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dans le cas donné, — eu égard à la différence entre le pécheur coupable et son substitut innocent, entre Îles fils d'Adam et le Fils de Dieu, — la mort de Christ est l'équivalent effectif de la sanction suprême de la loi. Seulement nous ferions ainsi de l'apologie, et non de l'histoire. L’apologie serait bonne, croyons-nous, car, dans la pensée de Paul, le Christ est tellement supérieur aux hommes, que son sacrifice doit largement contrebalancer tous les châtiments mérités par l'humanité. Nous resterions donc dans le courant des conceptions paulinieunes. Mais de fait, Paul n’a jamais exprimé cette idée. Il se tient absolument sur le terrain juridique, et il enseigne, non pas l’équivalence morale, mais la consimilitude formelle de la mort méritée par l’homme, et de la mort soufferte par le Christ. Nous devons donc maintenir que, sur ce point, il y a, dans les conceptions de l’Apôtre, une confusion de deux idées, connexes, il est vrai, mais parfaitement distinctes.
Le principe sur lequel se fonde l'argumentation de Paul n’en est pas moins juridiquement incontestable. Quand un voleur a fini le temps de sa prison, il a droit à la libération; sa libération n’est pas un acte gracieux, mais un acte de pusfice; il se trouve, vis-à-vis de la justice, dans l’état où il se trouvait avant d’avoir volé. C’est là ce que Paul appelle étre justifié. Ce principe, il Papplique à Jésus-Christ. Seulement pour comprendre son raisonnement et les conclusions très étendues qu'il en tire, il faut entrer dans sa manière de voir et accepter sa confusion entre la mort et la peine de mort; il faut sup-
poser l'identité des deux termes, tout en appliquant au terme de sort, selon le contexte, tantôt l’un, tantôt l’autre sens. A ce point de vue seulement, on comprend la doctrine paulinienne de la justification par la foi et de la vie nouvelle en Christ.
Jésus-Christ, après avoir subi le châtiment des péchés, a droit à la résurrection. Aussi Dieu, « qui est juste et qui justifie » (Oiuatos nat tuatoy, Rom. 4, 20) le délivre-t-il des liens de Ja mort. La résurrection du Christ est un acte de la puissance du Père. Paul est trop bon logicien pour attribuer, comme le font certains théologiens, la résurrection à la puissance propre du Fils ; car les forces du Fils avaient été brisées, anéanties par la mort. « Il a été crucifié dans ia faiblesse, dit l’Apôtre, mais 1l vit par la puissance de Dieu, » — à à dvdpeus 0eoù (2 Cor. 13,4). « Christ est ressuscité des
TOV HÜPIOY NYELPEV ( Cor. 6, 14; comp. Gal MP ACC Pons 02988, 14 54109)
Il est hors de doute que par la résurrection Paul entend la résurrection corporelle. «Christ, dit-il, est ressuscité le #roisième jour » (1 Cor. 15, 4). Cette mention du troisième jour n'aurait pas de sens si Paul n'avait accepté la croyance de la communauté de Jérusalem que le troisième jour, Jésus est sorti vivant du tombeau. L'Apôtre dit explicitement qu'il «a reçu » ces détails par d’autres : © za rapéhaer (1 Cor. 15, 3). Cette notion de la résurrection concordait d'ailleurs absolument avec son monisme psychologique. Nous en trouvons des traces dans toutes les Epîtres. Une des preuves les plus frap-
pantes de ce fait est le rapport que l'Apôtre établit entre la résurrection et les membres de notre corps. « Le corps, dit-il, n’est pas pour l’impudicité; 1l est pour le Sergneur, et le Seigneur pour le corps. Et Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitéra aussi par sa puissance. Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres de Christ; prendrai-je donc les membres de Christ pour en faire les membres d’une prostituée? » (1 Cor. 6, 13-15.)
Cependant le corps du Ressuscité n’est plus l’ancien corps matériel; c’est un corps transfiguré, éthéré ; c’est le « corps spirituel, » tel que lPApôtre le décrit dans le quinzième chapitre de la première Epître aux Corinthiens, qui traite spécialement de la résurrection du Christ et des croyants. De là l'expression : « lesprit du Christ,» — + rysüua Xptrod, — expression qui, appliquée au Christ ressuscité, ne signifie jamais, comme le pensent la plupart des exégètos, l'esprit de Christ en opposition avec son corps, mais le Christ tout entier en tant qu'être ressuscité, c'est-à-dire spirituel. « L'esprit de Christ» est synonyme de «le Christ ressuscité.» Il importe de bien se rendre compte de cette terminologie, afin de ne pas introduire dans la christoiogie paulinienne un dualisme étranger aux conceptions de l’Apôtre, comme c'est surtout le cas pour la christologie de Calvin, dont le Christ se scinde en deux, laissant son corps au ciel et demeurant par son esprit dans le cœur des crovants. Quand Paul dit: « Le Christ vit en moi » (Gal. 2, 20), c’est du Christ ressuscité — spirituel — tout entier qu'il entend parler.
Nous ne savons si Paul a eu connaissance de l’ascen-
sion du Christ. Il n’y fait aucune allusion; et il serait difficile d’assigner à l’ascension une place dans le système de l’Apôtre, Nous n'avons pas à nous en occuper ici. En tout cas, c'est la résurrection qui marque le moment de la libération, de la justification du Rédempteur, en même temps que son retour dans les sphères céles - Les, dans le monde de lesprif,c à la droite de Dieu »{(Rom. 8,34; Ep. 1, 20).
