‹ Le péché de MadeleineChapitre 3 sur 5 · CG LE PÉCHÉ · texte numérisé non relu

CG LE PÉCHÉ

tuel, et ces jours douloureux furent comme s’ils n’avaient pas existé. Il me semblait môme que Robert était plus gai, plus expansif qu’ auparavant ; je l’observais, ne sachant si je devais m’en réjouir ou m’en effrayer.

— Vous aviez raison, me dit-il la première fois que nous nous trouvâmes seuls, je poursuivais une chimère; mais tout est fini, bien fini, je vous le jure. Un jour j’ai songé à m’enfuir ; puis, au moment de partir, je me suis aperçu qu’en dehors de vous quelque chose me retenait encore dans cette France que vous m’avez fait aimer.

Ma vie est désormais liée à celle de Louise,

la vôtre, à cet ensemble d’êtres et de sentiments que j’ai connus ici, et que je ne rclro’iiverais plus... Vos Iclires sont venues

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et je les bénis; elles m’ont ouvert les yeux. Oui, j’aimerai Louise, je l’aime déjà. Ne serais-je pas insensé et criminel de fuir cette charmante créature, cette âme blanche où mon regard peut plonger sans crainte de rencontrer même une ombre étrangère?

Merci, Madeleine, de m’avoir éclairé; vous m’avez tout confié loyalement, sans fausse pruderie ; vous êtes un brave cœur, et vous aurez en moi le plus dévoué et le plus respectueux des frères.

Il souligna de la voix ces derniers mots, comme pour me rassurer sur l’avenir et effacer le passé. — Je vous crois, dis-je en lui tendant la main.

Le soir même, il demanda officiellement Louise en mariage.

Je ne m’appesantirai pas sur les jours qui suivirent. Les préparatifs du trousseau, le choix de la corbeille, dont je fus cnargée, me fournirent de continuels prétextes pour m’absenter sans affectation et laisser souvent les deux jeunes gens seuls. Je présidai moiméme à l’installation de leur appartement, et je surveillai tous les détails avec la sol-

licitude d’une mère. Grâce â la générosité de mon oncle, je leur préparai un nid d’une

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merveilleuse élégance; rien ne me semblait assez beau, assez parfait de formes, asserharmonieux de couleur.

Plus d’une fois pourtant, alors que les ouvriers s’agitq,ieht autour de moi, attendant et exécutant mes ordres, je sentis des larmes monter tout à coup à mes yeux.

Plus d’une fois aussi, quand, fatiguée de la journée, j’allais me reposer près de Louise et de Robert, j’éprouvais un douloureux serrement de cœur en les surprenant doucement inclinés l’un vers l’autre et causant à demi-voix. Cependant Robert n’affectait point près d’elle une passion qu’il ne ressentait sans doute pas encore; mais il lui témoignait une tendresse attentive et indulgente. Louise en était heureuse, ignorant dans sa candeur que l’amour pût avoir

d’autres regards et parler un autre langage. Moi, je mettais tous mes soins à réprimer certains retours de faiblesse qui surprenaient parfois mon courage; j’aurais voulu me les cacher à moi-même. Entre Robert et moi, tout était oublié; nos rapports furent ce qu’ils devaient être, affectueux et simples.

Le mariage était fixé au 20 juillet. Je l’appelais de tous mes vœux, espérant retrouver le calme dans le sentiment de l’irréparable. Ce jour arriva enfin. J’habillai Louise moi-même, je la parai des flots de dentelles de sa robe de mariée, et je posai sur sa tête sa couronne blanche. Je ne l’avais jamais vue si belle.

On partit pour l’église. Je n’essayerai pas

de raconter ce que je souffris pendant cette

cérémonie religieuse. Ces doulcurs-là passent la parole humaine. L’espèce d’enthousiasme qui m’avait soutenue jusqu’alors tomba tout à coup, et je me trouvai brusquement en face d’une réalité elTroyablc.

Robert était là, devant moi ; je l’aimais, et il était perdu pour moi. Son calme, son front impassible et hautain m’irritaient; j’aurais voulu surprendre au moins quelque trace de doute, quelque ombre de regret.

J’en voulais à Louise de n’avoir pas su deviner ce que je faisais pour elle; j’accusais le monde entier. Je me disais que le ciel ne permettrait pas qu’un tel mariage s’accomplît, et j’appelais à mon aide un coup de foudre divin. A genoux, la tête cachée dans mes deux mains, je semblais prier tandis que toutes les puissances révoltées de mon

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être se soulevaient en moi. Et pourtant ce mariage s’accomplit au milieu de la joie de tous et sous les bénédictions du prêtre.

Dieu n’intervint pas pour l’empêcher, le soleil continua de répandre à flots ses

rayons sur nous, et personne ne soupçonna

•mon désespoir.

Le reste du jour s’écoula dans les préparatifs du bal pour le soir. Malgré la saison avancée, Louise avait tenu à réunir autour d’elle toutes ses amies, et les invités se trouvèrent nombreux. L’hôtel et le jardin furent splendidement illuminés. Louise avait, sous tes diamants dont elle était chargée, un éclat vraiment surnaturel ; son regard et son sourire étincelaient. Je n’ai gardé de cette fête qu’un souvenir confus ; je circulais parmi les groupes comme une

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somnambule, sans voir et sans penser; j’avais une lourdeur de tête insupportable.

Vers la fin du bal, je me retirai, brisée, dans un coin du boudoir, de ce même boudoir où Robert un soir m’avait fait l’aveu de son amour, et là, seule, cachée à demi par d’immenses vases de fleurs, oubliée de tous, au bruit de la fête, je me retraçai cette scène rapide et funeste. De quel espoir insensé mon âme s’était un instant enivrée!

Etait-il donc vrai que tout était perdu, perdu sans retour, et que je l’avais voulu?

Ma tête s’égarait; tout ce qui m’entourait m’apparaissait comme revêtu de deuil, et ’ la valse, qui entraînait dans son tourbillon un flot de couples joyeux, retentissait dans mon cerveau malade comme un air funèbre; mes artères battaient avec violence, et il me

somblait entendre le bruit répété des cloches. Au milieu du nuage qui s’épaississait sur mes yeux, j’aperçus mon oncle, qui me cherchait; je fis un effort pour aller vers lui, mais je ne parvins pas à me lever, et je fus obligée de m’attacher à son bras pour me soutenir. — Qu’as-tu donc, ma bonne fille? me dit-il tenc rement; tu parais souffrante ?... C’est la fatigue, n’est-ce pas?

— Oui, la fatigue,... balbutiai-je sans savoir ce que je disais.

— Il faut aller te reposer, ma pauvre Madeleine; tu ne te soutiens plus. Aussi bien cette rude journée est passée, bien passée, grâce à Dieu, et nous allons te gâter maintenant; tu t’es donné tant de peine, tu as été parfaite, admirable... Dieu te bénira.

mon enfant, et ton vieil oncle passera sa vie h, te rendre heureuse.

Il me semblait que j’allais mourir. — Ecoute, ma fillette, dit-il encore en baissant la voix, Louise est bien fatiguée aussi, la pauvre petite! Va, ma bonne Madeleine, lui tenir lieu une fois encore de la mère qu’elle n’a plus. Emmène-la, et conduis-la chez elle.

Je n’eus pas la force de répondre ; cependant j’en trouvai encore pour obéir. J’appelai Louise, et la conduisis jusqu’au seuil de son appartement; mais là une puissance invincible m’arrêta : je voulus qu’elle entrât seule dans ce royaume où seule elle devait régner, et que rien de moi n’y pût pénétrer, pas même le fugitif parfum de mon bouquet. Je l’embrassai et m’enfuis dans

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ma chambre, où je tombai sans connaissance. '

La nuit, une maladie grave se déclara et me tint, pendant plusieurs semaines, plus près de la mort que de la vie ; j’eus presque constamment le délire, et dans mes rares instants lucides j’étais obsédée par la crainte d’avoir trahi mon secret; mon oncle et Louise ne me quittaient guère : au sortir de mes crises, je les trouvais toujours près de moi, épiant les symptômes du mal. Deux ou trois fois aussi il me sembla voir Robert* Quand je revenais à moi, et que je rencontrais leurs yeux inquiets fixés sur les miens, loin de leur être reconnaissante, je m’irritais d’avoir tant de témoins des transports de mon esprit. La douleur, les larmes de ceux qui m’entouraient ne me touchaient

pas : elles m’annonçaient le danger sans que j’en fusse émue; je voyais la mort approcher sans éprouver ni plaisir ni regret. , Au milieu des symptômes d’une dissolution V prochaine, une seule idée me restait, c’est que j’aimais Robert et que je devais le taire éternellement.

La maladie diminua, mais la crainte d’avoir parlé dans mon délire m’était insupportable. J’interrogeai ceux qui m’entouraient; j’observai surtout mon oncle et Louise, croyant toujours saisir sur leurs visages quelque expression inaccoutumée, quelque signe révélateur. Je recommençai sans fin mes investigations avec cette ténacité et ces ruses particulières aux monomanes. Ils ne comprenaient rien à ma singulière préoccupation, et me répondaient

avec une complaisance infaligable, n’accusant que la fièvre du désordre de mes facultés. J’eus beau les interroger ensemble ou séparément, tourner et retourner leurs réponses, essayer mille manières de les surprendre : je ne découvris rien, et je finis peu à peu ^ ar me rassurer. Cette conviction hâta ma convalescence. Je me laissai aller enfin à la douceur de revivre, à cet incomparable état de bien-être que connaissent seuls ceux qui viennent d’échapper aux étreintes de la mort. Aussitôt que je pus me lever, les médecins conseillèrent de me transporter à la campagne.

