INTRODUCTION
Le péché et la rédemption forment l’antithèse dans laquelle se meut la pensée de saint Paul. Toute la théologie du grand apôtre peut se ramener à ces deux idées. Cependant il est reçu de distinguer, dans l’enseignement de Paul, deux ordres d'idées différents : l’un, comprenant les doctrines relatives à l'œuvre divine — objective — de la rédemption ; l’autre, traitant de l’état spirituel — subjectif — de l'individu qui participe aux bienfaits de l’œuvre rédemptrice. Dans le premier groupe rentrent les notions du péché, de la loi, du Fils de Dieu, de l’expiation ; dans lesecond, les notions de la repentance, de la for, de la sanctifica tion, de l'espérance chrétienne. La notion de la justification, qui se trouve au centre de la théologie paulinienne,
tient des deux groupes par son caractère à la fois
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objectif et subjectif, et forme la transition de lun à l'autre. ; |
Nous ne nous occuperons, dans ce travail, que du premier groupe : du péché et de l’œuvre objective de la rédemption, en y rattachant les éléments de la justification qui s'y rapportent.
La tendance critique de notre siècle, dont les effets se font sentir dans tous les domaines de la science, n’a point épargné les Epiîtres qui portent le nom de Paul. La lutte relative à leur authenticité, tour à tour attaquée et défendue avec une rare sagacité, n’est pas encore arrivée à sa fin. Cependant elle est entrée dans une phase plus calme, depuis que l'accord s’est fait sur les points principaux, et que l'authenticité des Epîtres capitales, celles aux Galates, aux Corinthiens et aux Romains, n’est plus mise en doute par aucun homme compétent. C’est là un résultat de la plus haute 1mportance, car 1l donne une base solide aux études historiques sur l’enseignement du grand théologien de l'Eglise primitive.
Aussi, dans les derniers temps, les travaux se sontils plus particulièrement portés de ce côté. Les écrits de saint Paul, par leur profondeur, leur puissance dialectique et leur incomparable richesse d'idées, ont de tout temps exercé un grand attrait sur les théologiens. Toutefois, on ne s’en servait guère que dans un intérêt apologétique ; et il s'était formé peu à peu, surtout depuis la Réforme, un système paulinien traditionnel, que tôt ou tard la critique devait soumettre à l'épreuve du feu. C’est du milieu de notre siècle que datent les premiers eflorts conscients et conséquents
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dans celle direction. Nous mentionnerons les travaux remarquables de MM. Usteri, Baur, Reuss, Lipsius ; les écrits sur la théologie biblique de MM. Ch. F. Schmid, A. Immer, Bernh. Weiss ; les publications importantes de MM. Hausrath, Holsten, et Ritschl (1); les Commentaires sur les Epîlres pauliniennes, en parüculier sur celle aux Romains, de MM. Philippi, Meyer, Lange, Godet. Deux ouvrages nous semblent marquer le mieux ce que l’on pourrait appeler l'état actuel de la question; ce sont : L’Apôtre Paul, de M. Auguste Sabatier, et le Paulinisme, de M. Otto Pfleiderer (2). Ces deux éminents théologiens ont traité le sujet avec unerare compétenceetune grande netteté. Quoique partant de points de vue différents et se séparant l’un de l’autre sur des questions de détail, ilsarrivent, en ce qui touche les grandes lignes et la conception générale
(1) Leonh. Usteri, £ntwickelung des paulinischen Lehrbegriffs, 6° édit., Zurich, 1851. — Ferd. Chr. Baur, Paulus, der Apostel Jesu Christi, 2° édit., Leipzig, 1866-67.—Ed. Reuss, Æistoirede lathéologie chrétienne au siècle apostolique, 3° édit., 1864. — Rich. Adelb. Lipsius, Die paulinische Rechtfertiqunsglehre, Leipzig, 1853. — Ch. F. Schmid, Biblische T'heolggie des Neuen Testaments, publ. par'Weizsæcker, Stuttgart, 1853. — A. Immer, Neutestamentliche Theologie, Bern, 1878. — Bernh. Weiss, Lehrbuch der biblischen Theologie des Neuen Testaments, 3° édit., Berlin 1880. — A. Hausrath, Der Apostel Paulus, Heidelberg, 1865. — CG. Holsten, /as Ævangelium des Paulus und des Petrus, Rostock, 1868. — Das Evangelium des Puulus, Berlin, 14880. — Alb. Ritschl, Ænistehung der altkatholischen Kirche, 2 édit., Bonn, 1857; — Die christliche Lehre von der Rechtfertiqung und Versochnung, Bonn, 1870-74.
