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gens se connussent avant de se lier l’un à l’autre? Louise, du reste, ne cherchait ni h combattre ni à. cacher la vive sympathie qui l’entraînait vers Robert. — Pourvu qu’il m’aime ! disait -elle quelquefois avec un demi-sourire, et cette défiance d’elle-même me semblait le premier symptôme de l’amour.
Chaque jour, Robert nous devint plus cher à tous; chacun de nous subit l’influence de cette nature vive et tendre, de cette volonté forte, mais douce, qui dominait sans combattre. Sa vie s’écoulait au coin de notre feu; c’est à peine si, dans les heures Inévitablement désœuvrées du niatin, il daignait jeter un coup d’œil sur les splendeurs de Paris: les seuls instants qui lui semblassent dignes d’être comptés étaient
ceux qu’il passait dans le petit hôtel de la rue de Grenelle, entre Louise et moi. Il arrivait d’ordinaire vers trois heures ; à peine entré, il lui fallait raconter en détail les courses ou les flâneries de sa matinée.
De son côté, il exigeait le récit des grands événements survenus depuis la veille. Quelquefois nous prenions un livre, et l’un de nous lisait à voix haute; mais bientôt mille questions, les folies et les rires se croisaient entre nous, et la lecture restait inachevée; toute visite était malvenue , qui dérangeait notre chère intimité. Je garde encore de ces heures écoulées d’impérissables souvenirs, dont toute l’amertume de ma vie ne saurait me faire maudire la douceur.
Quand le soir était venu, nous allions au spectacle ou au concert, ou bien, si nous ne
sortions pas, je me mettais au piano, et Louise et moi nous chantions, tandis que mon oncle faisait son invariable partie de whist. C’étaient nos meilleurs moments. Plus d’une fois il m’arriva, pendant que je chantais, de rencontrer de nouveau les yeux de Robert fixés sur moi avec une expression singulière; mais c’étaient de rapides instants, et le trouble qu’ils faisaient naître ne leur survivait guère. Robert néanmoins me donnait peu d’éloges et parlait rarement de ma voix.
Un jour seulement, comme je lui reprochais sa froideur distraite quand Louise chantait, il sourit. — C’est que la musique pour moi n’est pas un art, dit-il, c’est une passion; vous aussi, Madeleine, vous avez la passion... — Louise était près de nous, et il n’ajouta rien.
Peu à peu j’en vins à attendre l’arrivée de Robert Wall avec la même impatience que Louise elle-même; je reconnaissais son pas longtemps avant tout le monde. Une sensation indéfinissable m’avertissait de son approche. Gomment il se fît que de si vives émotions, et si nouvelles, n’éveillèrent en moi aucune sérieuse inquiétude, c’est ce que je ne puis dire. Sans doute mon inexpérience de l’amour contribuait à m’abuser :
je n’avais nulle défiance contre le sentiment qui grandissait en moi; Robert ne devait-il pas être le mari de Louise, presque un frère, et ne devais-je pas l’aimer?
Peut-être aussi quelque secrète faiblesse prolongea mon erreur : je cédai sans doute à. ce lâche instinct qui nous porte à fermer les yeux devant un danger qu’on pressent
et qu’on n’ose pas définir. Notre vie d’ailleurs coulait si doucement : les semaines succédaient aux semaines, sans que personne songeât à les compter. Mon oncle faisait préparer à petit bruit le second étage de l’hôtel, qu’il destinait au jeune ménage; les apprêts du mariage se faisaient discrètement, on en parlait à demi-voix, comme si on eût craint d’etfaroucher le bonheur en le nommant trop haut ; mais à tout moment d’involontaires allusions venaient rappeler à chacun la pensée de tous. Louise était radieuse, et moi j’aurais voulu éterniser cette paix enchantée.
