussailles, et l'on marchait à Taventure, ou bien il s'arrêtait au pied d'une roche ardue qu'on escaladait à grand'peine. Marthe, aidée par Maurice, franchissait gaiemept les obstacles de son petit pied ferme et léger; dans les passages difficiles, ils prenaient tour à tour l'enfant dans leurs bras.

La chaleur était extrême ; la pierre brûlait les pieds.

— Arriverons-nous bientôt ? demandait Marthe.

— Oui, bientôt, répondait Maurice.

Au fond, il n'en savait trop rien, connaissant fort mal les chemins. ■

— Avouez que vous nous avez égarés, dit-elle en voyant M. de Tresseryes s'arrêter avec in-

quiétude devant u» énorme rocher, sorte de forteresse naturelle qui se dressait en travers de leur route.

— Nous ne sommes pas égarés, car j'aperçois par cette échappée à droite l'aiguille de granit près de laquelle je suis passé ce matin et ^ d'où l'on voit Vaudebise ; le but est tout près, le difficile est de T atteindre. . . Je ne comptais pas, je l'avoue, sur cette, montagne qui nous barre le chemin.-

Ils restèrent quelques instants l'un devant l'autre, riant de bon cœur de leur embarras et fort incertains de ce qu'ils devaient faire. — Essayons de passer ! s'écria Marthe.

Maurice prit dans ses bras la petite Mariette, et ils commencèrent à gravir péniblement, forces, malgré l'ardeur dévorante du soleil, de s'arrêter de temps à autre pour reprendre haleine. Marthe supportait de bonne grâce la dé-

tresse comique où la jetait à tout moment quelque diflficulté nouvelle.

• — Vous verrez que, pour comble de disgrâce, nous aurons de l'orage, disait Maurice en regardant au-dessus de leurs têtes de légers nuages blancs éparpillés dans le ciel et immobiles comme s'ils attendaient un signal.

Marthe poussa un cri de triomphe, elle venait d'atteindre le sommet du dyke; mais presque aussitôt son visage s'assombrit. L'étroit plateau n'aboutissait qu'à une brusque coupure. Au bas du rocher s'arrondissait une pente gazonnée où des sentiers bien frayés se croisaient en tous sens; la question était de descendre, et là paroi uniformément lisse et brûlante de la roche étaitbien faite pour décourager. Retourner en arrière, retrouver une à une toutes ces aspérités périlleuses gravies au prix de lant d'efforts, ni Marthe ni Maurice ne pouvaient s'y résoudre.

i60 HISTOIRE DE SOUCI.

— Il faut cependant prendre un parti , dit M. de Tresserves ; le ciel s'assombrit. Voyez comme le Gévaudan disparait déjà* dans les nuages; on dirait qu'il pleut de ce côté.

Le soleil continuait néanmoins à darder sur eux ses rayons toujours plus lourds et plus chauds.

M. de Tresserves choisit un endroit favorable, et atteignit sans beaucoup de peine le bas de cette espèce de muraille. Il recueillit alors quelques pierres éparses çà et là, elles assujettissant fortement contre le rocher, il put s'élever assez pour saisir la petite Mariette.

— A votre tour, Marthe, dit-il ensuite.

Mais celle-ci mesurait du regard la distance qui la séparait delà terre, et n'osait se risquer,

— Ne craignez rien, reprit Maurice; laissez vous glisser vers moi; un peu de résolution et

lUSTOlUE DE SOUCI. 161

de confiance et nous sommes sauvés^ il n'est quetempsl

En quelques minutes, en effet, tous les petits nuages blancs épars sur le ciel avaient subi^ tement disparu pour se fondre en une seule nuée grise et épaisse qui s'avançait, rasant la, terre et ensevelissant dans ses plis les cimes dentelées des Gévennes; bien que le soleil éclairât encore le sommet du Mézene et la partie de l'horizon qui s'étend sur le Vivarais, il fallait se hâter. Marthe s'agenouilla sur le rebord du rocher, et se retenant d'une main aux racines de bruyères qui s'emmêlaient dans les interstices, elle se pencha vers Maurice, qui la reçut dans ses bras ; mais, au lieu de la déposer à terre, il se mit à courir sur la pente, emportant son léger fardeau. Marthe riait d'abord; elle s'effraya bientôt, et, ordonnant d'une voix brève à Maurice de s'arrêter, elle se dégagea

vivement et s'éloigna de lui; ils marchèrent alors sans parler , aussi troublés l'un que l'autre.

Il ne ftiut qu'un instant pour déchaîner tous les orages de l'amour, et c'est souvent alors qu'on se croit le mieux affermi contre les surprises du cœur qu'on est vaincu avant d'avoir songé même à combattre; les plus fermes résolutions chancellent, les conseils de la raison sont oubliés ; il semble que la. volonté s'écroule tout à coup, abandonnant l'empire de l'âme à la passion triomphante. Maurice n'osait regarder Marthe ; mais, sans la voir, il ne songeait qu'à sa beauté. Marthe s'était emparée de Mariette et retenait l'enfant près d'elle comme un bouclier. Ils touchaient auf)oint où la montagne, tournant brusquement , découvre aux regards de nouvelles perspectives ; une tour carrée se découpait au loin sur un pic isolé.

— C'est Vaudebise, dit Maurice en étendant la main.

Marthe contempla d'un air pensif ces vieilles* murailles éclairées en ce moment d'un rayon fauve tranchant sur le ciel livide; de temps à autre, il s'élevait une rumeur sourde -et prolongée qui sepablait sortir des entrailles mêmes de* la montagne : c'était le vent qui passait sur la forêt de sapins ; puis il se faisait un grand calme.

— Il faut chercher \in abri, dit Maurice, vous ne pouvez songer à retourner maintenant à la Mortaise; l'orage y serait avant vous? pourquoi ne pas venir jusqu'à Vaudebise? Que vous en coûterait-il d^essayer ? Ces vieilles ruines seraient à jamais rajeunies et consacrées par votre présence.

— Non, dit Marthe, je sais où je dois me réfugier... Voyez-vous là-bas au-dessous de nous

celte ligne grise qui serpente entre les rochers? C'est la route de Sainl-Pierreville; il y a là, tout près d'un vieux pont dont on aperçoit d'ici l'arche mousseuse, une petite auberge tenue par la sœur de Jérôme, où, m'a-t-on dit, vous vous arrêtez d'habitude avant de montera Vaudebise ; j'y suis bien connue, et 1 on ne fera aucune difficulté de me reconduire à la Mortaise après l'averse... Dans quelques minutes, je puis être à l'abri.

Ëlleprit la petite Mariette dans ses bras, et commençait à descendre la pente rocailleuse. Maurice la rappela.

— Est-ce ainsi que vous me quittez? s'écriat-il douloureusement.

Elle se retourna et lui fit sans parler un simple signe de la main ; mais son regard pénétra dans rame de Maurice comme un jet de flamme : il resta quelques instants immobile,

penché en avant, espérant que Marthe rappellerait ou reviendrait vers lui. Sur la roule passaient de lourds chariots; on entendait la voix des conducteurs qui excitaient les bœufs, et les grelots retentissants des mulets mêlés à des claquements de fouet; le faible bruit des pas de Marthe se perdait dans ces rumeurs. Le tonnerre, qui commençait à rouler avec de sourds ocJats, et la pluie obligèrent Maurice à chercher un refuge ; il s'enfonça dans le bois, choisit l'angle surplombant d'un rocher et s'y assit pour laisser passer l'orage. 11 n'avait nulle hâte de regagner Yaudebise; n'élait-il pas moins seul en pleine campagne que dans ces vastes salles où personne ne l'attendait? Ici, parmi les rochers, il se sentait plus près de Marthe et comnae environné encore de sa présence ; il ne voyait qu'elle, ne pouvait penser qu'à elle. S'il avait été imprudent et coupable, le châtiment

était complet; il sentait alors combien il aimait Marthe, il se Tavouait avec désespoir, maudissant sa folie et ne pouvant la vaincre. La pluie cessait par instants, la liuit venait et M. de Tresserves s'attardait dans les bois qui enlouraient son domaine. Quand le chemin semblait le mener trop directement au logis, il revenait sur ses pas. On eût dit qu'il ne pouvait se décider à rentrer.

L'orage cependant redoubla de fureur, et Maurice fut bien contraint de reprendre la roule de Vaudebise. Il se dirigea vers le château et traversa la cour d'un pas lent et fatigué. Dans le vestibule, son valet de chambre vint au-devant de lui.

— H y a dans la bibliothèque une dame qui attend M. le comte; elle n'a pas dit son nom.

— Une femme!... par ce temps et à celle heure?

— Elle çst arrivée à pied, seule, au plus fort de rorage... Cette dame est jeune et semble bien connaître M. le comte.

M. de Tresserves eut un éblouissement; une folle pensée traversa son cœur : Marthe n'avaitelle point eu quelque regret de sa rigueur? Était-ce elle qui l'attendait? Il fut obligé de s'appuyer un instant avant de pouvoir suivre le domestique qui le précédait en réclairant. Il tremblait presque lorsqu'il franchit le seuil de la bibliothèque.

La lumière des candélabres placés sur la cheminée et des lampes éparses sur les tables se perdait dans la sombre étendue d'une immense pièce lambrissée de chêne. Un grand feu flambant dans l'âtre projetait de rouges lueurs tout autour du vaste foyer* C'est dans celte région lumineuse et se détachant sur un fond éclatant que Maurice aperçut l'élégante silhouette d'une

168 lliSTOtÀE DE SOUCI.

femme gracieusement affaissée et penchée en avant vers la flamme. Il fallait qu'elle fût plongée dans une profonde rêverie, car M. deTresserves put traverser lentement cette longue pièce sans qu'elle parût l'entendre ni remarquer sa présence. Lorsqu'il fut près d'elle seulement, elle se retourna avec lenteur, releva la têle„ et ils se regardèrent alors tous les deux face à face. Maurice, pâle comme la mort, s'apr puyait tout frémissant contre la muraille.

— Eh bien, c'est moi, dit enfin l'étrangère d'une voix incisive et traînante à la fois. Suis-je donc si changée?

Elle écarta de ses deux mains les lourdes ondes de ses cheveux noii's, et découvrit un visage d'une beauté singulière et voluptueuse. Elle attendit quelques instants, et comme M. de Tresserves gardait encore le silence, elle eut un rire nerveux et éclatant, aussitôt réprimé.

mSTOIRE DE SOUCI. 169

— En vérité, dit-ellé, votre surprise me ferait rire, si je n'y devinais votre souffrance.

— Vous êtes bien hardie ! s'écria Maurice avec une sourde explosion; lant d^impudence. . . !