(2) A. Sabatier, L'Apütre Paul, esquisse d’une histoire de sa pensée, 4re édit., Strasbourg, 1870; 2e édit., Paris, 1881. — Nous citons toujours d’après cette seconde édition.
O. Pfleiderer, Der Paulinismus, ein Beitrag zur Geschichte der urchristlichen T'heologie. Leipzig, 1873.
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du système paulinien, à des résultats sensiblement pareils.
Ce qui nous a décidé à prendre la plume à notre tour, c’est que ces résultats, si concluants sous bien des rapports, ne nous satisfont cependant pas à tous égards ; et qu'après avoir fait, de longue date, une étude particulière des écrits de saint Paul, nous nous sentons la liberté d'émettre notre avis, et d'essayer d'apporter, de notre côté, une pierre à la reconstruction de l’admirable édifice de la théologie paulinienne. Ge travail n’a pas la prétention d'être quelque chose de complet. Nous avons dû nous restreindre. Et même dans ses limites restreintes, notre étude a uniquement pour but de concourir à élucider quelques points du système sur lesquels la théologie contemporaine a spécialement porté son attention. |
En nous consacrant à ce travail, nous avons élé amené à examiner de nouveau, surtout au point de vue de la critique interne, la question d'authenticité des Epîtres pauliniennes. Tels de nos doutes, provoqués surtout par la critique externe, se sont entièrement dissipés ; d’autres se sont éveillés.
Devant la critique interne, c’est l'authenticité des deux Epîtres aux Thessaloniciens qui nous semble la plus compromise. En tout cas, si ces Epîtres sont de Paul, elles ont été écrites longtemps avant les autres, à une époque où la tendance particulière de l’Apôtre ne s’étail pas encore accentuée et où son système était encore en voie de formation.
Par contre, l'authenticité des Epîtres aux Colossiens, aux Æphésiens, à Philémon el aux Philipniens est pour
nous hors de doute. Leurs prémisses, leurs principes, leurs conceptions, leurs points de vue sont si foncièrement et si personnellement pauliniens, et leur style trahit si conséquemment la plume de l’Apôtre, que saint Paul seul a pu les écrire.
