‹ Le péché de MadeleineChapitre 4 sur 5 · DE PÉCHÉ · texte numérisé non relu

DE PÉCHÉ

effroyable intensité. La vue d’un enfant, celle du pauvre ménage qui nous avait accueillis, me faisaient fondre en larmes.

Félicités perdues pour moi, comme elles me semblaient douces! Notre hôte avait une petite fille de trois ans que j’embrassais parfois à la dérobée; elle se débattait, effrayée par l’ardeur de mes caresses.

11 arrivait aussi qu’irritée de tant souffrir, je me révoltais contre l’injustice de mon sort. — Si le ciel me repousse, si les hommes me maudissent, me disais-je, jouissons au moins des jours qui me l’estent à vivre. Je suis jeune, j’aime et je suis aimée; éouisons les joies de l’amour : ne les ai-je pas assez chèrement achetées ? Mais l’amour lui-même semblait me trahir; j’avais trop

DF. MADELF.INE.

soulTert et trop longtemps; mon cœur était aride, et n’avait plus la force d’être heureux.

Alors j’accusais Robert. — L’amour n’est pas ce que j’ai rêvé, — disais-je. 11 m’écoutait sans colère : cette impétueuse nature se transformait pour moi; mais je m’aperçus qu’il devenait triste, et, quand je le vis souffrir, je me fis horreur. — Écoute, lui dis-je un jour que je le voyais plus abattu, partons encore; allons plus loin. Veux-tu m’emmener dans ton pays, dans cette Amérique qui t’est si chère?

Mettons l’immensité entre le passé et nous.

Nous serons heureux là-bas. — Il me serra dans ses bras. — Tu as raison, dit-il, l’air de France le tue, et je meurs de ton mal. Envolons-nous bien loin, seuls, tout

LC PÉCHÉ .

séuls au monde; nous commencerons une vie nouvelle; nul ne saura ce qui nous touche, et nous l’oublierons nous-mêmes.

Il y a longtemps que j’avais ce désir, je n’osais pas te le dire.

11 paraissait si heureux que je me sentis calmée. Nous nous mîmes aussitôt à faire des rêves et à nous enchanter par avance d’une félicité idéale. Robert écrivit au Havre, où il avait eu autrefois des correspondants, pour s’informer des prochains départs. En attendant la réponse, nous continuâmes à nous entretenir de notre grand projet, à choisir la province où nous irions nous établir et les forêts qui abriteraient notre destinée fugitive. Je retrouvai de l’activité et comme une élasticité de vie pour faire nos préparatifs. La réponse arriva.

nous annonçant qu’un paquebot devait partir pour New- York le 30 octobre, et Robert fit aussitôt retenir notre passage. Il nous restait sept jours encore; mais nous avions tant de hâte de nous mettre en route que nous résolûmes de quitter sur-le-champ le hameau que nous habitions et de voyager à petites journées.

Je poussai un soupir de soulagement, lorsque le lendemain je me plaçai, à côté de Robert, au fond de la carriole qui nous emportait. C’était une fraiohe et claire matinée d’automne. Une légère gelée blanche couvrait les buissons et les herbes-, mais, à mesure que le soleil s’élevait, elle se changeait en brillâmes gouttes de rosée. Nous plongions de longs regards au creux des val-

Ions noyés dans un brouillard transparent, tandis que la cime des coteaux baignait < dans l’air pur. En étendant le bras, nous pouvions cueillir au passage des touffes de houx ornées de baies rouges, ou bien nous arrachions une feuille aux chênes trapus et mutilés qui se penchaient comme des sentinelles au bord du chemin. Notre petit cheval efflanqué marchait d’un pas joyeux, en secouant ses grelots, tandis que son maître sifflait à demi- voix une chanson mélancolique. La paix de la campagne me gagnait; il y avait longtemps que je ne m’étais senti l’esprit si léger. Nous voyageâmes ainsi â travers la Bretagne et la Normandie, évitant de notre mieux les voitures publiques et les grandes routes, nous faisant conduire de préférence par les ehe-

mins détournés. Nous pouvions échanger libremjnt nos impressions : le plus souvent un regard ou un sourire suffisait. Nous goûtâmes pendant ces quelques jours comme une ombre de bonheur; mais l’âme humaine est ingénieuse à se créer des tourments : elle a mille manières de souffrir d’une même blessure.