Un soir nous étions, ma cousine et moi, dans notre appartement, occupées à notre toilette : nous allions aux Italiens; mais, tout animées par je ne sais quelles folies, nous avions laissé fuir l’heure sans y songer, et notre confusion fut grande quand mon oncle nous fit avertir qu’il nous attendait. Je m’enfuis dans ma chambre, et en peu d’instants je fus prête. Louise, moins prompte, plus coquette peut-être, était loin
LF, PfiCIIÊ
d’être aussi avancée. Je lui proposai de l’aider, mais elle refusa. — Envoie-moi Justine, dit-elle; vite, vite! et va faire prendre patience à ces messieurs.
Je descendis en fredonnant, et, après avoir averti la femme de chambre que Louise l’attendait, je traversai rapidement le premier salon, et j’entrai dans le boudoir. A ma grande surprise, il n’y avait pas de lumière, et je pensai que mon oncle et Robert étaient restés à fumer dans la serre.
J’entrai en tâtonnant, et, m’accoudant sur la cheminée, j’étendis le pied vers les tisons épars. J’étais là depuis un instant à peine, quand un bruit léger me fit tressaillir, et tout près de moi je vis une forme in-
décise se mouvoir dans l’obscurité, tandis qu’une voix, si basse que je la reconnus à
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DE MADELEINE. 2C
peine, murmura ces mots ; — Madeleine, chère Madeleine, il faut que je vous parle ; il en est temps. Peut-être ai-je déjà trop tardé...
— Quoi! c’est vous, Robert? m’écriai-je après la première surprise; vous m’avez vraiment fait peur. Que faites -vous donc là, dans l’ombre, comme un conspirateur?
— Je pensais à vous, dit-il d’une voix sérieuse, et je crois en vérité que c’est Dieu même qui vous amène ici. Quand je vous ai vue venir vers moi tout à l’heure, comme si vous répondiez à mon secret appel, lorsque j’ai reconnu votre démarche souple et lente, ces grands yeux qui éclairent pour moi jusqu’aux ténèbres, je me
suis dit que c’était l’heure de parler, et cjue
toutes les incertitudes devaient cesser. Et pourtant voyez comme je tremble, Madeleine... Mon Dieu! n’avez-vous donc rien deviné ?... Si vous savez mon secret, par pitié dites-le. Est-ce que vous n’avez pas compris? Est-ce que vous n’avez pas lu tout mon cœur dans mes yeux?
J’étais frappée de stupeur; je n’osais comprendre.
— Que dites- vous?... balbutiai-je dans mon trouble; Louise, Louise vous aime,...
vous le savez. Vous êtes fou!...
— Peut-être, dit-il doucement; mais n’aurez-vous pas pitié de ma folie? Si vous saviez ce que j’ai souffert en sentant naître et grandir en moi cet amour!
— Robert, dis-je d’un ton sévère et en essayant d’affermir ma voix malgré les bat-
^ tements précipités de mon cœur, pas un mot de plus ! Chacune de vos paroles est une
offense... Comment ne l’avez-vous pas compris? comment osez-vous me parler d’amour?
— Pardon, murmura-t-il, je suis un pauvre fou, vous l’avez dit; mais je vous respecte et je vous adore. — Écoutez-moi; consentez à m’entendre... Puis-je offrir à Louise un cœur qui est à vous? Serait-ce loyal, dites? Le puis-je? Sais-je seulement si elle tient à moi? C’est une enfant; est-ce qu’on aime à son âge? est-ce qu’on sait aimer? Madeleine, je suis libre encore, songez-y, et je vous aime à en mourir.
— Assez! m’écriai-je en le repoussant, car il était presque à mes pieds ; je ne veux pas vous eulendi’e. Tout cela est une trahison
envers ma sœur, et pour moi un outrage.
Je fis un mouvement pour sortir.
— Vous ne voulez pas m’entendre !
s’écria-t-il avec un éclat subit dans la voix et en saisissant mes deux mains, qu’il retint fortement dans les siennes. Vous êtes cruelle, Madeleine; mais, sachez-le, mon amour n’est pas de ceux qu’on décourage.