La résurrection de Christ est en même temps un moïgnage éclatant de Dieu, une révélation, une prédicalion pour le monde. Paul ne pouvait négliger ce point de vue. Il avail été converti par ce témoignage. Il devait s’en servir lui-même pour en convertir d’autres. C'était son grand argument apologélique, l'argument par excellence. «Jésus-Christ, dit-il, a été manifesté comme Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts » (Rom. 1, 4). Il s'appelle lui-mème un #émoin de la résurrection. « Nous avons Lémoigné, dit-il, que Dieu a ressuscité le Christ, » — aaoruphoaev br Tyeupev rov Xotorév (4 Cor. 15, 15. Tout le raisonnement du quinzième chapitre de la première Epître aux Corinthiens pivote sur ce témoignage : Xpiorès éyhyeptat 2x vezpov (V. 20). Il est donc incontestable que Paul a attaché le plus grand prix àce témoignage divin. Seulement on se méprend sur la pensée de l’Apôtre, si l’on croit que, dans son système, la résurrection est motivée par la nécessité de ce témoionage. Ce serait là une cause tout extérieure. Paul cherche la cause immédiate, la cause interne, la cause juridique. Et il la trouve dans la }ushfication.
La résurrection est à la fois la conséquence el la preuve de l’expiation. « Si Christ n’est pas ressuscité, vous êtes
encore dans vos péchés (étre dort dv race duagriars Duüv), votre foi est vaine, et ceux qui sont morts en Christ sont perdus » — jrérore (A Corn Air 18) c'est-à-dire vos péchés n’ont pas été expiés par la mort de Jésus. La certitude de la rédemption est donc, non dans la ot, mais dans la résurrection du Christ. EL nous ne saurions approuver les théologiens qui placent la cerhitude de notre réconciliation avec Dieu dans le fait du supplice sanglant de Jésus-Christ (1); pas plus que nous ne nous rangeons à l'avis de ceux qui croient que l’idée de la résurrection est, au fond, une superfétation dans la théologie de saint Paul, et que l’Apôtre aurait parfaitement pu se passer de cette preuve apologétique de la rédemption (2). Ces théologiens ne comprennent pas le sens de la résurrection dans le système paulinien. Pour Paul, la résurrection est absolument inséparable de la justification, car le rétablissement dans l’état primitif de justice, la justification, sc Tail précisément par le retour à la vie, par la résurrection.
Mais on se trompcrait si l'on croyait que Paul a at- Lribué à la /oi en la résurrection de Christ une vertu justilante. Nous verrons qu’il n’a même pas attribué cette vertu à la foi en la personne du Christ. La foi en la résurrection est pour Paul un ##oyen pour arriver à la foi en la personne du Christ; et la foi en la personne du Christ est un #oyen pour participer personnellement à la puslificalion du Christ. Nous devons nous expliquer
(D) « Jesu Christi bluriges Ende gibt uns die Gewissheit, dass der Gerechtigheit Gottes genuggethan ist» (C. Hackenschmidt, Die Xwrche im Glauben des enangelischen Christen, Erl. 1881, p. 51).
(2) Pfleiderer, Paulinismus, p. 120.
sur ce point. La doctrine paulinienne de la justification de l'individu achèvera de faire ressortir la justesse de notre conception de la Rédemption.
Nous avons vu que l’œuvre de la rédemption s’accomplit entre Dieu et le représentant de l'humanité, Jésus- Christ. Cette œuvre est achevée : le Christ a souffert le châtiment du péché, il a satisfait à la justice, il est ressuscité. Dieu est réconcilié avec le monde. La logique formelle exigerait que, par ce fait même, toute l’humanité fût effectivement sauvée. Mais iciintervient un facteur qui brise la logique formelle : la Æberté de l'homme.
Dieu respecte la liberté de l’homme. Ii n’impose pas le salut, pas plus qu’il n’a imposé le péché. Mais les sentiments de Dieu vis-à-vis du pécheur ont changé. La bienveillance remplace l’inimitié. L'homme peut échapper à la condamnation méritée, parce que le Messie a souffert la mort à sa place et que cette expiation a été agréée de Dieu. Mais comment, à quelles conditions, par quel moyen le pécheur peut-il bénéficier de cette œuvre rédemptrice? Saint Paul répond : par /a foien Christ (Gal. 2, 16 ; 3, 26; Rom. 1, 17; 3, 25-30; 4, He Die dl).
Nous n'avons pas à élucider ici la notion paulinienne de la foi. Pour la question qui nous occupe, 1l nous suffit de savoir, comme nous l’avons déjà indiqué plus haut, que, par la foi en Christ, Paul entend l'union spirituelle la plus intime, l’identification mystique de l’individu avec Christ(1). Christ et le croyant sont conçus
(1) M. Maurice Vernes va jusqu’à soutenir que, selon Paul, la foi produit une identification substantielle, une consubstantiation du
comme ne formant qu'une seule personne. [y a même effet rétroactif. La vie du croyant seconfond avec celle du Christ, au point de s’assimiler Pexpiation, la résurrection, la justification, la vie nouvelle du Rédempteur, et de s'approprier ainsi la rédemption elle-même. C'est ce que Paul appelle être « en Christ, » — 3 Xpur®. Celle conception, si hardie et si originale, jette une vive lumière sur Ja notion paulinienne de la rédemption.
Par la foi, le chrétien est crucifié avec Christ. « Nous savons, dit Paul, que notre vieil homme a été crucifié avec lui, — cuvestaupéon (Rom. 6, 6). « J'ai été crucifié avec Christ; el ce n’est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi » (Gal. 2, 19. 20). « Ceux qui sont à Jésus- Christ ont crucifié leur chair » (Gal. 5, 24).