Elle fit de la main un léger signe.

— Pas d'injures, Maujice, dit-elle de sa voix tranquille et mordante; ce ne serait pas digue de vous... Et puis, quoi?... vous êtes un galant homme. Je ne crains pas vos violences... D'ailleurs, si par miracle il vous prenait l'envie de me tuer, cela prouverait seulement que vous m'aimez toujours, et après tout ce ne seraitpeutêlrc pas un mauvais service à me rendre.

— Vous tuer! s'écria M. de Tresserves; en vérité, cela n'est point affaire de gentilhomme.. . . Qui vous adonné Taudace de vous présenter devant moi?. . . Que venez-vous faire ici?. . .

— Je vais vous le dire. ^

— Répondez, que voulez- vous? continua Mau-

rice, dont la colère faisait trembler la voix... Est-ce que je vous connais, moi?... Est-ce que vous m'êtes quelque chose?... La loi nous a séparés, et pardieu ! je prétends qu'elle me protège du.moins contre vos insolentes bravades... A quelle heure daignerez-vous partir?

— Ah ! dit-elle tranquillement, vous n'y songez pas ;^ partir par ce temps! Si vous n'étiez pas en colère, vous auriez entendu la pluie qui tombe et le vent qui fait rage. Certes vous ne voudriez pas mettre dehors cette nuit un des chiens de votre meute. Asseyez-vous, croyezmoi... Vous pensez bien que je n'ai pas escaladé cette montagne pour Tunique plaisir de m'ex* poser à cet accueil, auquel du reste j'étais bien préparée.

— Qu*avez-Vous fait du prince Scalese? de» manda Maurice d'une voix éclatante.

Elle leva paisiblement les yeux vers lui.*.

HISTOIRE m SOU^I. , 471

— On VOUS a parlé du prince Scalese? ditelle sans s'émouvoir; c'est Joseph, sans doute? Eh bien, le prince Scalese est à Rome... ou en Chine, il m'importe peu . . . Ne me regardez donc pas ainsi, Maurice : en vérité, je ne m'habitue pas à ces airs tragiques. . . Voyons ! nous sommes seuls, n'est-ce pas? personne ne nous entend? Mettons de côté une fois pour toutes les préjugés, les fureurs de convention, tout l'attirail obligé des malentendus conjugaux... Ne vous emportez pas, de grâce... Les sentiments les plus naturels, les plus sincères ont tous une part plus ou moins grande de convention ; il y a des attitudes prévues pour chaque circonstance de la vie, dont les esprits les plus libres, les caractères les mieux trempés ne savent pas s'affranchir... C'est une servitude imposée par le bon ton, et indispensable, paraît-il, à la discipline sociale; un mari par exemple... mais, je

m HISTOIRE DE SOUCI.

VOUS en prie, ne restez pas ainsi debout... Voyons! asseyez- vous en face de moi, Maurice, comme autrefois... au beau temps qui n'est plus...

— Écartons ces souvenirs, je vous prie, reprit-il sèchement, sans changer d'attitude.

— C'est cependant im appel au vieux passé que je viens tenter près de vous, Maurice, continua la comtesse avec un accent d'inexprimable mélancolie.,.. Ces préjugés, ces tyrannies du monde dont n'osent s'affranchir les faibles cœurs qui flottent au gré de l'opinion, il fut un temps où vous les braviez en face, quand ils s'opposaient à votre amour... Que ne disait-on pas pour vous éloigner de moi ! Ni conseils, ni prières, ni menaces, ni la famille, ni le monde, rien ne pouvait vous fléchir alors...

Le& yeux de M. de Tresserves brillaient d'un

feu sombre; la comtesse arrêta sûr lui un long regard.

— Ah! vous êtes vraiment beau ainsi, diielle avec un soupir en se renversant doucement dans le fauteuil ; le temps vous a mieux épargné que moi, en vérité... Combien s' est-ildonc écoulé d'années depuis notre mariage? Dix ans? onze ans?... Oui, vraiment, onze ans! nous étions bien jeunes alors tous les deux, et comme j*étaîs éprise de vous, Maurice , et comme vous m'aimiez ! Vous rappelez-vous ces étés passés à Chanteaux après les plaisirs de T hiver, et les longues promenades que nous faisions le soir dans les allées sinueuses du parc, seuls, causant et trouvant toujours les heures trop courtes?... Ah ! les beaux moments que nous avons passfe ensemble!... Se peut-il qu'on se lasse du bonheur?... C'est à Chanteaux pourtant...

— Oui, c'est à Chanteaux, n'est-ce pas? que,

grâce à vous, j'ai failli mourir, et plût au ciel ! . . . — Si vous aviez voulu me croire alors, MauricCi vous n'auriez pas cherché la mort dans un combat insensé.,, pour quelques lettres, pour un rendez-vous innocemment accepté. . , Je perdis la tête, et je m'enfuis. . . Je vous jure qu'à ce

moment déjà je n'aimais plus M. d'Ostaing

A la vérité, je ne Tai pas aimé une heure... mais je me sentais compromise aux yeux du monde, méprisée par vous, je ne savais où aller, à qui m'adresser, je le suivis. Ah ! la triste vie ! Fatiguée, déçue, irritée, poursuivant avec fièvre une idéale félicité dont je m'éloignais chaque jour davantage, prenant, pour la rejeter aussitôt, chaque coupe nouvelle où j'espérais puiser l'ivresse, je me retrouvais toujours seule face à face avec un indicible et incommensurable ennui... C'est que, hélas! l'amour est toujours le même, désespérément monotone dans ses cou^

les joies, ses vains serments, ses chimères d'éternité et ses pitoyables défaillances !

— Vous n'attendez pas, j'imagine, que je m'attendrisse sur vos déceptions? Épargnezmoi, madame, ces ridicules confidences...

— Ah! dit la comtesse avec un faible sourire, je viens de si loin et j'ai eu tant de peine à découvrir votre retraite, que vous pouvez bien m'écouter un peu . . . Voyons, Maurice, vous m'aimiez autrefois; sondez votre cœur, n'y reste-t-il pins quelque étincelle?... Je vous jure qu'au milieu de mes plus coupables égarerhents je n'ai jamais aimé que vous; je vous ai regretté avec larmes, avec désespoir... Ne soyez pas impitoyable ! . . . Est-ce ma faute si Dieu a jeté dans mes veines je ne sais quelle impatience inquiète et déposé en mon âme le germe fatal d'une curiosité enflammée, insatiable?... Un homme sait tirer parti pour sa gloire de ce mal étrange :

il fouille les sciences et les mondes, il en fait jaillir des clartés qui l'apaisent ; est-ce ma faute si le ciel n'a ouvert à l'ambition de mes désirs que les sphères troublées de l'amour? J'ai obéi à l'impulsion qui m était donnée ; suis-je donc si coupable et est-il impossible que vous me pardonniez ?

M. de Tresserves laissa tomber sur elle un regard glacé.

— Vous êtes folie, dit-il.

— Et pourquoi? si malgré tout nous nous aimons encore ! ... Ne pouvons-nous être heureux l'un près de l'autre sur ce rocher où les bruits Au monde n'ont pas d'écho? Ah! pensez-y, Maurice, ne sacrifions pas le bonheur aux cruelles exigences d'une prétendue dignité ! Rappelezvous ces belles heures des premiers jours de notre union, ces divines folies de noire jeunesse... Laisse-toi toucher, Maurice, oublie ce

que tu as souffert, souviens-toi de ce que tu as aimé !

— Madame, cette ironie ajoutée à de plus graves injures

— Je suis sincère, jeiejure, s'écria-t-elle en se dressant toute droite avec une énergie passionnée qui, en d'autres temps, eût bouleversé Tâme de M. de Tresserves. . . Jereviens finir ma vie à vos pieds... Je vous aime... Si vous en avez douté autrefois, si j'en ai douté moi-même, je le sais à présent, je l'ai compris aux mortels regrets que je cherche vainement à étouffer. . , Que ne suis-je revenue plus tôt!... Je n'osais; mais le repentir me ramène enfin, me voici à vos genoux, Maurice, ne me repoussez pas... Ne pouvez-vous oublier?... Qu'est-ce donc que le pardon, grand Dieu?...

Elle était presque à ses pieds, en effet, affaissée et suppliante, levant vers lui ses grands yeux

ils HISTOIRE DE SOUCI.

voilés de tristesse... Maurice la contemplait le sourcil froncé, le visage sévère.

— Épargnez-vous tant d'efforts, dit-il d'une voix moins dure, mais ferme ... Si vous n'avez pas trouvé le bonheur, vous ne me l'avez pas laissé... Je ne sais s'il y a eu un moment où j'aurais pu pardonner, en tout cas ce moment est passé depuis longtemps. -. . Je voudrais revenir en arrière que je ne le pourrais pas. Voyez vous-même: tous ces souvenirs que vous avez si habilement remués devant moi ne m'ont pas même arraché un soupir... A qui la faute?... Je vous en fais

juge-

— Vous ne m'aimez plus? dit-elle.

— Grâce au ciel ! vous n'imaginez pas, je pense, que je me sois condamné aux larmes et à la retraite pendant que vous couriez dans le monde vos galantes aventures, et que vous portiez des toasts imprudents sous les bosquets

d'Italie ! . . . C'eût été compter un peu témérairement sur ma vertu cl sur votre prestige. ..

Sa voix était redevenue mordante et sèche : la comtesse, habituée à soulever en lui à son gré des transports de jalousie ou de passion, restait immobile, interdite de cette froideur qu'elle n'avait pas prévue.

— Serait-ce par hasard que vous aimez une autre femme? demanda t-elle tout à coup en relevant la tête... Cette dureté impassible...

— Je ne vous ai pas demandé de confidence, madame, répondit froidement M, de Très* serves.

— Qui donc pourriez-vous aimer encore après m'avoir aimée ?

Un sourire d'imperceptible dédain agita la lèvre de Maurice et atteignit au cœur la belle comtesse. Cette femme était devenue à sespro-

ISO HISTOIRE DE SOUGI.

près yeux une sorte d'incarnation de la beauté fatale, innocemment meurtrière, inspirant irrésistiblement Tamour par la grâce de sa seule présence. Elle avait foi en son empire, et, quelque irréparables que fussent ses torts envers son mari, elle se flattait encore de réveiller à son gré sa passion ; il avait été autrefois si follement épris ! Sa résistance l'élonna ; repliée sur elle-même, elle regardait les flammes du foyer palpiter sous les rafales qui s'abattaient du dehors par la large cheminée; elle rêvait. M. de Tresserves, lui, songeait au temps où une parole, un sourire de cette femme, bouleversait son âme; il se rappelait les espérances qu'il avait conçues, les rêves qu'il avait faits autrefois devant cette merveilleuse et funeste beauté, et comme il avait été joué, trahi, insulté par cette femme.

