‹ Le peintre Adreien GuignetChapitre 30 sur 69 · Arrondissement d’Autun · texte numérisé non relu

Arrondissement d’Autun

dominent le cours ou les affluents de la Dheune sur la lisière orientale du plateau autunois, à la séparation des eaux de la Méditerranée et de l’Océan. Des débris d’outils ou d’armes de silex et de poteries de haute date s’y rencontrent avec do rares tuileaux de l’ère romaine, des restes d’un temple rural ou peut-être d’habitations. Sur les roches fantastiques qui font une fortification naturelle à cet antique refuge de peuples disparus, on distingue çà et là des vestiges de la main de l’homme, des tronçons de retranchements, des traces de chemins couverts, des fossés à moitié comblés par les éboulis, des lignes de clôtures détruites qu’on devine à un bourrelet continu sous la nappe unie d’un gazon fin et court, parsemé d’œillets sauvages ; il ne manque plus pour rendre la vie à cette forteresse déserte que de replacer, à la pointe des rocs détachés de l’enceinte la sentinelle armée de la fronde et du bouclier, les chariots traînés péniblement par les bœufs dans les chemins ravinés où les roues ont creusé des sillons. Cette nature tourmentée, bouleversée par les feux souterrains, ces masses fendues par des forces formidables, tout était à l’avenant pour le peintre et l’antiquaire, pour le génie propre de Guignet. Le lendemain par une de ces belles journées de fin d’automne que se disputent les brumes du matin et. un soleil déjà attristé, l’excursion avait lieu. Arrivé sur la plate-forme, il s’arrêta pour respirer en plein l’air libre et pur de la montagne et prendre possession de l’immense panorama qui se déroule, limité par les forêts et les montagnes de l’Autunois jusqu’au Beuvray, les monts de la Côte-d’Or et les plaines de la Saône. Mais ce n’était pas là, malgré la splendeur du paysage, ce qui l’avait attiré. Il descendit alors dans les gorges rocheuses, s’arrêtant à tous les accidents, à tous les aspects étranges, imprévus, qui se produisaient à chaque pas au milieu de ces masses titanesques, marbrées par le temps et les végétations parasites, renversées, empilées, couchées dans un chaos indescriptible. Il entrait dans toutes les cavernes créées par le cataclysme, stationnant devant les entailles laissées dans A. G. 5

les parois par les poutrelles des huttes préhistoriques, dont le nom n’était pas encore inventé alors, descendait par une embrasure dissimulée entre deux rochers le sentier abrupt qui conduisait les anciens habitants à la source. Tout entier à son examen, les yeux levés sur la pointe des rocs, sur les broussailles ou les arbustes cramponnés dans leurs fissures, d’où s’envolait avec un cri aigu quelque oiseau de proie, il s’arrêtait à chaque pas, pour ne rien perdre, dans un silence presque complet, semblant se croire seul. Au départ, son inspection finie, il se retourna pour contempler une dernière fois ce site émouvant : « Je n’ai rien vu d’aussi beau dans tout mon voyage, dit-il ; que de tableaux dans cet étroit espace !

Je reviendrai y faire des études! Si je ne meurs pas, »

ajouta-t-il, en baissant la voix et en se recueillant, avec un accent qui frappa son compagnon.

Il n’y est pas revenu, en effet ; sa restriction ressemblait à un pressentiment. Sous l’empire de cette fatale conviction, il se hâtait de produire, sentant plus qu’un autre l’atteinte de ce mal intérieur des victimes prédestinées dont un poëte a dit :

Celui dont le regard a contemplé le beau Noue avec le trépas une trame secrète.

(Alfred de Mdsset.)

Sa nature douce, un peu mélancolique, n’indiquait pas la force; il avait plusieurs fois annoncé à ses amis qu’il était sûr de mourir jeune, et cette pensée qui lui refusait l’avenir avait traversé subitement son esprit et glacé son admiration.

