Fait partie de la même coLection, — H. 0®22. L
la guerre de Grèce, et secourir les chrétiens d’Orient. Cet hospice était placé dès le règne de Saint-Louis sous la protection des Français. Henri IV avait obtenu du sultan la cession du monastère à la France dont le drapeau national flottait encore sur les ruines. Deux moines italiens du Carmel, le frère Jean-Baptiste, déjà âgé et parlant péniblement le français, puis le frère Charles, actif et intelligent missionnaire, étaient venus en France, la patrie de la charité cosmopolite, solliciter les dons. Le comité central comptait les plus grands noms de la littérature et des arts : Alexandre et Adolphe Dumas, Victor Hugo, Ingres, Horace Vernet, Montalembert, Altaroche, Léon Cogniet, Alfred de Vigny, Léon Delaborde, Spontini, Raffet, etc... Alexandre Dumas avait popularisé l’entreprise en publiant dans la Presse^ un feuilleton écrit avec toutes les ressources de son talent de mise en scène; Léon Cogniet avait fait un beau portrait du frère Charles, à physionomie noble et sévère, dont la lithographie répandue avec les brochures à profusion déterminait un succès d’entrain. L’œuvre était d’autre côté recommandée par d’anciens officiers de l’armée d’Egypte et d’illustres voyageurs qui avaient reçu l’hospitalité au Carmel, comme hôtes ou comme blessés, durant la campagne d’Egypte. Les artistes surtout s’y étaient intéressés en bon nombre; une loterie considérable de tableaux avait été formée uniquement avec leurs offrandes. A. Guignet s’y associa des premiers. Quelque temps après, la commission parisienne publia son compte rendu dans lequel figuraient les noms d’un certain nombre de peintres, le sien n’était pas mentionné. Le hasard mit un jour la brochure entre les mains d’un ami en sa présence, et lui, jetant les yeux sur la page ouverte, constata l’omission. « Ils ne m’ont pas nommé, dit-il avec douceur, cependant j’avais envoyé deux tableaux qui occupaient leur rang parmi les autres. » Sa charité n’en fut pas atteinte. La faute était au rapporteur; quant au frère Charles, il avait gardé souvenir des artistes parisiens, et nous l’avons entendu dire d’eux : « Ce sont des païens, mais si bons que je
les aime de tout mon cœur, et si aimables que je passerais ma vie avec eux. »
Guignet ne bornait pas aux œuvres utiles ce désintéressement d’artiste. Aucune de ses productions ne lui appartenait, et il suffisait d’un signe de satisfaction pour qu’il offrît en toute circonstance un dessin ou une peinture. Le plaisir de donner, auquel il se livrait si généreusement dès l’école d’Autun, avait conservé pour lui tout son attrait dans la maturité de son talent. Son carton était ouvert à quiconque lui était recommandé et même à un simple visiteur; ses amis étaient obligés de lui opposer des refus. Pour des médailles, pour de vieilles armes, un fer de javelot, ou un tronçon d’épée, il offrait une toile; on l’eût dévalisé avec des débris archéologiques parlant à son imagination, avec des panneaux de vieux bois ou des planchettes de boîtes de cigares pour les peindre. Les marchands juifs qui l’exploitaient ne manquaient jamais, en lui achetant un petit panneau 20 ou 30 francs, de lui en payer moitié en tessons et en ferrailles.
If II fit un jour un singulier marché avec Marville, celui de lui livrer un tableau dont le paiement consistait en deux petits verres par jour jusqu’à achèvement du sujet. C’était une belle occasion de faire durer le plaisir sans remords, mais le scrupuleux Adrien livra l’œuvre à la quatrième rasade. Un jour qu’il avait parcouru avec Charles Jacques (qui pourtant n’était pas une de ses sympathies), la forêt de Barbizon, dont ils avaient des premiers fait le renom, il lui dit au retour en voyant son admiration : « Eh bien ! puisque vous aimez la peinture je vous donnerai un tableau. » Une touchante anecdote montre mieux la mesure de sa bonté. Parmi les connaissances de sa famille était une jeune fille ayant fait quelque étude de la peinture, unique soutien d’une vieille mère qu’elle entretenait avec les faibles produits de son pinceau. La pauvre artiste apportait souvent ses tableaux à Adrien pour les corriger afin de les mieux vendre. Il se prêtait à ce travail avec une abnégation à toute épreuve, et se permettait seulement de
dire quelquefois après le départ : « Pour en faire quelque chose il a fallu tout refaire. »
Comme tous les vrais artistes il n’était lui-même jamais satisfait de ses produits et ne comprenait pas, disait-il, qu’on fît de la peinture à moins d’avoir faim, ni qu’on en achetât sans être fou ; il aurait voulu qu’on brûlât ses toiles après les avoir payées et, à ses yeux, elles n’avaient aucune valeur vénale. Il désirait être riche, disait-il souvent, afin d’être libre d’abandonner son art et de vivre à Aulun pour y faire des fouilles.
