‹ Le péché de MadeleineChapitre 5 sur 5 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

tiens. Ce fut pendant une de ses absences que ma lettre arriva, et, quand il rentra, on ne put lui donner aucun renseignement sur la personne qui l’avait apportée. A peine l’eut-il lue qu’il s’élança comme un fou hors de l’hôtel, et passa toute la nuit à errer dans les rues de la ville. Dès le matin, il fit commencer les plus actives recherches, et obtint même la (Permission de faire sonder le canal et la rivière .jusqu’à une assez grande distance. Tout le temps qu’il passa dans cette ville, c’est-à-dire près d’une semaine, j’eus régulièrement de ses nouvelles, grâce à la supérieure, qui, par pitié pour moi, le fit surveiller discrètement. Perdant enfin tout espoir de me retrouver et convaincu sans doute que j’avais attenté à mes jours, il partit.

Je priai le chapelain de la maison d’écrire secrètement au curé de Yille-Femy, et je sus ainsi que Louise vivait à la campagne avec son père, fort retirée, ne voyant pas même ses plus proches voisins; quelques vieux amis seuls étaient admis de temps à autre. Louise d’ailleurs était fort souffrante et ne quittait pas la chaise longue. Elle commençait à l’époque de notre fuite une grossesse que personne n’avait soupçonnée, et qu’elle-mêroe peut-être ne soupçonnait pas encore. On devine le coup que notre cruelle trahison dut porter à cette âme si tendre au moment même où une double vie s’éveillait en elle. Elle ne faisait que dépérir, et l’on doutait qu’elle pût mener à terme son précieux fardeau. Si mauvaises que fussent ces nouvelles, elles me cal-

mèrent un peu. Louise vivait. Le curé ajoutait qu’on lui avait assuré que M. Robert Wall était à Paris ; mais il ne savait rien de plus.

De longs mois s’écoulèrent, pendant lesquels je m’initiai douloureusement à ma nouvelle vie. J’étais bien seule. La sainteté des religieuses me décourageait, et le respect me tenait éloignée d’elles. Les femmes qui m’entouraient au contraire, mes compagnes de misère, m’inspiraient une répugnance invincible; ces visages vulgaires, flétris pour la plupart, frappés d’effronterie, me faisaient horreur. Elles avaient essayé d’abord de m’attirer à elles en provoquant une confidence par le récit de leurs infortunes; mais devant mon sauvage silence elles s’étaient lassées, et maintenant elles

DE M;ADELEINE.

me fuyaient. Aucun bruit du dehors ne m’arrivait; il me semblait que j’étais dans ces lieux d’expiation où les bruits de la terre expirent et où les âmes criminelles attendent l’heure du pardon. J’appris â travailler. Courbée dès le matin sur un métier ou appliquée â un grossier ouvrage de couture, je tuais la pensée par l’activité matérielle. Les nuits surtout m’étaient odieuses; cette communauté de vie avec des êtres moins coupables que moi peut-être, mais plus dégradés, m’inspirait une invincible répulsion. Ces femmes sont réparties en plusieurs classes ; les plus jeunes, celles qu’on enferme seulement par prudence, sont soigneusement préservées du contact des autres. Il y a une classe spéciale aussi pour les filles réellement repenties, celles

qui depuis de longues années donnent aux autres le bon exemple, et qui refusent d« quitter la maison.

Moi, j’étais parmi les Thais^ comme on les appelle, c’est-à-dire les nouvelles venues, toutes palpitantes encore de leurs passions à peine vaincues, et agitées pour la plupart du désir de recouvrer la liberté.

C’est le vice encore frémissant : à les voir, à les entendre, le dégoût me prenait; mais je devais rester parmi elles : ce spectacle m’était salutaire. Ah! si l’on savait ce que deviennent dans les bas-fonds de la société ces passions que nous idéalisons trop souvent dans le monde ! Je fus longtemps avant de m’avouer que l’orgueilleuse Madeleine était, elle aussi, une parcelle de cette fange où le vice mal assoupi fermentait sourde-

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ment autour de moi. Peu à peu pourtant je courbai la tête, et j’appris à prier...

Un matin, je reçus une lettre du curé de Ville-Ferny. « Les voies de Dieu sont mystérieuses, écrivait-il ; il fait jaillir la lumière des ténèbres et la consolation de la source même de nos larmes. Votre cousine a donné le jour à un fils. Jusqu’au dernier moment, on craignait qu’elle ne pût vivre assez pour voir son enfant; mais Dieu lui a accordé cette grâce.

