SA VIE ET SON ŒUVRE
Le peintre dont nous esquissons la vie est mort trop jeune pour avoir eu le temps d’acquérir un de ces renoms qui s’imposent à la foule. Sa mémoire est restée chère surtout aux artistes, son genre de talent était trop simple, sa sensibilité trop délicate, son sens poétique trop profond pour frapper le public au premier regard. Il captivait surtout ceux qui demandent à l’art les révélations intimes, les aspects mystérieux, l’imprévu, l’émotion, le génie créateur et personnel.
Son souvenir s’est fixé pour jamais dans le cœur de ceux qui l’ont connu. Vingt-cinq ans ont passé sur sa tombe, les habitués des expositions l’ont oublié peut-être, il est tard déjà pour recueillir les traits épars d’une biographie et pour faire appel à la mémoire des rares survivants. Mais quelque incomplet que doive être ce travail, nous nous reprocherions de n’avoir pas tenté de sauver, dans la mesure de nos forces, ce que nous avons pu rassembler d’une vie écoulée dans le silence de l’atelier, les méditations solitaires, les conceptions les plus originales. Celui à qui nous payons ce tribut tardif fut toujours étranger aux procédés de la réclame; si la critique l’épargna, il ne fit nulle avance, elle lui rendit simplement justice. Cette dignité de caractère, cet oubli de soi dans des circonstances souvent précaires et quelquefois pénibles, furent un de ses titres à l’estime et à l’affection. Au milieu des compétitions qui se glissent trop souvent dans le domaine des
arts, il suivit modestement sa route sans envier et sans porter ombrage, il supporta courageusement la mauvaise fortune et, quand elle s’adoucit pour lui, la mort l’enleva dans sa gloire naissante. Telle fut la vie d’Adrien Guignet.
Un critique qui avait su l’apprécier écrivait, en 1869 : « Deux grands talents ont disparu, Théodore Chasseriau et Adrien Guignet, morts l’un et l’autre à 37 ans, sans que leur époque en ait eu conscience; mais la lumière se posera un jour sur ces têtes restées dans la pénombre et leur donnera leur juste valeur. •• ^
A défaut d’une plume moins indigne de lartiste, nous voudrions tenter pour Adrien Guignet cette réparation.
La famille de Guignet était originaire de la Franche-Comté. Son grand-père menuisier de profession, à Salins, s’était établi ensuite près de cette ville à Bracon, petite commune à mi-côte de la vallée de la Furieuse, sur l’emplacement de l’ancien château seigneurial. Un de ses frères, François Guignet, était vers la même époque (1780-1790), fixé à Autun où il est désigné dans les registres de l’état civil sous la qualification de musicien^ attaché à la musique de chœur de la Cathédrale. Lorsque Jacques-Marie Guignet, père d’Adrien, y arriva à son tour (1806-1807), il trouva ainsi des parents pour appui Jacques-Marie Guignet avait débuté dans la profession paternelle, mais rélève doué d’aptitude et d’intelligence s’était perfectionné rapidement ; il s’installa comme ébéniste rue aux Maréchaux, à Autun, et s’y maria le 29 mars 1807 avec Jeanne Werhagen, fille d’un tailleur d’habits du lieu ^ et âgée comme