A partir de 1846 les expositions furent pour Adrien l’occasion de succès croissants. Son Xercès au bord de VHellespont fut accueilli par des applaudissements unanimes ; on en connaît le sujet :
« Lorsque l’armée fut assemblée le long de la côte de » l’Hellespont, Xercès fit placer son trône sur le haut d’une » montagne pour jouir avec orgueil du spectacle de ses vais- » seaux qui couvraient la mer et de ses troupes innombrables » dont la terre était chargée. Puis tout à coup il versa des » larmes en pensant que de tant de milliers d’hommes il n’en » resterait pas un dans cent ans. Artabaze lui dit alors : » Puisque la vie des hommes est si courte, les rois devraient 7* la rendre heureuse au lieu de l’abréger par tant de guerres » injustes. »
« Le Xercès f dit Th. Gauthier, est une des toiles les plus remarquables et, à coup sûr, les plus originales du salon. C’est à la fois bizarre et beau, antique et romanesque, et l’érudition y produit le même effet que le caprice. Il y a là une barbarie d’ajustements, une férocité d’armures, un ragoût de détails étranges. Tout ce que les bas-reliefs persépolitains, les médailles, les renseignements des archéologues et des voyageurs ont pu réunir de documents a été fondu par Adrien Guignet dans cette composition d’une fantaisie savante. C’était du reste un beau sujet que ce roi barbare, paré comme une femme, se faisant porter sur un trône en haut d’une montagne.
de là regardant sa flotte qui couvrait la mer, son armée qui couvrait la terre, et laissant tomber du milieu de sa majesté sidérale cette réflexion mélancolique : « Que dans cent ans de tous ces hommes il n’en resterait pas un », et se prenant à pleurer comme un enfant devant tous ses généraux lamés d’airain, écaillés d’or, coiffés de casques monstrueux et agitant des armes de forme inusitée. » Le centre de la toile occupé par le monticule était peint dans les rouges que Guignet affectionnait alors pour ses sujets orientaux.
Son second tableau, continue le critique, « VOrgie de condottieri, pour la vigueur, l’énergie, la sauvagerie, rappelle heureusement Salvator Rosa. Le désordre le plus affreux, mais le plus pittoresque, règne dans la caverne. La table, un simple quartier de roc, est toute rouge de vin où il se mêle peut-être bien un peu de sang, et les bandits y dorment sur leurs bras croisés, ivres-morts, épuisés de débauches et de querelles. Dans un coin sombre frissonne un groupe pâle de captives qui espère qu'on les a peut-être oubliées. » ^
La ville d’Autun avait fait demander au ministre de l’intérieur par son député, M. Schneider un des tableaux d’Adrien. A la suite du salon où parut le Xercès la direction des Beaux-
1. Th. Gauthier, Compte rendu du salon, dans le journal la Presse,
2. Guignet a fait le portrait en pied de M. Schneider aîné actuellement dans les appartements de la direction des usines du Creusot; il a laissé aussi dans l’Autunois le portrait en pied de M”® Paul Racouchot.
3. Le Xercès, qui avait produit dans la presse une certaine sensation, éveilla la verve d’un poëte franc-comtois, alors à Paris. M. Louis de Ronchaud, connu par des poésies et divers travaux d’érudition, publia dans la Revue indépendante du 25 mai 1846, sous ce titre : les Larmes de Xercès, une pièce de vers dont nous donnons un extrait :
Pleure, ô maître des rois! sur l’humaine misère,
L’impassible destin qui nous tient dans sa serre
Sur tout ce qui naquit suspend la même mort v
Et le maître et l’esclave ont tous deux même sort. '
Pour opprimer la mer sous tes, vaisseaux sans nombre
En vain ta flotte au loin couvre l’abîme sombre.