La comtesse releva la tête, un éclair avait

HISTOIRE DE SOUCÎ. 181

jailli entre ses longs cils, une sorte de brusque tressaillement fît vibrer tous ses nerfs. •

— Mais je Tai vue, je la connais, s'écriat-clle. Tout à l'heure, dans cetter auberge où je me suis arrêtée, quand les chevaux effrayés par l'orage refusaient d'avancer, il y avait une jeune fille assise dans la salle commune, près du feu, tenant un enfant endormi sur ses genoux... Son air candide m'avait tout d'abord fi'appée, et je me demandais comment . une fille de cet âge et de .cette distinction pouvait se trouver seule parmi ces paysans et ces rouliers. C'est elle que vous aimez, j'en suis sûre, j'aurais dû le deviner. Ne secouez pas la têle de cette façon hautaine... Ne l'ai-je pas vue changer de couleur el perdre connaissance fout à coup quand elle a si! que j'étais votre femme?

— Malheureuse!... Vous le lui avez dit?

182 niSTOIllE DE SOUCI.

s^écria Maurice avec ane explosion terrible. Madame deTresserveS| qui s'était dressée devant lui pâle et les yeux étincelants, se laissa Imtement retomber sur son siège.

— Ah ! calmez-vous, reprit-elle de sa voix lente et incisive; je n'étais pas dans vos secrets, et je n'avais nulle intention de vous déplaire. Si j'ai dit que j'étais la comtesse de Tresserves et que je venais vous rendre visite à Vaudebise, c'est qu'il me fallait un guide.

— Et elle vous a entendue ?

— Oui, elle a tout doucement glissé à terre sans connaissance... J'aurais dû avoir des dou* tes alors; mais oh a cru à une indisposition légère causée par la fatigue ou pût l'orage, per* sonne n'a soupçonné la vérité.

— A-t-elle enfin repris connaissance?

^— Oui. Elle a demandé aussitôt à être re-

conduite chez elle; du reste, pas une plainte, pas une larme, pas même une question... Ah! ce n'est pas elle qui allumerait jamais la lampe de Psyché...

M. de Tresserves ne l'écoutait plus; il cacha sa tête dans ses mains avec un gémissement involontaire, et s'enfuit sans jeter un regard sur sa femme.

La comtesse resta longtemps immobile, le front soucieux, puis elle se mit à marcher d'un pas agité.

— Je fais peur, dit-elle en s'arrétant devant une glace. Qu*ai-je donc? la fatigue, l'émotion..* Les forces s'usent dans une vie pareille.

Elle se remit à parcourir la vaste pièce en lotig et en large, écoutant par instants le clapotement monotone de la pluie sur les dalles de la cour.

184 HISTOIRE DE SOUGÎ.

— J'ai vraiment Tair d'un spectre, dit-elle en s'arrêtant de nouveau devant le miroir, c'est effrayant à voir.

Elle resta ainsi debout à contempler sa beauté, plus frappante peut-être dans sa pâleur tragique.

Un domestique vint l'avertir que le dîner était servi.

— : Et votre maître? dit-elle.

— M. le comte prie madame la comtesse de ne pas l'attendre; il vient départir à cheval.

— Par cette tempête?... C'est de la folie!

— Je suis chargé de prendre les ordres de madame la comtesse pendant toute la durée de son séjour à Vaudebise. M. le comte ne pense pas être de retour avant le départ de madame.

La comtesse écoutait appuyée contre un meuble, la main sur son cœur, comme si elle eût

été frappée d'une douleur aiguë. Elle se remit bientôt pourtant, son front reprit sa sérénité hautaine, et elle suivit d'un pas ferme le domestique dans la salle à manger.

TJI

Pendant ce temps, M. de Tresserves descendait à bride abattue la rampe escarpée qui longe le torrent. Où allait-il? Il n'en savait rien; il fuyait, il abandonnait sa demeure, bien résolu à n'y rentrer qu'après le départ de madame de Tresserves. La pluie, le vent, qui l'aveuglaient, le tonnerre qui roulait encore sourdement, tout le désordre de cette nuit obscure n'approchait pas du désordre de son âme. 11 lui échappait des gestes de menace que sa main convul-

sive lançait dans l'espace, des cris de désespoir qui se perdaient dans le tumulte des éléments ; quelquefois une larme brûlante roulait sur son visage, il ne songeait pas à. la cachfer : qui pouvait le voir, qui s'inquiétait de lui tandis qu'il courait éperdu dans cette nuit glacée, à travers 'laqueile^il passait comme un fantôme. Les pierres roulaient avec Jbruit sous les pas de son cheval ; plus d'une fois le pauvre animal faillit s'abattre, sans que son maître y prît garde. A quoi bon vivre? L'amour de Marthe n'était-il pas perdu pour lui? Maurice avait le cœur torturé de remords, et ses remords pourtant n'égalaient pas les regrets qu'il n'osait s'avouer. Il voyait Marthe pâle, défaillante, frappée au cœur et étouffant sa plainte. Il éperonna son cheval et le lança dans la direction de l'auberge du Vieux-Pont, il voulait voir cette place où Marthe avait tant souffert à

cause de lui ; mais, arrivé à la porte, il se souvint tout à coup que la comtesse de Tresserves aussi s'était arrêtée là. Sa voiture, ses gens y étaient encore ; tout la rappelait à son souvenir. Il tourna bride aussitôt; son cheval baigné de sueur reprit sa coursé sur la pente des précipices. Maurice lui jeta la bride sur le cou, l'excitant follement, sans souci du péril, empressé seulement d'échapper à sa mortelle angoisse. Il ne sentait pas le froid qui pénétrait sous ses vêtements ruisselants d'eau ; son cheval , harassé, effrayé, tantôt s'arrêtait brusquement, tantôt bondissait en avant d'un élan furieux. Il s'arrêta enfin,- frissonnant sur ses jambesfléchissantes. Maurice leva les yeux : au-dessus de sa tête grinçait sur une tringle de fer un morceau de tôle soulevé par le vent. Il crut reconnaître à travers l'obscurité une auberge où il était entré plusieurs fois. Il frappa à coups

rédoublés, et aprèsde longs délais il obtintenfin un gîte pour son cheval, et pour lui une misérable chambre, où rhôlesse, à moitié endormie encore, alluma à grand'peine un peu de feu.

Il n'y a guère de sensations aussi pénibles que le réveil qui suit une catastrophe : cet ordre imperturbable des choses que ne trouble aucune des passions humaines, ce jour qui renaît, ont une sérénité poignante pour l'âme endolorie à laquelle ces clartés naissantes rappellent une à une les cruelles impressions de la veille; la courte trêve de la nuit fait paraître plus lourd encore le fardeau un instant dépose.

Quand M. de Tresserves s'éveilla le lendemain, le soleil brillait de tout son éclat; Maurice se leva et sortit. Il se trouvait dans ce même village où, un jour de marché, il avait aperçu Marthe assise sur le devant de la petite carriole du père Jérôme; il alla s'appuyer à

cette barrière près de laquelle Marthe lui était apparue. Tout ce qui s'était passé depuis lors lui revint en mémoire : leur rencontre, leur promenade, les circonstances qui avaient précédé et suivi leurs adieux. Se pouvait-il qu'un jour à peine se fût écoulé, que la veille encore Marthe se promenât, confiante et tendre à ses côtés, mettant sans crainte sa main fidèle dans la sienne, et si éloignée de concevoir ni soupçon ni défiance? Que faisait-elle maintenant?

Le poids de ses pensées lui devint intolérable; l'inquiétude, l'amour, les remords, le rendaient presque fou. 11 quitta le village et s'achemina vers la Mortaise, tantôt courant, tantôt à pas lents et comme à regret ; il ne sen-. tait plus alors la fatigue, gravissant les rochers, franchissant les coupures béantes, se déchirant aux ronces et aux broussailles ; les obstacles ne faisaient qu'exciter son impatience : il semblait

HISTOIRE TJE SOUCI. 191

que de son arrivée dépendît la vie de Marthe. Et pourtant, dès qu'il fut près de la ferme et qu'il aperçut les vieux bâtiments à travers les hêtres, n'osant plus approcher, il se laissa tomber sur le revers d'un fossé, à l'ombre d'un buisson ; ses regards plongeaient dans la cour de la ferme et pouvaient surveiller chaque mouvement des habitants. Le père Jérôme sortait en. aiguillonnant ses bœufs; la fermière allait et venait dans h cour ; la petite Mariette jouait ; les pigeons sur les toits s'accostaient avec les roucoulements et les salutations accoutumés ; on entendait dans un champ voisin un garçon de ferme chantera pleine voix un de ces airs mélancoliques qu'inspirent les grands horizons et la paix solennelle des campagnes.

M. de Tresserves demeurait dans sa retraite, immobile comme un chasseur à l'affût; les heures passaient sans lasser sa palience. A un

in HISTOIliE DE SOUCI.

instant, il tressaillit ; il avait cru voir flotter à la porte ouverte de la ferme le pan d'une robe blapche, mais elle avait aussitôt disparu. Il retomba dans son immobilité attentive. Les fleure des champs et les oiseaux s'épanouissaient au soleil, entourant la Mortaise de murmures et de parfums ; tout était triste pour Maurice. A la fin pourtant il se leva avec un frémissement, son visage avait subitem'fent rougi ; il venait de voir Marthe traverser la cour ,et s'engager lentement dans le chemin qui mène vers les hauteurs; elle n'était pas seule, mais à cette distance Maurice ne pouvait reconnaître Jean , qu'il n'avait vu qu'une seule fois, la veille, au buron. Que lui importait d'ailleurs? Il s'élança à la rencontre de Marthe. Le chemin qu'elle suivait était une voie étroite profondément encaissée entre deux talus surmontés de haies vives, inextricable fouillis de verdure où le

houx épineux s'entrelace aux coudriers, où les ronces' chargées de fruits luisants et noirs se suspendent en lianes au-dessus des fougères et des faisceaux déliés du genêt ; mille feuillages, mille fleurettes y poussant au hasard, donnent ridée d'une forêt vierge en miniature au pied des grands chênes. M. de Tresserves suivait impatiemment cette haie; il entendait au-dessous de lui le pas lourd du jeune paysan, et par moments la douce voix de Marthe qui le faisait frissonner des pieds à la lête ; il ne pouvait la voir, et il avait hâte et peur en même temps de se trouver en face d'elle. Comment allait-elle raccueulir? refuserait-elle de l'entendre? et lui-même que dirait-il ? Cependant Ip talus s'abaissait peu à peu, bientôt haie et chemin furent de niveau.

