Claude Maugey, d’Autun
souvent. Le cas que Guignet lui-même en faisait permet d’espérer que cette destruction ne frappa point l’original mais plutôt une reproduction. Vers la fin de la journée, à l’heure présumée de son retour, quelques amis allaient à sa rencontre. Une fois, au soleil couchant, il les arrêta sur le pont Saint- Andoche, leur faisant admirer le cours de l’Arroux et la ligne de montagnes qui ferme son bassin, du Beuvray à Etang, a Voilà un beau paysage, leur dit-il, un tableau tout fait moins une addition de premier plan, je le tiens à l’œil. » Ce fut un de ses nombreux projets suggérés par la vue de notre pays qui ne devaient pas se réaliser. Il exécuta sur une porte de communication de la maison qu’il habitait ^ un tableau de Tobie conduit par range ^ dont il parle dans une lettre. Le temps était à l’orage, Guignet, interrogeant le ciel menaçant, n’osait s’aventurer dans la campagne. Une porte peinte en blanc comme une toile était ouverte, il proposa d’y faire un tableau à condition qu’elle resterait fixe jusqu’à l’achèvement de son travail. Dans l’espace de quelques minutes il crayonna son sujet. Il riait de lebahissement de ceux qui le voyaient faire et, du crayon passant au pinceau, il barbouillait avec la même rapidité son ébauche, tout en ripostant aux plaisanteries et en suivant la conversation. Tobie, les bras et la tête nus, courbé sous le poids de son bagage accroché sur l’épaule à son bâton recourbé, gravit péniblement des terrains rocheux. L’ange ailé, vêtu de blanc, une étoile sur le front, le précède, debout sur la pointe d’un roc. Un chien à museau de loup suit les voyageurs. Un grand palmier jette sa fine silhouette dans le ciel ; au fond du tableau, dans un profond lointain, une ville d’Orient, colorée par un soleil de feu, se perd à l’horizon, laissant poindre dans une brume lumineuse les taches blanches de ses terrasses et de ses murs. Cette production, comme couleur, est une des plus chaudes qu’ait
i. Place du Champ-de*Mars.
'2. Panneau, hauteur 0“>48, largeur 0“40, signé : 1846. Adrien Guignet. Fait partie de la collection Bulliot.
exécutées Guiguet, ses terrains rocheux semblent sortir d’une fournaise et l’on respire l’air brûlant qui accable les pèlerins.
Il existait alors à droite de la porte d’Arroux, en sortant d’Autun, un magnifique recoin de la muraille romaine dont le petit appareil en grès, doré par les siècles, se fondait sous des verdures de toute nuance poussées dans les décombres amoncelés à la base du rempart. De beaux chênes en masses groupées surmontaient l’escarpement, et l’on voyait, en s’arrêtant sur le pont, les coups de soleil frapper les terrains de la plate-forme. L’Arroux coule au pied. L’aspect des lieux est changé aujourd’hui, des masures modernes masquent une partie de la muraille, les Garibaldiens ont coupé les chênes pendant leur séjour à Autun en 1871, les toits rouges des casernes tranchent sur les terrains unis alors de cet ancien parc de Saint- Jean-le-Grand. Adrien avait remarqué le grand aspect de cette belle ruine voisine du temple de Janus. Il a reproduit ce site sans y rien changer. Deux petits personnages drapés, deux philosophes, croirait-on, conversent au bord de l’eau, à l’ombre des grands arbres de la muraille, entre lesquels voyagent des nuages floconneux sur un ciel d’émeraude qu’il a employé quelquefois L C’est une œuvre charmante exprimant la paix de la solitude et des ruines, le sentiment triste des choses qui ont vu passer les générations des hommes et celui de la nature sans cesse renouvelée qui leur survit.
Il affectionnait tout spécialement la gorge de Brisecou, qu’il fréquentait et étudiait à toutes les heures du jour et de la nuit, pourrait-on dire, car elle occupe une certaine place dans ses clairs de lune au fusain. Il lui a consacré une étude d’automne admirablement rendue. C’est l’intérieur du bois par une fin d’octobre, quand la chute des feuilles jaunissantes allège les branchages et permet à l’œil de sonder les profondeurs du bois. Une grande roche arrondie force le ruisseau à un détour;