Les hommes par milliers qui subissent ta loi Ont un maître plus grand et plus puissant que toi.
Le maître qui les a sous son pouvoir suprême C’est le leur, c’est le tien, c’est la mort..... etc.
Arts proposa au peintre de le céder à l’Etat pour 1,500 francs seule somme restée disponible. Adrien répondit qu’il y consentait, mais à la condition que son tableau serait donné au musée d’Autun. La promesse lui en fut faite formellement, et la toile néanmoins envoyée ailleurs.
Sous ce titre, les Guignet, Jean-Baptiste avait exposé onze portraits d’un certain caractère mais ne recueillant plus que des éloges entremêlés de critiques d’une certaine rudesse qui le blessaient profondément. Ses amis lui répétaient, pour ranimer son courage, que le blâme même valait mieux pour un artiste que le silence de la presse, qu’il témoignait d’une puissance de talent puisqu’il attirait les regards et qu’elle laissait les médiocrités dans l’oubli ; il ne surmonta jamais l’impression que lui causèrent ces attaques.
A l’automne de 1846 il vint à Autun pour y prendre un peu de repos. On se rappelle qu’au commencement de la même année (mars 1846) il avait envoyé à la Conférence de Saint- Vincent-de-Paul de la ville, une toile blanche avec l’engagement d’y faire un portrait. Le numéro, au tirage de la loterie, était échu à la marquise de Folin. J. -B. Guignet, à son arrivée à Autun, s’empressa de se mettre en mesure d’exécuter sa promesse, et trouvant sa toile de trop faible dimension, offrit de l’échanger contre une plus grande ; de Folin le pria de faire le portrait de sa fille au lieu du sien. Il fut en même temps invité par M“® Morlet de Truchys de Lays, sœur de M“® de Folin, à venir passer au château de Velars, près Dijon, le temps qu‘il jugerait convenable à son travail ou au repos. Le château, pendant les vacances, était animé, la société nombreuse et gaie, la physionomie du peintre contrastait au milieu de cet entourage épanoui, heureux en face d’une belle nature, dans une large existence, des intimités de la famille. Nous avons vu J. -B. Guignet, à cette époque, assombri déjà par les morsures des critiques, par des embarras financiers peut-être, ayant l’esprit, dans tous les cas, fatigué. La maîtresse du logis, elle aussi, portait une blessure dans son
sein. Souriante devant la joie de ses hôtes, elle leur caehait des larmes, une de ces douleurs incurables que les mères portent au tombeau. Quelques années auparavant, elle avait perdu un jeune fils, enseigne de vaisseau. Ceux qui ont souffert s’intéressent à la souffrance des autres, elle avait été frappée de la morne tristesse de l’artiste et avec de délicates insinuations et une bonté de cœur irrésistible, avait su gagner sa confiance. Elle l’engagea à prolonger son séjour, espérant lui rendre le calme, sinon le bonheur, dans un milieu propre à le distraire de ses affligeantes préoccupations et, pour le retenir, lui commanda son portrait. Celui-ci terminé comme le premier, elle en demanda un troisième, celui du fils qu’elle pleurait. Avec un simple portrait au crayon et les renseignements réunis des membres de la famille, l’œuvre atteignait lentement une vérité qu’on n’avait pas espérée d’abord. Mais l’hiver était arrivé, on abandonna la campagne, et le peintre emporta le portrait pour le terminer à Paris. « Ce fut là dans son atelier que je le vis pour la première fois, nous écrit un des hôtes du château de Velars à qui nous devons ces détails h M. Guignet qui n’avait pas encore songé à l’uniforme profita de ma visite, je lui envoyai ma grande tenue, et c’est ainsi qu’il me fut permis de lui donner quelques indications sur son sujet dont la ressemblance était frappante.