Une barrière se présenta: Maurice Técarta et la franchit, mais aussitôt il recula d'un pas;

Marthe était devant lui si près qu'il l'avait effleurée; elle s'était arrêtée et le regardait pâle et défaillante : ce fut elle pourtant qui^reprit la première son sang-froid. n

— Veniez-vous à la ferme? demanda-t-elle en ébauchant un faible sourire qui s'éteignit sur ses lèvres tremblantes.

Maurice ne pouvait répondre ; ses regards ne se détachaient pas de ce visage si voisin encore de l'enfance et si profondément ravagé en une ïiuit. Cps beaux yeux, que la veille encore la lumière pénétrait à travers ses longs cils comme les eaux limpides d'un lac à travers les joncs du rivage, étaient ternis par des larmes récentes qui avaient aussi laissé leur trace sur ses joues décolorées.

— Marthe, dit Maurice d'une voix si éteinte qu'on l'entendait à peine, je voudrais vous en-

tretenir seule quelques instants... Je vous en prie, ne me refusez pas celte grâce !

Elle fil un léger signe de la lête, et ils se mirenl à marcher Tun près de l'autre. Cependant Jean continuait de les suivre. Maurice s'en aperçut?

— Laisse-nous donc, lui dit-il brusque- . ment.

Le jeune garçon ricana avec insolence et fit un pas en avant en signe de défi; mais un coup d'oeil suppliant de Marthe l'arrêta, il les regarda s'éloigner l'un près de l'autre, puis il tendit le poing 'vers Maurice :

— Va-t-il venir comme ça me remmener tous les jours? murmura-t-il entre ses dents serrées : c'est que, tout grand seigneur qu'il est, il finirait bien par avoir affaire à moi.

Tant qu'ils purent craindre d'être entendus,

\m HISTOIRE DE SOUCI.

ni Marthe ni Maurice ne parla; ils étaient si troublés d'ailleurs, ils avaient le coeur si plein, que toute parole leur semblait dénuée de sens ; ils gagnèrent au sommet de la montagne une sorte de promontoire escarpé s'avançant audessus d'une gorge. Marthe s'appuya contre le tronc tordu d'un jeune hêtre en face de Maurice.

— Pourquoi ne l'avoir pas dit ? lui demandal-elle enfin.

— Hélas I il y a des peines, Marthe, dont le récit brûle les lèvres ; on les chasse de sa pensée comme on voudrait les chasser de sa vie... Et puis un fatal enchaînement d'erreurs , une fausse sécurité, toutes sortes d'illusions, dont on entoure le danger croissant. . . Mais non, Marthe, ne me croyez pas, je mens. .. 11 y a eu un jour où j'ai compris que vous m'aimiez, et, ce jour-là, j'aurais dû parler, je le pouvais et je ne l'ai pas fait. , .Tja crainte de vous perdre. . . La honte,

lîlSTOinE DK SODCf. 197

quesais-je? la lâcheté. J'étais si heureux de penser que voire cœur venait à moi ! j'étouffais les remords, je fermais les yeux pour ne pas voir l'abîme où vous entraînait mon amour... Maudissez-moi, accablez-moi de mépris; mais, je vous en prie, Marthe, ne pleurez pas.

— Pourquoi vous maudirais- je? Vous ne m'avez pas trompée ; je ne vous ai rien demandé. N'avez -vous pas essayé, au contraire, de me mettre en garde contre mon propre entraînement dans cette dernière soirée du Puy? Je n'ai pas voulu vous comprendre. Je vous ai aimé parce que* vous étiez bon; dois-je vous en faire un crime? Non, mille fois non, ce que je souffre en ce moment ne peut me faire oublier le bonheur que je vous ai dû. Ne troublons pas par d'injustes reproches la triste douceur de cette dernière entrevue... Ty ai bien songé depuis hier, mon

ami; je puis tout supporter, sauf de vous croire coupable en quelquechose.

De grosses larmes brillaient dans ses yeux; M. de Tresserves saisit sa main, qu'il couvrit de baisers.

— Mon enfant bien-aimée! s'écria«t-il, est-il donc vrai que vous ne me haïssez pas ?

— Et le puis-je? cesse-t-on d'aimer?

Elle retira doucement sa main.

— Ce qui est cruel, reprit-elle, c'est de penser que vous appartenez à une autre... et qu'il ne me reste aucun droit sur votre cœur, ni même sur votre souvenir. . .

— Des droits? s'écria Maurice, et qui donc en a plus que vous?... Vous êtes ma bienaimée, la seule aimée, la seule digne de l'être.

Marthe secoua doucement la tête.

— Il y a entre nous, reprit-elle, la place d'une autre; c'est Dieu lui-même qui Ta marquée.

Ils allèrent s'asseoir à quelque, distance sur une saillie de rocher qui dominait un immense horizon : d'un côté s'entassaient les crêtes dentelées des Cévennes, les monts de la Lozère et la longue chaîne du Forez, de l'autre les Alpes neigeuses, et dans un lointain bleuâtre la cime étincelante du mont Blanc; devant eux, au delà de la gorge béante à leurs pieds, dans une brume d'or qui semblait une pluie de soleil, la Provence déroulait ses vastes plaines, ou le Rhône roule ses eaux puissantes. Ils contemplèrent ce spectacle avec une admiration que ne pouvait tarir la détresse de leur âme.

— Quand vous viendrez ici, dit Marthe, vous penserez a moi, n'est-ce pas? Le souvenir de

200 UrSTOlRE DE SOUCI.

nos adieux sera étroitement lié à ces beautés sublimes qui vont en être les témoins... Il vous sera doux peut-être de songer que ces choses éternelles sont moins immuables que le cœur de Marthe.

Elle appuya son front contre l'angle d'un roche, et cacha son visage en sanglotant.

— Que parlez-'vous d'adieux? s'écria Maurice... Je ne puis vivre sans vous... N'écoutez pas les timides conseils qui voudraient nous séparer... Nous nous aimons, Marthe. . . Êst-il donc si facile, si commun d'aimer? Ce bonheur que la terre connaît à peine, Dieu ne nous l'al-il donné que pour le reprendre ? Il ne peut exiger de sacrifice qui dépasse nos forces ; vous voyez bien, pauvre Souci, que votre cœur se brise, et moi, malheureux, coupable de vos pleurs, je ne puis les supporter,

Marthe releva la tête.

HISTOIRE iJË SOtCl. 20i

— Quelle faiblesse 1 dit-elle avec un pâle sourire qui éclaira un moment ses larmes; j'espérais mieux de mon ^courage, j'ai tant prié cette nuit!... K'est-il pas indigne de nous de troubler par d'inutiles regrets les dernières heures que nous ayons à passer ensemble?

Une petite grappe de bruyère rose délachée du rocher était restée dans ses cheveux. Maurice la lui demanda.

— N'exigez pas que je vous quitte, lui dit-il, je ne le puis...

— Il le faudra pourtant, reprit-elle avec douceur, il y a des devoirs si clairs, si positifs, qu'on ne les peut méconnaître... A quoi bon se faire illusion et nier la vérité, parce qu'elle nous blesse? Elle n'en sera pas moins la vérité, et nous ne saurions en arracher de notre âme la triste certitude. Subissons sans lâcheté la des-

202 UISTOIRE DE SOUCI.

linée qui nous est faitCi et rendons notre cœur assez pur pour oser nous aimer sans crime... Vous nous écrirez quelquefois , n'est-ce pas? je saurai ainsi ce qui vous touche. Il ne peut m'être défendu de me réjouir si vous êtes heureux, et de prier pour vous, si vous souffrez...

— Non, je n'écrirai pas, je ne m'éloignerai pas! s'écria Maurice. Dieu, qui nous mesure la vie d'une main si avare, ne peut pas nous demander de l'immoler ainsi... Qu'avons-nous fait pour mériter tant de rigueur?

— Et qu'avons-nous fait aussi pour oser réclamer le bonheur comme un droit? Avant de iious aimer, avons-nous pris^ conseil de ce Dieu dont vous accusez en ce moment la justice! Hélas! iion; nous avons suivi la pente de nos cœurs. Ne nous plaignons pas; l'objection est impie ^ la plainte est insensée;

n'accusons que nous, ou plutôt n'accusons personne.

Le soleil déclinait déjà vers les hautes montagnes; tout le ciel était empourpré de ses rayons, qui jetaient de rouges reflets sur le sommet du Mézenc ; Marthe et Maurice en étaient enveloppés.

— Venez vous asseoir là, en face de moi, dit doucement Marthe. Je voudrais graver pour toujours dans mon souvenir vos traits tels que je les vois ce soir, si nettement accentués sur le fond éclatant du ciel.

Elle le contempla quelques instants sans parler } ses yeux étaient pleins de larmes qui bieûlôt coulèrent sur ses joues;

— Je sens que je vous aimerai toujours I ditelle enfin d'une voix brisée ; mais c'est moii coËur seul qui est faible^ ma volonté n'est pas complice.;. SiTuil de nous n'était plus de ce

20t HISTOIRE DE SpUt:i.

monde, la mort m'empêcherait-elle de vous être fidèle? Je vous aimerai comme si la mort nous avait séparés; nous ne nous verrons plus, ma pensée vous suivra. Et maintenant il faut partir.

Plus d'une fois encore Marthe répéta d'une voix faible qu'ils devaient se séparer sans trouver le courage de donner le signal. Maurice, .affaissé et sombre, s'efforçait de la fléchir par ses promesses et ses prières. U leur fallut cependant regagner la Mortaise; ils ne se parlaient plus, ne trouvant pas de parole pour exprimer le déchirement de leurs cœurs. Ils descendirent ainsi la pente escarpée, ralentissant le pas, s'arrêtant aux obstacles, comme si chaque minute de relard prolongeait d'autant leur vie. Arrivés près de la ferme, Maurice saisit la main de Marthe qui frémissait dans la sienne.

— EstTce donc vrai? vous me quittez? s'écria-t-il, comme si cette pensée l'eût frappé pour la première fois. L'avez- vous bien dit? Avez-vous pu le penser?... Je vous le jure, ce sacrifice est au-dessus de mes forces ; vous ne savez pas tout ce que peut conseiller le désespoir?

— Cruel! lui dit-elle d'une voix basse et tremblante, croyez-vous donc qu'il ne m'en coûte rien, à moi?

Les battements de leurs cœurs se répondaient dans le silence, un inexprimable frisson les avait saisis.

— Adieu, dit enfin Marthe.