On était arrivé au mois de septembre.

Ce fut par une belle et tiède journée que nous partîmes pour Ville-Ferny. Mon oncle, craignant pour moi la fatigue, ne voulut

pas que nous prissions le chemin de fer, et il me fit conduire avec Louise en calèche.

Lui-même, retenu par des affaires, ne devait nous rejoindre que le lendemain;

Robert prit les devants dès le matin. 11 nous attendait au perron quand nous arrivâmes le soir, vers sept heures ; il m’aida à descendre de voiture et me conduisit à mon appartement. On avait, par son ordre, dressé le couvert dans le pe'jt salon de travail qui précédait ma chambre à coucher.

Les candélabres, chargés de bougies allumées, donnaient à rapparlement un air de fête. Je remarquai qu’on avait rempli les jardinières de mes fleurs préférées, et que des livres, choisis parmi ceux que j’aimais, étaient placés sur un guéridon, à portée de ma chaise longue. On apporta le souper. Ro-

bert et Louise renvoyèrent les domestiques et prirent plaisir à me servir eux-mèmes, attentifs à prévenir mes désirs et à m’épargner jusqu’à la fatigue d’un mouvement.

Cette soirée est parmi les plus belles dont j’aie' gardé mémoire. Je ne pouvais me résoudre à quitter mes deux amis et à prendre du repos; je les retenais avec des instances d’enfant gâté; je m’attachais à Louise, j’inventais mille prétextes pour rester encore :

il fallut pourtant se séparer.

Plusieurs semaines s’écoulèrent dans un état de délicieuse langueur; ma faiblesse m’ ôtait la faculté de penser et de me souvenir. Peu à peu cependant les forces revinrent, et avéc élles un sentiment aigu de mon existence. Je commençai à observer; tout naturellement ce furent Louise et Uo-

bert qui fixèrent d’abord mon attention ^ Us me semblèrent l’un et l’autre parfaitement heureux. J’essayai de m’en réjouir; mais j’eus à lutter souvent contre des accè’> d’amer découragement qui me rendirent à charge à, moi-même.

Ce fut dans ces dispositions que je revins à Paris. Louise et Robert, jeunes et beaux tous les deux, furent fêtés et recherchés du monde élégant : chaque soir, de nouveaux plaisirs les enlevaient à la famille. Je voulus d’abord les suivre; mais cette vie bruyante et banale me fatiguait sans me distraire, et j’y renonçai bientôt. Je prétextai le mauvais étal de ma santé, et, tandis que Louise et son mari brillaient dans des fêtes sans cesse renaissantes, je tins compagnie à mon oncle. C’est ainsi qu’obstinément

repliée sur moi-même, je passai mes longues soirées d’hiver dans la contemplation de mon mal. L’altération visible de ma santé inquiéta ceux qui m’entouraient. Tous redoublèrent de soins; mais la source du mal était inconnue et profonde, leurs efl'orts demeurèrent stériles.

Le printemps re[iarut; les salons se fermèrent tour à tou)% 1 1 la campagne rajeunie attira de nouveau ses hôtes inconstants :

moi seule, je ne changeai pas. J’allais et venais, j’agissais, je riais même; mais l’âme était absente. Tandis que mes forces semblaient renaître dans la paix embaumée des champs, au souffle rafraîchissant d’un air plus pur, mon être moral se dissolvait rapidement , aux prises avec ma secrète et unique pensée : les instincts égoïstes qui

Un jour, j’avais fait à cheval une assez ongue promenade en compagnie de Louise ^et de Robert, et nous revenions au pas, sans , nous presser. Je leur avais laissé prendre les devants, et les suivais à quelque distance. Depuis longtemps déjà je m’imaginais que Robert, après avoir cru m’aimer, s’était pris pour moi d’une aversion véritable; je remarquais qu’il me fuyait. Plusieurs fois je l’avais surpris me regardant avec une ex-

pression si sombre que j’en avais été saisie; mais il avait aussitôt détourné les yeux avec impatience. Il me semblait d’ailleurs qu’il était plus tendre, plus expansif avec sa femme, s’étudiant à multiplier près d’ello les preuves de son affection. Aussi était-ce avec intention que j’étais restée en arrière, mettant autant de soin à l’éviter qu’il en mettait à me fuir. Avant de rentrer dans le parc, il fallait traverser un petit pont fort raide, jeté, à une grande hauteur, sü^ la voie du chemin de fer. Robert venait de le franchir ainsi que Louise : j’allais m’y engager à mon tour, qdànd mon cheval, effrayé peut-être par le sifflement d’une locomotive qui approchait, lit un brusque écart. Je voulus le ramener et l’obliger â passer, mais il se cabra en se renversant

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contre le parapet du pont, et j’allais sans nul doute être précipitée, quand Robert accourut, saisit le cheval à la bride et le maintint d’une main ferme. En cet instant, l’expression de son visage me frappa; il avait pâli, et il me sembla que ses lèvres frémissaient de colère. — En vérité, dit -il brusquement, on dirait que vous voulez vous tuer et que vous prenez plaisir à nous voir trembler pour vous...

Sans répondre, je donnai un coup de cravache à mon cheval qui en deux bonds franchit la passerelle. Louise, effrayée, attendait immobile; elle me reprocha doucement mon imprudence. — Tu es une enfant, lui dis-je avec un peu d’impatience, suis-je jamais tombée? Laisse à d’autres ces frayeurs ridicules. — Robert entendit ces mots, mais

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il ne les releva pas, et nous rentrâmes silencieusement au château.

Le soir, quelques voisins de campagne dînaient à Ville-Femy, et je me rappelle qu’on parla d’une aventure scandaleuse qui occupait tout Paris. Une jeune femme riche et belle, tenant par sa naissance aux plus nobles maisons du faubourg Saint- Germain, venait de s’enfuir avec son amant.

La fureur du mari trompé, le désespoir de la famille, le triomphe de ses ennemis, tout était noté, raconté, détaillé. Nous avions autrefois connu cette jeune femme, et, quoique nous l’eussions depuis longtemps perdue de vue, ce drame de famille, à la fois vulgaire et terrible, nous causa une impression douloureuse. Ce qui aggravait encore 1a faute de Charlotte de L...., c’est

qu’elle avait un entaiil , une petite fille de quelques mois, dont les sourires auraient dû l’arrêter au bord de l’abîme. Aussi n’était-ce de tous côtés qu’une ardente réprobation; Louise elle-même osait à peine lui chercher des excuses. Pour moi, je gardais le silence; humiliée par de secrètes défaites, je ne me sentais le courage de condamner personne. J’écoutais toutes ces voix indignées, et j’enviais à ces femmes le calme de leur conscience, qui leur donnait le droit de juger et de flétrir.

Peu à peu la conversation dévia, comme il arrive toujours en pareille circonstance, et l’on entama une grande discussion sur le mariage; quelques hommes soutenaient que c’était une institution contre nature, presque immorale, et qui rapetissait l’âme humaine

Oi LE PÉCHÉ

en restreignant sa liberté. Les femmes et Louise surtout défendaient avec vivacité la cause contraire. Tous les lieux communs en usage dans ces sortes de querelles furent mis en avant de part et d’autre. — Il n’y a de vraie dignité, disaient les uns, que dans l’union libre de deux êtres attachés l’un à l’autre par le lien idéal d’un amour partagé; quant à ces époux maussades, résignés de mauvaise grâce, et qui souvent éludent en secret les obligations que la loi leur impose, ils n’inspirent et ne méritent aucun égard ; ils sont grotesques, voilà tout.

— Quoi ! s’écriait Louise, ne voyez-vous aucune grandeur dans cette téméraire promesse d’aimer toujours, d’aimer pour la vie, pour l’éternité, dans cet abandon sans re-

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tour, sans arrière-pensée? Cela n’est-il pas plus noble, plus digne de respect que cette prudence mesquine qui calcule si savam ment les hasards de l’inconstance?

— Ma chère enfant, répondait en souriant M. de Chervière, l’un de nos voisins, qui peut promettre de bonne foi qu’il ne changera jamais? Autant vaudrait jurer de ne point vieillir.

— Qu’en pensez-vous, monsieur Wall?

demanda tout à coup la douairière de Briare.

Robert, qui jusqu’alors n’avait point pris part à la conversation, tri saillit en s’entendant interpeller, et j’attendis avec quelque émotion sa réponse.

— Je pense, dit-il après une légère hési tation, qu’il n’y a dans ce monde qu’une chose grande et vraie, c’est l’amour. Heu-

OC

rcux ceux que la société unit quand le cœur le désire! c’est un rêve du ciel réalisé; mais heureux aussi ceux qui savent aimer malgré les obstacles, les contradictions et les lois imaginaires de la morale ! La vérité, c’est l’amour; le reste est pure convention. — Et, se tournant vers sa femme :

Vous aimerais-je moins, mon enfant, aurais-je pour vous moins de respect, si vous aviez sacrifié famille, honneur et repos pour moi? Si, condamnée par tous, vous vous étiez jetée, confiante et résolue, dans mes bras, croyez-vous, Louise, que vous me seriez moins chère?