» Les visites que je fis à son atelier, rue Monsieur-le-Prince, me fournirent l’occasion d’être témoin d’un fait analogue au précédent. Il y avait là un magnifique portrait du général Pajol, et c’était d’après une simple miniature que l’artiste l’avait entrepris. Un matin les deux fils du général vinrent à l’atelier en même temps que moi, je pus entendre les expressions d’admiration qu’ils ne ménagèrent pas en s’extasiant sur la ressemblance du portrait de leur père, et jouir de la joie qu’ils répandaient dans l’âme de l’excellent peintre, dont le visage rayonnait de bonheur. Il y avait aussi dans l’atelier un
i. M. le marquis h. de Folin, commandant du port de Bayonne.
magnifique portrait de Louis-Philippe en manteau royal, le seul qui ait jamais été fait en ce costume; il devait être acheté, on commençait à s’habituer à cette représentation royale, mais la Révolution de février vint couper court aux négociations. »
Arrivé à Autun en même temps que son frère, Adrien fut accueilli par ses amis avec les félicitations que méritaient ses œuvres récentes. Le temps se partagea comme d’habitude entre le travail, les longues promenades dans les bois, la recherche de bribes de marbre ou de poteries à travers les champs, les brocantages d’armes antiques, etc. Un charmant petit panneau représentant un paysage d’Orient effet de soleil couchant, devint l’objet d’un ces échanges. Ce séjour du peintre fut marqué par une négociation dans laquelle il avait apporté un sentiment aussi délicat que dans les circonstances mentionnées plus haut, et dont l’issue fut d’autant plus blessante que la réputation de l’artiste devait le mettre à l’abri.
Le désintéressement qu’il avait montré au sujet du Xercès ne lui avait pas réussi avec l’Etat, il ne réussit pas davantage avec la ville d’Autun à laquelle il venait de donner une marque si généreuse de prédilection. Son empressement à revoir notre pays devait être cette fois mal payé de retour.
Le musée de la ville, grâce à une revendication motivée sur les liens d’origine de Guignet avec Autun, avait obtenu la principale toile de son exposition de 1844, la Mêlée. Cette œuvre capitale, dont la composition dramatique et la couleur vigoureuse avaient enlevé tous les suffrages, était un des titres du peintre. Dans cette sombre extermination sur laquelle pèse un ciel de plomb obscurci par la poussière du combat et les nuées d’un crépuscule sinistre, le génie de Guignet s’était haussé à l’égal des plus grands peintres de batailles. A la même exposition avait figuré comme on sait le Salvator, non moins remarqué et dans les mêmes gammes de couleur. Quoique possesseurs de la Mêlée, quelques Autunois voyaient
i. Appartient à M. Jean Roidot, architecte.
avec peine le Salvator leur échapper. L’un d’eux ayant appris . que le tableau n’était pas vendu entra en pourparlers avec l’auteur pour aviser aux moyens de le faire acheter par l’Etat et donner au musée d’Autun qui, chaque année, recevait régulièrement un don sur la demande du député. Guignet parut flatté de cette démarche et répondit qu’il ferait tous les sacrifices pour faciliter la réussite. Le gouvernement n’achetant jamais de toiles qu’à l’exposition de l’année courante, Adrien qui venait d’exposer VOrgie de condottières, conseilla de faire demander ce tableau par la ville en annonçant que pour cette destination il le céderait, quelque minime que dût être l’offre du ministère, et qu’ensuite il l’échangerait contre le Salvator resté dans son atelier. L’intermédiaire triomphant s’empressa d’informer de cette bonne aubaine le maire qui au premier abord accueillit avec faveur la proposition. Mais la nuit porte conseil. L’ architecte- voyer P..., autorité émérite aux yeux du maire, déclara que « Guignet peignait avec du jus de chique (nous demandons pardon de l’expression) et qu’il était loin d’avoir le talent que lui prêtaient quelques fanatiques. » Le secrétaire de la mairie P... jugea en dernier ressort que le tableau était trop petit et qu’il fallait quelque chose de grand L En présence de ces deux piliers administratifs, le maire devait naturellement s’incliner ; il refusa l'offre de l’artiste.
On doit croire que le secrétaire mentionna dans la demande à l’Etat la profonde observation qu’il avait émise, et qu’elle fut jugée à sa mesure, car le musée reçut d'abord une devanture conforme à ses préférences, une toile sans pareille, la Mort de Cléopâtre Justice était faite, mais l’Etat s’en est souvenu et en a envoyé d’autres dont la grandeur dépasse les
bornes des salles. Guignet rentrait sur ces entrefaites à
Autun. Son malheureux commettant ne savait comment s’y