La crucifixion est suivie de la #ort. « Nous sommes morts avec Christ, » — drsbäveusy cbv Xouro (Rom. 6, 8). « Nous nous sommes implantés dans sa mort, » —
gûpurot syévauev T1& épobpatt ToÙ Mavatou aùTod (v. 5). « Nous
croyant avec le Christ, voire une transsubstantiation : «substantiæ transmutatio. » & Ut ex medii vi dectrina in eucharistia substantia panis et vini mutatur in substantiam corporis et sanquinis C'hristi, ita substantia nostra, ex actu fiduciæ, in s'bstantiam Christi mutatur » (De natura fidei apul Paulum apostolum, Argent. 1871, p. 9. 41). Nous croyons qu'il y a de l’exagération dans cette manière de voir; mais nous ne serions pas éloigné ‘d'admettre que, dans la pensée de Paul, l'identification avec le Christ par la foi exerçait aussi une action sur la nature corporelle du croyant. En tout cas, l'identification au point de vue de la conception doymatique est absolue. M. Vernes en tire la conclusion très juste : « £'x quo facti sumus Christus ex fidei actu, justitia Det in Christo sumus » (p. 12) ; seulement il n’a pas remarqué que cette justification se fait, non sur la base de la sainteté et de la justice du Christ, mais sur la base de sa justification par la résurrection.
sommes plongés par le baptôme (1) dans sa mort, » — is Tèv Oivarov adro5 Efamrichmuey (V. 3). « C'est pour le péché que Cbrist est mort; ainsi, vous aussi, considérez-vous comme morls au péché, » — oyitesds Eavrobs venecbe ù apapria (V. 10, 1. comp. v. 2). « Vous êtes morts, el votre vie est cachée avec Christ en Dieu » (Col. 3, 3). «Si nous sommes morts avec lui, nous vivrons aussi avec lui » (2 Tim. 2, 11). « Vous avez été mis à mort par le corps de Christ » (Rom. 7, 4).
Après la mort, l'ensevelissement. « Nous avons été ensevelis avec lui par le baplème, D — GUVETAPAUEY AIT) (Rom. 6, 4). « C’est en lui que vous avez été circoncis, non d’une circoncision faite de main d'homme, mais de la circoncision de Christ, qui consiste dans le retranchement de notre corps charnel: ayant été ensevelis avec lui par le baptême » (Col. 2, 11. 12).
Le chrétien participe à la résurrection du Christ. « Vous êles ressuscités en lui et avec lui, » — à à x cuvnyépônre (Col. 2, 12; 3, 1). « Dieu vous à ressuscilés avec lui, » — GUVYELPEY (Eph. 2 6).
La résurrection implique la justification. « Etant donc justifiés par la foi, — Drarwdévres oùv 24 mises, — nous avons la paix avec Dieu » {Rom. 5, 1). «Nous avons cru en Jésus-Christ, afin d’être justifiés par la foien Christ, » — a dxuw0ope x risrews Xpiovod (Gal. 2, 16). « Je regarde toutes choses comme de la boue, afin de gagner Christ, et d’être trouvé en lui (iv aï:@), non avec ma Justice, celle qui vient de la loi, mais celle qui s’obtient par la foi en Christ, la justice reconnue par Dieu et imputée à
(1) Le baptême est l'acte de foi par excellence.
la foi (Brrarosbvnr vnv Dià misrews Kotsroë, rhv êx Ôsoû Oiratocbvry 2 <ÿ rie), afin de connaître Christ et la portée de sa résurrection » (Phil. 3, 8-10). C’est là le sens précis de la doctrine paulinienne de la justification par la foi. Nous ne connaissons aucun théologien qui lait parfaitement comprise (1).
Par la résurrection Jésus-Christ est entré dans une vie nouvelle, sainte, juste, pure, céleste, dans la vie de l'esprit. Le croyant de même. « Dieu nous a ressuscités et nous a fait asseoir avec Christ {ex Christ) dans les CIEUX, » — cuvexdOtev èv rois éreusaviors ëv Xpusro (Eph. 2, 6). « Vous êtes tous fils de Dieu (vi 6e) par la foi en Jésus-Christ » (Gal. 3, 26). « Si quelqu'un est en Christ,
il est une nouvelle créature, » — xavñ ris (2 Cor. 5, 17) « En lui habite le plérôme de la divinité, et vous avez toute plénitude en Iui, » — ë55< ëv aù:® rerrncouére:
(Col. 2, 10). «Il n’y a donc aucune condamnation (cè3ey raxdrewa) pour ceux qui sont en Jésus-Christ » (Rom. 8, 1). Virtuellement, le croyant ne vit plus « dans la chair, » — y capxi — c’est-à-dire dans cette vie terrestre, car il est mort et ressuscité en Christ. Il vit « dans l'esprit, » — ivrvaiua, — C'est-à-dire dans le monde d'outre-tombe, dans la sphère céleste, divine, dans
(4) Voir, dans l’£ncyclopédie des sciences religieuses de M. Lichtenberger, l’article de M. Matter sur la Justification. Cet article est un excellent résumé de l'histoire du dogme de la justification par la foi. M. Matter, après avoir passé en revue toutes les conceptions jusqu'aux plus récentes, développe ses propres idées. Selon lui, « la justification consiste essentiellement dans la rémission des péchés. » Nous partageons cette manière de voir. Mais dans son exposé de la doctrine de saint Paul, M. Matter ne nous semble pas avoir mis suffisamment en relief le caractère special, l’originalité théologique de la conception paulinienne.
—— O6 laquelle est entré Jésus-Christ par la résurrection. Paul dit explicitement : « Vous n'êtes plus dans la chair, mais dans l'esprit, » — bete D oùx bot Ev sapxt, SAN Ev mveivar (Rom. 8, 9). C’est pourquoi l’Apôtre déclare ne plus connaîlre personne « selon la chair, » — varà cdpux, — pas même le Christ (2 Cor. 5, 16).