M. de Tresserves Tattira.vers lui et posa ses lèvres sur ses cheveux ; mais elle se dégagea, et, s'arrachant à son étreinte, elle s'enfonça sous les sombres hêtres, et disparut bientôt dans la cour de la Mortaise.

Maurice s*élança sur ses traces, il n'osa pourianl franchir le seuil de la ferme. Il erra alors sans but et sans dessein, ne pouvant se décider à s'éloigner de ce lieu. Il s'arrêta sur un point du coteau d'où il pouvait voir la cour intérieure de la Mortaise et la façade grise de la maison. Un mince filet de lumière filtrait au rez-dechaussée à travers la porte entre-bâillée. De temps en temps, elle s'ouvrait tout à fait pour livrer passage à Tun des garçons de ferme ou bien au père Jérôme lui-même ; il entendait leurs rudes voix, il les suivait du regard quand ils rentraient. Combien il leur portait "envie ! Marthe était là derrière celle porte qu'ils ouvraient et fermaient avec indifférence l

Cependant les bruits allaient déclinant peu à peu; bientôt le mouvement de la vie sembla s'éteindre à la Mortaise. Une petite fenêtre alors s'éclaira subitement sous letoit^ MauHce vit une

ombre se dessiner sur le mur, grandir et s'alionger jusqu'au plafond, puis la lumière s'éclipsa un instant, et la fenêtre s'ouvrit : Marthe se pencha au dehors, aspirant l'air de la nuit. La faible lumière qu'elle interceptait en partie faisait ressortir nettement ses formes gracieuses dans leur accablement ingénu. Pensait-elle à Maurice? le cherchait-elle dans les recoins obscurs de la montagne?... Maurice tendit les bras vers elle et s'élança du côté de la Mortaise; il allait franchir une haie au bas de l'herbage, lorsqu'il crut entendre à quelques pas de lui un 'froissement de feuilles et le bruit d'une branche cassée. Il s'arrêta pour écouter : le vent seul agitait le feuillage des hêtres et des bouleaux. Il reprit sa marche, puis s'arrêta de nouveau : un bruit de pas avait retenti dans le chemin creux au-dessous de lui. M. de Tresserves, étonné, se dirigea de ce côté; mais il ne vit per-

sonne. Cependant les aboiements furieux des chiens qui s'agitaient à son approche l'obligèrent dé s'éloigner ; la hauteur des murs de clôture lui cachait d'ailleurs la fenêtre de Marthe. Il retourna reprendre son premier poste. Marthe n'était plus à la fenêtre; sa lumière pourtant brillait toujours. Par moments, la jeune fille traversait sa chambrette, puis tout à coup Maurice cessait de la voir; il se la figurait alors agenouillée et priant, ou bien abattue, pleurant dans le secret de sa douleur.

A la fin, elle s'assit; il devina qu'elle écrivait. Son ombre, projetée sur les murs^et le* plafond, révélait à Maurice chacun de ses mouvements ; il la vit pencher tout à coup son visage dans ses mains et pleurer. Les sanglots imprimaient à son corps de brusques tressaillements qui faisaient vaciller son ombre, comme si le vent l'eût agitée... Il y avait longtemps déjà

IIISTOinE DE SOUCI. 209

que l'horloge de la ferme avait sonné douze coups, la nuit avançait; bientôt la petite lumière faiblit, se ranima, pâlit encore... et s'éteignit tout à fait... Quand elle eiit disparu et que l'ombre envahit cette fenêtre où Tâme de Maurice était attachée, il éprouva une sensartion extérieure de froid ; il lui sembla que la vie de Marthe et la sienne venaient de s'éteindre avec ce chétif rayon. Une lassitude accablante s'empara de lui, il fît péniblement quelques pas dans l'herbe humide; il hésitait, tâtonnait comme un vieillard. Il lui fallut un long temps pour gagner le chemin creux ; à mesure qu'il s'éloignait de la Mortaise, ses forces semblaient l'abandonner. . . Il n'avait même plus le courage d'adresser à Marthe un dernier adieu...

Cependant à quelques pas de lui une forme humaine se leva tout à coup et s'enfonça vivement dans la haie épineuse qui bordait le che-

min; mais Maurice éiail trop accablé pour s'en inquiéter, il ne tourna même pas la tête. Que lui importait cet inconnu qui venait de traverser sa route?

Le lendemain, il se répandit dans le pays une sinistre rumeur : la comtesse deTresserves, arrivée à Vaudebise depuis vingt-quatre heures seulement, avait été trouvée morte la veille, vers dix heures et demie du soir, à cent pas à peine du château, dans l'allée rocailleuse qui descend vers l'auberge du Vieux-Pont.

Ce fut le père Jérôme qui recueillit cette nouvelle à Tidussonne et la rapporta à la Mortaise ;

les détails étaient confus, aussi étrange^ que l'avaient été le passé de cette malheureuse femme et son apparition dans le pays : l'esprit public en était vivement frappé, A travers les différents récits qui circulaient à ce sujet, voici ce que Jérôme avait retenu : à son arrivée à Vaudebise, la comtesse avait eu avec son mari une violente altercation, à la suite de hquelle celui-ci avait brusquement quitté le château sans dire où il allait, et on ne Pavait pas revu. La comtesse avait paru douloureiisenjcnt blessée de cette fuite; on l'avait entendue marcher toute la nuit dans sa chambre, et dès le matin elle avait remis au domestique une lettre avec ordre de la faire parvenir aussitôt à son miari. Le valet de chambre en avait chargé un messager qui devait la porter à là préfecture du Puy, où l'on supposait que M. de Tresserves s'était sans doute retiré. Madame de Tresserves

IIISTOIKE DE SOUCI. 21b

allachait à cette lettre de grandes espérances, car pendant tout le jour elle avait attendu son mari avec beaucoup de calme et sans manifester le moindre doute sur son retour. Cependant le messager étant revenu le soir et ayant annonce que M. de Tresserves n'avait pas paru au Puy et que Ton ignorait ce qu'il était devenu, elle avait témoigné une irritation assez vive, et passant brusquement de la confiance au découragement, elle avait donné l'ordre à sa femme de chambre, qui Tétait venue rejoindre dans la journée, de retourner à Tauberge du Vieux- Pont, de faire atteler et charger la berline et de venir l'attendre sur-le-champ en bas de la descente, au point où la route cessait d'être praticable pour les chevaux. Elle-même avait bientôt quitté le château, seule, refusant toute as* sistance des domestiques : il pouvait être alors huit heures; le ciel était très-pur et la soi-

rée assez <^laire, bien qu'il n'y eût pas de lune.

Cependant à dix heures du soir la voiture, attelée et chargée, attendait toujours au bas de la rampe; la comtesse n'avait pas paru. Le cocher dormait sur son siège, et la femme de chambre se promenait avec impatience en long et en large. Elle s'était ainsi avancée jusqu'à un tournant obscur de la route, lorsqu'elle se trouva tout à coup en face d'un homme de grande taille, dont le visage était caché sous un chapeau à larges bords, qui Taborda brusquement en réclamant son aide pour une dame mourapte, disait-il, à peu de distance. La femme de chambre effrayée avait appelé le cocher ; mais à son arrivée l'homme avait déjà disparu en escaladant la muraille de rochers qui bordait le chemin. Des voituriers et des paysans, attirés par le bruit, s'étaient joints aux ser-

HISTOIRE DË« SOUCI. 215

viteurs de madame de Tresserves ; ils n'avaient pas tardé à découvrir, étendu au milieu de la route, les bras en croix, le cadavre de la comtesse. Elle était couverte de sang et portait une large plaie à la tempe gauche. Sa montre, ses bijoux et une somme d'argent assez forte furent retrouvés sur elle.

Le père Jérôme termina son récit en disant que les commentaires allaient leur train, que le monde était bien méchant et n'épargnait rien ni personne. Marthe accueillit cette nouvelle avec une horreur secrète; elle sentit naître en elle une pitié presque tendre pour madame de Tresserves ; cette mort tragique inexpliquée, la remplissait d*épouvante; elle se reprochait les larmes qu*elle avait versées; sa douleur, les adieux de Maurice, le désespoir de leur séparation, lui semblaient odieux et presque criminels. La mort, en touchant la comtesse de

Tresserves, l'avait grandie et- pour ainsi dire mise hors des atteintes de toutes les passions qui agitent nos misérables cœurs.

Les garçons de ferme rapportèrent le soir de nouveaux détails, les uns confirmaient simplement le récit de Jérôme, les autres le complétaient.

Après la mort de la comtesse de Tressen'es, qu'on avait portée à Vaudebise, les domestiques s'étaient mis dès le lever du jour à la recherche de leur maître; l'un d'eux, renseigné par les gens du pays, l'avait découvert dans la chétive auberge où il s'était arrêté la nuit précédente. M. de Tresserves dormait tout habillé sur le lit ; ses vêtements en désordre et souillés attestaient qu'il venait de faire une longue course dans les mauvais chemins de la montagne. La maîtresse de l'auberge déclara qu'il était rentré à l'aube, au moment où Ton menait les bêtes

au pâturage; elle l'avait vu passer, mais il n'avait pas levé la tête, et semblait harassé de fatigue. La nouvelle de la mort de sa femme lui avait causé un saisissement extraordinaire, et pourtant tout le monde savait que le comte et la comtesse n'avaient pas un amour très-vif l'un pour l'autre. 11 s'était rendu à Vaudebise immédiatement, mais il n'avait parlé à personne depuis son arrivée, sauf au médecin appelé on toute hâte d'une localité voisine pour constater le décès de madame de Tresser ves, et qui, disait-on, avait attribué cette mort à la rupture d'un anévrisme; il expliquait la blessure à lu tempe par la chute de la comtesse sur le sol semé de cailloux tranchants.

Marthe écoutait ces récits avec une pénible anxiété ; elle était cependant bien éloignée d'en deviner le .sens caché ; les soupçons qui germaient dans les esprits, sans os^r encore se for-

muler clairement, ne pouvaient effleurer son âme.

L'enterrement de madame de Tresserves se fit à la paroisse la plus voisine après des délais convenables et avec un cérémonial inaccoutumé dans le pays ; la comtesse fut déposée dans sa dernière demeure au milieu *des murmures et de l'indignation mal contenue de la population. M. et madame de Sommereuîl s'étaient empressés de venir assister Maurice dans ces pénibles circonstances; ils le trouvèrent si ac* câblé par les émotions qu'il avait subies dans les derniers temps, qu'ils résolurent de prolon^ ger leur séjour à Vaudebise* Ils ne tardèrent pas à recueillir l'écho des bruits menaçants qui cir* cul aient dans le pays et les repoussèrent avec hauteur. Néanmoins les soupçons continuèrent de grossir et ne prirent bientôt plqs la peine de se cacher. Marthe elle-même finit paf en être

instruite, et le cri de sa conscience indignée trahit alors le secret de son cœur.