Je vous aimerai malgré vous, et je vous
forcerai à m’aimer Oh ! vous allez
me railler, je le sais ; mais vous ne connaissez pas la passion. Vous croyez que l’on peut nouer et dénouer ces chaînes en souriant ou en secouant dédaigneusement la tête!... Vous croyez qu’on peut dire
un homme : Aimez ici, et n’aimez pas là!
L’amour ne choisit pas, Madeleine; il vient d’en haut et nous terrasse Ne riez pas,
imprudente ! cela vous porterait malheur.
Tahdis qu’il parlait, je me sentais trou- • blée, à demi vaincue déjà. Ces paroles enflammées, cet emportement jusqu’alors inconnu trouvaient un secret complice dans la faiblesse de mon cœur ; mais je me raidis contre moi-même, et, alîectant une froideur hautaine, je dégageai mes mains, qu’il tenait encore. A cet instant, un rayon de lumière qui glissa entre les deux portières et le frôlement d’une robe sur le tapis du salon voisin nous avertirent de l’approche de Louise. — Madeleine, dit-il précipitamment, un mot encore, un seul ! En quoi
mon amour vous offenserait-il, si Louise y
eonsentait? Laissez-moi...
— Silence au nom du ciel ! m’écriai-je avec effroi.
La portière soulevée nous laissa voir la tête souriante de Louise.
— Comment! vous êtes là tous deux dans l’obscurité? dit-elle naïvement; puis, sans remarquer notre trouble : — Mon père attend; vite, dépêchons-nous! Je suis sûre qu’ils dormaient là tous les deux, ajoutat-elle en prenant le bras de Robert, qu’elle entraîna gaiement.
Je les suivis plus lentement, heureuse de cet instant de solitude qui me permettait de cacher ma rougeur.
Cette soirée des Italiens fut l’une des plus pénibles dont je me souvienne.
L’étincelante musique du Barbier, sa folle gaieté, irritaient mes nerfs ébranlés ; la sécurité de Louise me navrait. Robert affectait de ne s’occuper que de moi, de ne re-
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garder que moi, comme s’il lui était indifférent que cela fût remarqué. Je tremblais que mon oncle et Louise elle-même ne finissent par s’apercevoir de cette affectation, quelquefois il me semblait que mon oncle était d’une tristesse inaccoutumée, et je me persuadais qu’il soupçonnait déjà notre secret : dans ses mots les plus simples, je croyais voir une allusion ou un reproche. Je regardais Louise, et, en la voyant sourire, un attendrissement involontaire me gagnait; puis, au milieu de tout cela, c’était comme un ravissement intérieur dont je m’indignais. Je souffrais, et j’étais heureuse. Une joie sans nom remplissait tout mon être, et pourtant quelque chose d’aigu et de poignant se mêlait à mon bonheur.
Enfin le spectacle s’acheva. J’avais be-
soin de silence, d’obscurité, de solitude surtout. A peine de retour à l’hôtel, je prétextai la fatigue, et je courus m’enfermer dans ma chambre. Là, je tombai à genoux, et, cachant ma tête dans mes mains, j’essayai de recueillir mes pensées. Ce n’était pas un conseil divin que j’implorais ainsi :
mon cœur orgueilleux ne demandait point de secours. Ce qui m’accablait, c’était le poids soudain d’émotions écrasantes, c’était le besoin irréfléchi de prendre Dieu à témoin d’une félicité que je ne pouvais confier à personne. Je ne sais s’il se produisit jamais une plus violente révélation de l’amour; ma pensée bondissait, emportée dans un tourbillon de joies folles, d’allégresses sans nom. Aimer! être aimée !.. Ces mots m’ouvraient des espaces infinis où
mon âme fuyait comme une chose ailée, et
je m’épuisais en efforts pour la suivre ou
la retenir. En un instant, j’eus honte et pitié de ma vie passée, de ces années lentement effeuillées dans la paix et le silence du cœur. 11 me semblait que je venais seulement de comprendre le prix de la vie, et que tout, devoir, dignité, bonheur, se résumait dans la joie d’être aimée. La nuit entière s’écoula ainsi. Vers le matin seulement, je m’assoupis.
