CONCLUSION
Nous n'avons examiné qu'une parte, la partie la plus saillante, il est vrai, du système paulinien; et nous n'hésitons pas à dire qu’à nos yeux, ce système est la conception dogmatique la plus puissante, la plus grandiose et la plus profonde, non seulement de l’Eglise primitive, mais de l'Eglise chrétienne de tous les temps.
Il y a des théologiens qui ne veulent pas reconnaître à saint Paul le titre de dogmaticien ; car, disent-ils, il n'a écrit que des lettres de circonstance et n’a point composé de traité de dogmalique. Nous leur objecterons que ce n’est pasle traité dedogmatique qui fait le dogmaticien. Nous pourrions citer plus d’un traité de dogmatique, dont l’auteur n’est pas dogmaticien du tout. Il ne suffit même pas, pour être dogmaticien, d’avoir, en fait d’apologétique chrétienne, des idées originales et élevées. Ce qui fait le dogmaticien, c’estla pensée dialectique, systématique et spéculative. Or, cette pensée, Paul l’a eue à un degré éminent, hors ligne. On sent à la base de ses Epitres un système dogmatique vigoureusement conçu, et achevé jusque dans ses détails. Le système existait tout fini dans son esprit, Paul n’aurail eu qu’à le mettre
par écrit, pour nous donner un traité de dogmatique incomparable. Nous en avons une esquisse dans l’Epitre aux Romains.
À côté de l'élément naturel, humain, où l'éducation rablbinique, la tradition chrétienne et la puissance dialectique et intuitive de l'Apôtre ont une large part, il y a dans cette théologie un second élément, dont la source n’est pas dans l'esprit ou le cœur de l’homme: c’est l'élément surnaturel, divin, procédant d’une inspiration immédiate du Saint-Esprit, à laquelle le génie de l'Apôtre a servi d'organe. Cet élément est indispensable au vrai théologien, il constitue la matière à la fois objective et subjective (subject objective, comme on dit en Allemagne) sur laquelle le dogmalicien opère. Nous l'appelons la conscience chrétienne. Chez saint Paul, celte action du Saint-Esprit, cette inspiration divine, se trouve dans une mesure exceptionnelle. L’Apôtre élait un de ces « cœurs purs, » dont Jésus a dit: «ils verront Dieu » (Matt. 5, 8). Paul a parfaitement conscience de son inspiration. «Ce qui n’est venu à l'esprit d'aucun homme, dit-il, Dieu nous l’a révélé par son Esprit... Nous avons reçu l'Esprit de Dieu, afin que nous voyions ce que Dieu nous a donné par sa grâce» [1 Cor.2,9-15). Aussi affirme-t-il que sa prédication est « non une parole des hommes, mais véritablement la parole de Dieu » (4 Thess. 2,13); et il prononce l’anathème sur celui qui annoncerait «un autre évangile» {Gal. 1, 8. 9).
Nous comprenons que la puissante manifestation de la révélation divine dans les Epîtres de Paul saisisse le lecteur, au point de lui faire oublier les éléments humains et périssables de celte admirable théologie. EL
cependant, à côté de «l'or, de l'argent et des pierres précieuses, » le système paulinien, comme tout système humain, contient aussi « du bois, du foin et du chaume, » pour nous servir d’une image de l’Apôtre (1 Cor. 3, 12).
Paul a le sentiment de ce double caractère de son enseignement. Il n’a pas la prétention d’être arrivé à la science parfaite des choses divines. Malgré « l’excellence de ses révélations » (2 Cor. 12,7), il considère ses vues et son langage, en comparaison de la réalité, comme le balbutiement d’un enfant. «Nos connaissances et nos prophéties, dit-il, sont imparfaites. Nous ne voyons encore les choses qu’obscurément, comme dans un miroir; mais nous les verrons face à face ; aujourd’huije ne connais qu’en partie; mais alors je connaîtrai comme j'ai été connu» {1 Cor. 13, 9-12). « Dieu qui a dit à la lumière de luire dans les ténèbres, a aussi fait briller la lunuère dans nos cœurs, pour faire resplendir la connaissance de sa gloire sur la face de Christ. Nous portons ce trésor dans des vases de terre, afin que cette grande puissance soit attribuée -à Dieu, et non pas à nous » (2 Cor. 4, 6.7). Toute l'humilité et toute la grandeur de l’Apôtre apparaissent dans ces lignes.