C'est là le sens primitif des termes de chair et d'esprit dans les exhortations de Paul. Nous avons vu que ces termes ont pris pou à peu, par l’usage, un sens figuré. On peut facilement se rendre compte de la transition dans les écrits mêmes de Paul. « Si nous vivons dans l'esprit (dans le monde d’outre-tombe), marchons aussi se/on l'esprit » (selon la sainteté du monde d'outretombe), — et Cdpey TVEUHATt, TYEUMATL Tai GTOLYLEV (Gal. cp 25) ; « La justice de la loi (c'est-à-dire l’expiation du péché par la mort, v. 3) est accomplie en nous, qui marchons, non selon la chair, — ph xaxà cigux, — mais selon l’es- Prit, — xaxù mveua. Ceux qui sont selon la chair tendent à ce qui est de la chair; ceux, au contraire, qui sont selon l'esprit, tendent à ce qui est de l’esprit. Or la tendance de la chair aboutit à la mort, mais la téndance de l'esprit aboutit à la vieet à la paix » (Rom. 8, 4-6). Le sens figuré, moral, est en voie de formation, sur la base de la notion dogmatique. Cependant, comme nous l’avons déjà constaté, ces termes ne deviennent jamais, dans le langage de Paul, une simple métaphore. Ils conservent toujours un élément du sens primitif; ils se rapportent toujours plus ou moins direclement à l'identification mystique, par la foi, avec le Christ ressuscité. A plus forte raison, ils n'ont jamais le sens qu'ont les termes de #ratière et d'esprit dans la
philosophie platonicienne. Celui qui ne saisit pas la sionification toute spéciale de ces termes dans le langage de saint Paul, se trouve dans l'impossibilité de comprendre la doctrine paulinienne de la rédemption, et, en général, l’ampleur, la profondeur et l'unité du système théologique de l’Apôtre.
La clef du système est, d’une part, la notion de la justification du Christ par la mort ef la résurrection, el d'autre part, la notion de l'identification de l'individu avec la personne du Christ par la for.
À ce point de vue, on comprend facilement la double lutte de saint Paul contre la loi : la lutte contre la doctrine de la vertu justifiante de la loi, et la lutte contre le maintien des prescriptions mosaiques sous l'économie nouvelle.
La foi seule peut nous unir avec Christ, el nous faire bénéficier ainsi de la justification. La lot en est manifestement incapable. « Que nul ne peut être justifié par la loi, cela saute aux yeux, » — Sÿno (Gal. 3, 41). « Nous croyons donc que l’homme est justifié par la foi, abstraction faite des œuvres de la loi, » — yon Egyov véuov (Rom. 3, 28). Quant à ceux qui veulent arriver à la justice devant Dieu par les œuvres de la loi, commeils sont incapables d'observer toutes les ordonnances divines, ils tombent sous le coup de la sanction pénale, « ils sont sous la malédiction; car il est écrit : Maudit soit quiconque n’observe pas tout ce qui est écrit dans le Livre de la Loï, et ne le met pas en pratique » (Gal. 3, 10; Deut. 27, 26). Du reste, l'Ecriture est parfaitement d'accord avec cet enseignement, puisqu'elle dit que « le
jusie vivra par la foi » (Gal. 3, 11; Habac. 2. 4), et que «Ja foi d'Abraham lui a été imputée à justice » (Gal. 3, 6-9 ; Rom. 4, 3-18 ; Gen. 15, 6).
Nous nesaurions nous ranger à l'avis de M. Pfleiderer qui croit que c'est par la méditation de ces passages que Paul est arrivé à sa notion de la justification par la loi. L’idée de la justification repose sur un principe juridique auquel ces passages n’ont rien à voir. La doctrine du salut par la foi est le fondement de l'enseignement de Jésus-Christ et de ses disciples (1), enseignement que Paul a connu et combattu avant sa conversion. Ce qui est personnel à Paul, c'est la notion mystique de l’iden- ‘tfication de l ta avec Jésus-Christ par la foi, et l'appropriation par ce moyen de la justification du Christ. Gette conception spécialement paulinienne est née des méditations de l’Apôtre sur le mystère de la croix. EL la preuve scripturaire n'intervient que comme argument apologétique.
Maintenant nous nous expliquons aussi pourquoi l'Apôtre parle si rarement du pardon des péchés, et presque exclusivement de la yustfication ; et nous comprenons ce qu'il entend par la « justice selon Dieu, » — Diratosbvn Deod.
Jésus-Christ n'a pas été pardonné : il a expié les péchés, et il a été justifié. Le croyant, qui s'identitie avec Christ, est de même considéré comme ayant expié ses péchés par la mort, et comme ayant satisfait ainsi à
(4) Nous avons consacré une étude spéciale à la notion du salut par la foi, dans nos Réflexions sur l'Evangile du salut (Paris, 1879). Voir en particulier les pages 19-44.
la justice divine ; il n’est pas pardonné, mais justifié. La justice de Christ lui est imputée, — non la justice de la vie terrestre de Jésus, ni même la justice du Fils de Dieu préexistant, mais la justice nouvelle dans laquelle le Christ est ressuscité après avoir expié les péchés du monde sur la croix. El comme cette ustice de Christ s'obtient par l'identification avec le Christ au moyen de la foi, Paul dit que « la foi nous est imputée à jus- Lice, » — noyiberu mior els xatocbvn (Rom. 4, 0e
C’est là la « justice selon Dieu, » — ÿ Srrarosbvn +05 0scù, — la justice telle que Dieu l'entend dans le consuil éternel du salut, et telle qu’il l’a révélée par la loi et les prophètes, — dtxaLOoÛYN LapTUpOUUEVn Dnd ToÙ vépou at TOY To0— #6, — une Justice autre que celle qui naît de l’observation des commandements de Dieu, une justice indépendante de la loi, à l'exclusion de la loi, « en dehors de la loi, » — ywpis vépov, — une justice qui s'obtient par la foi en Jésus-Christ, — da risrews Tnsoô Xptorod, els mévruc at Ti Taévrac TobS TloTEUOVTE (Rom. D 21e 22},
Paul s'applique à relever la différence entre cette «justice selon Dieu » et la « propre justice, » c'est-à-dire celle que l’homme peut s’efforcer d'acquérir par l’observation des prescriptions légales. Parlant des Juifs, il dit : « Je leur rends ce témoignage qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais sans intelligence. Ne connaissant pas la justice selon Dieu, s cherchent à établir leur propre justice, — rnv llav Drrarcobwny, — elils ne sont pas soumis à la justice de Dieu : car Christ est la fin de la loi, pour la justice de tous ceux qui croient; » — <ès Gros rar r@ miorebovr: (Rom. 10, 3. 4). « Je m'efforce de gagner
hrist, afin d'être trouvé en lui, non avec a justice (ph
SCIE es
Exov any datosbvn), à savoir celle qui vient de la loi (riy ëx vépe), mais avec celle qui s'obtient par la foi en Christ, la justice que Dieu impute à la foi, » — riy 34 0e0ù due cÜVNY ÈRt Th Tiotel (Phil. , 9). Luther a très bien rendu cette notion de la Grxatosbvn 505 605 par « die Gerechtighkeit die vor Got qill, » — la justice valable devant Dieu. C'est la justice du Christ ressuscité, agréée de Dieu et imputée gracieusement à celui qui par la foi s’identifie avec la personne du Christ.