L’excursion continua dans la même région par une visite au mont de Sene, qui domine Santenay (Côte-d’Or) et la vallée de la Dheune. Le tertre artificiel du sommet venait d’être sondé. On voyait dans la tranchée une muraille antique, inexpliquée alors et reconnue depuis pour celle d’un temple de Mercure ^ élevé sur cette pointe pittoresque par les anciens

{. Mémoires de la Société Édueme, 2® série, t. III, 4814.

plus soucieux que nous de l’effet de leurs monuments dans le paysage. Ce temple était dédié peut-être au Mercure conducteur des âmes, car le plateau qu’il domine est entièrement parsemé de tombeaux datant de la haute antiquité jusqu’à l’époque romaine.

On y voit de grands dolmens recouverts par de lourdes tablettes de pierre de plusieurs mètres de long, d’autres sont de simples fosses formées par des dalles sur champ, appelées improprement laves dans le pays, et recouvertes par un tertre conique, peu saillant au dessus du sol. Plusieurs venaient d’être éventrées et l’on trouvait encore dans les déblais quelques éclats de silex, des restes d’ossements, des fragments délaissés de poterie. Guignet se pâmait devant ces bribes. Lui qui était resté silencieux et recueilli devant le spectacle de Rome- Château, s’épanouissait avec une joie bruyante à la moindre trouvaille du plus petit tesson ou d’une dent tombée depuis vingt ou trente siècles d’une mâchoire celtique. Son bonheur ne pouvait être complet qu’en le mettant en rapport avec le fouilleur de tumulus, M. Ch. de Longuy (de Santenay) qui le premier avait soupçonné l’existence de ces cases funéraires et en avait poursuivi l’étude, accueillit Guignet avec sa courtoisie habituelle; il lui montra de charmantes statuettes grecques recueillies dans la vallée de la Dheune, des pierres gravées, des médailles, et enfin les objets de toute nature trouvés dans les tombeaux du mont de Sene : un superbe collier composé de rondelles de pierre et de coquillages, des armes de silex, etc. En voyant rayonner la joie de son hôte, et devinant peut-être une discrète convoitise, il lui offrit un ou deux dards de flèches à ailerons, un perçoir en os, quelques ustensiles qui furent enveloppés comme des diamants, puis pour combler la mesure proposa de faire fouiller, séance tenante, un tumulus.

On escalada de nouveau la montagne et le pic ne tarda pas de rencontrer l’antique fosse d’un des sauvages habitants de la vallée de la Dheune. Sa tombe avait été violée par les

Romains ou les barbares, ce qui s’est produit souvent. Les os et les poteries en bribes étaient dans un pêle-mêle complet; les objets entiers, s’il s’en trouvait jadis, avaient disparu. Couché au bord de la fosse, Guignet émiettait la terre entre ses doigts pour ne rien laisser passer; il poussa un cri en produisant un coquillage troué qui avait évidemment servi de pendant d’oreille ou d’amulette au collier du mort. Ce fut la plus belle heure de sa journée et aussi celle des adieux, les fouilleurs se séparaient. Fier de son trophée, il ne tarda pas de rentrer à Autun où son compagnon d’excursion le trouva deux jours après peignant une petite planchette. On y voyait dans une lande rocailleuse comme Rome-Château, deux menhir éclairés par la lune à moitié noyée dans une traînée de nuages. Sous ce ciel demi-voilé un Gaulois en embuscade, avec lance et bouclier, faisait le guet, en s’effaçant derrière la plus haute pierre, une lumière vaporeuse enveloppait toute la scène, « Ceci, dit le peintre à l’arrivant, est un souvenir de notre voyage, je vous prie de le conserver. »

Il peignait ainsi ses panneaux au milieu de la famille qui lui donnait l’hospitalité. Autorisé à la familiarité, il se montrait dans toute la simplicité de sa nature enfantine, plaisantant d’un rien, travaillant au milieu des conversations et des allants et venants, posant son pinceau pour dire une malice ou en recevoir, s’égayant des passants du Champ-de-Mars du haut de son balcon, et admirant surtout le spectacle des foires placé sous ses fenêtres. La forêt des aiguillons dressés comme des piques, les gestes, les poses pittoresques, les frappements de main, accessoires obligés de l’éloquence du Morvandeau pour faire valoir ses bêtes, les ripostes de l’acheteur, étaient pour lui un bonheur toujours nouveau. Il affectionnait surtout la petite race des bœufs rouges du Morvan, aujourd’hui chassée, même des montagnes, par la race blanche et lourde du Charollais, comme les Gaulois par les Romains. Il étudiait avec intérêt les formes fines, les prestes allures, la physionomie vive et alerte de ces intelligents animaux, condamnés