M. de Sommereuil, que les nécessités de l'administration appelaient souvent au Puy, revenait plus soucieux chaque fois ; les rumeurs accusatrices y pénétraient déjà. Il crut de son devoir d'avertir M, de Tresserves; mais celui-ci montra un dédain si ferme pour une pareille accusation^ il rejeta avec tant d'énergie la pensée de s'abaisser jusqu'à se disculper, que M. de Sommereuil ne jugea pas à propos d'insister; Maurice reprit son train de vie accoutumé sans s'inquiéter de l'animosité croissante des gens du pays. Cette indifférence hautaine mit le comble à l'exaspération ; de vagues menaces se firent entendre; on commença de murmurer haute* tnetit contre Tinertie des magistrats et des autorités, qui fermaient l'oreille aux clatoeurs publiques;

Le peuple a une tendance instinctive vers le drame; il aime Tétrange et le lerrible; Tidée du crime s'accrédite dans son esprit avant toute autre. Cela tient moins sans doute à une cruauté native qu'à un goût vif du surnaturel, dévié de sa première tendance. La superstition est une forme vulgaire de cet instinct du surnaturel ; le goût du gigantesque et du monstrueux en est une autre. Le peuple aime tout ce qui dépasse la mesure commune, tout ce qui, par une violente secousse de l'âme, le tire de la sphère étroite où il végète; l'horrible lui plaît à ce titre presque autant que le sublime, et il passe de l'un à l'autre sans effort, sans transition, comme de plain-pied. Il ne faut pas s'étonner si des esprits avides d'émotions violentes .et d'ailleurs mal disposés pour M. deTresserves, s'emparèrent avec empressement de toutes les circonstances qui semblaient l'accabler. Ur

soir, le père Jérôme rentra préoccupé ; il avait appris dans la journée qu'on méditait une redoutable manifestation contre M. deTresserves ; c'était le lendemain, au retour de la foire de Sain t-Pierreville, que devait éclater le complot; les garçons du pays avaient décidé de monter par bandes au château et de régler son compte, comme ils le disaient, au maître de Vaudebise. Jérôme ne sut pas cacher ses vives appréhensions, et se laissa arracher par Marthe Tâveu de ce qui se tramait.

Depuis la mort de la comtesse de Tresserves, la pauvre enfant ne vivait plus : que pouvaient les protestations de son cœur contre l'entraînement public?

— Dieu nous punit de nous être aimés, se disait-elle.

Et elle trouvait une déchirante douceur à penser qu'elle souffrait à cause de Maurice, que

son malheur était né de leur amour. Se refusant à admettre, dans sa généreuse tendresse, qu'elle pût être moins coupable que Maurice, elle prenait pour elle la moitié de la faute comme la moitié du châtiment. Assise dans un coin de la salle commune de la Mortaise, la tête inclinée, elle voyait déjà, dans l'exaltation de sa pensée, Maurice seul parmi les émeutiers, pâle et terrible dans sa colère ; elle ne pouvait croire qu'il sortît vivant d'un tel outrage.

A ce moment, le petit Pierre s'approcha d'un air embarrassé et se glissa tout doucement derrière sa chaise.

— Je sais bien quelqu'un, dit-il tout bas, qui pourrait vous consoler.

Et comme Marthe, absorbée, ne l'avait pas entendu :

— Si Jean voulait, reprit-il, il saurait bien tirer d'embarras le maître de Vaudebise,

; HISTOIRB^E SOUCI. 223

Cette fois, Marthe releva la tête.

— Que dis-tu? s'écria-t-elle presque tout haut.

Pierre lui fit signe de baisser la voix.

— Il ne faut pas que le père entende, murmura-t-il. Jean est du complot, il doit demain monter à Vaudebise comme les autres; mais je sais bien qu'il pourrait tout empêcher, si cela lui plaisait.

— Comment sais-tu cela?

— Tantôt je lui parlais de votre grand chagrin, et il m'a dit : « Je n'aurais qu'un mol à prononcer pour les mettre tous hors de peine ; mais je n'en ferai rien à cause de monsieur de Vaudebise; je me laisserais plutôt couper la tête. » Et il a frappé de son poing sur la table. J'ai essayé d'en savoir davantage et de l'attendrir pour vous. Un moment j'ai cru qu'il allait m'ouvrîr son cœur; mais tout à coup, haussant

224 IIISTOIR» DE SOUCI.

les épaules, il s'est écrié avec humeur : a Ah ! ma foi ! qu'ils s'arrangent ! » II s*est mis à siffler avec indifférence, et irrité de mes questions, il m'a renvoyé en me menaçant.

— Ah ! si je le voyais, je saurais bien le toucher, reprit Marthe. Ne puis-je aller ce soir même au buron? Ton père refuserait-il de m'y conduire?

Pierre secoua la tète.

— Si le père y est, tout ira mal ; mon frère et lui ne s'entendent pas déjà trop bien. Jean est obstiné, mon père aura beau le maltraiter, il gardera son secret.

— Mais si Jérôme promettait de ne se mêler de rien ?

— Il ne sera pas maître de sa colère, et tout sera perdu.

Il était déjà tard; à la campagne on se couche en sortant de souper, et c'est l'usage que la

famille entière dorme dans la même chambre. Marthe ne pouvait donc pas songer à emmener Pierre ou Luce sans que Jérôme s'en aperçût. A tout prix pourtant elle voulait voir Jean.

— Écoule, dit-elle à Pierre, je vais monter " dans ma chambre comme pour me coucher; mais tout à l'heure je redescendrai doucement, et je sortirai par la porte du cellier ; aie soin de la laisser ouverte afin que je puisse rentrer. Je vais emmener ton chien, le vieux Croquant ; celui du berger suffira bien pour garder Fa ferme jusqu'à mon retour* J'aurais voulu prévenir Luce de mon intention; mais elle est là qui cause avec ton père, et je ne puis lui parler librement. Ne lui dis donc rien, de peur qu'elle ne s'inquiète : je serai revenue demain bien avant son réveil.

Peu d'instants après, Marthe quittait la ferme toute frissonnante de froid malgré le grand

Sm HISTOIRE DE SOUCI.

manteau dont, elle s'emreloppait; le vieux Croquant la suivait en bondissant autour d'elle. Quand elle se trouva, TOur la première fois de sa vie, seule la nuit dans la campagne déserte, laissant en arrière ceux qui pouvaient la protéger et la secourir, elle fut sur le point de renoncer à son entreprise, et, le cœur palpitant, elle resta quelques instants appuyée contre le tronc d*un hêtre. Elle se sentait défaillir, et se demanda si elle aurait le courage de poursuivre jusqu'au bout son dessein. Un brouillard épais et glacé remplissait le vallon de la Mortaise; Marthe cherchait en hésitant son chemin à travers ce nuage blanchâtre où les arbres, les rochers étaient ensevelis. Il semblait que chacun de ses pas fût menacé de dangers inconnus que lui cachaient ces doubles ténèbres de la nuit et du brouillard ; le silence était effrayant au milieu des lourdes vapeurs d'eau qui étouffaient la

sonorité de Tair, et où venaient s'éteindre sans écho les bruits légers du soir.

Cependant les yeux de Marthe s'habituaient peu à peu à cette obscurité; à mesure qu'elle montait d'ailleurs et qu'elle atteignait les zones plus élevées de la montagne, le brouillard devenait moins intense. Elle s'orientait de son mieux dans les sentiers qui se croisaient à travers les taillis et les bruyères, s'inquiétant un peu de ne pas retrouver ses points de repère accoutumés. Peut-être passait-elle tout auprès sans les voir... Il y avait longtemps qu'elle marchait, et elle lie reconnaissait pas les régions qu'elle traversait. Était-ce la nuit qui prétait aux objets environnants ces formes nouvelles, ces fantastiques aspects?

Quelquefois elle s'arrêtait, cherchant à se rappeler les détours qu'elle avait parcourus, les voies qu'elle avait suivies. Elle errait ainsi à

238 UISTOIRE DE SOUCI.

l'aventure, lorsqu'un long gémissement qui retentit auprès d'elle la fit s'arrêter palpitante d'effroi ; cette sorte de plainte humaine au railieu de la solitude glaçait le sang dans ses veines; elle n'osait respirer. Un lourd battement d'ailes agita les hautes branches des sapins; ce n'était qu'un chat-huant troublé dans son repos. Marthe reprit sa course, mais l'âme frappée d'un funeste pressentiment et poursuivie par les lugubres soupirs de Toiseau de nuit. A chaque instant, il lui semblait entendre des bruits étranges autour d'elle; elle s'arrêtait alors frémissante, et la profondeur du silence l'épouvantait.

Quand elle arriva au buron, elle se soutenait à peine; ce fut d'une main défaillante qu'elle heurta à la porte. Jean n'habitait pas seul en ce lieu ; il était aidé par une vieille servante, qui ouvrit à Marthe et qui l'introduisit dans

une petite salle où Jean, averti de sa présence, ne tarda pas à la rejoindre. Il trouva Marthe toute pâle et grelottant dans les plis humides de son manteau : elle était assise sur la pierre de Tâtre, où la servante s'efforçait d'allumer un peu de feu. A la vue de son frère de lait, Marthe redressa sa tête alourdie.

— Jean, dit-elle d'une voix brève et fébrile, assieds-toi là et regarde-moi bien en face : je suis venue ici ce soir pour te demander une grâce; veux-tu me l'accorder?

— C'est à savoir, dit-il lentement.

— Ah ! reprit Marthe, tu devines donc ce qui m'amène, puisque tu ne me réponds pas oui tout de suite?

— Peut-être bien, reprit le sauvage garçon avec une sorte de ricanement.

— Tu sais, Jean, de quel crime on ose soup-

çonner le comte de Tresserves?... Esl-il vrai que tu puisses à ton gré le justifier?...

— Ahl voilà donc pourquoi vous êtes montée à cette heure jusqu'au buron... Vous êtes venue m'interroger pour ce beau monsieur, s'écria-t-il d'une voix dure; eh bien, chacun son tour, il me méprisait et ne me regardait seulement pas; maintenant il me saluerait peut-être bien bas, s'il savait. . .

— Jean, serais-tu méchant?

— Pourquoi pas?,., quand on me gêne?

— C'est que laisser soupçonner un innocent, c'est plus qu'une méchanceté, c'est un crime.

— Le maître de Vaudebise n'a pas besoin d'un pauvre garçon (el que moi; si je me mêlais de ses affaires, il me repousserait rudement, comme l'autre jour, lorsque je vous suivais dans votre promenade.