C’est pour cette raison aussi que Paul accentue le caractère gratuit de la justification du croyant. « Nous sommes gratuitement justifiés, par sa grâce, » — Grrucbpevet dupeav, rÿ adreo ydpr (Rom. 3, 24). « Si c’est par grâce, ce n’est pas par les œuvres; autrement la grâce n’est plus une grâce » (Rom. 11, 6; comp. Gal. 5, 4; Rom. ÆP4e10-19110.120%21:9; 12; Eph:41,:6° 7:72; 0-72 dnre109-liters27)
Au fond, cette justification gratuite n’est autre chose que le pardon, car elle consiste dans, la « non-imputation des péchés » (2 Cor. 5, 19). Paul lui-même assimile les deux termes quand ül dit : « David exprime le bonheur de l’homme à qui Dieu #npule la justice indépendamment des œuvres : Heureux ceux dont les 2niqguités sont pardonnées, et dont les péchés sont couverts! Heureux l’homme à qui le Seigneur n'impute pas son péché!» (Rom. 4, 6-8; Ps. 31 (32), 1.2). Aussi le termede pardon —äpsois TOY TaparTupTuYy, yapiCecbar — Se rencontre-t-1l, quoique très rarement, sous la plume de lApôtre (Eph. ere 2-iCOLU LA 21355515).
Mais l’idée même du pardon gratuit n’est pas paulinienne. Dieu ne pardonne pas gratuitement : # fait ex-
Étr Ne
prer les péchés au représentant de humanité. Ce n’est que sur la base de cette expiation, suivie de la jus#fication, que Dieu, dans sa miséricorde, veut bien imputer gracieusement la justification à ceux qui par la foi
s'identifient mystiquement avec le Rédempteur. La jusification n’est pas un pardon, c'est une justice nouvelle,
une Justice sw generis : La Grratosbm 0eoù.
Dans ce même ordre d'idées, la doctrine de la sanclification par la foi est parfaitement motivée. Seulement pour Paul, la sanctification est l’imputation gracieuse de la sainteté du Christ ressuscité, et non quelque «justice propre, » sous une autre forme, comme l'entend le méthodisme. La foi en elle-même n’a pas plus une vertu sanchfiante qu'elle n’a une vertu justifiante ; elle n’est qu’un #oyen d'identification avec le Christ. Grâce à cette union, Dieu, comme le dit fort bien un canlique allemand, nous regarde comme si nous étions Jésus luimême : « Bin ich mit Jesu angethan, sieht Gott mich selbst als Jesum an.» En Christ, lescroyants sont des «saints, » — jo (Rom. 1, 7 ; 1 Cor. 1, 2; Col. 3, 12, et al.).
Ils ne sont encore des saints que v#luellement; ils doivent de plus en plus le devenir effectivement. Etils le peuvent, car le Christ, avec lequel 1ls sont mystiquement unis, leur communique les forces morales de la sanctificalion. « C’est de lui que tout le corps fire son accroissement el s'édifie lui-même dans la charité ; » c’est en lui que « nous parvenons à la parfaite stature de Christ » Eph. 4, 13-16 ; 2, 21; Col. 2, 19). Toutefois les saints « en Christ » n'arriveront à la sainteté personnelle 46solue que lorsque tous les liens organiques avec l’ancienne humanité, dans laquelle réside le péché, auront
DL
élé rompus par la mort (Rom. 7, 24 : sie pe bôserar ëx rod Séparez mœù Oavdrou sobre). D'ici là, continuera la lutte dont saint Paul fait une description si dramatique dans le septième chapitre de l’Epître aux Romains.
La doctrine paulinienne de l'abolition de la loi se fonde de même sur la notion de la libération par la mort et la résurrection de Christ, « Christ est la fin de la loi, » — séhoc yap véuou Xptoréc (Rom. 10, 4).
Tous les théologiens sont d'accord pour admettre que, selon Paul, Christ a aboli la loi. Mais les divergences commencent quand 1l s’agit d'expliquer comment, par quel moyen il l’a abolie. Nous ne mentionnerons que les trois principaux courants auxquels on peut ramener ces diverses explications.
Tels théologiens disent que le Christ a aboli R loi par le fait de son obéissance absolue, par l’accomplissement parfait de laloi. Cet accomplissement a satisfait à toutes les exigences de Dieu. L’humanité, représentée en Christ, à pu être déclarée majeure, et par ce fait même la loi mosaïque, dans ses prescriptions spéciales, avait terminé sa lâche. Celte explication nous semble porter un caractère lrop moderne el avoir ses racines ailleurs que dans l’ensemble des conceptions pauliniennes. Paul dit, ilest vrai, que Christ a été placé sous la loi et qu'il l’a parfaitement observée. Mais nous
-ne voyons pas qu'il dise que cette obéissance ait mis fin à Ja loi. Cela ne répond nullement à la notion de la loi de saint Paul, On n’abolit pas la loi en l’accomplissant. La dialectique de Paul était plus forte que cela, Il n’y à pas trace d’un pareil point de vue dans les Epiîtres.