« L’épreuve a été terrible; on m’appela en toute hâte. Son père était là, pâle comme un marbre : je n’oublierai jamais l’expression de ce visage. Il contemplait sa fille d’un œil sans larmes et suivait sur son front le progrès des ombres mystérieuses qui l’envahissaient. Je priais au pied du lit.

LE PÉCHft

Dans la pièce voisine, on entendait par intervalles le faible vagissement de l’enfant nOuveau-né et des voix de femmes chuchotant entre elles. Dans la chambre de la malade, il régnait au contraire un silence effrayant. Tout à coup elle se souleva, et, fixant sur nous un regard assuré : — Mon mari ! dit-elle avec une fermeté inusitée, je voudrais voir mon mari. — Son père, sans répondre, me jeta un regard plein d’angoisses. Nous nous étions rencontrés dans la même pensée : c’était le délire qui commençait; mais elle, se dressant tout à fait et de la même voix nette et calme ; — Je veux le voir et lui remettre moi-même son fils, — dit -elle. Puis, cherchant sous son oreiller un petit portefeuille dont elle ne se séparait jamais, elle y prit un papier soi-

gneusemcnt plié, et me le tendit. C’était l’adresse de M. Wall, et je ne sais encore

^ comment elle se l’était procurée. — Mon-

sieur le curé, reprit-elle, je vous en prie, partez sur-le-champ; dites-lui que je le demande : il viendra, je le connais. Allez vite, le temps presse ; je tâcherai de vivre jusqu’à votre retour.

« Elle se laissa retomber sur ses oreillers; je consultai son père du regard : il hésitait et semblait sous l’empire d’un violent combat intérieur. Enfin il fit un signe, et je partis. Il était nuit quand j’arrivai à Paris; je courus à la demeure de M. Wall.

Je tremblais qu’il ne fût absent, ou qu’il ne refusât de me recevoir. On m’introduisit sur-le-champ. M. Wall me parut vieilli, quoique l’expression de son visage fût la

me qu’autrefois. Je ne sais s’il me rennut, mais il ne laissa paraître aucune motion; il se leva et se tint debout, sans parler, atténuant que je lui expliquasse le motif de ma visite. J’avais songé à le préparer peu à peu à ce que j’avais à lui dire; son attitude impatiente et hautaine me fit changer d’avis. Quand il apprit que sa femme était mourante et le demandait, il tressaillit ; une pâleur subite couvrit son visage, et ses lèvres frémirent ; mais, lorsqu’il sut qu’il avait un enfant, il cacha son front dans ses mains. — Un fils! s’écriat-il, j’ai un fils ! — Puis, d’une voix profonde : — Ah ! pauvre femme ! pauvre Louise!

« Tout à coup il releva la tête. — Partons, monsieur, partons vite. — Et, sans

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ni-: MAnivLKiNF,.

parler ’i personne, sans tarder d’un instant, il marcha devant moi.

« Pendant la route, il m’adressa de nombreuses questions sur sa fenmie et son enfant; il semblait en proie à une véritable .

fièvre. Sans cesse il se penchait à la portière du wagon et plongeait dans la nuit des regards inquiets ; puis il se rasseyait avec un de ces soupirs où semblent se concentrer toutes le-’ énergies et les angoisses de l’âme.

— Pensez-vous que j’arrive h temps? me demandait-il alors. Si elle allait croire que je .lui ai l’cfusc de la voir dans un tçj moment! — Elle vous attend, répondais-je.

« Deux heures de la nuit sonnaient b.

l’église du village lorsque nous arrivâmes au perron du château. /Vvant d’entrer, il s’arrêta, et, me prenant le bras : — Cçoycz-

LE PÉCnfi

VOUS qu'elle sache,... qu’elle soit informée?... — 11 hésitait et ne pouvait achever, .le compris sa pensée. — J’ai lieu de croire quelle sait tout, lui dis-je; des crises de ^ larmes plus fréquentes dans ces derniers temps, et sur lesquelles elle refusait de s’expliquer, se rattachaient sans doute i\ la nouvelle de cette mort funeste, très-répandue dans le pays.

« Il frémit, et, lâchant mon bras, il traversa d’un pas rapide la terrasse jusqu’à un angle où il- s’appuya comme pour se soutcair, et resta la tète penchée : on eût dit qu’il cherchait sur un banc voisin quelque trace connue, quelque signe familier que l’obscurité lui dérobait.