— Voilà, mon cher Robert, dit en riant mon oncle, des principes de morale que je ne vous conseillerai pas de transmettre à vos fils.

DE MADEI.ELNE.

— Mes fils sauront bien les trouver d’eux - mêmes, n’en doutez pas. Quand même ma sagesse vieillie parlerait un jour un autre langage, s’ils ont le cœur sincère, ils penseront comme moi...

— S’ils sont sincères, m’écriai-je malgré moi, s’ils ont le courage de regarder en eux et autour d’eux, ils sauront vite que l’amour n’est que le rêve de la vie, si plutôt il n’en est pas l’éternel mensonge. Et s’il m’était permis de guider un jour vos fils, Robert, je leur dirais, moi : Ne croyez pas à l’amour, mais faites-y croire les autres; ne donnez pas votre cœur et gardezvous d’oublier les trompeuses paroles dont vous aurez bercé quelque âme ingénue; d’autres encore s’y laisseront prendre. Ne

vous attardez pas à regarder en arrière;

LE PÉCIIf

jouez sans remords l’éternelle comédie de votre passion; faites aujourd’hui les serments que vous faisiez hier. Ne gardez du passé que le souvenir de vos triomphes; tant pis pour qui les paye de ses larmes ou de sa vie !

— Tudieu! quelle harangue! s’écria mon oncle en riant.

— Ma chère, dit M™® de Chervière, votre thèse n’est pas neuve; elle traîne dans tous les mauvais romans, et franchement elle est un peu passée de mode pour de jolies lèvres roses comme les vôtres.

— Eh! mademoiselle, dit galamment M. de Chervière, laissez-nous vous assurer que l’amour existe; veuillez nous croire sur parole en attendant qu’un autre, plus heureux, soit admis à vous le prouver.

UK M\nKLF,INE.

Votre jeune misanlhropie n’a pas le droit (le contredire notre expérience.

— Mon Dieu, messieurs, repris-je, je ne demande pas mieux que de vous croire; mais regardez autour de vous. Qui donc sait aimer? Est-ce Charlotte de L... par exemple? Mais qui aime-t-elle? Son mari ou son amant? Avant de répondre, laissez passer un an sur sa fuite, moins encore peut-être. Et vous, messieurs, vous maudissez le mariage, et vous trouvez la vie trop longue pour qu’un seul amour puisse la remplir? Je n’ai pas d’expérience, ditesvous? soit; mais j’ai regardé autour de moi, j’ai écouté, j’ai compris. Est-ce ma faute? Et, si vous ne savez pas aimer, est-ce que je vous accuse? Je vous plains, voilà tout. Le monde est vieux et a tout

usé; nous naissons vieux, et nous trouvons toutes choses finies. Le nom seul des choses nous reste, triste héritage ; on parle d’amour, mais personne n’aime.

— Et moi ? dit tout doucement Louise.

Je tressaillis; je l’avais oubliée.

— Toi, oui, toi seule, répondis-je après un court silence; et je sortis du salon, laissant chacun fort scandalisé de cette liberté de tout dire que m’accordait mon oncle.

J’allai m’accouder sur la balustrade de la terrasse, et je donnai libre cours à mes larmes. L’air était lourd ; pas un souffle de vent. Les fleurs, alanguies par la chaleur du jour, n’envoyaient que d’âcres parfums ; un malaise orageux pesait sur la nature entière. Le ciel, où mes yeux cherchaient

DE MADELEIXE.

en vain un encouragement, était sombre, et par moments un éclair silencieux rayait les masses noires des nuages, qui s’amoncelaient lentement. Je me laissai glisser sur un banc, à l’angle de la terrasse.

— C’est blasphémer que de nier l’amour quand on aime, Madeleine ! me dit Robert, qui s’était approché sans que je le visse, et qui s’assit près de moi. Avez-vous songé à ce qu’aurait souffert celui... dont vous m’avez parlé un jour,... celui que vous aimez, s’il vous avait entendue tout à l’heure reniant sa foi et brûlant ce que votre cœur adore?

— Vous prenez trop de soin pour lui; rassurez-vous, répondis-je. Celui que j’aime ne s’inquiète guère de moi, je vous jure; il est lieureux^ il m’oublie.

— Vous l’aimez donc toujours? dit-il tout bas.

— Si je l’aime? m’écriai-je avec désespoir; mais j’en meurs!... Vous ne le voyez donc pas ? Personne ne le voit, personne ne le comprend... Ah! que ne suis-je déjà un atome de cette poussière que je foule à mes pieds!...

— Madeleine, on ne doit pas parler de la mort à votre âge.

— C’est vrai, repris-je amèrement; il faut rire, n’est-ce pas? et ne pas importuner les heureux... Qu’ai-je fait pour tant souffrir?... Mais la paix se fera un jour, bientôt, je le sens... Peut-être alors comprendrez-vous, Piobert, de quoi l’on meurt à mon âge...

Je m’arrêtai éperdue devant le regard

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qu’il attacha sur moi, et je m’enfuis dans • ma chambre. — Qu’ai-je fait? me dis-je en tombant sur mes genoux, écrasée par la honte; me suis-je trahie? En suis-je donc à ce point d’abaissement?... Ah! ce regard, il me brûle; si je pouvais l’effacer de tout mon sang ! Cœur misérable, tu t’es livré !... Eh bien ! il faut fuir, partir à tout prix; je ne m’exposerai pas à rencontrer de nouveau ces yeux... Je ne veux pas rougir devant lui...

Je réfléchis quelque temps, puis, prenant une résolution soudaine, je me levai, et j’écrivis au docteur Bruneau , que je connaissais depuis mon enfance et qui m’aimait comme un père : « J’ai besoin de vous ; venez ! » Quand ce billet fut parti, je me sentis plus calme. Je me couchai,

bien décidée à garder la chambre le lendemain et les jours suivants, jusqu’à ce que j’eusse arrêté un plan de conduite.

Le lendemain, de très-bonne heure, le docteur arriva. Il recula en m’apercevant.

— Vous le voyez, dis-je en lui tendant la main, je m’en vais de ce pas au cimetière.

— Que se passe-t-il donc? dit-il en me faisant asseoir à ses côtés. Ce changement est incroyable; avouez tout de suite que vous avez commis quelque imprudence, ou bien vous me cachez un gros chagrin?...

Dites-moi la vérité, ma bonne fille...

— Rien, docteur, rien de tout cela.

11 me regardait en secouant la tète, tandis que ses doigts comptaient les folles pulsations de mes artères.

— Venez, docteur, dis-je brusquement; si vous voulez me sauver, vous le pouvez.

Cela ne dépend que de vous... Dites un mot, et votre Madeleine revient à la santé.

— Voyons ! Qu’est-ce que c’est?... Quelque folie?

— Oui, une folie, mais une folie inoffensive, qui ne fera de mal à personne, au contraire... Je voudrais voyager... Ne riez pas, docteur; ce que je dis là est la vérité même. L’ennui me tue, il dévore mes jours et mes nuits, — un ennui lourd comme le plomb, voyez-vous... Vous ne connaissez pas cette maladie-là, vous!

— Si, si, elle a un vilain nom, ma pauvre Madeleine.

— Ah ! la maladie est plus laide que le nom, croyez-le. Docteur, si vous êtes inoa

ami, vous persuaderez h mon oncle de m’emmener, n’importe où, pourvu que ce soit bien loin, en Espagne, en Italie, en Chine, si vous voulez.

— Allons! allons! la chose n’est pas impossible, et le moyen n’est pas mauvais.

— Oui, mais, docteur, il faut que ce soit tout de suite; je ne veux pas rester ici quatre jours; je serais morte avant...

— Quel volcan ! Et pourquoi n’arrangezvous pas cela vous-meme avec votre oncle?

Il ne sait rien vous refuser.

— Ah! mon bon, mon excellent ami, c’est que ce n’est pas tout encore... Il faut persuader aussi à mon oncle que ce voyage, nécessaire pour moi , serait funeste à Louise.

— Mais non; je ne peux pas d're cela.

D£ MADELEINE

Louise ^est fraîche comme l’aurore, et se porte à merveille. D’ailleurs, je la con-, nais, rien au monde ne pourrait la décider à vous laisser partir sans elle, souffrante comme vous l’êtes.

— Voilà ce que je craignais, m’écriai-je avec découragement; eh bien! renonçons à tout cela. Autant rester ici et en finir tout de suite.

— Mais, mon enfant...

— Tenez, docteur, repris-je avec effort, pensez de moi ce que vous voudrez, que je suis une mauvaise âme, une ingrate, que sais-je? mais c’est elle, c’est Louise, puisqu’il faut l’avouer enfin, c’est ma sœur dont la présence me tue. Vous ne soupçonnez pas ma misère, n’est-ce pas? Ah!

je suis bien malade, mon bon docteur. Oui,

Louise, ma chère Louise, que j’aimais tant autrefois, je ne peux plus la voir...

— Que dites-vous, Madeleine? Louise est-elle donc changée pour vous?