D’autres théologiens pensent que, selon Paul, Christ aurait mis fin à la loi, parce que la loi avait été donnée pour amener le péché à sa plus hideuse manifestation, et que c'est dans son assaut contre Jésus-Christ, dans l’odieux et horrible assassinat du Saint et du Juste, que le péchéestarrivé à sa plus haute puissance, à son plus haut degré d'intensité, en même temps qu’il s'est épuisé, comme une guêpe s'épuise en laissant son aiguillon dans la piqûre qu'elles fait. L'idée est originale, et la comparaison est ingénieuse. Il est certain aussi que saint Paul présente l'intervention de la loi dans le monde comme un stimulant destiné à mettre le péché en évidence. Jusque-là l'observation est juste. Mais où saint Paul parle-t-1l d'un épuisement du péché? Nous ne voyons pas un passage duquel on pourrait légitimement déduire une pareille idée. Cette idée se trouve absolument en dehors dela sphère des conceptions pauliniennes. Jamais Paul n’a parlé d'un épuisement du péché par suite d’un effort excessif; jamais l’idée d’un tel épuisement n'aurait pu dans le système de Paul motiver l’annulation de la loi. Il n’y a point de connexion entre ces deux ordres de faits.
L'opinion la plus généralement adoptée est que Jésus-Christ a aboli la loi en expiant nos péchés sur la croix. Cette expiation, ce sacrifice suprême, dont les sacrifices de la loi mosaïque n'avaient été que le type symbolique, a mis fin à l’ancienne économie, et, par le fait, toute la : loi rituelle et ce qui s’y rapportait devait tomber. Cette explication entre certainement plus que les autres dans le rayon des idées pauliniennes. C’est surtout dans l'Epitre aux Hébreux qu’on trouve despassages qui peuvent
être interprétés dans ce sens, et qui pourraient effectivement avoir eu pour but d'expliquer ainsi l'abandon, par les chrétiens, des lois sacrificielles du mosaïsme. L’abolition des autres lois particulières en découlait logiquement. Aussi nous comprenons que ceux qui croient que l’Epître aux Hébreux est de Paul, s'arrêtent là, convaincus d’avoir saisi la pensée de l'Apôtre, sans trop se préoccuper de savoir si la même idée se trouve aussi exprimée dans les autres Epîtres pauliniennes ; ils l'y transportent même au besoin, pour l'y retrouver après. Mais c’est précisément la constatation de l'absence de toute argumentation de ce genre dans les Epîtres qui portent le nom de Paul, qui nous fait faire un raisonnement inverse et confirme notre conviction que l'Epitre aux Hébreux ne peut être de Paul, vu que Paul se meut dans un tout autre milieu de conceptions spéculatives.
À notre sens, c’est dans la nofion méme de la loi de l’Apôtre qu’il faut chercher la réponse. Il doit y avoir dans la pensée de Paul une relation interne entre la notion de la loi et la notion de l'abolition de Ia loi {1).
Ici nous rencontrons tune parole qui nous frappe. Paul dit aux Galates : « Je suis mort à la loi par la loi, » — à vapor véuw drébavey (Ch. 2, 19). «Je suis mort à la loi, » cela veut dire que la loi cst abolie pour moi. « Je n'existe plus pour la loi, » et « la loi n'existe plus pour moi, » c'est le même fait vu sous deux aspects différents. Paul dit donc que la loi est. abolie pour lui, et cela « par la loi. » En d’autres termes, c’est la loi elle-
(4) Voir notre article sur Za nofion et le rôle de la loi dans la théoloyte de saint Paul, dans la Revue chrétienne, 1881, n° 10.
même qui, en vertu d’un de ses articles, a libéré Paul de la soumission à la loi : c’est la loi qui lui a donné la liberté.
Ce qu'il importerait maintenant de trouver, c’est Particle de la loi qui a prononcé cette libération. Nous nous adressons à Paul; il nous répond assez vivement : « Ne savez-vous donc pas que /a loine lie l'homme qu'aussi longtemps qu'il est en vie ? » (Rom. 7, 1.) Cet article, nous le connaissions. Il existe dans toutes les législations, sans y être inscrit. Eh bien, c’est sur cette donnée élémentaire que Paul fonde en première ligne son argumentation sur l'abolition de la loi. « Quand le mari d’une femme meurt, celte femme est libre; elle peut se remarier sans commettre un adultère » (Rom. 7, 2. 3). La mort rompt tous les liens de la loi. Eh bien, « vous aussi, mes frères, vous êtes morts » (Rom. 7, 4. 6). Conclusion : Vous êtes désiés vis à-vis de la loi; la loi n'existe plus pour vous. Voilà le raisonnement fort simple. fort logique, fort yuridique de Paul.
Maintenant, si nous lui demandons comment il entend ce « vous êles morts, » 1l nous répond immédiatement : « par le corps de Christ » (Rom. 7, 4). Il venait de dire: « Nous sommes morts avec Christ » (Rom. 6, 8). Ici intervient l'élément mystique de l'identification avec Christ par la foi ; et nous nous trouvons en présence de toute l'argumentation de l’Apôtre.
La voici: Celui qui meurt est délié vis-à-vis de la loi; Christ est mort, doncil est délié vis-à-vis de la loi; — par la foi, nous nous unissons mystiquement avec Christ, et participons à toute son existence, — donc nous parlicipons aussi à sa morl, — donc nous sommes
morts, — donc nous sommes déliés vis-à-vis de la loi (4).