« Je l’appelai. Il passa la main sur son front • à plusieurs repnses, comme pour

DF, MADELEINE

chasser le souvenir qui l’arrêtait ainsi au seuil de cette demeure; puis ses yeux se fixèrent sur une fenêtre faiblement éclairée au premier étage. Il se rapprocha lentement. Nous entrâmes. Rien n’était changé dans la chambre de la malade depuis mon départ. Elle semblait dormir. Son père, assis près d’elle, gardait une immobilité do statue; il ne parut pas nous voir.

« Pendant un temps assez long, on n’entendit d’autre bruit que celui de notre respiration oppressée. Aucun de nous ne parlait ni n’osait faire un mouvement. Enfin « •

M'ne Wall ouvrit les yeux, et, voyant son mari penché vers elle, elle le regarda fixement, comme si elle eût craint d’être dupe d’un songe ; puis une faible rougeur passa sur son visage, elle se souleva, et, lui ten-

dant la main : — Pauvre Robert!.,, ditelle. — Il saisit cette petite main, et, tombant à genoux, il pleura comme un enfant.

Elle se fît alors apporter son fils, et appelant votre oncle ; — Père, dit-elle, voici l’heure de pardonner : c’est ma faute, voistu, je n’ai pas su me faire aimer. Mon fils, j’espère, sera plus heureux que moi. — S’adressant alors à, son mari : — Robert,

-vous n’avez pas vu mon père? — Tous les >

deux comprirent. Us osèrent se regarder pour la première fois et se saluèrent.

« Peu d’instants après, la fièvre vint, puis le délire. Il semblait que l’agonie allait commencer; mais la frêle créature résistait k la mort. La nuit, le jour suivant s’écoulèrent dans de cruelles alarmes. D’autres nuits et d’autres jours, des semaines en-

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lières ont passé. Son père et son mari ne l’ont pas quittée. Le mieux est venu et a ramené l’espoir et la confiance... Ils partent tous ensemble pour l’Amérique dans la seconde semaine de ce mois. »

Il allait donc s’accomplir, ce voyage autrefois rêvé par Robert ; mais celle qui avait dû l’accompagner d’abord restait seule en arrière, ombre ignorée du passé.

Je regardai la date de cette lettre : il y avait deux semaines déjà qu’ils étaient en mer.

Mars 18...

Neuf années ont passé, neuf années toutes semblables, où pas un jour n’a différé de l’autre : j’ai vécu de la vie de mes compa-

gnes, accomplissant comme elles, dans un ordre calculé et à des heures invariables, la monotone série de nos travaux et de nos prières. Aujourd’hui pourtant je vis à part ; des évanouissements subits et prolongés ont causé de l’inquiétude autour de moi, et on m’a retirée des salles communes. J’ai une celFule où je vis seule le jour, où je dors seule la nuit. C’est un adoucissement que je n’ai pas demandé, mais dont je jouis avec bonheur.

J’ai employé ce temps à recueillir mes souvenirs, à écrire cette longue confession.

Peut-être sera-t-elle pour d’autres un enseignement profitable. Peut-être le récit de mes misères, de mes remords, de mon expiation, désarmera-t-il ceux que j’ai scandalisés pa,r mes égarements, et m’obtien-

dra-t-il l’aumône d’une prière : l’indulgence e.st aisée envws les morts, et quand on lira ces lignes, celle qui les écrit aura depuis longtemps disparu de ce monde.

11 m’en a coûté de remuer toutes ces cendres; je l’ai fait pourtant sans rien dissimuler. Ma tflclie est terminée. Il y a des états de l’àme sur lesquels le temps passe en vain ; il n’apporte et n’enlève rien. Je vivrais vingt ans que je n’ajouterais h ce qui précède ni un sentiment nouveau, ni un événemcint digne de remarque. Je ne désire plus rien, pas meme de mourir...'

8 mai 18...

Je croyais tout fini; je me trompais. Une nouvelle inattendue m’a tirée de ma tor-

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peur ; ils reviennent ! Louise écrit à Ville- Fcrny pour annoncer leur arrivée, qui suivra de près son message. Ils sont heureux, c’est elle qui le dit.