Nous allions en dire autant des Epîtres pastorales à Timothée et à Tite, dont l’authenticité est généralement abandonnée, et sacrifiée même par des théologiens très conservateurs. Nous avons pesé les deux grands arguments formulés contre leur authenticité : l'impossibilité de leur assigner une place dans la vie de Paul, et le fait qu'elles supposent à l'Eglise un développement que celle-ci n’avait pas encore du vivant de l’Apôtre. La première objection, la plus sérieuse selon plus d’un critique, ne nous touche guère, vu que nous ne possédons pas une chronique si serrée des faits et gestes de saint Paul, qu’il n’y ait plus moyen d’y intercaler trois lettres. Quant à la seconde, elle est, certes, d’un grand poids. En lisant les Epîtres pastorales, nous avons l'impression de nous trouver en présence d’une Eglise fortement organisée: et 1l nous est difficile d'admettre que, du vivant de Paul, les communautés chrétiennes aient déjà possédé une organisation si complète. [1 y a aussi dans le style certaines particularités qui semblent dénoter une autre origine. Et cependant ces Epîtres portent dans leur conception de l'Evangile, dans leur tendance, dans leurs principes, dans leur esprit, nous dirions presque dans leur moelle, l'empreinte si nettement accusée de la pensée spécifiquement paulinienne, le cachet si pur du sénie religieux de l’Apôtre, et, en maint endroit, aussi
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la marque si caractéristique de sa langue, qu'il nous est tout aussi impossible de les attribuer à un autre auteur. M. Sabatier, qui partage en quelque mesure ce sentiment, se demande s’il n’y aurait pas dans ces Epîtres quelques billets de lApôtre (1). Notre avis est plutôt que ces lettres sont authentiques, mais que des copistes, dirigés peut-être par quelque évêque (comme c'était ordinairement le cas), y ont ajouté des surcharges motivées par la situation de l'Eglise. Cela nous expliquerait à la fois le caractère paulinien et les notes discordantes de ces Epîtres. Et comme ces additions se rapportent uniquement à des questions de discipline et d'ordre ecclésiastique, et nullement à la doctrine, et que, d’autre part, ces lettres, au cas où elles ne seraient pas de la plume de l’Apôtre, sont incontestablement inspirées par son esprit, nous nous croyons parfaitement autorisé à invoquer le témoignage de ces Epîtres pour notre étude spéciale.
Par contre, nous n’en appellerons que rarement aux Actes des Apôtres. Autant cet écrit nous semble digne de foi au point de vue de l'histoire extérieure de la vie de Paul, — surtout dans les chapitres où l’auteur parle à la première personne du pluriel, — autant nous nous méfions des discours de Paul que renferme ce livre. Luc a certainement retenu d’une manière générale les paroles de l'Apôtre, et la doctrine de ces discours concorde avec l’enseignement des Epiîtres pauliniennes. Mais, dans les cas douteux, le
(4) Voir l’article de M. Sabatier sur les Epîtres pastorales dans lP Encyclopédie des sciences religieuses de M. Lichtenberger.
Er livre des Actes ne saurait faire autorité, car nous n'avons aucune garantie que Luc ait bien formulé, ni même qu'il ait toujours bien saisi la pensée de Paul.
On verra, du reste, que notre travail se fonde, en première ligne, sur les quatre grandes Epîtres, incontestablement authentiques; et que les questions d'authenticité relatives aux autres sont sans influence sur les résultats historiques de cette étude.
Une autre question, soulevée déjà par M. Usteri et traitée pour la première fois systématiquement par M. Sabatier, est de savoir s’il y a eu un développement dans la pensée de saint Paul, et si sa théologie porte des traces de cette évolution. M. Sabatier, en suivant l’ordre chronologique probable des écrits de Paul, cherche à nous initier à « l'histoire de la pensée» de V'Apôtre. Ce travail repose sur une analyse psychologique des plus fines. Il nous introduit, pour ainsi dire, dans le laboratoire de la pensée paulinienne, et nous montre comment les grandes et belles doctrines de l’Apôtre sont arrivées peu à peu à leur complet épanouissement,.
Nous sommes parfaitement d'accord avec M. Sabatier sur le principe. Il y a certainement eu un développement dans la pensée théologique de Paul. Mais nous croyons que ce développement tombe dans une époque antérieure aux Epîtres, du moins à celle aux Galates, qui est la première en date après les deux Epiîtres aux Thessaloniciens; et que, lorsque Paul se mit à écrire les Epîtres qui nous restent de lui, son système théologique était déjà achevé el sa pensée arrivée à sa pleine maturité. En comparant entre elles
SA ue les conceptions de l'Apôtre, depuis l'Epiître aux Galates jusqu'à celle aux Philippiens, il nous est impossible de constater d'une manière certaine aucun développement.