Cette argumentation est foncièrement paulinienne, et nous avons la conviction qu'elle exprime bien réellement la pensée, la doctrine de l’Apôtre. Sur la base de cette conceplion, tout se tient, tout s'explique dans le système, et cette harmonie vient confirmer la justesse du point de vue.
Nous comprenons maintenant pourquoi Paul dit si fréquemment que les judéo-chrétiens le persécutent « à cause de la croix de Christ » (Gal. 5, 11; 6, 12. 13). Les judéo-chrétiens ne persécutaient nullement Paul parce qu'il prêchait la croix de Christ pour la rémission des péchés. Us prêchaient eux-mêmes cette doctrine. Mais ils le persécutaient parce qu'il prêchait la croix de Christ pour l'abolition de la loi. C'est de cela qu'ils ne voulaient rien entendre. Ils ne comprennent pas la mort à la loi par la crucifixion. Toute la théorie de Paul leur répugne. Ils veulent bien que Paul prêche la mort de Christ pour les péchés du monde, le salut por la foi en le Crucifié. Sur ces points ils sont en pleine communauté d'idées et de foi avec lui. Mais ils demandent qu'il prêche et pratique aussi la « circoncision, » et c’est parce qu'il ne le veut pas que la guerre éclate entre eux. Et il ne le veut pas, parce que ce serait « annuler la croix de Christ »(1 Cor.1, 17), « Si je prêchais la cir-
(1) M, Pfleiderer n’a pas compris le sens de la comparaison de Paul (Paulin. p. 90. 190). Il se permet même de s'en miquer, et de traiter Paul de maladroit. Cela nous prouve à quel point l’assimilation de la mort de Christ à un sacrifice rituel, comme l'entend M. Pfleiderer, déroute le jugement et empêche de voir toutes les conséquences que Paul tire de la mort du Messie.
concision, dit-il, on ne me persécuterait pas... Ils se font circoncire uniquement afin de ne pas être persécutés pour la croix de Christ » (Gal. 6, 12). Maintenant on comprend la relation si intime entre la circoncision et la croix. La croix est pour Paul, non seulement le symbole de la rédemption, mais aussi celui de la libération de laloi.
Nous comprenons aussi ce que signifie la loi nouvelle, la loi de l'esprit, la oi de Christ, sous laquelle les croyants sont placés. La comparaison de la veuve qui est libre de se remarier (Rom. 7, 1-4) nous l’apprend. L’Apôtre continue son développement « Vous êtes morts à la loi mosaïque, pour que vous apparteniez à un autre : à celui qui est ressuscité des morts » (v. 4). Vous êtes libres (veufs) à l'égard de la loi, à la— quelle vous étiez soumis jusqu’au jour de votre mort (ici Paul renverse les termes de sa comparaison et suppose que c’est la loi qui est le mari décédé), jusqu’au jour de sa mort; maintenant vous pouvez vous donner à un autre {vous remarier) selon la Loi : et cet autre est Christ, qui est ressuscité pour vous.
Qu'on le remarque bien, au fond, Paul ne demande aux chrétiens que de changer de maître, d'abandonner la loi mosaïque pour se donner au Christ. Voilà ce que c'est que la « loi de Christ» (Gal. 6, 2).
Nous serons encore confirmés dans cette pensée en entrant plus avant dans la conséquence des vues mystiques de saint Paul. Par la foi, le chrétien est non seulement entré dans la communion de la mort, mais aussi dans celle de la résurrection de Christ. « Comme Christ est ressuscité des morts, ainsi nous devons aussi mar-
cher dans une nouvelle vie » (Rom. 6, 4). « Si donc vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses d'en haut » (Col. 3, 1). Identifiés mystiquement par la foi avec Christ, nous sommes ressuscités avec lui, nous sommes entrés avec lui dans une vie nouvelle, dans la vie de l'esprit, qui, elle aussi, a ses lois (des lois propres à celte Sphère) — que le chrétien est tenu d'observer, sous peine de châtiment. Paul l’exprime admirablement: « Je suis libre, dit-il, sans loi, » — sans loi écrite, sans commandement extérieur. Mais, ajoute-t-il, j'ai Dieu au-dessus de moi, « je ne suis pas libre de la loi de Dieu, je suis soumis à la loi de Christ : » éweuos Xotoroù (1 Cor. 9, 19-23). Ce Ewepos Xptorod (littéralement : «dans » la loi de Christ) révèle une merveilleuse richesse de vie, de sentiment, de pensées, — tout un monde spirituel. [ci Paul nous laisse voir dans toute la profondeur et l'ampleur de son génie religieux, dans le foyer brûlant de son amour pour Christ. Ici aussi nous voyons que pour Paul lPabolition de la loi se confond avec la sanctification de l'âme par la foi en Jésus-Christ, et que la usfice selon Dieu trouve sa réalisation complète dans la justice personnelle effective.
On a beaucoup discuté la question de savoir st Paul a conçu la justice de Dieu comme étant en conflit avec la miséricorde divine, et si, aux yeux de l’Apôtre, la rédemption est un compromis que Dieu a fait lui-même entre sa justice, qui ne peut laisser le péché impuni, et sa miséricorde, qui veut sauver l’humanité pécheresse.
Les uns accentuent la miséricorde jusqu’à effacer la justice ; d’autres relèvent la justice jusqu’à faire souffrir
au Christ, dans son corps et dans son Âme, au moins virtuellement, les tourments éternels des damnés de l'enfer ; d’autres enfin représentent Dieu comme étant üraillé dans deux sens opposés par la justice et la miséricorde, et finissant par mettre les deux d'accord en faisant à chacune sa part.