Et Paul n’est pas un faux dévot qui cache l'orgueil sous l’humilité des phrases. Il 7 sa théologie, 1l croëf ce qu'il dit de l’imperfection de sa pensée et de son langage. C’est la marque du grand penseur, dont l'horizon est immense, et qui a le sentiment de sa petitesse, de son néant, en face de l’immensité. Autant l’Apôtre est convaincu de la vérité de son évangile, autant il est disposé à reconnaître l’imperfection et les lacunes de sa science religieuse. Comme Moïse el les prophètes de
rt ee l’ancienne Alliance, il porte, lui aussi, « le Lrésor divin dans un vase d'argile. »
Le dogmaticien chrétien, en étudiant les Epîtres pauliniennes, se trouve aujourd'hui, vis-à-vis de saint Paul, dans la même situation où se trouvait l’Apôtre vis-à-vis des écrits de Moïse et des Prophètes. La vérité éternelle, la Parole de Dieu, est incarnée dans une forme contingente, défectueuse, périssable; et il s’agit de la dégager, afin de la couler dans le moule de la pensée contemporainé.
Paul a compris cette tâche d'une manière instinctive plutôt que consciente ; et 1l l’a remplie, non sans luttes pénibles, ni sans sacrifices douloureux, mais avec une assurance inébranlable et un succès éclatant.
Sa méthode dans l’interprélation des textes est d’un exemple précieux. C’est l’allégorie. Non l’allégorie superficielle et puérile des théologiens postérieurs, non ce répugnant badinage avec les textes de l’Ecriture Sainte, qu'on rencontre enccre trop fréquemment de nos jours, et qui n’est autre chose qu’un vain jeu d'esprit, si ce n’est un mauvais calembour, dont les auteurs sont les premiers à rire ou s’enorgueillir, sans y attacher, du reste, aucune valeur. Ce n'est pas Ià la sainte allésorie de l’Apôtre. L’allégorie paulinienne repose, en dernière analyse, sur la grande vérité, que la pensée divine ne se rencontre pas ici-bas dans sa formule adéquate, et que, pour la trouver, il faut savoir découvrir le «sens supérieur » sous la formule inférieure et temporaire. Paul a cru à l’allégorie. C'est par ce procédé qu'il cherchait à dégager, commenous dirions,
l'esprit de la lettre, Ses adversaires avaient pour eux la
lettre de l'Ecriture ; Paul, au moyen de l’allégorie, en a saisi l'esprit. Il a pu n'être pas toujours heureux dans le choix de ses preuves ; telle de ses interprétations allégoriques peut n'être nullement concluante; mais, grâce à la pénétration de son intuition religieuse et à l’affinité spirituelle de son génie avec celui de grands hommes de Dieu de l’ancienne Alliance, il a trouvé le doux et tendre noyau sous la rude écorce de la Thora; par sa méthode allésorique, il a trouvé l'Evangile dans la Loi.
Nous sommes dans une situation analogue vis-à-vis des écrits de Paul. Les temps ont marché; les idées se sont modifiées, surtout sous l'influence des doctrines pauliniennes ; toute notre conception du monde à changé à la suite du progrès des lettres, de la philosophie, de l’histoire, et par le fait des grandes découvertes scienüfiques ; l'air spirituel ambiant n’est plus le même. La distance qui nous sépare de l’époque de Paul est spirituellement plus grande, plutôt que moins grande que celle qui séparait l’Apôtre des auteurs de l'Ancien Testament. Les théologiens modernes ont donc à soumettre les Epîtres pauliniennes à un travail d'interprétation analogue à celui auquel Paul lui-même a soumis le Livre de l’ancienne Alliance. Ils ont pour mission de s’appliquer à distinguer sous la formule paulinienne la sainte et éternelle pensée de Dieu, et de la donner à leurs contemporains sous une forme qui réponde aux besoins actuels de la pensée humaine, de même que Paul l’a appropriée aux besoins intellectuels de son époque (ñ hoyin Xazpeia, Rom. 12, 1), — sans émousser aucun de ces angles de la Parole de Dieu, qui blessent et révoltent le cœur égoïste et perverti de l’homme naturel.