A mesure que le terme de notre voyage approchait, un souvenir déchirant se dressait devant moi. Louise m’apparaissait partout : je croyais la reconnaître dans chaque femme inconnue qui passait près de nous.

La nuit, je l’entendais gémir à mes côtés,

, Cette chère image me devint une vision

I vengeresse... Je n’avais plus entendu parler d’elle depuis l’arrivée de Robert à La Roche-Yvon. En quittant Paris, j’avais ré-

soin d’écrire à mon oncle malgré sa défense. La nécessité de fixer un plan de vie et l’arrivée de Robert firent ajourner cette lettre. Plus tard, je n’osai plus ; qu’aurais-je pu dire?

Pendant notre station au bord de la mer, je m’étais, à, l’insu de Robert, adressée au curé de Ville-Ferny pour avoir des nouvelles; je n’avais pas eu de réponse. Peutêtre le paysan chargé de porter ma lettre à la poste du village voisin l’avait-il perdue; peut-être aussi le curé de Ville-Ferny n’avait-il pas daigné m’écrire. Je me figurais souvent que Louise était morte, et cette idée me rendait presque folle.

Vers le milieu du sixième jour, nous nous arrêtâmes dans une vieille cité normande accroupie dans la plaine, un peu

noire, un peu triste malgré les flèches élancées de ses églises gothiques. C’est là que nous devions prendre le bateau à vapeur pour nous rendre au Havre ; le steamer partait le surlendemain. Robert me proposa de sortir; mais je me sentais fatiguée, et il me quitta en promettant de revenir bientôt.

Quand je fus seule dans cette chambre d’hôtel, froide, un peu sombre, n’ayant d’autre horizon que les maisons voisines, noircies par le temps, et une rue tortueuse, bruyante sans gaieté, mes fantômes familiers revinrent m’assaillir. Je voulus les repousser t mes efforts ne servirent, comme il arrive d’ordinaire, qu’à leur donner plus de prise sur mon imagination ébranlée; bientôt je n’y pus tenir, et la tête en feu, la poitrine oppressée, je pris à la hâte un

chapeau, et, m’enveloppant d’un châle, je sortis.

Je marchai droit devant moi, rapidement, sans rien voir; peu h peu l’air et le mouvement rafraîchirent mon front ; le bouillonnement intérieur se calma dans mes veines.

J’étais sur d’immenses avenues plantées d’arbres séculaires, entourant comme d’une ceinture une vaste prairie, dont l’extrémité se perdait au loin dans la campagne. Le vent, plus humide que froid, détachait les larges feuilles des platanes et les roulait devant moi en soulevant des tourbillons de poussière. Au ciel, de grands nuages noirs couraient, rapidement emportés. Ces longues avenues étaient désertes, et cette solitude me plut; je ralentis un peu ma course. Le jour baissait, je ne le remarquai

point, et, quand je m’en aperçus. Il y avait longtemps déjà que j’avais quitté l’hôtel.

Je voulus revenir sur mes pas; mais je ne pus retrouver mon chemin, et, marchant toujours, j’arrivai sur le port.

La marée montait; elle refoulait la rivière, qui se gonflait en soulevant les vaisseaux à l’ancre ; de petites vagues bruyantes clapotaient contre les murs du quai. Je restai à les considérer longuement; l’eau noire reflétait la lueur terne des réverbères et la lumière rouge des feux de charbon allumés sur les navires. Je voyais tout autour les matelots s’agiter comme des ombres. Nul ne s’occupait de moi, nul ne semblait me voir. Le ciel se couvrait de plus en plus, et l’obscurité devenait complète. A

mesure que le jour baissait, mes pansées

s’amoncelaient en orages. Je regardais alternativement le ciel, <}ui semblait se dérober sous les brumes, et l’eau noire et profonde du canal. — Fermer les yeux, pensais-je, et marcher en avant, tout droit, deux pas, trois au plus, puis disparaître pour toujours! et trouver le repos peutêtre!... Qui sait?. ..Nul n’entendra plus parler de moi. Une malheureuse qui se noie, c’est vulgaire et triste; mais se sauver avec un amant, est-ce moins triste et moins vulgaire?... Il souffrirait, lui, je le sais : du moins, je ne le verrais plus souffrir; d’ailleurs les regrets sont-ils éternels? Il est jeune; la vie est longue... Mais le repos est-il là en effet, sons cette eau froide?