Nous croyons que la question est mal posée dans ces termes. Saint Paul n’était pas un de ces théoriciens doctrinaires qui partent de principes abstraits et aprioristiques, pour en déduire un système. Ilest un dogmaticien réaliste. Il part des faits pour remonter aux principes. Or, deux faits indiscutables forment la base el le point de départ de la spéculation paulinienne : la mort ignominieuse et la résurrection glorieuse du Christ. C'est sur ces deux faits concrets qu'opère la pensée théologique de l’Apôtre. Et c’est à ce point de vue que son système demande à être étudié pour être compris ; c’est là qu'il faut en rechercher la genèse. Nous avons suivi celte voie; et nous sommes d’autant plus convaincu que nos déductions répondent à la conception paulinienne, que devant elles les difficultés se résolvent dans une parfaite harmonie.
Les deux facteurs — la justice et la miséricorde de Dieu — sont enséparablement unis dans l’œuvre de la rédemption. Et ie nous faisons abstraction des sentimenis du Christ lui-même, qui sont des sentiments d'amour et de miséricorde sans mélange; nous n’avons en vue que les sentiments du Père, blessé etirrité par le péché de l’homme, et désireux, dans son amour infini, de sauver l’humanilé de sa perdition.
Le conseil du salut est une pensée de miséricorde, —
HT es pensée qui se réalise par la voie de la justice. Les deux idées sont réunies dans cette thèse : « Z/ devint malédiclion pour nous » (Gal. 3, 13). — « Il devint malédiction.» La croix, le gihet maudit, prêche à l'Apôtre toute l’horreur du péché et toute la rigueur de la justice divine. — « Il devint malédiction; » il le devint dans son amour, selon le conseil plein de grâce et de miséricorde de Dieu. — « I devint malédiction pour nous, » pour nous arracher nous-mêmes à la malédiction méritée. C'est l'expression la plus sublime de l’emour.
Quand nous regardons à la croix de Christ, nous ne voyons que justice, condamnation et mort. La résurrection du Christ aussi n’est qu’un acte dé justice. Et cependant, c’est en ce double acte de justice que se révèle la miséricorde infinie de Dieu. 3
De même pour la justification par la for. Le croyant, mystiquement identifié avec Christ, expie « en Christ » ses péchés par la mort, et il ressuscile justifié. La Justice de Dieu s'exerce ainsi virtuellement chez le pécheur lui-même. Et cependant cette imputation gracieuse de la justice du Christ est un acte de pure miséricorde.
Il n’y a nulle trace, dans les écrits de Paul, d’un conflit — ne fût-il que théorique, abstrait, hypothétique -— entre la justice et la miséricorde de Dieu. La question ne s’est pas posée pour l'Apôtre. Îl se trouvait, devant la croix de Christ, en présence de la synthèse absolue de la justice et de la miséricorde. Cette synthèse, il l'a indissolublement conservée dans sa pensée et en a imprimé le cachet à toute sa théologie. La miséricorde éclatant dans la justice! C'est Tà une de ces conceptions
re
merveilleuses, sublimes, que l'esprit de l’homme est incapable d'inventer, et que nous ne saurions attribuer qu'à action divine dont l’Apôtre a dit : « Ce qu'aucun œil n’a vu, ce qu'aucune oreille n’a entendu, ce qui n’est venu à l'esprit d'aucun homme, Dieu la préparé pour ceux qui l’aiment; il nous l’a révélé par son Esprit »
(1 Cor12, 9:40).
Il ne nous incombe pas ici de démêler, dans les conséquences que Paul tire de l’œuvre rédemptrice de Christ, les effets immédiats et absolus, — tels que la réconciliation objective de Dieu avec le monde et l'abolition du judaïsme comme institulion légale; -— les effets relatifs, mais réels et actuels, — tels que la justification du pécheur par la foi; — les effets relalifs, mais seulement virtuels, — tels que la perfection morale et la résurrection des morts. Paul a fait, à l’occasion, la part de ces divers points de vue. Mais, dans une puissante synthèse, l’Apôtre embrasse toute l’œuvre rédemptrice d’un seul coup d'œil, et la considère comme accomplie en Christ et en ceux qui par la foi se sont identifiés avec le Rédempteur.
Tout est accompli er Christ : l'expiation, la justification, la résurrection, la vie pure et sainte dans le ciel, dans le royaume messianique. L’individu ne fait que s’incorporer en Christ, comme une branche que l’on ente sur un arbre {Rom. 11, 17-24). Les croyants deviennent ainsi membres de la nouvelle humanité, dont Christ est le chef, comme ils appartenaient à la vieille humanité, à la race d’Adam. Ils ont part à tous les
mérites du Christ, commeils participaient à la malédicton du péché d'Adam. Ils forment avec le Christ un seul corps, un seul tout, l'humanité régénérée, l'Eglise. « L'Eglise, dit PApôtre, est le corps du Christ, la plénitude de celui qui remplit tout en tous, » — à rxtoux 50ù Tà révra àv räi rAnpopéveu (Eph. 1, 23).
Ainsi se réalise « le dessein que Dieu avait formé de réunir, quand les temps seraient accomplis, toutes choses en Christ, celles qui sont dans les cieux et celies qui sont sur la terre » (Eph. 1, 10). Le but de la rédemption est atteint. L'œuvre du péché est détruite. L’humanité est en Christ; Christ est en Dieu; et Dieu est tout en tous (1 Cor. 15, 27. 28). Aux sons discordants du péché, qui avaient troublé le ciel et la terre, succède la plus pure harmonie dans la paix, la joie, la félicité éternelles. C’est là le vrai panthéisme, le panthéisme chrétien : ia diversité individuelle dans l'unité de l’amour divin. Toutes les créatures, depuis la plus infime jusqu’au Premier-né, sont pénétrées d'un même sentiment de reconnaissance à l’égard du Créateur, leur Père; tous les cœurs battent à l'unisson, toutes les voix chantent les mêmes louanges. L'univers est arrivé à son but suprême : /a gloire de Dieu,— &rr &5 adrod, nai à adrov,
\ 1 2 ñ se e 2 D SA 2 < ? AN Lait ais adtèy Ta navra' are h doËa els Tobc aiüvas. Apiy.