Arsène Houssaye, V Artiste
d’avoir entrée, il ne refusait jamais, se trouvant toujours assez riche pour donner. La conférence de Saint-Vincent-de-Paul d’Autun avait fondé un asile agricole dans but de ramener à des habitudes sédentaires et morales des enfants exposés à être voués au vagabondage. La tâche était lourde et avait besoin de toutes les ressources de la charité. On eut la pensée de recourir à Guignet. Il répondit, le 5 mars 1846, la lettre suivante :
« Monsieur,
» Loin d’être indiscrète votre démarche m’honore infiniment et c’est moi qui vous dois des remercîments pour la part que vous voulez bien me donner dans une bonne action. Quoique je sois loin de croire qu’une production de mon pinceau puisse avoir pour la loterie que vous faites en faveur des orphelins d’Autun, les résultats que vous en attendez, je n’en ai pas moins commencé immédiatement un petit tableau que je m’empresserai d’envoyer dès qu’il sera achevé. Puisse cette humble obole être de quelque utilité à ces pauvres enfants.
Mon frère, à qui j’ai communiqué votre lettre et qui partage mes sentiments, regrette de ne pouvoir vous envoyer une de ses œuvres pour l’époque que vous fixez, mais il vous enverra un toile blanche sur laquelle il écrira l’engagement de faire un portrait.
» Adrien Guignet.
» 5 mars 1846.
» P.-S. — Vous trouverez le tout sous peu de jours chez M”« Rollet. »
Le tableau envoyé par Adrien était un charmant paysage de rochers qui rappelle par la couleur et même par la disposition, sinon par le sujet, celui de son Salvator Rosa chez les hrigandSy exposé cette même année, rochers anfractueux,
broussailleux, la même nature poétique et triste. Rien n’égaie la vaste solitude ; des lointains nus à perte de vue, un ciel doucement teinté par les nuances du couchant et les vapeurs blanchâtres qui s’élèvent à l’horizon, ajoutent à la sévère mélancolie du désert. La gorge est déjà obscure, mais au sommet de la trouée, entre les rocs, un arbre rabougri étend sa ramure au large sur le précipice, rappelant ceux qu’on découvre en levant la tête, au sommet de la vallée de Brisecou , si caressée par Guignet. Sous son branchage mystérieux derrière lequel on entrevoit les plateaux, une échappée de lumière furtive traverse l’ombre comme le rayon qui glisse par l’embrasure d’un cachot. Deux petits personnages, deux de ces guerriers au costume fantastique qu’affectionnait le peintre animent seuls l’austère paysage. Une heure avant le tirage, un jeune homme se présenta au bureau annonçant qu’il avait rêvé à la loterie et allait gagner le tableau de Guignet. Il demanda communication des billets non placés ; il n’en restait que six : « Voilà celui qui m’est nécessaire », dit-il, et il gagna le tableau, qu'il offrit à un ami d’Adrien. ‘
L’année suivante Guignet en envoya un second, il représente une églogue, deux petits personnages drapés à l’antique, bergers ou philosophes, conversant, l’un debout, l’autre assis, dans un paysage élyséen. De grands arbres versent leur ombre sur les pasteurs ; un coin du ciel, quelques lueurs dans les ramures jettent sur la scène un jour mystérieux. On dirait une de ces retraites profondes habitées par la paix éternelle où Virgile plaçait le séjour des âmes bienheureuses? ^
Peu de temps avant le premier envoi d’Adrien aux pauvres d’Autun, on avait institué à Paris un comité central correspondant avec d’autres créés dans les départements pour reconstruire l’hospice du Mont- Carmel, ruiné par les Turcs lors de
1. Il fait partie de la collection Bulliot, à Autun. — H, 0“*18. L. 0*"28. — Signé A. G.