— Plus tendre, plus parfaite que jamais... Je vous fais horreur? Si vous saviez ce que ce mal odieux m’a fait souffrir, vous auriez pitié de moi... Faites-moi partir; je reviendrai guérie. Je vous ramènerai votre Madeleine d’autrefois, celle que vous aimiez, celle que tout le monde aimait.

Je pleurais; il s’efforça de me calmer, et alla trouver mon oncle. Je ne sais ce qu’il lui dit, ce qu’il dit à Louise; mais le soir même mon oncle m’annonça que nous partirions tous les deux dans quelques jours pour l’Italie.

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Je commençai tout de suite mes préparatifs de voyage, mais sans quitter la chambre; JLouise était avec moi. Je craignais que Robert ne demandât la permission de me voir; il n’en fit rien, et je lui en sus gré.

Nous atteignîmes ainsi le 2 septembre.

Il avait été décidé que le soir même Robei l et Louise quitteraient Ville-Ferny et iraient m’attendre à Paris, où je devais les rejoin-

dre avec mon oncle dans la matinée du lendemdn. Nous partions pour l’Italie deux jours après. Je n’avais donc plus que quelques heures à demeurer à Ville-Ferny, et Louise insista pour que je descendisse, et que cette dernière journée fût passée en famille. Mon départ était si proche, que je me crus assez forte pour revoir Robert, et je cédai. Quand j’entrai au salon, appuyée sur le bras de mon oncle, il était assis dans l’embrasure d’une fenêtre, près de mon métier à tapisserie, et roulant les soies d’une main distraite. Il leva la tête au bruit de mes pas.

J’arrivai, cuirassée d’orgueil, décidée à ne montrer que la joie du départ jusqu’à ce qu’il en vînt à douter de ce qu’il avait cru comprendre. Mon oncle me conduisit

DE MAÜELEIM’..

vers la fenêtre où se tenait Robert, et m’installa doucement dans un grand fauteuil.

— Vous sentez- vous mieux? me demanda Robert, quand je me fus assise, et que Louise eut mis à ma portée des livres et ma broderie; vous semblez bien faible pour vous mettre en voyage...

— Je suis plus forte que je ne le parais, répondis -je d’une voix assez ferme; le changement d’air d’ailleurs et la distraction me remettront vite... Nous ferons de longues courses à pied dans les montagnes, n’est-ce pas, mon oncle?

— Dans moins de huit jours, Madeleine aura escaladé le Mont-Rlanc, répondit-il en souriant.

Nous nous mîmes alors à tracer tous ensemble ntinérairc de notre voyage à tra-

m LE PÉCHÉ

vers les Alpes et l’Italie ; d’après nos projets de séjour dans diverses villes, nous ne devions pas arriver à Naples avant cinq , mois.

' — Et après que ferez- vous? demanda Robert avec hésitation.

— Après? dit mon oncle. Madeleine veut m’emmener en Afrique, en Asie, je ne sais où, à la recherche du soleil. Pourquoi ne ferions-nous pas le tour du monde?

— Nous permettrez-vous du moins d’aller vous embrasser à Naples, quand vous prendrez votre vol vers l’Orient? dit Louise.

— Si vous êtes bien sages,,., nous verrons, répondit mon oncle en nous quittant pour faire sa promenade de chaque jour.

11 proposa à Robert de l’accompagner, mais celui-ci refusa.

Louise, très-occupée de mes derniers apprêts de voyage, dont elle voulait m’épargner la fatigue, allait et venait, donnant des ordres sans cesser de causer avec nous. Il vint un moment néanmoins où elle fut obligée de monter dans sa chambre pour écrire quelques lettres, et nous nous trouvâmes seuls, Robert et moi. Autour de nous, dans les clairs rayons du soleil, quelques insectes bourdonnaient joyeusement, et les profondeurs du ciel, un peu pâli par l’approche de l’automne, invitaient à la confiance et à la paix.

— Quand nous reverrons-nous? murmura Robert.

— Mais... demain, répliquai -je en essayant de sourire.

— Oui, et après?

lie LL l'ftCHÉ

Je n’eus pas le courage de répondre. 11 me regardait tristement, sans détourner les yeux, comme s’il eût voulu graver l’un après l’autre mes traits dans sa mémoire.

^ Parmi les fleurs qui ornaient la terrasse, un gros bouquet de pois odorants blancs et roses, détaché de son appui par quelque folle brise et mollement balancé sur sa tige trop frêle, se penchait à la fenêtre entr’ouverte. Robert me l’olTrit, et comme j’étendais la main pour le prendre, il saisit mes doigts, et les contempla longtemps; on eût dit qu’il cherchait dans le réseau bleuâtre des veines une réponse à quelque douloureux problème. Puis, se penchant tout k coup vers moi et relevant les yeux ; C’était donc moi? dit-il si bas que je l’entendis à peine ; c’était moi que vous aimiez, Made-

DK MADKLEINE.

leine, et vous partez, et nous sommes séparés à jamais!

J’aurais voulu protester, que mes lèvres glacées m’en eussent ôté le pouvoir; mais je voyais trop bien qu’il possédait mon secret pour tenter de le défendre. Je retirai la main qu’il tenait encore, et je m’en couvris le visage.

— Pourquoi détourner la tète? reprit-il.

Pourquoi me cacher vos pleurs? A quoi bon nous tromper encore? Ah! quel courage vous avez eu! Pourquoi donc n’avoir pas parlé avant que tout fût irréparable?

Nous aurions été si heureux!... Je vous ai tant aimée!... Si vous aviez su combien je vous aimais, vous n’auriez pas osé ce que vous avez fait. Ah! cruelle et adorée,

èi quel dieu inconnu avez -vous sacrifié ma

vie avec la vôtre? Quelle fausse grandeur vous a séduite?

Il s’était laissé glisser à mes genoux.

Moi, je pleurais; mes larmes s’échappaient sans secousse comme d’une source trop pleine, et tombaient goutte à goutte sur ses cheveux.

— Quand je songe, continua-t-il, que vous allez partir, que je ne vous verrai plus, et qu’à l’abîme qui nous sépare vous allez ajouter le supplice de l’absence, je suis prêt à vous maudire... Le jour où vous m’avez dit que vous en aimiez un autre, j’ai cru qu’une souffrance égale à celle-là ne m’atteindrait plus en ce monde ; mais je me trompais. C’est à mesure que la lumière s’est faite, quand des mots sans suite, échappés au délire, qui n’avaient

un sens que pour moi , m’ont mis sur )a trace de votre héroïque folie, c’est plus tard, quand’j’ai vu votre beauté pâlir dans les regrets, quand votre grandeur et surtout votre faiblesse m’ont été révélées, c’est alors, Madeleine, que j’ai appris ce que c’est que soulTrir. Et j’ai dù me taire, j’ai refoulé mon désespoir; je voulais être digne de vous, le ciel m’en est témoin...

Si je parle en ce moment, Madeleine, c’est que mes forces m’ont trahi, c’est que mon courage est vaincu comme le vôtre. Je vous adore, et je vais vous perdre... Ah!

laissons une fois au moins nos larmes et nos cœurs se confondre... Madeleine, n’est-ce pas que vous m’avez bien aimé?

— Robert, par pitié ! m’écnai-je douloureusement, je suis lâche; mais ne vous

faites pas une arme de ma faiblesse pour m’enlever le peu qui me reste de ma propre estime. Laissez-moi quitter cette maison sans remords. Que le souvenir de cette heure ne s’élève pas un jour entre Louise et moi!... J’en appelle à, votre honneur...

Je voulais me dégager de son étreinte; mais il me retenait avec force. — Ne me repoussez pas, disait-il; mon respect est profond. Vous ai-je jamais offensée par un mot? Ne me suis-je pas fait violence à chaque minute de ma vie? N’ai-je pas mis la froideur dans mon regard, l’indifférence dans mon sourire, à tel point que vous avez été jalouse, pauvre enfant? Oh ! ne niez pas : j’ai tout lu heure par heure, tout entendu soupir par soupir, et chaque jour vous m’êtes devenue plus chère... Laissez-moi

un instant à vos pieds ; ne m’enviez pas ce triste et dernier bonheur, le seul que vous puissiez me donner, le seul que je veuille vous demander.

— Robert, au nom du ciel, laissez-moi!

N’entendez-vous pas? Il y a quelqu’un là, sur cette terrasse...

Je m’étais levée, pâle d’effroi, car j’avais cru saisir un léger bruit de branches froissées près de la fenôfre, et il m’avait semblé voir passer une ombre sur le rideau.

— Il n’y a personne, vous vous trompez, dit Robert en me forçant à me rasseoir.

— J’ai entendu pourtant, répétai-je avec terreur. Si c’était Louise, ô mon Dieu! ou seulement quelque domestique!...

— Chère folle! comme vous tremblez 1 dit-il après avoir, pour me calmer, par-

couru de l’œil toute la terrasse. — ^ Quel mal croyez-vous donc avoir fait? Votre âme est pure comme le ciel.

— Vous étiez à mes pieds, Robert!...

Que craignez-vous donc? Il n’y a jamais personne à cette heure de ce côté du château. Voyons, souriez-moi ; ce regard effrayé me fait trop de peine. Avez-vous songé, Madeleine, qu’un jour viendra où nous pourrons nous revoir sans péril, où nos cœurs auront vieilli? Croyez- vous que ce soit possible, dites? Croyez-vous vraiment que nous puissions jamais nous serrer la main sans frémir et nous raconter l’un à l’autre les orages de notre vie, comme deux voyageurs échappés au naufrage? Ah! vous ne l’espérez guère, n’est-il pas vrai, Madeleine? Et vous avez raison de me fuir.