Que se passa-t-il en moi pendant ces , courts instants d’un sommeil agité? quelle mystérieuse révolution s’accomplit à mon insu? A mon réveil, mes impressions étaient toutes changées. L’exaltation de la veille faisait place à une lassitude humiliée, et un singulier malaise m’oppressait. Je me
Lli PÉCHÉ
levai, et j’ouvris la fenêtre. Le ciel était gris , et une pluie glacée me frappa au visage. Je refermai la fenêtre et me jetai en frissonnant sur mon lit; mes paupières appesanties s’abaissèrent d’elles-mêmes, mais je ne parvins pas à me rendormir. Mille idées confuses s’agitaient lourdement dans mon cerveau, sans que je pusse arrêter ce travail incessant de la fièvre. Parmi les pensées qui s’entre-choquaient ainsi, la plus importune, la plus douloureuse, c’était le souvenir de Louise. Je voulais en vain l’écarter; elle revenait toujours, et je rougissais d’avoir pu songer à, être heureuse h sa place ; je me reprochais amèrement cet espoir presque criminel , auquel mon âme s’était soudainement livrée, et pourtant je ne pouvais me résoudre à, lui sacrifier mon
cœur, car je savais enfin' que j’aimais, et de quel amour. . . Je me rappelais une à une toutes les heures écoulées depuis l’arrivée de Robert parmi nous; je suivais Louise pas à pas durant cette longue suite de jours, cherchant des indices, épiant des symptômes, voulant me persuader qu’elle n’aimait pas autant que j’aimais moi-même.
Je me redisais ces mots de Robert dont j’avais été frappée : — C’est une enfant; est-ce qu’oîl aime à son âge? — Mais je ne parvenais pas à, me rassurer. Je connaissais trop la tendre et délicate nature de Louise, cette sensibilité profonde qui souvent, pour des peines légères, nous avait fait trembler, et en songeant à toutes ces choses des larmes brûlantes tombaient de mes paupières fermées*
En ce moment, un souflfle léger passa sur mon front ; j’ouvris les yeux, et je vis Louise qui se penchait vers moi. — Qu’astu donc? tu pleures? me dit-elle avec une douce inquiétude. As-tu quelque chagrin?
es-tu malade?
— Non, répondis-je en essayant de sourire. Je pensais à toi, ma petite Louise.
Sais-tu qu’il faudra nous séparer bientôt?
Un sentiment nouveau va sans doute diviser nos vies comme nos cœurs.
— Tais-toi, méchante! s’écria-t-elle vi-
vement ; est-ce que je pourrais^ vivre sans toi, sans t’aimer, sans te confier, comme autrefois, toutes mes pensées? — Tenez, ingrate, voyez quel moment vous choisissez pour me dire de si dures paroles... Je vous apporte mon cadeau de noces.
Et elle mit dans mes mains une liasse de papiers que je pris machinalement. Chacune de ses paroles, sa sécurité, son air joyeux et tendre me navraient. — Si je lui prends son bonheur, me disais-je, qui la consolera? Elle, sans soupçonner l’amertume de mes pensées, s’empara doucement de mes deux mains. — Écoute, reprit-elle avec son charmant sourire, te rappelles-tu une petite maison grise, toute tapissée de vigne et cachée sous des châtaigniers, pour laquelle tu t’étais prise de si folle passion pendant notre séjour à Vannes?
— Oui, répondis -je, je la vois encore.
— Et la lande qui s’étend tout alentour, et le maigre ruisseau qui parfois s’égare au milieu du sentier?
— Oui, je me souviens. J’aimais l’air triste et recueilli de ce pauvre logis.
— Eh bien! s’écria Louise en frappant joyeusement dans ses mains, ta chère maisonnette, la voilà, ! Je te l’apporte avec son petit jardin de curé qui avait fait ta conquête; elle est dans ce rouleau de papiers.
Mon père s’est adressé au propriétaire, qui a consenti à la lui vendre. Qu’en pouvait-il faire?... Un vrai nid à rêves!... C’est bon pour une tête romanesque comme la nôtre.