à disparaître ainsi qu’ont disparu déjà les bidets incomparables qui paissaient autrefois avec eux dans les genêts. Mais ce qu’il admirait surtout c’était l’ensemble, la masse houleuse du bétail serré sur la vaste place et moutonnant comme les vagues à perte de vue, le pêle-mêle confus avec ses bourdonnements, les charrettes primitives du Morvan qui lui rappelaient celles des émigrations barbares, la population rurale qui conservait encore un caractère propre, une originalité. — A l’issue d’une de ces foires de la Saint-Ladre où le bétail encaqué sur le Champ reflue dans les rues, il avait eu la pensée de faire de ce grand amalgame le sujet d’un important tableau, et l’on doit regretter pour l’art qu’il ne l’ait pas traduit à sa manière en l’élevant à la hauteur de sa conception.

Le dimanche, toujours attendu, était la grande fête de famille. Il partait le matin avec ses hôtes, amoureux comme lui de campagne et d’ombre, pour passer la journée entière dans les bois, tantôt sous les hêtres de Montjeu, tantôt à la cascade de Brisecou, au saut de la Canche, à tous les recoins poétiques et presque inconnus dont abonde l’Autunois, et qu’il savait découvrir avec l’intuition de l’artiste. Ces jours de détente et de délassement passés dans la nonchalance, le dos sur l’herbe, ou dans des marches sans but, à travers les sentiers des forêts, n’étaient jamais perdus pour lui, il en rapportait toujours quelque inspiration qu’il fixait parfois de souvenir sur un carton ou sur une de ses chères planchettes : c’est le bord d’un taillis à la chute du jour, dans le bois de la Feuillie, dont les cimes aériennes se silhouettent dans des brumes naissantes ; c’est un groupe d’arbres détaché d’une forêt qui se dessine sur un ciel bleu ; c’est un rocher au bord d’un ruisseau, dans un bois jauni par l’automne, etc. Aucun de ses croquis n’est, à vrai dire, une étude d’après nature, c’est une image sentie, caressée, inculquée dans l’âme et renvoyée à l’œil des autres avec tout le charme du sentiment qu’elle a inspiré. Son premier paysage fut une vue des environs d’Autun, Dans cette ébauche on distingue déjà les grandes

qualités de coloriste qu’il devait posséder à un si haut degré. Le parent à qui elle appartient chimiste distingué, plus jeune que lui, avait composé un fixatif spécial pour les fusains de l’artiste qui lui offrit encore en cette circonstance un dessin représentant des rochers fantastiques.

A côté des bluettes, des jets capricieux qui obsédaient son imagination, Guignet employa ses loisirs dans l’Autunois à des œuvres plus importantes.

La plus considérable fut une étude d’après nature du temple dit de Janus, au bord de l’Arroux. Cette masse grandiose qui se dresse dans la plaine d’Autun comme l’avant-garde de ses ruines et qui, à l’automne surtout, quand la végétation décline, prend une importance si considérable dans le paysage, l’attirait comme artiste et comme archéologue. Pendant un mois consécutif il partit chaque matip avec son bagage de peintre, passant le jour entier a ce travail qui fut terminé par un froid assez piquant, bien que sous un soleil splendide Il n’est pas probable qu’il ait jamais rien peint de plus achevé, trouvant toujours quelque ton à ajouter, quelque nouvelle nuance à donner à la pierre, quelque écornure omise à introduire. C’était une véritable photographie. Les moindres arrachements, les éraillures des mortiers et par-dessus tout la patine des siècles, tout était rendu avec un scrupule et une intelligence des moyens à faire pâmer un réaliste. Il était lui-même satisfait de son œuvre et annonçait qu’il ne voulait pas la vendre, mais la conserver comme modèle. Nons ignorons ce qu’elle est devenue. Un peintre de sa connaissance ^ a assuré qu’il avait essayé de transformer en clair de lune cette étude faite en plein soleil, et que, mécontent du résultat, il avait fini par peindre un autre sujet sur la toile, ce qu’il fit trop

4. M. E. Guignet, élève de l’École polytechnique, professeur de sciences à Rio-de-Janeiro.

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