Est-il vrai que nous ayons ainsi, à portée (Je notre volonté, un remède à tous nos

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maux, un refuge assuré contre le remords et la responsabilité de nos actes? Oh! si je savais que rien de moi ne dût survivre ! Je l’ai entendu affirmer autrefois : comment se fait-il que je n’y peux croire? Quelle est donc cette partie de mon être qui proteste contre le néant, comme elle protestait hier, tout à l’heure encore, contre ma vie criminelle? Est-ce que la chair doit s’élever contre les œuvres de la chair? Est^ce qu’elle doit refuser de se soumettre èi ses lois?... Ah! mystère cruel, pourquoi me tentes-tu?

La pluie tombait maintenant en larges gouttes , comme des larmes tièdes ; les rares passants se hâtaient, glissant le long des maisons pour se mettre à. l’abri. Appuyée sur une borne de brenze autour de

laquelle s’enroulait le câble d’un navire, je n’avais pas le courage de faire un mouvement. Robert pourtant m’attendait, je devinais son inquiétude; mais que faire? — Lui porter un amour empoisonné de remords, les lâches amertumes d’un cœur sans énergie !

N’avoir la force ni de vivre, ni de mourir!

me disais-je. Que vais-je devenir?...

La pluie tombait toujours, et je commençais à frissonner sous mes vêtements mouillés; je regardai autour de moi pour chercher un abri. Apercevant une faible clarté à quelque distance, je me dirigeai de ce coté, et me trouvai bientôt à l’entrée d’une petite cour pavée et dallée, éclairée par une lanterne fumeuse. De hautes murailles percées d’étroites ouvertures l’entouraient de trois côtés. A droite, une porte

— BigttizwJ üy GlTCJ^Ie

basse était entre-bâillée ; je la poussai, et j’entrai dans une chapelle. L’autel était éclairé, et un vieux prêtre officiait; mais l’assemblée, peu nombreuse, restait dans l’ombre. A droite de l’autel, une haute grille, derrière laquelle tombait à plis raides un rideau de serge, annonçait la présence de religieuses cloîtrées. Bientôt leurs voix, un peu traînantes et plaintives, se mirent à psalmodier l’office du soir. Je m’agenouillai dans le coin le plus obscur de l’étroite nef, et je me laissai bercer par ces chants qui s’élevaient et s’abaissaient d’une façon monotone sur chaque verset des psaumes. Il y avait bien longtemps que je n’étais entrée dans une église : la dernière fois, Louise m’accompagnait. Quels abîmes s’étaient creusés depuis ce jour!... Au bruit

des chants et des prières, une sorte d’apaisement se faisait en moi : à genoux, les paupières fermées, les lèvres muettes, j’osais à peine respirer; mais bientôt le silence se fit, on éteignait les cierges, et les assistants commençaient à se disperser. Il fallait partir. — O Dieu ! m’écriai-je dans un élan suprême. Dieu vivant qui entendez nos plaintes, qui pardonnez tous nos égarements. Dieu de Madeleine et de la femme adultère, plus miséricordieux que les hommes, plus indulgent que ma propre conscience, Dieu saint, j’ai profané vos dons, je n’ai su faire que le mal... J’ai vécu d’orgueil, et l’orgueil m’a perdue. Je crie vers vous. Seigneur; sauvez l’ouvrage de vos mains !

Un léger coup frappé sur mon épaule

me fit tressaillir : c’était une femme vêtue d’um costume moitié laïque, moitié religieux. — On va fermer, dit-elle.