Vivre l’un près de l’autre sans être l’un à l’autre, est-ce que cela se peut? Nous lutterions quelque temps, puis un beau jour <

je vous prendrais dans mes bras, et je vous emporterais dans mon pays à demi sauvage ; j’irais cacher mon bonheur au plus profond de nos forêts... Ah! Madeleine, quel rêve!

S’il était temps encore!...

11 continua de parler ainsi, tantôt à demi calmé, tantôt entraîné par sa fougueuse nature , mais soumis pourtant à notre rude destin.

Le jour tomba peu à, peu, et l’heure de dîner arriva. Mon oncle n’était pas rentré.

Il était parti tard, à cheval, nous dit le valet de chambre, et avait recommandé qu’on ne l’attendît point pour se mettre à table, parce qu’il avait à terminer le soir même

une grave affaire. Pierre ne put pas nous dire de quel côté il s’était dirigé , et nous fûmes un peu étonnés de cette affaire si grave qui l’éloignait de nous si inopinément.

On sait que Louise et Robert partaient le soir même pour Paris. Louise était toute triste de ne pas voir son père et de ne pas l’embrasser avant de quitter Ville-Ferny.

— Il faut qu’il ait eu quelque sérieuse contrariété, disait-elle en montant en voiture; gronde-le bien fort de ma part... A demain, Madeleine! ajouta-t-elle, comme les chevaux partaient, en m’adressant un baiser de sa petite main blanche. Pauvre chère Louise, elle ne se doutait guère, et moi non plus je ne le croyais pas, que nous nous étions embrassées pour la dernière fois, et que je ne devais plus la revoirl

DE MADELEl.Ni;.

Je la suivis longtemps d’un œil rêveur, même après que la calèche eut disparu dans les détours du parc; j’écoutai longtemps le bruit des roues et le pas des chevaux, qui allaient s’éteignant peu à peu ; la fraîcheur et le silence de la nuit m’avertirent enfin que l’heure de rentrer était venue. J’attendis mon oncle très avant dans la soirée, mais il ne revint pas ; cela me préoccupa, quoique je fusse loin de soupçonner la catastrophe que préparait son absence.

Quand la fatigue m’obligea de me coucher, je recommandai à la femme de chambre de me prévenir aussitôt que mon oncle serait de retour. Bientôt je m’assoupis, et je ne sais si je rêvai ou si je l’entendis réellement rentrer; mais la réalité se confondit avec le rêve, et mon sommeil était si

profond que je ne parvins pas à m’éveiller.

Dieu m’accorda cette trêve entre les douleurs du passé et le coup qui m’attendait à mon réveil.

Au moment de retracer ce qui va suivre, je me sens faiblir. Quand je songe à ce qu’aurait pu être ma vie, si cette chose ne fût pas arrivée,- la révolté et le désespoir étouffent presque mes remords. Oui, à ce moment encore, je le déclare, mon cœur était pur malgré ses défaillances; je n’avais plus la force de combattre, il est vrai, mais j’avais la volonté de fuir.

Quand j’ouvris les yeux après quelques

heures de ce calme sommeil que je ne connais

plus, les rayons du soleil matinal glissaient *

dans ma chambre à travers les rideaux; des bruits vagues, ces allées et venues discrètes qui annoncent le réveil d’une maison quand les maîtres dorment encore, arrivaient jusqu’à moi sans que je cherchasse à m’en rendre compte : je m’efforçais de prolonger cette demi-torpeur bienfaisante, et de m’attarder dans une dernière rêverie avant de m’avouer à moi-même que le soleil avait lui, car depuis longtemps chaque jour nouveau m’apportait tant de peines que je le redoutais instinctivement comme un ennemi. Tout à coup le bruit d’une voiture roulant sur le sable et le pas d’un cheval s’éloignant au grand trot me tirèrent de ma somnolence; je sautai hors du lit et courus

à la fenêtre juste assez tôt pour voir l’américaine disparaître au tournant d’une allée, mon oncle lui-même conduisant, et Pierre, son valet de chambre, à côté de lui. Ce fut comme une vision rapide, et je restai quelque temps immobile, cherchant en vain à me rendre compte de ce départ matinal.

Enfin je sonnai. — Mon oncle est donc sorti? dis-je à la femme de chambre.

— Oui, mademoiselle, monsieur a laissé cette lettre, et Pierre reviendra tout à l’heuro prendre les ordres de mademoiselle.

Je la congédiai d’un signe, et, m’asseyant sur le bord du lit, j’ouvris la lettre. Plusieurs billets de banque s’en échappèrent, mais je ne les vis que longtemps après. Dès les premiers mots, j’étais restée comme frappée de la foudre, recommen-

çant chaque phrase sans arriver à en saisir le sens : ce que je comprenais pourtant, c’est que j’étais perdue. Voici cette lettre,

telle que la colère et l’indignation l’avaient dictée à mon oncle; elle était datée de la veille.

« Je sais tout, j’ai tout compris enfin !

Je vous ai surprise tantôt dans les bras de votre amant, et si je ne vous ai pas sur l’heure écrasés misérablement tous les deux, c’est que j’aurais tué Louise en vous frappant. C’est pour elle seule que je veux épargner votre complice, mais vous, que j’aimais comme une fille et qui trahissez votre sœur, je ne veux plus vous voir.

Était-ce le caprice ou le remords qui vous

avait décidée à ce long voyage? Étiez-vous lasse de votre amant, ou quelque honte vous était-elle venue enfin de tromper ceux qui vous aimaient et qui se livraient à vous sans défiance? Ah ! j’ai vu hier de mes yeux ce que je n’aurais pu croire quand le monde entier se fût levé pour l’attester...

« Vous quitterez Ville-Ferny ce matin même, et vous ferez connaître à mon notaire le lieu de votre retraite ; il aura soin que vous puissiez vivre à l’abri de toute gêne et honnêtement, s’il se peut; mais lui seul, lui «eul, entendez-vous, doit être informé de ce que vous deviendrez. Que Louise, que son mari l’ignorent à jamais!... Ceci, je l’exige, Madeleine, au nom de tout ce qui doit vous être sacré : la mémoire de votre

mère, votre sœur innocente, un reste

LU

d’honneur, qui survit peut-être encore à voti-e chute.

« LOUIS DE UVOY. »

Et en post-scriptum il ajoutait :

a Épargnez-vous toute tentative de justification; je dois vous prévenir que vos lettres seraient brûlées sans être ouvertes. »

Je ne sais combien de temps je restai altérée, sans pensée et sans larmes.

Je fus arrachée à ma torpeur par l’arrivée de la femme de chambre. Elle venait me prévenir que Pierre attendait mes ordres. — Qu’il monte quand je sonnerai !

— dis-je avec une sorte d’égarement. Je m’habillai en toute hâte, et, prenant une

plume, j’écrivis à mon oncle les choses incohérentes qui me vinrent à l’esprit dans cette heure de défaillance. « Oui, j’ai souffert, j’ai lutté, j’ai aimé et je me suis trahie, disais-je. Je voulais que Louise fût heureuse; je lui ai sacrifié mon bonheur, mon amour, ma vie entière, et puis j’ai tout perdu dans une heure de faiblesse. Robert m’aimait, et je l’ai repoussé pour le donner à Louise; j’ai assisté chaque jour au spectacle de leur bonheur, j’ai vécu près d’eux la mort dans l’àme et le sourire aux lèvres, et si je voulais fuir avec vous loin d’eux, ce n’était pas devant le remords, mais devant le péril.

Comment il s’est fait qu’au moment du départ mon fatal secret s’est échappé de mon cœur, je ne puis le dire... Vous étiez là, vous avez surpris ma première faiblesse . . .

Dites vous - môme si le châtiment n’est pas égal à la faute! Louise ignore tout et doit tout ignorer. Jamais un mot de moi ne viendra troubler sa vie ni la vôtre. Adieu. Pardonnez si je refuse vos dons : ils seraient trop lourds pour mon cœur, quand le votre me repousse... Adieu, vous qui m’avez recueillie, protégée, aimée. Je ne puis croire que vous vieillirez sans moi; mon courage se brise à cette pensée. »

Je ramassai les billets de banque épars à mes pieds et les joignis à cette lettre. Je choisis ensuite, parmi les caisses toutes préparées pour notre voyage d’Italie, une petite malle où j’entassai du linge et quelques objets de toilette fort simples. De tous mes bijoux, je ne gardai que ma montre; c’était celle de ma mère ; elle était bien à moi.

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Di; MADKLKINE.