Quel bonheur, n’est-ce pas? quand j’irai avec Robert te visiter dans ton domaine!
Tu nous en feras les honneurs avec cette grâce de reine qui vous distingue, mademoiselle... Ah! je voudrais être déjà mariée! — Et sais-tu? ajouta-t-elle d’un ton de confidence, je crois que cela ne tardera
DK MADELEINE.
guère; mon père me disait hier qu’il désirait que ce fût fait avant l’été.
Je froissai les papiers épars sur mon lit.
— Oh ! tout est bien en règle, continuat-elle, croyant que je voulais les lire. Voilà les titres de vos propriétés, mademoiselle... Embrasse-moi donc, Madeleine; dis-moi que cela te fait plaisir, dis -moi que tu m’aimes. Oh! moi, je t’adore, vois-tu; je voudrais que tu fusses heureuse,... heureuse comme moi, mon amie!
Je serrai contre moi sa jolie tête en pleurant; mais cette fois mes larmes ne l’inquiétèrent pas , elle les attribuait à la joie.
— Louise, dis-je tout à coup en la regardant fixement comme pour lire au fond de son âme, il y a une idée, une folie, quelque chose qui m’obsède. Il faut que tu
m’aides à sortir de cette angoisse. Songe bien qu’il y va du bonheur de ma vie, de la tienne aussi. Réfléchis avant de répondre.
— Tu m’eiïrayes! s’écria-t-elle en essayant de fuir mon regard; mais je la retins fortement.
— Louise, repris-je d’une voix grave, es-tu bien sûre d’aimer Robert?
Elle resta interdite, cherchant à deviner ou j’en voulais venir.
— Pourquoi me demander cela? Ne le sais-tu pas comme je le sais moi-même? Ne te l’ai-je pas dit mille fois ? — Si je l’aime ?... oliî de toute mon âme... A quoi bon cette question, cet air solennel?
Elle me regardait à son tour avec de grands yeux brillants d’inquiétude. —Qu’ astu à m’apprendre ? parle!... Est-il malade?
Sais-tu quelque chose?... Crois-tu donc qu’il ne m’aime pas, lui?
Sa voix était altérée : on eût dit qu’elle attendait la sentence qui devait la faire vivre ou mourir.
— Eh bien ! dis-je lentement, si en effet il en aimait une autre?...
Elle jeta un cri, et devint toute tremblante et pâle comme une morte. — 11 vaudrait mieux mourir, balbutia- 1- elle d’une voix étouffée et avec un accent qui me déchira le cœur. O Madeleine!...
Elle joignit les mains, et sans pouvoir jouter un mot elle me regardait avec un ffroi suppliant.
Je ne pus résister à ce regard. — Rassure-toi, dis-je en l’attirant sur mon cœur,
je vois bien que tu l’aimes; pardonne-moi
AG
(l’en avoir douté, de t’avoir effrayée... Oui, toute incertitude doit cesser... Tu seras heureuse, ma Louise; va, sois tranquille.
Je l’embrassai à plusieurs reprises et la calmai aisément. La sereine confiance de la jeunesse remplaça vite cette passagère inquiétude que j’avais fait naître. Peu d’instants après, Louise me quittait, légère et déjà consolée. Restée seule, je me dis que j’étais bien perdue. Je devais tout à mon oncle, à Louise elle-même ; pouvais-je ravir à ma sœur celui qu’elle aimait? — Car elle l’àime! — me disais-je. Je me dois cette justice que je ne faiblis pas devant le sacrifice. Quand je crus comprendre quel était mon devoir, je l’acceptai sans lâcheté. Je repoussai courageusement toute pensée qui eât pu m’attendrir sur moi- même, et je
songeai résolûment à mettre l’impossible entre Robert et moi.