Nous voulons dire que le théologien, dans ce travail, ne doit pas se laisser guider par le désir d'offrir au cœur naturel de l'homme un évangile édulcoré répondant à ses goûts, mais qu'il doit s'inspirer des sentiments de saint Paul, qui n’avait qu’une seule préoccupation, celle de donner au monde la vérité pour son salur.
Ce travail s’est déjà fait d’une manière plus ou moins inconsciente dans le cours des siècles. Personne n’enseigne plus aujourd’hui la pure doctrine paulinienne. Ceux-là même qui, sous l'influence de la tradition orthodoxe, catholique ou protestante, et dans une touchante et naïveillusion, se figurent partager absolument . les convictions.de l’Apôtre, sont loin d'admettre telles de ses croyances et de ses théories, et font de l’allégorie sans s’en douter. Pour s’en persuader, on n’a qu’à parcourir les recueils de sermons contemporains. Ce sont notamment les éléments gnostiques, dont le système paulinien est imprégné dans une si grande mesure, qui ont complètement disparu de l’enseignement religieux.
Ce triage, que le chrétien laïque fait d’une manière inconsciente, le théologien doit le faire en pleine connaissance de cause. La théologie moderne a su judicieusement distinguer entre l’étude historique et létude dogmatique. La première établit le sens de la «lettre; » la seconde cherche à découvrir, sous la formule humaine, la sainte et éternelle pensée de Dieu. Ces deux branches de la science théologique sont également utiles et nécessaires; elles se prêtent un appui mutuel; elles se complètent réciproquement. L'histoire est le facteur réaliste dans la dogmatique ; celle-ci est le fateur idéaliste dans l’histoire. Les deux fac'eurs se confondent
dans la vie concrète; mais il importe de les distinguer dans la science; le progrès scientifique est à ce prix.
Nous avons, dans ce travail, cherché à établir la « lettre » de la doctrine paulinienne sur le péché et la rédemption, non sans faire quelques incursions dans le domaine de la dogmatique. Nos résultats historiques diffèrent ,sur quelques points, de l'opinion traditionnelle; sur d'autres points, nous nous sommes trouvé en désaccord avec des théologiens contemporains d’une haute compétence. Nous avons essayé de fournir nos preuves. Il y a là une question de fait à déterminer; et les éléments dela question sont si nombreux et si bien arrètés que nous ne nous doutons nullement qu’au point de vue historique, la théologie n'arrive, avec le temps, à une entente parfaite sur l’enseignement du grand Apôtre des païens.
Il n’en est pas de même de la question dogmatique. Celle-ci est infiniment complexe et éminemment personnelle. Quels sont, dans la théologie de Paul, les éléments terrestres, contingents, périssables ? et quelle en est la substance divine et éternelle? Poser ces questions, c’est poser la question de la Religion même.
Nous n’avons pas à donner ici une solution. Mais nous relèverons cinq points qui, à notre avis, constituent le fondement inébranlable de l’enseignement de lApôtre. Ce sont : la terrible réalité du péché ; l’indissoluble uuité de la yusice et de la miséricorde de Dieu ; la nécessité de l’expiañion du péché ; la solidarité organique de l'humanité dans le péché et dans l’expiation ; et le salut du pécheur par la /oi, c’est-à-dire par un acte de consécration à Dieu du moi tout entier.
C'est en s'appuyant sur ces notions que saint Paul a développé son admirable système, et qu’il a réussi à donner une satisfaction réelle aux besoins de la pensée religieuse et morale de son époque. Nous considérons ces notions comme des colonnes de la vérité, et nous avons la conviction qu’en s'appuyant sur elles, la théologie moderne pourra, à son tour, répondre aux aspirations religieuses, au sentiment moral et aux exigences intellectuelles de notre temps, et regagner ainsi sa place honorée et son influence légitime dans le monde de la pensée.
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