J’avais dans une bourse à part une faible somme prélevée sur mes dépenses de toilette et destinée à mes aumônes particulières; je la pris pour faire face à mes premiers frais de voyage, car je voulais quitter Paris à l’instant et fuir au plus loin. Je brûlai quelques lettres, quelques papiers sans importance, mais où j’avais tracé, dans de meilleurs jours, bien des pensées sereines, bien des rêves de bonheur ; je fis lentement le tour de cette petite chambre où j’avais vécu si longtemps heureuse, m’arrêtant devant chaque objet, contemplant chaque meuble avec un attendrissement douloureux; puis j’appelai Pierre. Il prit la petite caisse que je lui désignai. Je parcourus ensuite l’un après l’autre les appartements du château, disant à chacun un adieu éternel.

ans la chambre de Louise, je m’arrêtai

devant un petit portrait aux deux crayons

représentant Robert en habit de chasse ;

un instant j’eus la tentation de détacher ce

tableau et de m’enfuir avec mon trésor j

mais non, rien de lui ne m’appartenait. Je sortis lentement, le regardant toujours; arrivée à la porte, je ne pouvais me décider à la franchir : il me semblait que ses yeux me rappelaient et que ses lèvres muettes s’ouvraient pour prononcer mon nom. Dans le salon, je m’assis une fois encore dans ce fauteuil où j’étais la veille quand il se tenait à mes pieds... Enfin il fallut partir.

Personne ne m attendait à mon arrivée 5, Paris. Pierre fit approcher une voiture, et comme il se disposait à monter sur le

siège : ^ Allez de votre côté, lui dis-je, je ne rentre pas à rhôtel.

Il me regarda avec étonnement. — Mademoiselle n’a pas besoin de moi? Où fautil faire conduire mademoiselle?

J’hésitai un instant. — A Saint-Roch, répondis-je à tout hasard.

11 transmit mon ordre, et pendant que le cheval se mettait en mouvement, je pus le voir, immobile et comme pétrifié, me suivre d’un œil hébété.

Au premier détour de la rue, j’arrêtai le cocher et lui ordonnai de me conduire à la gare d’Orléans. Là, je dus attendre quelques heures. Le train de Bretagne ne partait que dans la soirée. Il s’ébranla enfin et m’emporta loin de Paris. Dans l’abandon et la détresse où je me trouvais, l’idée m’était

venue de me réfugier provisoirement dans cette petite maison de La Roche -Yvon que Louise m’avait donnée en cadeau de noces, non pas que je la considérasse comme ma propriété définitive, car j^avais à dessein laissé mes titres de possession avec les bijoux que je tenais de la libéralité de mon oncle ; mais je voulais d’abord et à tout prix mettre une longue distance entre moi et ceux que je quittais. Je pensais d’ailleurs qu’on n’aurait pas l’idée de me chercher là, en supposant que quelqu’un s’intéressât encore à moi, et les rapports de mon oncle avec la vieille femme chargée de la garde du petit logis étaient si rares qu’il devait, selon toute probabilité, s’écouler un temps assez long avant qu’il fût averti de mon apparition dans le pays. Dans l’intervalle.

DF MA DEL fini:. 1H

j’espérais bien avoir pris un parti et m’être créé des ressources.

Au milieu de la catastrophe qui bouleversait ma vie, j’étais plus calme que je ne l’avais été depuis longtemps. Devant l’injustice de ma destinée, mon cœur altier protestait; l’énormité du châtiment me rendait l’énergie. J’avais h combattre contre des obstacles matériels, la pauvreté, l’abandon. Cela me semblait chose aisée après cette lutte énervante contre une secrète passion qui grandissait chaque jour; j’éprouvais, malgré ma détresse, comme un sentiment de délivrance, et je dormais assez paisiblement, lorsque le train s’arrêta à Nantes. Je me fis conduire aussitôt au bureau de la diligence pour Vannes, qui partait le soir même. Je passai une grande par-

tie de la journée dans le bureau, assise sur

• des paquets, un peu effrayée de me trouver pour la première fois sans protection, regardée curieusement par les employés et heurtée par les portefaix. Aussitôt que la diligence fut chargée, je montai dans le coupé, où j’étais seule heureusement; la présence d’un être riant, respirant, agissant à mes côtés, m’eùt été odieuse.

A peine arrivée à Vannes, je me procurai une voiture et me mis en route pour La Roche-Yvon. Une pluie fine et pénétrante s’étendait en épais brouillard sur la campagne; les feuilles immobiles des arbres ruisselaient silencieusement ; les branches des ajoncs emmêlés de fils de la Vierge, les bruyères et les herbes étaient chargées d’une lourde rosée; des flaques d’eau bril-

laient au loin d’un éclat terne sur la lande brune; le ciel était bas, gris, sans profondeur. Mon guide, jeune garçon de dix-huit à vingt ans, au visage maigre, encadré de cheveux longs et plats cachés en partie sous le chapeau de feutre à larges bords, chantait à demi-voix une chanson mélancolique sur un air monotone. Le jour tombait si vite qu’il était nuit close quand nous arrivâmes à La Roche-Yvon.

Nous eûmes beaucoup de peine à nous faire ouvrir par la vieille Marie-Anne, et plus de peine encore à lui faire comprendre qui j’étais. Elle était un peu sourde, et je serais peut-être même demeurée plus longtemps à parlementer sur le seuil, si le garçon qui déchargeait la voiture n’eût apporté de la cuisine une torche de résine

LE l'tciiii:

enflammée. Elle me regarda un instant avec surprise, puis elle me reconnut. C’était la veuve d’un ancien fermier de mon oncle, à laquelle il avait, sur ma demande, accordé la garde de la petite maison, et la pauvre vieille femme ne savait plus comment me témoigner sa joie de me revoir. Je lui expliquai que j’avais été malade, que je venais en Bretagne pour rétablir ma santé, que je désirais ne voir personne, et que je la priais de ne pas parler de mon arrivée. Elle me demanda si mon oncle et Louise ne me rejoindraient pas bientôt; je lui fis comprendre qu’ils ne pouvaient venir maintenant : je comptais d’ailleurs ne demeurer à La Roche-Yvon que le temps de reprendre quelques forces.

Tandis qu’elle s’empressait à l’étage su-

DK MADELKI^E. 115

périeur pour préparer ma chambre et que j’entendais ses pas, appesantis par l’àge, faire craquer le plancher mal joint, je m’assis dans la cuisine, au coin de la vaste cheminée, et je réchauffai devant une flamme claire mes membres raidis par l’humidité. Au bout d’un certain temps, Marie-Anne reparut. Ma chambre était prête. C’était une pièce fort grande, éclairée par deux fenêtres ouvrant sur le petit jardin, et tellement envahie par les rameaux d’une vigne antique qu’au premier coup de vent l’on entendait les feuilles et les menues branches gratter les étroits carreaux et heurter doucement, comme si elles cherchaient k entrer. Le plancher se composait de larges ais de châtaignier brunis et lustrés par le temps; les poutres du plafond

étaient de môme bois et de môme couleur.

Dans un coin de la chambre se trouvait I 0 vieux lit de chêne à baldaquin paré d’étoffe de laine foncée à, glands et passementeries bleuâtres; dans un autre coin, un bahut à la serrure démantelée, une table et quelques sièges de forme massive : tel était 1e mobilier. Un vieux miroir, au cadre richement sculpté, mais dont la dorure avait disparu, ornait la haute cheminée. L’aspect de cette chambre me plut; rien ne pouvait m’y distraire de mes graves pensées. Je souhaitai le bonsoir à la vieille Marie-Anne, mais je ne dormis guère : un froid humide me pénétrait dans cette grande pièce, depuis longtemps inhabitée. Les énormes dimensions de cette chambre, accrues encore par les ténèbres et le sentiment de ma soli-

tude, me causaient une sorte d’efîroi. l,e vent s’était élevé, et, s’engouffrant dans la large cheminée, agitait jusqu’aux lourds rideaux de mon lit; ses sifflements à travers la lande me faisaient frissonner : il me semblait que j’entendais quelqu’un pleurer autour de moi.

Le jour parut enfin, triste et pluvieux comme la veille; je courus à la fenêtre. A travers les branchages de la vigne, j’aperçus le petit jardin et les plates-bandes bordées de buis. Des roses pâles à demi effeuillées, de maigres dahlias, quelques arbustes traînant leurs branches indisciplinées dans les allées étroites, voilà ce que je vis du premier coup d’œil. A droite, la lande immense que nous avions traversée la veille; à gauche l’épaisse châtaigneraie pJaneét

J4S LK PKCHÉ

sur le revers au coteau et descendant en pente rapide jusqu’au ruisseau grossi par la jduie.Au loin, l’horizon, noyé dans la brume, ne laissait rien deviner de l’aspect du pays. Je regagnai mon lit, et j’y restai à songer tristement jusqu’à l’heure où Marie>Anne entra dans ma chambre.

La pluie tombait toujours. J’essayai de sortir, mais je rentrai bientôt, découragée par la boue et la brume. J’avais emporté quelques livres; je voulus lire, je ne pu.s fixer ma pensée, et le livre glissa de mes mains. L’incertitude de l’avenir m’oppressait : j’étais sans ressources, il fallait à tout prix m’en créer, car j’aurais mieux aimé mourir que d’avoir recours à mon oncle.

Cependant ma résolution de cacher à tout jamais mon passé m’interdisait de songer à

DK MADKLEINK.

aucune de ces positions toutes de confiance où l’honorabilité personnelle et les recommandations importent autant que le savoir.