L’heure de rejoindre la famille me surprit au milieu de ces réflexions. Je ramassai tristement les titres de propriété que Louise m’avait apportés et que j’avais laissé tomber sur le parquet, me disant que peut-être un jour j’irais ensevelir dans cette solitude mon cœur anéanti ; mais je chassai vite cette pensée avec un fier sourire : je me sentais l’âme si bien trempée, qu’il ne me semblait pas que la douleur pût me vaincre. J’avais hâte de revoir Robert pour fixer irrévocablement mon sort.
La douleur du sacrifice disparaissait presque dans l’orgueil du devoir accompli.
A trois heures, Robert vint comme chaque jour. Il était fort pâle, et Louise le plaisanta sUr ce qu’elle appelait son air fatal. Pour moi, je n’osais ni le regarder, de peur de faiblir, ni parler. Chez Robert, une légère contraction des lèvres et des sourcils trahissait une préoccupation inaccoutumée. Il attendait, comme moi sans doute, l’instant où nous nous trouverions seuls; mais l’occasion ne venait pas. Mon
5‘i LF. PÉCHÉ
oncle était sorti; comment éloigner Louise?
Les heures se tramaient péniblement. La causerie languissante, l’air inquiet de Louise, qui ressentait notre malaise sans le comprendre, ma propre émotion, tout rendait l’attente insupportable. Si ma volonté ne fléchissait pas, je sentais du moins mes forces faiblir. Enfin Louise se leva, fatiguée peut-être à son insu par le poids de cette longue journée; un nuage obscurcit ma vue quand la porte se referma derrière elle ; nous étions seuls. Je levai involontairement les yeux sur Robert, et je rencontrai les siens fixés sur moi avec une expression inquiète qui me toucha. — Eh bien! dit-il, qu’avez-vous résolu, Madeleine? que dois-je craindre?
Je gardai le .silence : une chaîne de fer
DK MADELEINE.
semblait sceller mes lèvres. Je voulais lui dire : — Je ne vous aime pas, — et je ne pouvais me résoudre à prononcer de tels mots; je les repoussais, et il ne m’en venait point d’autres. Un lourd silence pesait sur nous, le temps passait, et Louise pouvait revenir.
— Madeleine, reprit -il, n’avez-vous donc rien à, me dire?
— Que vous dirai -je? répondis-je en essayant de sourire. Cet amour dont vous me parliez hier, cet amour si récent n’est pas encore, grâce à Dieu, de ceux qui ne peuvent mourir. Oublions-le...
— Oublier! et le puis- je? s’écria-t-il avec l’accent d’une douleur véritable. Qu’avez-veus dit? Est-ce là votre sentence? Ne me laissez-vous aucun espoir?
II s’arrêta, et comme je gardais le silence ; — C’est donc vrai que vous ne m’aimez pas? Ah! quel mal vous me faites!... Si je pouvais croire que c’est Louise qui nous sépare!... Laissez-moi tenter...
Si elle me déliait de mes engagements, consentiriez-vous?...
— Non, non ! Louise ne saurait rien changer à ce qui est...
— Mais c’est de la haine, murmura-t-il; que vous ai-je fait ?
— Vous venez trop tard, répliquai-je en détournant la tête.
— Trop tard!
— Je vous dois la vérité, repris-je avec effort; aussi bien il faut en finir... Sachez donc que ce cœur, auquel vraiment vous attachez trop de prix, je l’ai donné.
Je ne sais comment ce mensonge s’échappa de mes lèvres. J’étais, il est vrai, décidée à ôter à. Robert toute espérance; mais je n’avais rien imaginé, rien résolu pour cela. Ce fut comme une inspiration subite, et l’effet fut plus grand que je ne pouvais l’attendre.
— C’est impossible, dit-il, c’est impossible! Quoi? ces yeux limpides et profonds m’ont à ce point trompé! Ils ont si bien caché vos secrets! Comment n’ai-je rien su, rien soupçonné?
— Tout le monde l’ignore, répondis-je précipitamment, tant j’avais hâte d’échapper à cette nécessité de faire mentir mon cœur et ma bouche. Robert, c’est à votre honneur que je confie cet aveu.
Il s’inclina sans répondre; nous gardâmes le silence longtemps.