— Comment se nomme cette église?

— La Charité.

— Un hospice sans doute?

— Non, madame, c’est une maison de refuge pour les filles repenties.

Je reculai d’un air égaré comme si elle m’eût frappée en pleine poitrine. — Ah!

balbutiai-je, c’est là qu’on enferme ces...

malheureuses?...

— Oui, madame; il y en a pourtant quelquefois qui viennent ici d’elles-mêmes.

Et, sans s’occuper de moi davantage, elle se mit à ranger les chaises. Je sortis en chancelant, et, arrivée dans la petite cour d’entrée, je fus obligée de m’appuyer con-

tre le mur. En dehors de la cour, par la porte encore ouverte, j’apercevais le quai désert et l’eau du canal, à l’intérieur s’élevaient des bruits vagues qui ressemblaient k l’écho affaibli des psalmodies. — Y a-t-il vraiment des femmes qui viennent en ce lieu d’elles-mêmes, sans y être contraintes?

Mais quand? sous l’empire de quels remords, de quels déchirements? Y a-t-il donc un moment précis où une âme se dit :

Voilà l’heure? Y a-t-il quelqu’une de ces pauvres créatures qui, aimée et le cœur plein d’amour, soit entrée là volontairement? — J’étais si absorbée que je tressaillis en entendant marcher à côté de moi.

— Êtes-vous malade? qu’attendez-vous? dit la tourière, qui, au moment de fermer les portes, m’avait aperçue dans l’obscurité.

Je fis un mouvement pour sortir; puis, obéissant à je ne sais quelle force mystérieuse : — Pourrait-on parler à, la supérieure ce soir? demandai-je, tandis que mon cœur battait à se rompre en attendant la réponse. Je me disais : Voilà l’arrêt de la fatalité. Si elle dit non, je partirai : Robert m’attend; si au contraire... Eh bien! ce sera ma sentence.

Il me sembla que des siècles s’écoulaient avant qu’elle ouvrît la bouche, et, quand elle eut parlé, je fus obligée de lui faire répéter sa réponse ; je ne l’avais pas entendue. — A cette heure ! avait-elle dit, c’est impossible. — Je respirai avec force; pourtant je ne sortis pas.

— 11 s’agit, ajoutai-je, d’une âme à sauver. Que üieu vous pardonne, ma sœur,

si, pouvant m’introduire, vous m’avez repoussée !

Je m’éloignai. Elle me rappela. — Entrez, dit-elle. Je vais demander si ce que vous voulez est possible.

Un nuage passa sur mes yeux. La terre me paraissait tourner autour de moi, et je fus tentée de m’enfuir; mais elle avait ouvert une porte, elle marchait devant moi : je la suivis. Elle m’introduisit dans un parloir, posa une petite lampe sur la table de bois blanc, puis elle sortit. Je me laissai tomber sur une chaise de paille, et j’écoutai. Une cloche tinta à l’intérieur : un coup, deux coups, puis quelques pas discrets et des murmures de voix, puis le silence et un peu après une autre cloche, plus éloignée, répétant le signal. Je ne sais combien de

temps je restai là, frémissante et n’entendant que les battements de mon co^ur. Enfin le bruit d’une porte tout près de moi me fit tourner la tête vers une double grille noire qui coupait en deux parties la petite pièce où j’étais. Derrière » 'l*e grille, j’entendis le frôlement d’une rôbe sur les dalles; une clef grinça dans une serrure, et les lourds volets qui garnissaient la grille à l’intérieur s’ébranlèrent et se replièrent lentement. Une femme vêtue d’une tunique de laine blanche et d’un voile noir m’apparut à travers les étroits barreaux, et se tint debout devant moi, sans parler. Alors, sous l’empire de cette puissance inconnue à laquelle j’obéissais malgré moi, je lui racontai ma triste histoire, cette tentation de mourir qui m’obsédait, et le hasard qui m’avait conduite

dans cette demeure, et qui me poussait encore en ce moment à lui demander conseil.

Elle m’écouta sans m’interrompre.