— Ah ! Jean, est-ce pour une misérable ran-

cune, pour un mot échappé à Maurice, que tu me refuses la grâce que je te demande?

— Non, s'écria le jeune garçon en frappant de son poing sur la table, il y a plus que des paroles entre lui et moi; mais ceci, mademoiselle Marthe, c'est mon secret... Je n'ai pas envie de vous voir hausser les épaules et rire à mes dépens.

— J'ai mal fait de venir, je le vois bien, puisque ton cœur est si dur... Je ne veux pas du moins rester plus longtemps ici; adieu... Je souffre trop en pensant qu'un mot de toi pourrait me tirer de peine et que tu aimes mieux me voir souffrir et satisfaire ta vengeance. '

Marthe essaya de se soulever en s'appuyant contre le mur ; mais ses forces trahirent son courage, elle retomba inerte sur son siège et cacha en pleurant sa tête dans ses mains. Jean la regardait, partagé entre la colère et la pitié;

il lui en voulait de cette douleur dont Maurice était l'objet, et pourtant il ne pouvait supporter de voir couler ses larmes.

— Jean, ce n*est pas bien, dit la vieille servante, qui avait assisté à cette scène sans s'y mêler autrement que par de sourdes exclamations; si tu sais quelque chose, il faut le dire, sans quoi tu serais plus coupable que les voleurs qui ramassent une bourse sur le grand chemin et qui la gardent ; tu n'as pas plus le droit de retenir la vérité, si elle doit rendre le repos et l'honneur à M. de Tresserves, que tu n'aurais le droit de garder son argent.

— Allons I dit Jean d'une voix brusque, voilà bien des paroles pour peu de chose. Je ne souhaite pas qu'il arrive malheur à M. de Tresserves; mais quand il aurait sa part d'ennuis en ce monde, comme les pauvres gens, où serait le mal?... D'ailleurs ne sera-t-il pas toujours

temps de parler, si les choses prennent mauvaise tournure?

— Que peut-il arriver de pis? Ne va-t-on pas par bandes TinsuUer demain jusque dans sa demeure? N'est-ce pas le plus cruel affront et la plus grande injustice?... Réponds, toi qui sais que Maurice est innocent.

— Eh bien, après? on ne veut pas lui faire de mal.

— Et qu'en sais-tu? reprit Marthe. La violence amène la violence ; qui peut dire ce qui arrivera? M. de Tresserves ne se laissera pas outrager sans se dérendre. Ah! Jean, tu me vois pleurer sans en être touché , et moi je te plains, vois-tu, parce que tu es un méchant. Je souffre, il est vrai ; mais personne du moins n'a le droit de me haïr, pas môme toi qui te montres aussi cruel envers moi que le serait mon plus cruel ennemi.

Le beau visage de Marthe brillait à travers ses larmes; elle était si touchante ainsi que Jean fut enfin ébranlé.

— Je ne veux pas que vous croyiez que j'ai plaisir à voir votre chagrin, dit-il ; je vais vous dire la vérité. Le soir de la mort de madame de Tresserves, son mari était ici, en bas, dans le petit verger en pente qui fait face à la Mortaise.

— Comment le sais-tu? s'écria Marthe?

— Je l'ai vu, dit-il en se détournant avec un embarras farouche. J'avais affaire par là. M. de Tresserves est resté à tourner autour de la ferme jusque vers minuit, et alors, la lumière qui brillait dans votre chambre étant venue à s'éteindre, il s'est décidé 5 partir... Il n'était donc pas à Vaudebise. D'ailleurs, lé médeciir a raison, la comtesse de Tresserves est morte d'un mal qu'elle avait en elle-même ; personne ne l'a

frappée,.. Je connais Thomme qui Ta vue tomber...

— Tu le connais? Pourquoi donc se cachet-il? reprit Marthe.

Jean lui expliqua alors que cet homme était un braconnier qui avait eu déjà, à plusieurs reprises, affaire aux gendarmes et aux gardes de M. de Tresserves ; le soir de la mort de la comtesse, il s'était glissé dans le parc et s'occu- ' pait tranquillement à tendre ses collets à cent pas du château, lorsque son attention fut attirée par un bruit de pas ; c'était la comtesse de Tresserves qui descendait vers le Vieux- Pont; elle était arrivée à peu de distance du buisson où il s'était caché, lorsqu'elle jeta tout à coup un cri étouffé et s'affaissa sur elle-même au milieu du chemin. Jacques Bart, tel était le nom du braconnier, s'était aussitôt élancé pour la secourir, mais il avait bientôt reconnu que

tout soin était inutile. N'osant monter au château, où il aurait été reconnu par les domestiques, il s'était dirigé du côté de la route ; il n'avait pas tardé à rencontrer la femme de chambre, et après avoir donné l'alarme, il s'é- . tait hâté de disparaître de peur d'être obligé de dire comment il se trouvait dans le parc et ce qu'il y faisait. Depuis ce temps, la peur des procès-verbaux et de la prison l'avait empêché de parler.

Jean promit à Marthe de se rendre sur-lechamp près de lui, et, moyennant Tassurance que Jacques Bart ne serait pas inquiété pour §es délits de chasse, il prit l'engagement de faire avorter la manifestation projetée pour le lendemain. Rassurée enfin, Marthe se leva pour regagner la Mortaise ; Jean ne consentit pas cependant à la laisser partir seule, et voulut l'accompagner au moins jusqu'à moitié roule.

' — S'il allait vous arriver malheur, disait-il, serait-ce M. de Tresserves qui me consolerait?

La nuit était encore bien obscure et bien froide, mais Jean se dirigeait comme en plein jour à travers les détours et les aspérités de la montagne; son secours n'était pas inutile à sa compagne, qu'il soutint de son bras robuste dans plus d'un passage difficile. En peu de temps, ils arrivèrent à une région que Marthe connaissait parfaitement ; elle était venue bien des fois seule jusqu'à ce point de la montagne, coupée à pic du côté de la Mortaise, vers laquelle le chemin s'abaissait en traçant des zigzags sur la croupe sèche et osseuse du Mézenc ; sans l'obscurité, accrueencore par l'épais brouillard répandu dans la vallée, on eût pu de là voir distinctement à travers les arbres les murailles grises de la Mortaise.

t5% HISTOIRE DE SOUCI.

— Séparons-nous ici, Jean, dit doucement Mai'the.

n insista pour raccompagner jusqu'à la ferme, mais elle s'y refusa.

— Je suis sûre d'avoir entendu sonner trois heures à l'église des Estables, dit-elle ; c'est le moment où dans la montagne on se prépare à descendre à Saint-Pierreville; si tu t'attardes avec moi, Jacques Bart sera déjà parti pour la foire quand tu arriveras chez lui , et tu ne pourras plus le rejoindre dans ce grand tu* multe.

— 11 n'y a donc que ça qui vous tienne au cœur? lui demanda Jean d'une voix sourde»

— Àh! je t*en prie> reprit- elle; quitle^moî ici, ou je vais être tout le jour inquiète... Il me semblera sans cesse entendre les cris des émeutiers autour de"Vaudebise. . .

^— Eh bien! qu'il soit fait à Votre volonté^

dit-il ; prenez garde au brouillard seulement ; vous savez qu'il y a un beau saut à faire du côté de la vallée! inclinez toujours adroite en descendant la rampe.

— Ne t'inquiète donc pas, je connais la route... Nel'ai-jepas parcourue cent fois? Dans un quart d'heure, je serai au chemin creux, et dans vingt-cinq minutes à la ferme... Mais va donc! s'écria-t-elle avec une douce impatience, voyant qu'il hésitait encore.

Ce ne fut pas sans regret qu'il s'éloigna. Un instinct secret le poussait à la suivre ; mais il n*osa de peur de lui déplaire.

Marthe cependant descendait rapidement la route, tracée en lacets^ qui tantôt effleurait le vide au-dessus de la vallée, tantôt, dans ses détours, s'en éloignait brusquement. A mesure que Marthe s'approchait de la Mortaise, le brouillard devenait plus dense et pout* ainsi dire pal-

'IV) HISTOIRE Dii; SOUCI.

pable. Tout ruisselait autour d'elle; une humidité glacée s'attachait à ses vêtements comme aux rochers de la roule; mais elle ne sentait rien des choses extérieures, l'allégresse de son âme la soutenait, le sentier fuyait sous ses pas. Déjà la pente devenait moins raide, Marthe touchait au terme ; «tout à coup elle poussa un cri terrible : elle essaya de se retenir dans un effort suprême sur la pierre glissante, et disparut dans l'abime ouvert sur la vallée.

Ce furent les gémissements du vieux Croquant qui le lendemain donnèrent l'alarme à la ferme., et ce fut lui aussi qui guida Jérôme et sa femme vers l'endroit où gisait le corps sanglant de Marthe, parmi des broussailles qui le cachaient aux regards. Bien qu'elle ne fût pas tombée d'une très-grande hauteur et que sa chutesur une terre spongieuse eût été encore amortie par des touffes flexibles de prunelliers sauvages, on

put tout d'abord la croire morte. Les émotions et la fatigue qui avaient précédé, le saisissement qu'elle avait dfl ressentir, et plus que tout cela peut-êlre un séjour de plusieurs heures sur le sol détrempé où elle gisait au milieu d'une humidité pénétrante, avaient déterminé un évanouissement qui se prolongea longtemps encore après qu'elle eut été portée à la Mortaise et entourée des plus tendres soins. Un médecin appeléen toute hàtene dissimula pas ses craintes, et conseilla de la faire transporter immédiatement à la ville, sa maladie nécessitant des soins assidus. Ce fut un triste convoi que celui qui ramena Marthe mourante danslô petit logis ma* ternel; ce fut un triste jour pour la vieille Betsy que celui où elle reçut dans ses bras sa jeune maîtresse presque inanimée. Madame i)aubert, avertie^ accourut en toute hâte et lutta avec l'énergie qu^inspire le désespoir contre le

mal qui, pendant de longues semaines, tortura son enfant. En proie à un délire presque continuel, Marthe confondait dans ses idées incohérentes les émotions diverses qui avaient agité la dernière période de sa vie ; pleurs et triomphe se confondaient dans son esprit troublé , le nom de Maurice ne quittait pas ses lèvres... Quelquefois elle chantait; sa voix mourante ébauchait un air, toujours le même, qui s'éteignait dans un gémissement.

— C'est le torrem, le torrent, disait-elle en se dressant sur son lit et élendant les mains ^ comme si elle fendait des ondes invisibles...