Mais ce que nous constatons, c’est un déplacement des préoccupations de l'Apôtre. Sous ce rapport, on peut nettement distinguer trois périodes : la première, dans laquelle tombent les Epîtres aux Thessaloniciens, où l'attente de la parousie du Christ et les questions eschatologiques se trouvent au premier plan ; — ja seconde, marquée par les Epîtres aux Galates, aux Corinthiens et aux Romains, où l’Apôtre est en lutte avec les judéochrétiens, et où prédominent les questions relatives à la loi et à la yustfication par la foi; — enfin la troisième, où surgit la lutte contre les tendances gnostiques et où la christologie est au centre de la controverse. Les Epîtres aux Colossiens, aux Ephésiens et aux Philippiens portent les traces de cette préoccupation.
Il est naturel dès lors que, dans cette dernière période par exemple, la doctrine de la justification par la foi soit moins accentuée que dans la période précédente ; et que dans celle-ci la christologie se trouve au second plan. Mais on n’est pas autorisé à conclure de ce fait que, lorsque Paul écrivit l'Epître aux Romains, il n'avait pas encore les mêmes concertions christologiques que lorsqu'il écrivit l’Epître aux Colossiens ; pas plus qu'il ne serait permis d'en conclure que, iorsque Paul écrivit ses dernières lettres, 1l n’avait plus sur la justification par la foi les mêmes idées que dans ses lettres aux Galates et aux Romains.
I n’y a qu’un point où l’Apôtre a dù nécessairement,
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dans le cours des années, en tenant compte des faits, modifier, non pas ses notions théologiques, mais ses espérances. Le Christ, dont la parousie était si impatiemment attendue, tardait à revenir. Les fidèles voyaient les. années s’écouler, leurs parents et amis mourir, Paul lui-même commençait à se familiariser avec l’idée de sa mort avant le retour du Christ. Dans cet ordre de réflexions, les tâtonnements étaient très naturels, et devaient avoir aussi leur réaction sur la vie sociale; et il y a certainement sous ce rapport une grande étape depuis la première Epître aux Thessaloniciens — à travers la première Epître aux Corinthiens — jusqu'à l’Epître aux Philippiens. Mais ces vicissitudes de l'espérance chrétienne ne portèrent pas sur la notion de la parousie elle-même. Le dogme demeura intact. On ne saurait donc, même touchant ce point, parler d’un développement dogmatique dans les Epitres pauliniennes.
Cependant nous ne voudrions pas établir notre thèse d’une manière trop absolue. Il est certain que lorsqu'on s'occupe spécialement d’une idée, surtout quand on la discute contradictoirement, on arrive à plus de clarté et de précision. Nous admettons donc volontiers que saint Paul, en traitant les questions brûlantes du jour, a été amené à préciser sa pensée. Seulement ce qu'il nous est impossible de découvrir, ce sont des éraces certaines d'un progrès dé cette nature; à plus forte raison ne voyons-nous nul indice d'une évolution impliquant une modification des idées et des doctrines elles-mêmes. Nous croyons donc être libre de ne tenir aucun compte, dans notre travail, de l’ordre chronologique des Epîtres.
Notre étude se divise naturellement en deux parties : la première trailant du péché, la seconde de la rédemption. Les subdivisions se justifieront dans le cours de l'étude. | |
Le but de ce travail est essentiellement historique. Nous cherchons à déterminer et à exposer d’une manière rigoureusement objective la pensée de saint Paul. Cependant tout travail théologique, une étude de théologie biblique surtout, doit, à notre avis, poursuivre un intérêt religieux. [Il comporte donc des réflexions critiques et dogmatiques. Touchant ces réflexions, nous nous sommes imposé une grande sobriété ; nous croyons ne pas avoir dépassé la juste mesure, et nous osons espérer que nos lecteurs, s’ils ne peuvent se rallier à toutes, nos vues, emporteront cependant de cette étude l'impression d’un travail foncièrement consciencieux.