— Dieu vous cherche, ma fille, dit-elle quand j’eus fini. Écoutez-le, abdiquez à ses pieds cette liberté dont vous avez fait un si mauvais usage; donnez-vous à lui, mais librement, non par surprise. Allez et méditez ; quand votre résolution sera prise, vous viendrez, et notre maison vous sera ouverte.

— Si je pars, je sais que je ne reviendrai pas, m’écriai -je en me mettant à genoux au pied de la grille. Ma mère, décidez pour moi : je suis faible, car j’aime.

Je sens mon cœur qui m’échappe, retenezmoi. Fermez vos grilles sur celle qui doit disparaître du monde. . . Qui sait si je ren-

contrerai jamais une heure comme celle-ci?

Je la priais, elle méditait sans répondre, et j’espérais lâchement qu’elle ne me garderait pas. A la fin, elle céda. — Souvenezvous, dit-elle, que vous serez libre de sortir le jour où vous le voudrez. — Et remarquant ma pâleur : — Pauvre fille, ajoutat-elle doucement, vous avez raison de venir à nous, personne ne vous réclame, et vous êtes pour tous une occasion de chute et de scandale. — Elle me demanda alors si je n’avais aucun adieu à faire; je lui sus gré de cette pensée, et je traçai d’une main défaillante les lignes qui suivent.

Ceci est mon testament.

« Je vous lègue Louise à consoler.

« Je vous ai ln>p aimé, Robert : cet

amour a été notre malheur à tous. Vous avez bien souffert à cause de moi, pauvre ami, et souvent je me suis maudite en vous voyant si triste et si pâle. Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait et celui que je vais encore vous faire. Je n’avais plus la force de vivre ainsi ; les larmes de Louise m’étouffaient.

a J’ai tenté le sublime, et j’ai échoué misérablement; j’ai été un être inutile et malfaisant. A vous, Robert, de réparer le mal que j’ai causé; à vous de faire que mon âme, cette âme dont vous avez été la trop chère idole, repose un jour en paix ! »

Bien des larmes coulèrent sur ces lignes, et dans ma hâte d’en finir j’étouffai les choses que j’aurais voulu dire. La supérieure attendait : je lui présentai le papier; mais

elle refusa ae le lire. — Vous êtes encore libre, dit-elle. Je mis l’adresse, et la priai de faire remettre cette lettre le même soir à Robert, mais de façon qu’il ne pût voir le messager; puis je quittai le parloir, et la tourière m’introduisit dans l’intérieur du refuge, où je retrouvai la supérieure. Elle me prit la main et me conduisit à, travers d’étroits corridors et de longs escaliers. — La règle de la maison est bien austère, me dit -elle, et les exercices vous sembleront durs. Je voudrais les alléger; mais ceci dépasse mon pouvoir. Pour vous donner du courage, mon enfant, vous songerez que la vie est courte, et que vous avez beaucoup à expier.

Je ne répondis pas. Que m’importait?

Ma pensée était ailleurs; elle suivait les

pas du messager, elle le devançait même.

Ah! comme je tremblais pour Robert! Je m’aperçus à peine que nous entrions dans un dortoir, et que nous nous arrêtions devant une petite couchette nue et froide; je ne sais comment il se fit que je me trouvai déshabillée et couchée. La supérieure s’était retirée ; une veilleuse seule m’éclairait, et la respiration des femmes endormies dans cette immense salle faisait autour de moi comme un épais murmure.

Quelle nuit! Que de fois je me soulevai, décidée à reprendre mes vêtements et à courir vers Robert! Puis, songeant que tout le monde dormait et que je ne pouvais sortir, je retombais découragée.

J’appris le lendemain que Robert m’avait attendue longtemps la veille sans concevoir d’inquiétude. A mesure pourtant que la soirée avançait, il devint soucieux, et bientôt, persuadé que je m’étais égarée, il était sorti dans l’espoir de me rencontrer. A plusieurs reprises, il était rentré h l’hôtel, et, ne m’y trouvant pas, il sortait chaque fois plus agité; il avait aussi envoyé au-devant de moi dans différentes direc-

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