Pourquoi ce trouble? Je croyais mon cœur mort à toutes choses, et je le sens frémir à leur approche. Louise, me dit-on, parle de son père, qui les accompagne et qui se fait vieux , puis longuement de ses enfants. Ils en ont trois maintenant.

J’étoufle dans cette cellule ; je voudrais pouvoir marcher, courir même... Vain effort ! je retombe sur cette chaise, que je ne quitte plus. Par ma fenêtre ouverte, je vois plusieurs religieuses qui se promèneni dans les allées du jardin; leurs visage?

sont paisibles; elles rient, même les plus âgées, d’un rire frais et jeune. Que c’est

beau, la pureté ! une vie pure ! un cœur pur !

Plus près de moi, d’autres bruits me frappent : des métiers s’agitent, et des voix rudes et grondeuses... Ce sont les Thdis qui travaillent... C’est ma famille, à moil O Dieu juste!...

10 mai 18...

Non, je ne sortirai plus de cette cellule; je ne peux même plus me traîner à la chapelle.

Mon horizon se resserre. Je le trouvais si borné déjà quand je pouvais encore parcourir l’enceinte du refuge. Les limites se sont bien rapprochées. Les quatre murs de ma cellule et une étroite échappée sur les arbres

LE PÊCiii!;

du jardin, voilà ce qui me reste de l’immense univers! 11 ne semble pas qu’un être humain puisse tenir moins de place : il faudra se réduire encore pourtant ; l’espace se rétrécira de plus en plus jusqu’à prendre l’exacte mesure de ce corps amaigri. Ce sera ma dernière derfieure. Quelquefois, dans l’obscurité de mes nuits sans sommeil, je crois sentir comme l’approche des murs qui vont m’enserrer dans leur étreinte.

Mon heure n’est pas éloignée. . . Tantôt j’étais près de ma fenêtre ouverte, seule comme toujours, et je poursuivais dans les profondeurs sans tache du ciel je ne sais quelles visions qui m’emportaient loin de la terre.

En abaissant les yeux sur la vitre appuyée contre la 'boiserie noire, j’ai aperçu, se reflétant comme dans un miroir, une figure

DE MADELEINfe.

dont l’aspect m’a saisie : des yeux agrandis outre mesure, une bouche sévère et douloureuse, un visage amin^^i, dont les contours SC confondaient avec les linges blancs de sa coiffe. Où donc avais-je autrefois rencontré cette femme? Elle était vôtue de l’habit des pénitentes comment ne l’avais-jc pas vue déjà dans la maison?...

Par un brusque mouvement de curiosité, je me suis retournée ; le pâle fantôme s’est retourné comme moi.

Je n’ai pu retenir un sourire. — Quoi !

c’est vous, Madeleine? Qu’avez-vous fait de votre jeunesse et 6e votre beauté, pauvre fille?...

Ce visage oublié depuis dix ans, je l’ai regardé de nouveau : il ne semble plus appartenir à un être vivant. Personne au

monde ne pourrait maintenant me reconnaître, — non, persorine!...

Ai-je dit que le temps passait sans rien mlever?

•Il a tout emporté au contraire, sauf la douleur.

12 mai 18...

Si j’allais attendre leur arrivée au Havre?

Je suis libre : aucun vœu ne me retient. Je me cacherais pour les voir une dernière fois ; ils ne se douteront pas de ma présence, et, quand même ils passeraient tout près de moi, que pourrait leur dire ce visage foudroyé? Pas un seulement ne tressaillirait en me coudoyant dans la foule. Il me semble les voir : mon oncle un peu courbé, un peu blanchi; Louise toujours belle, avec ces

formes un peu plus amples que la seconde jeunesse apporte aux femmes; Ces trois beaux enfants, avec des têtes d’anges..! Et lui?... Non, je n’irai pas!

Quand ils mettront le pied sur la terre de France, j’aborderai, moi, d’autres rivages...

13 mai 18...

Je ne quitte plus mon lit. On ne me laisse plus seule : il y a toujours une religieuse priant à mes côtés. Le chapelain est venu ce matin, il reviendra ce soir pour les dernières prières. C’est moi qui l’ai demandé...

Il y a une pensée qui m’obsède et que je ne peux cha.sser. Je voudrais savoir s’il m’a réellement aimée! M’a-t-il aimée.

hélas! comme je l’aimais? Mais qu’importe?... Tout est fini ; dors en paix, pauvre Madeleine 1

Fin.

POISSY. — TYP. ET STÈn. DE ACO. BOCRKT.

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