Que me restait-il , si ce n’est le travail des doigts? Le courage ne me manquait pas; mais quand le soir je me retrouvai dans ma grande chambre, mal éclairée par une lumière chétive, et que, jetant un regard autour de moi, je me sentis si abandonnée, si bien perdue pour tous ceux que j’aimais, quand je réfléchis que cette solitude serait éternelle, je tombai dans un indicible abattement. Au dehors, tout n’était que confusion et ténèbres. Le vent de mer, traversant la lande déserte, venait se heurter aux angles de la maison avec des sifllemenls aigus; la pluie, qui n’avait pas cessé durant tout le jour, tombait alors à flots. Je me

LE PÊCHft

tenais blottie dans le coin de la vaste cheminée, et je suivais des yeux la fumée, qui s’élevait en lentes spirales, souvent repouss ‘e par les rafales du dehors, mais recueillant ses nuages dispersés, et montant, montant toujours.

Marie-Anne dormait depuis longtemps sans doute, car j’avais laissé fuir l’heure sans y songer, lorsque je crus entendre un faible bruit mêlé au tumulte du dehors.

J’écoutai : le bruit se renouvela; c’était comme un pas léger sous ma fenêtre. Qui donc était là par cette nuit affreuse? Quelque paysan sans doute attardé dans les mauvais chemins et sans abri contre la tempête. Je m’approchai de la croisée et m’efforçai de pénétrer du regard l’effrayante obscurité de la nuit. En ce moment, on

frappa un coup à l’un des volets du rez-dechaussée; je savais que de la cuisine, où elle couchait, Marie-Anne ne pouvait entendre cet appel. J’ouvris la fenêtre et me penchai au dehors : un flot de pluie impétueux et glacé vint m’aveugler en me frappant au visage, et le vent, pénétrant à l’intérieur, éteignit la lumière. Tandis que je m’efforcais de la rallumer, la vigne qui tapissait la maison s’agita violemment :

j’entendis un bruit de feuillages et de branches froissés, et comme je me retournais avec effroi vers la fenêtre, demeurée ouverte, un homme la franchit hardiment et se tint debout devant moi. Je jetai un cri, et, tombant à genoux, je tendis les bras vers lui, car je l’avais reconnu à travers ses cheveux en désordre et la pluie qui ruisse-

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lait sur son visage. Il ferma la fenêtre, puis, me soulevant dans ses bras, il m’emporta près du feu.

— N’ayez pas peur, c’est moi, dit-il en rejetant son manteau souillé de boue et s’agenouillant à mes pieds sur la pierre de l’âtre; me voici près de vous, Madeleine.

Je vous ai retrouvée; rien au monde ne nous séparera plus.

— Robert! comment êtes-vous là? Qui donc vous a dit de venir? Mon oncle?...

Il secoua la tête tristement.

— Il est arrivé quelque malheur ! dis-je en me levant toute pâle. Louise?...

La voix expira sur mes lèvres.

— Rassurez - VOUS; votre oncle et votre cousine ne courent aucun danger... Je suis parti pour vous rejoindre, Madeleine... J’ai

DF, MADELEINF»

qi'itté, pour n’y revenir jamais, la demeure d'où l’on vous a chassée...

— C’est impossible; vous me trompez...

II faut retourner, Robert, partir sur-lechamp. Vous me perdez, mon Dieu! j’ai juré k mon oncle de ne vous revoir jamais.

Qui donc a pu vous dire?...

— Ah ! que vous aimez faiblement, Madeleine! Je viens partager votre abandon, et vous me parlez de vous quitter!

— Mais j’ai juré, Robert, j’ai juré d’être morte pour tous... Et plût à Dieu que je le fusse en effet! Mon oncle va me maudire, s’il sait que vous êtes ici ! Et Louise !...

— Votre oncle a pris soin lui-même de briser les liens qui m’unissaient à sa fille, } dit Robert d’une voix dure et brève. Jamais je ne le reverrai.

LE PÉCllE

— 0 mon Dieu ! et Louise?

— Louise! reprit-il avec un léger frémissement. Le ciel m’est témoin que j’aurais voulu lui épargner cette douleur. Vous le savez, je voulais pour elle étouffer notre amoiir, car nous nous aimions, Madeleine; mais son père vous a chassée, chassée honteusement. Et moi, il m’a insulté... Je ne m’exposerai pas à subir de nouveau d’odieux soupçons. Votre oncle m’a rendu libre par ses outrages, et je vous apporte ma liberté.

Je l’écoutais avec stupeur.

— Que vous êtes pâle, pauvre enfant !

continua-t-il en me regardant avec une tendre pitié. Quel ravage en si peu de temps !

Laissez-moi vous contempler, mon amie, et baiser vos petites mains amaigries. Nous ne

nous quitterons plus, Madeleine; comprenez-vous? La fatalité, la Providence, si vous l’aimez mieux, Dieu lui-méme nous réunit malgré les hommes, malgré nous, insensés qui voulions nous fuir !

— Ah! Robert, ne mêlons pas Dieu k nos tristes passions. Que parlez-vous de vivre l’un près de l’autre sans nous quitter jamais? Ne savez-vous pas que mon devoir est de vivre et souffrir seule, que votre place n’est point ici?

— Quoi! s’écria-t-il, offensés et méconnus tous les deux, sans famille désormais, quand la destinée s’obstine à nous pousser l’un vers l'autre, serons-nous assez fous pour nous fuir? N’avons-nous pas trop lutté déjà, trop souffert?... Âhl Madeleine, laissez-vous aimer...

LF, PÉCHÉ

Il s’assit près de moi, et, mêlant k son récit les transports de sa fougueuse tendresse, il me raconta le drame qui avait suivi mon départ : comment mon oncle, pour expliquer mon inexplicable disparition, avait persuadé à Louise que ma raison, ébranlée depuis longtemps, avait succombé le matin à un subit accès d’égarement, — que, sous le coup de cette crise mentale, j’avais refusé de suivre Pierre à l’hôtel. — L’altération évidente de ma santé, quelques étrangetés d’humeur dans les derniers temps donnaient du crédit à cette fable.

J’appris que mon oncle, prêtant l’oreille à

certains propos échangés entre les dômes-

tiques, les avait interrogés et avait su par Justine que j’avais eu une correspondance secrèlo avec Hohert avant son mariage. Con-

vaincu alors que nous nous aimions dès cette époque, il accusa Robert de nous avoir sacrifiées toutes les deux à de vils calculs. J’étais pauvre en effet, et Louise était riche. Dans une explication qu’il eut avec son gendre, il ne put lui cacher ses soupçons; il lui jeta cet outrage à la face.

Robert pâlit sous cette mortelle injure; mais, dédaigneux d’y répondre, il sortit d’un pas assuré, descendit les escaliers, traversa la cour et quitta l’hôtel, sans même regarder en arrière. Au moment où il franchissait le seuil, il aperçut Pierre, et, l’appelant aussitôt, il le questionna sur ma fuite. Par un hasard étrange, celui-ci avait gardé le numéro du fiacre que j’avais pris le matin même. Robert s’en empara, et put ainsi, après quelques heures de recher-

ches, ressaisir mes traces. Un peu de réflexion, un secret pressentiment peut-être lui fit deviner le reste. Vingt-quatre heures juste après moi, il prenait la route de la Bretagne. A Vannes, il eut quelque peine à, se renseigner sur la situation exacte de La Roche-Yvon, et ne put même pas se procurer de guide ; mais, résolu et confiant en son instinct de demi-sauvage, il se lança seul, malgré l’obscurité, dans le dédale des chemins creux et des landes, tantôt arrêté par les ronces et les buissons, tantôt se heurtant à des roches de granit. 11 courait le risque d’errer ainsi jusqu’au matin, et la lande commençait à lui sembler sans issue, lorsqu’il distingua au loin la faible lueur que projetait ma fenêtre éclairée. II marcha dans cette direction et se trouva bientôt au

pied du logis. Quoique rien ne l’assurât que cette masse confuse, dont’ il ne pouvait distinguer les formes â travers la nuit, fût La Roche-Yvon, il était résolu à demander là l’hospitalité et à y attendre le jour. C’est alors qu’il avait frappé. J’avais ouvert ja fenêtre, et lui, me reconnaissant, avait saisi le tronc noueux de la vigne, et s’était en un instant trouvé près de moi.

Après ce long récit, il me fut évident que mon malheureux oncle, dans son imprudente colère, avait creusé entre Louise et son mari un abîme qu’il serait bien dilTicile désormais de combler. La funeste passion de Robert se faisait d’ailleurs dans cette circonstance complice de son orgueil.

— 11 faut partir, — lui disais-je; mais il secouait la tête d’un air résolu.

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— Ma vie est où vous vivez, répondait-il :

je resterai; si vous me chassez, je me réfugierai dans le bois voisin, dans une chaumière, n’importe où. Je respirerai le même air que vous, je vous verrai de loin. Quelquefois je passerai près de vous, et je vous saluerai comme font les paysans qui vous rencontrent sur la route. M’envierez-vous cette joie des pauvres et des indifférents ?

J’aurais dû le repousser, refuser de l’entendre, lui interdire l’accès de ma demeure; mais les sophismes de la passion, les défaillances d’une volonté séduite se réunissaient pour me perdre. — Je saurai le décider à partir, pensais-je ; il ne me faut qu’un peu de temps. Moi seule je puis faire ce miracle de fléchir son orgueil. C’est ainsi que je cédai aux artifices de mon cœur, et je

DK MAnr.i.KiNi;.

consenlis à revoir Uol)c*rl. Je lui indiquai dans la châtaigneraie un endroit écarté où je devais le rejoindre vers le milieu du jour. Les premières lueurs de l’aube blanchissaient l’horizon ; il était temps de se séparer. Des bruits confus encore et rares annonçaient le retour de la vie active dans l’immense étendue. Les coqs enroués s’appelaient df’jà d’une ferme à l’autre. Nous échangeâmes un adieu avec l’assurance de nous retrouver dans quelques heures, et Robert, enjambant lestement la fenêtre, disparut bientôt derrière une haie touffue de houx et de noisetiers.

Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels nous nous vîmes en toute liberté.

L’humeur chagrine de l’automne semblait s’être dissipée, et ses tièdes splendeurs nous invitaient aux longues promenades. Nous nous fatiguions à gravir les coteaux parés de bruyères roses et d’ajoncs à fleurs d’or ; quelquefois nous nous asseyions à l’abri d’un buisson, au milieu des grandes fougères jaunies qui craquaient doucement

LE PÉCHf:

SOUS nos pas. Nous nous racontions l’un îi l’autre nos souiïrances, nos combats, ou bien, remontant plus loin dans le passé, nous nous faisions confidence de nos premiers rêves, nous étonnant de les trouver si pareils. Les heures s’envolaient vite. Le soir, nous .revenions lentement sur nos pas; grâce aux premières ombres de la nuit, Robert osait approcher plus près de ma demeure, et il me suivait des yeux jusqu’à ce que je fusse rentrée. Alors seulement il s’éloignait et allait chercher un gîte dans quelque ferme écartée. Moi, je m’enfermais pour rêver en attendant le lendemain; j’évitais de regarder au delà : l’avenir n’existait pas pour nous. Je savais que Robert devait

partir, que je devais hâter son départ . Je

me promettais d’employer à le convaincre le

jour suivant ; mais, lorsque le moment de le revoir était venu, tout mon courage tombait, une angoisse affreuse arrêtait les paroles sur mes lèvres, et la journée passait sans que j’eusse rien dit.

Nous n’avions aucune nouvelle de Paris ; il semblait que nous fussions seuls au monde, et par instants il m’arrivait d’oublier les souffrances du passé, aussi bien que les menaces de l’avenir, dans l’enchantement rapide de l’heure présente. L’attitude respectueuse et discrète de Robert me rassurait et calmait mes remords. Je buvais ainsi à longs traits à la coupe perfide, je m’enivrais du subtil poison, et dans ces douces ivresses, auxquelles nul ne prend part impunément, mon âme perdait sans retour sa force avec sa pureté. La flamme

de la jeunesse, l’inccrtilude du lendemain, les dangereux conseils de la solitude et de l’amour, tout augmentait le péril. Je me félicitais de ma victoire, et je ne m’apercevais pas que j’étais vaincue d’avance.

Le châtiment ne se fit pas attendre...

S’il est une infortune digne de pitié, c’est pour une âme fière le sentiment de sa déchéance. Avoir eu l’ambition du sublime, l’orgueil d’un grand dévouement, tant de dédain pour les destinées simples et communes, tant de hauteur pour juger les défaillances d’autrui, et se trouver sous le coup du mépris, quel châtiment! Ce fut Ik désormais le supplice de ma vie. Le soleil me devint odieux, il éclairait ma honte. Je n’osais plus regarder en face la vieille Marie-Anne, ce visage d’ honnête femme me

DK MAÜKLEINE.

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troublait. Je sus alors quelles sont les vraies misères de ce monde, celles dont on rougit et qu’on n’ose avouer; je sus qu’il n’est pas de plus cruel abandon que celui d’une ànw qui a perdu le respect d’elle-mème, qui se juge et se fuit. 11 me semblait que Robert lui-même devait me mépriser; souvent je le lui disais, et tous les efl'orts de sa tendresse ne réussissaient pas à me rassurer.

Sitôt qu’il me quittait, je tombais dans de cruels désespoirs; il me semblait presque que je le haïssais. J’aurais voulu être morte, et la mort me faisait peur. Que n’aurais-jo pas donné pour croire au néant !

Tant que j’avais été pure, je m’étais crue invincible; les obstacles mêmes accroissaient mon orgueil, et j’affrontais le

péril avec une téinérilé hautaine ; je croyais

n’avoir d’anfres conseils à prendre que les miens, d’autre juge à redouter que moimême. Cet immense orgueil ne survécut pas à ma chute; moi tombée, il ne me resta rien. Je passai subitement d’une confiance insensée à un abattement désespéré, et je commençai à flotter, comme une chose inerte, au gré des plus folles terreurs, des contradictions les plus douloureuses. J’essayais de regarder au ciel; mais Dieu ne m’apparaissait que pour me condamner.

Mes nuits s’écoulaient dans de mortelles insomnies ou d’eflrayants cauchemars ; j’ar-s rivais au matin baignée d’une sueur froide, brisée de corps et d’âme, pour reprendre le lourd fardeau de mes remords. Mon mal ne fit qu’augmenter, et Robert s’en alarma malgré les efforts que je faisais pour le ca-

cher. J’avais perdu le gouvernement de ma volonté : parfois j’accablais Robert de tendresse passionnée, puis l’instant d’après tout était changé; je l’accueillais d’un air irrité, ou bien je le repoussais et tombais en de longues crises de larmes. Je ne pouvais

rester seule dans ma chambre sans ressen- %

tir une frayeur maladive; il me semblait que la vengeance divine m’attendait dans ce lieu. La vie me devint intolérable, et je suppliai Robert de m’emmener. — Allons plus loin, lui dis-je ; la mer est devant nous, là-bas ; marchons vers elle. Je retrouverai le calme peut-être au spectacle de sa grandeur et de scs orages.

Nous partîmes dès le lendemain. Quand je dis adieu à Marie-Anne, elle m’embrassa les larmes aux yeux. — Vous avez raison

de retourner k Paris, dit -elle avec sa naïve rudesse; l’air du pays n’est pas bon pour vous, mademoiselle. Je n’osais pas vous le dire, mais je crois bien que vous n’auriez pas vu les neiges, si vous étiez demeurée ici plus longtemps.

Je la quittai sans la détromper et sans lui dire que je restais en Bretagne. Nous nous arrêtâmes, Robert et moi, dans un hameau de pêcheurs où de braves gens consentirent k nous recevoir. Pendant les premiers jours, j éprouvai, grâce k la nouveauté des lieux, k la présence continuelle de Robert, un véritable soulagement. Robert fit venir des livres, des journaux, des crayons ; il m’obligeait k m’occuper, k sortir de moi. Nous fimes de longues promenades, tantôt k pied sur la grève ou les fa-

laises, tantôt en mer, dans une barque do pêcheurs. Dans une de nos excursions, nous découvrîmes une grotte creusée par les vagues dans les rochers, où nous prîmes l’habitude de venir chaque jour; quelquefois la marée montait, pendant que, paresseusement couchés sur le sable, nous suivions du regard le rapide progrès des lames, qui s’amoncelaient avec fracas à l’entrée de la grotte; quelques-unes même, s’allongeant sur le sable, venrient lécher nos pieds.

Nous étions alors prisonniers pour de longues heures, et rien ne nous plaisait plus que cette roche creuse où nous passions nos journées, séparés du reste du monde. Je ne pouvais me lasser de contempler la mer, cette immensité vivante.

qui semblait, par sa plainte éternelle, s’associer à nos peines sans les troubler. Trop faible pour m’élever jusqu’à Dieu, je m’adressais à la nature comme à un intermédiaire secourable, et je puisais quelque douceur dans ces épanchements. J’ai retrouvé un jour, dans un portefeuille oublié, une de ces confidences, poésie sans art, où débordait mon cœur douloureux. Je la transcris ici parce qu’elle peint assez fidèlement l’état de mon âme :

La nuit vient de tomber sur la plage endormie,

Pas un rayon au ciel, pas une étoile amiel Dans leurs folles fureurs, les rafales du vent Tordent les tamaris sur leur terrain mouvant,

Et de tes profondeurs un flot sombre s’élève,

Et vient, tout éperdu, se briser sur la grève,

Avec de longs soupirs, des cris et des sanglots, Comme si tu roulais, enchaînés sous tes flots, Meurtris par ta colère, ô mer impitoyable.

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Des milliers de captifs dans leur prison de sable! Rien ne peut t’arrêter. Les vagues de la nier Montent, montent toujours... Pareil au flot amer Qui creuse le rocher en ces grottes profondes,

Un mortel souvenir a, sous ses lourdes ondes,

Plus lourdes chaque jour, enseveli mon cœur.

Moins clément que la mer pourtant, le flot vengeur Ne s’apaise jamais, jamais ne se retire.

Et, quand d'un souffle égal ton sein calmé respire. Que dans ta couche, ô mer, tu rentres pas à pas. Sur mon cœur sans repos la paix ne descend pasl... Si tu pouvais du moins effacer ma souillure,

Je te dirais : Accours, prends celte vie impure. Réveille tes fureurs! Dans ton flot indompté,

Je veux trouver la mort avec la liberté.

J’essayai vainement d’exprimer de moins cruelles pensées; je ne savais chanter ni l'amour ni le bonheur, et ne trouvais des mots que pour exprimer mes souffrances.

Bientôt je devins incapable même de ce léger effort. Mon mal se réveillait avec une

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