— Allons ! reprit-il, tout est donc fmi !
Adieu, mon beau rêve!
Il fit quelques pas vers la porte, puis, revenant soudain : — Je le connaîtrai, s’écria-t-il, celui que vous me préférez; je le connaîtrai!
— Et quand cela serait, dis -je avec calme, vous vous soirviendrez, je pense, qu’en vous confiant mon secret , je ne vous ai pas donné le droit d’en abuser contre moi.
Il se laissa tomber sur un siège. Je partirai, dit-il, vous n’aurez rien à redouter de moi.
— Pourquoi partir? Qu’irez-vous chercher loin de nous? N’avez-vous pas une famille ici? n’avez-vous pas une douce et
adorable femme, la meilleure, la plus parfaite que vous puissiez rêver? Et une sœur loyale, Robert, ajoutai-je en lui tendant la main, — une fidèle amie, croyez-le. Laissez-vous aimer, restez.
— Pour être téiiioin de votre bonheur, n’est-ce pas?
— Oh ! m’écriai-je imprudemment. Dieu sait que le spectacle de mon bonheur ne vous offensera sans doute jamais.
— Est-ce possible?... Vous aimez sans espoir, dites-vous? Oui, je resterai; qui sait si l’avenir...
— Non, n’espérez rien, Robert, car sachez-le, il y a plus de bonheur pour moi dans cette seule attente, dût-elle être éternelle, qu’il n’y en aurait dans toutes les félicités de la terre...
— Assez, assez! murmura-t-il d’une voix étouffée; tant de cruauté n’est pas nécessaire. — Et il sortit.
Robert ne revint pas le lendemain. Dans un billet très-laconique, où le nom de Louise était assez froidement amené, il écrivit qu’il était malade. Mon oncle alla le voir, accompagné du médecin de la famille ils le trouvèrent levé, mais avec un peu de fièvre.
Ce malaise, feint ou réel, se prolongea; mon oncle le visitait chaque jour, mais Robert s’informait à peine de nous et ne par- . lait pas de nous revoir. Louise commença bientôt h s’inquiéter. Cette froideur subite après tant d’empressement était inexplicable pour tout autre que moi. Mon oncle aussi devint soucieux, et je tremblais que, dans une de ses visites matinales, il n’a-
bordât franchement une explication. Que voulait Robert? Faire pressentir sa retraite sans doute? Cette idée, la seule vraisemblable, me torturait. En cette anxiété, je résolus de lui écrire; forte de mes intentions et de mon dévouement, je me lançai sans hésiter en dehors des usages et des routes battues. « Revenez, lui écrivais-je; Louise vous aime, et meurt de votre absence. Vous avez laissé croître et s’enraciner, sans souci de ce qu’elle en pourrait souffrir, un amour que tout encourageait en elle; vous n’avez pas le droit maintenant de fuir en emportant la paix de sa jeune âme. » Et je continuai ainsi , écrivant sans ordre tout ce que la tendresse la plus profonde pour Louise pouvait m’inspirer. Cette flamme nouvelle, cette ar-
deur inconnue que je sentais circuler dans mes veines depuis que j’étais aimée , je te. laissai déborder à flots au nom de Louise et pour elle. « Qu’attendez -vous de l’avenir? disais-je encore. Qu’irez-vous chercher par le monde? Le bonheur est là :
il vous sourit et vous tend la main, le bonheur tel que votre père l’a rêvé pour vous, celui-là même que vous êtes venu chercher, plus beau, meilleur que vous ne pouviez le rêver, et vous le dédaignez pour une chimère, car je ne suis pas telle que vous l’avez cru ; vous aimiez en moi une âme neuve, ignorante de l’amour; j’en connais les douceurs et les tourments. Qu’avez-vous donc aimé? et que ferez-vous maintenant de votre vie? Vous la jetterez aux quatre vents du ciel peut-être? Ah! Roberi. vous ne serez
DE MADELEINE. Cl
pas heureux, et vous aurez tué une enfant innocente! Comment n’avez-vous pas songé, imprudent, qu’elle ne pourrait vous voir chaque jour sans vous aimer? »
J’écrivis plusieurs lettres qui restèrent sans réponse, et que je dus, bien malgré moi, confier aux gens de la maison pour être remises à leur adresse. Je n’avais pas l’habitude de sortir seule, et Louise ne me quittait guère; puis le temps pressait. Ce ne fut pas sans répugnance et sans appréhension pourtant que je me résignai à mettre les domestiques dans la confidence de cette démarche. 11 était impossible qu’ils n’eussent j)as remarqué l’absence prolongée de Robert , et la coïncidence de mes lettres mystérieuses avec cette absence pouvait donner lieu à de malveillants soupçons.