Le rêve qui avait entouré sa vie de tristes pressentiments la poursuivait encore dans la

fièvre. Le mal se prolongeait, opiniâtre, 1er-

rible, multipliant ses attaques, s'acharnant à la frêle créature; mais la jeunesse a d'incomparables résistances qui lassent parfois la mort

244 HISTOIRE DE SOUGT.

même. Marthe triompha du délire et de la fièvre*; un seul symptôme persista pourtant, et celui-là s'aggrava chaque jour.

Lorsque Marthe sortit lentement de Tinsensibilitë hébétée qu'amène l'accablement de la fièvre, on remarqua qu'elle semblait en lutte contre un insaisissable ennemi ; ses mains Iremblantes, qu'elle soulevait à peine, s'occupaient sans cesse à repousser l'invisible attaque. A mesure qu'elle reprenait peu à peu l'usage de ses sens, cette défense instinctive devenait plus marquée ; elle se plaignait d'une obsession qu'elle ne savait comment définir. Tantôt il lui semblait que des essaims voltigeaient autour d'elle, que des nuées d'insectes ailés passaient et repassaient dans les rayons du soleil ; chaque jour, leurs phalanges devenaient plus pressées, leurs tourbillons plus fatigants et plus rapides; puis ce furent de grandes ombres, des

HISTOIRE DE SOUGT. 245

lâches profondes et livides qui s'étendirent devant ses yeux, l'obsédèrent à toule heure, et unirent par obscurcir la clarté même du jour. Dès les premiers signes de ce mal, les médecins avaient compris le danger ; le regard fixe et dilaté de Marthe ne leur laissait aucune illusion ; l'amaurose se déclarait avec ses plus sinistres symptômes. Ils multiplièrent en vain leurs efforts, ils tentèrent inutilement toutes les expériences qu'autorise la science; le mal augmenta par degrés, et le jour s'éteignit enfin dans les beaux yeux de Marthe. On ne lui épargna non plus ni les remèdes ni les souffrances pour ajourner d'un peu l'affreuse révélation ; mais il arriva un instant où la vérité s'offrit à elle dans toute son horreur. D'un éclair de la pensée, elle sonda l'étendue du désastre qui murait à jamais sa jeunesse dans d'éternelles ténèbres : les fleurs, la verdure, la pâleur des

nuits étoilées, la lune blanche glissant sur l'azur des nuages, les reflets et les ombres de ses montagnes natales, toute la poésie de la terre, dont s'enchante l'œil humain, et jusqu'au visage de ceux qu'elle aimait, Marthe avait tout perdu. Son jeune cœur fléchit un instant sous le poids de cette inforlune ; elle se jeta sur le sein de sa mère avec un sanglot déchirant, et pleura toutes les félicités disparues ; il restait du moins des larmes dans ces yeux voués à une nuit sans fin. La douleur de la mère répondait à la sienne, leurs lèvres se rejoignaient dans un baiser convulsif, sans qu'une parole d'espoir vînt desserrer leur étreinte.

Ce que dura cette première crise, nous ne pouvons le dire: Dieu seul sait compter de telles larmes, car il y a des douleurs qui échappent à la mesure du temps comme elles échappent aussi à la parole humaine; une seule minute

résume parfois tout ce qui se peut souffrir en ee monde.

Marthe pourtant triompha du désespoir par l'énergie de son âme, comme elle avait triomphé de la mort par la forte élasticité de la jeunesse. Ce fut elle qui consola sa mère; tout ce qu'il monta de sanglots étouffés au cœur de l'héroïque enfant, nul ne le vit et ne le sut jamais : elle-même s'efforça de l'ignorer, se refusant jusqu'au droit des'attendrir volontairement dans la contemplation de son infortune ; elle ne songea point à accuser Dieu, ni les hommes, ni elle-même; elle subit l'affliction avec simplicité, sans illusion et sans murmure.

Depuis le jour oii elle se sentit ainsi frappée, Marthe ne prononça plus le nom de M. de Trèsserves; il semblait que son amour se fût éteint avec la lumière qu'elle ne devait plus revoir. Madame Daubert imitait ce silence, et pourtant

Maurice ne laissait point passer un seul jour sans montera la rue des Mousliers ; il avait pris sa part des angoisses de cette longue maladie, il avait assisté de loin à l'agonie de ces deux beaux yeux qu'il adorait. Bien qu'il eût plus d'une fois supplia qu'on l'admît près de Marthe, on n'avait pas osé le permettre. 'Quand le malheur deMa pauvre enfant fut accompli, il ne demanda plus à la voir ; le courage lui manquait, il redoutait le désespoir de Marthe, et plus encore peut-être l'altération irréparable de ce charmant visage .

Cependant Madame Daubert ne se lassait pas d'interroger la science, appelant auprès de Marthe tous les médecins dont elle entendait vanter l'habileté, et maudissant la médiocrité de ses ressources, qui privait son enfant de soins plus éclairés, de conseils plus illustres. La plupart de ceux qu'elle consultait secouaient la

tête sans oser se prononcer ; il y en avait néanmoins qui laissaient quelque espérance, et, si faible qu'elle fût,. la pauvre mère s'y attachait avec passion. Marthe se prêtait à ces épreuves sans en rien attendre; la destinée s'était montrée trop impitoyable envers elle pour qu'elle pût encore compter sur sa clémence.

L'hiver s'écoulait, cruel et triste, on touchait à la fin de février ; la neige couvrait la terre. M. de Tresserves était monté un matin à la rue des Moustiers, comme il le faisait chaque jour, pour prendre des nouvelles; il allait s'éloigner quand une brus(|ue inspiration lui fit franchir le seuil; il écarta doucement la vieille Betsy et entra dans le parloir. Il n'y avait personne; un grand. feu de charbon brûlait dans Tâtre; les oiseaux de Marthe sautillaient joyeusement sur les bâtons de leur cage, et la porte vitrée ouverte sur le

jardin laissait voir la neige étincelante dans les allées, sur les plates-bandes et jusque sur les branches des moindres brindilles ; les tilleuls dépouillés seniblaient frissonner sous le {)âle soleil. Maurice se rappela cette soirée ardente qu'il avait passée près de Marthe dans ces allées alors pleines d'ombre el de parfums. Hélas! qu'était devenue cette fraîche beauté , cette grâcesans rivale, cette jeunesse en fleur.

Malgré lui, il se penchait au dehors et la cherchait entre les troncs nus des grands tilleuls, lorsqu'il l'aperçut au bout de la terrasse, s'avançant sans bruit sur la neige ; elle était enveloppée dans les plis soyeux d'un burnous blanc qui encadrait sa tête pensive et amaigrie; elle marchait avec hésitation et une sorte de gaucherie qui n'était pas sans grâce, tendant en avant ses mains fluettes et transparentes. Ce que Maurice reconnut du premier regard, ce furent

ses deux grands yeux, d'un bleu profond, agrandis encore et plus saisissants que jamais d'ans leur étrange fixité; ses cheveux, qu'on avait coupés pendant l'ardeur de la fièvre, se tordaient sur son front en boucles indisciplinées que semblait soulever d'elle-même la sève rajeunie; c'était bien toujours la Marthe qu'il aimait, sa démarche légère, la bouche souriante encore dans sa grâce enfantine, malgré la gravité nouvelle de son jeune visage. A mesure qu'elle avançait vers lui, il reculait doucement jusqu'au fond du parloir* Elle entra...

Maurice comprimait de la main les battements de sou cœur dont la violence le trahissait. Marthe s'arrêta.

— Est-ce toi, mère, dit-elle en écoutant un peu.

Puis tout à coup elle cacha son visage dans ses mains.

— Maurice! s'écria-t-elle.

En un inslanl il fut à ses côtés.

— Vous me reconnaissez donc? dit-il. Pauvre Souci, je vous revois enfin !

Il se tut, tremblant d'avoir imprudemment réveillé sa douleur.

— Moi aussi, je vous vois, reprit-elle doucement. Vous rappelez-vous ce dernier jour où nous nous sommes rencontrés sur la montagne? Le soleil couchant embrasait le ciel et éclairait d'une lueur rouge vos traits, (]ue j'ai longtemps regardés ; je ne pouvais me lasser de les contempler, et j'avais bien raison !... Tout est évanoui pour moi maintenant ; mais je vous ai emporté dans mes yeux avec ce rayon de soleil couchant, et je vous vois ainsi à toute heure?

— Ma douce Marthe, vous avez donc pensé à mol quelquefois?

— Hélas! que puis-je faire, sinon de me souvenir? dil-elle.

Il s'agenouilla à ses pieds, et rattirant vers lui:

— Oui , souvenons-nous ; rappelons-nous , mon amie, ce beau soir d'été ou vous m'avez accueilli dans votre jardin, ou j'osai, insensé et coupable que j'étais, vous arracher l'aveu d'un amour dont la pureté fit trembler mon audace. 11 ne m'était pas permis de vous dire : « Soyez ma femme, » et je m'enfuis courbé sous le remords... Mais aujourd'hui, Marthe, nous pouvons nous aimer sans crime, laissezmoi vous demander à genoux ce bonheur, dont je n'étais pas digne alors !

Marthe éclata en sanglots.

— Non, non, dit-elle, c'est impossible... Gomment pourrais-je maintenant vous rendre heureux? Ah 1 s'il était vrai que la sentence ne

25i HISTOIRE DE SOUCI.

fût pas irrévocable, si la guérison était possible encore!... Pour la première fois, je veux espérer!... Attendons!

— Non, ma bien-aimée, n'attachons pas la fortune de nos cœurs à de fragiles espoirs... Aimons-nous; que la vie nous trouve liés Tun à Tautre, soit qu'elle daigne enfin nous sourire, soit qu'elle nous accable. Appuyés Tun sur l'autre nous serons heureux!

— Ah ! ne me tentez pas ; que puis-je être pour vous, grand Dieu?

— Ce que tu seras, ma noble Marthe ! ... Tu seras mon âme, ma conscience, ma vertu... Que puis-je faire sans toi désormais?... Sais-tu où j'ai passé ces six longs mois qui viennent de s'écouler? Ici, près de toi, où je venais tremblant prier Dieu pour ta vie, sur cette route où j'emportais ta pensée, qui me suivait dans moa désert.. . Tu m'appartiens I Chaque jour, à toute

heure, dans le secret de mon désespoir, je t'ai disputée à la mort : j'ai fait violence au ciel pour te retenir près de moi ; ne me quitte pas, tu m'appartiens I... Eh! n'est-ce pas moi qui t*ai révélé Tamour?... Ose donc dire que tu n'es pas à moi !

Ce furent de tristes noces que les leurs, comme si, dans son bonheur même, Souci dût éprouver la fatalité de ce nom qu'une fantaisie douloureuse avait attaché à sa vie.

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