«2 LE l'ÉCMÉ
Un air d’intelligence impertinente que je surpris au moment où Justine recevait mon dernier billet me prouva que je ne m’étais pas inquiétée à tort. Je ne me repentis pas cependant, et la droiture de mes intentions me rassura.
Ce qui me tourmentait bien plus, c’était le silence singulier de Robert et la tristesse croissante de Louise. Elle l’attendait toujours : le moindre bruit la faisait tressaillir; chaque fois que la porte du salon s’ouvrait, une rougeur brûlante couvrait son visage ; je ne savais que dire, que répondre à ses questions, à son regard inquiet, douloureusement fixé sur moi, comme si elle eût deviné, pauvre enfant, que je savais seule le secret qui la faisait souffrir.
Mon oncle aussi devenait de plus en plus
DF, MADELEINE
préoccupi'*; il y avait plusieurs jours qu’il n’était allé voir Robert, et il évitait de pro noncer son nom. La situation était intolérable, et je sentais qu’elle ne pouvait se prolonger. Que faire? J’étais découragée.
Je me voyais impuissante à sauver Louise ; mais l’idée ne me vint pas d’élever mon bonheur sur les débris du sien : je sentais crouler l’édifice de nos joies intimes, et, ne pouvant rien conjurer, je m’ensevelissais résolument sous les ruines.
Un soir, nous étions tous les trois au salon. Louise, agitée et souffrante, s’était jetée sur une causeuse et tenait les yeux fermés ; peut-être voulait-elle échapper paï le sommeil à la longueur du temps ; peutêtre, en feignant de dormir, espérait-elle seulement se soustraire à la nécessité de
prendre part à la vie commune. Mon oncle lisait, et moi je brodais en songeant. Un profond silence régnait parmi nous , quand vers dix heures la porte s’ouvrit, et Robert entra. Je ne pus retenir un cri de surprise, et Louise se leva en proie à une émotion si vive qu’elle m’effraya, tant elle révélait de craintes et de souffrances passées. Rien ne peut rendre l’expression de joie qui illumina son visage : je ne sais si la fille de Jaïre éprouva une telle ivresse quand la voix du maître la fit sortir des ombres de la mort.
Robert ne me parut pas changé ; il causa avec son aisance et son naturel accoutumés, et aux timides reproches que lui adressait Louise : — J’étais malade, répondit-il simplement, je souffrais, chère Louise; mais
DF. M.ADFLEIXF.
tout est fini, et je ne vous quitterai plus.
— 11 baisa en souriant le bout de ses doigts.
L’accueil de mon oncle fut d’abord trèsfroid; mais sa rancune ne tint pas devant rémotion radieuse de son enfant. Pauvre et chère Louise! elle aimait trop pour savoir feindre; elle n’en eut même pas la pensée. Robert revenu, elle oublia ce qu’elle avait souffert, et se montra aussi joyeuse, aussi douce qu’autrefois. A les voir ensemble, on eût dit qu’ils s’étaient quittés la veille, et que rien d’étrange ne s’était passe entre eux. Le soirée s’écoula familièrement, comme tant d’autres toutes semblables, mais avec un sentiment plus vif de ce bonheur que nous avions cru perdu.
A p.'triir de cette soirée, Robert revint comme autrefois : tout reprit le train lialu-