Né à Vitteaux (Côte-d’Or), le 24 mai
je ferais volontiers connaissance avec ce jeune homme. » La rencontre était d’autant plus facile que le débutant, de son côté, désirait vivement lui être présenté. Un ami commun les mit en rapport le jour même et Adrien recula quelque peu son départ pour faire route avec son protégé vers Paris.
Qu’on nous permette ici une courte digression sur cet artiste que nous devancions de quelques années sur les bancs du collège, et dont le nom déjà emporté peut-être dans le flot des oublis immérités trouvera ici du moins une place et un regret. Maugey a été comme Guignet frappé avant l’heure. Il acquit des qualités de coloriste transcendantes qui auraient dû lui créer une réputation. Nous ne connaissons de lui aucune œuvre qui puisse le classer, il réussissait plutôt dans les effets que dans la composition, mais les quelques portraits qu’il a laissés sont des œuvres puissantes, hors ligne, et qui dénotent un talent de coloriste de premier ordre. Il eût acquis dans le portrait une incontestable célébrité en s’y livrant exclusivement. Parmi ceux qu’il a laissés on doit citer : le premier qui l’ait fait connaître, celui du fameux secrétaire de la mairie d’Autun, Pacaut (l’ennemi du Salvator) et son propre portrait à lui-même, donné au maire, œuvre d’une vigueur et d’une touche dignes de la grande école flamande. Il avait encore dans son atelier à Paris, peu de temps avant sa mort, un autre grand portrait de lui, entièrement de face et non moins remarquable, dont on n’a pu retrouver la trace après la Commune.
Resté orphelin dès l’enfance, Maugey et son frère avaient été recueillis par des parents à Autun et élevés par une tante qui eut pour eux toutes les sollicitudes maternelles. Le sentiment profond de reconnaissance qu’il lui avait conservé est un de ceux qui ont honoré sa vie. Entré au collège d’Autun, ses essais de crayon, ses pochades, ses charges attiraient la curiosité des camarades ; il fut admis en 1836 à l’école de dessin de la ville, que Guignet avait suivie avant lui, et y resta jusqu’en 1841. Entraîné dès lors vers la peinture par une
vocation marquée, il s’était, à défaut de maître, essayé seul à amalgamer les couleurs et, en 1843, exécuta d’après Horace Vernet, une copie de son tableau de la Retraite de Constantine, au musée d’Autun, La municipalité voulant encourager un début qui promettait, lui vota une pension pour l’envoyer étudier à Paris où il suivit durant trois ans l’atelier de Léon Cogniet L De 1847 à 1868 il exposa quelques paysages et un certain nombre de portraits, mais pressé par la nécessité, il travaillait le plus souvent aux tableaux d’autrui et entre autres à ceux d’un peintre russe, heureux de s’approprier, moyennant finances, son coloris. Dans les jours de détresse qui étaient nombreux, il prenait le chemin de l’atelier de l’abbé Migne où les commandes des chemins de croix ne lui étaient jamais refusées. Migne avait remarqué de prime abord, dans ces productions rapides et à vil prix, la puissance de sa touche et le payait toujours avec une faveur marquée.
Ses portraits, avons-nous dit, ont été son œuvre capitale. Il fit plusieurs panneaux de nature morte dans la salle à manger d’un riche banquier de Paris. Le duc de Luynes acheta un jour, au salon des Refusés, un christ peint par lui, dont les qualités de couleur l’avaient frappé.
Son dernier tableau, sur lequel il fondait de grandes espérances, représentait une mère accroupie sous le porche d’une église où elle emmaillottait son enfant dans un fouillis de haillons, en attendant l’obole de la charité. Ces scènes de la misère, méritée ou non, avaient pour lui une attraction; peutêtre les connut-il par expérience. L’âge, les maladies, l’avaient mûri, il se reprochait de n’avoir pas étudié assez, d’avoir
1. Voir Notice des tableaux, dessins, etc., exposés dans les salles du musée de l’hôtel de ville d’Autun, par H. de Fontenay. — Mémoires de la Société Éduenne, 2® série, t. V, page 21. — 11 exposa en 1847 portrait de M. Pacaud, n“ 1156.— 1848 : Roches, souvenirs de Bourgogne, n® 3225 ; Paysage (Morvan), 3226; portrait de M. G.»C. M. (le sien), 3227. — Au salon de 1849, portrait de M. Étienne Maugey, n» 1448. — Plusieurs autres portraits parmi lesquels, au salon de 1853, celui de M. Nelusko, n® 1320, et à celui de 1868, n° 1729, une mendiante infirme, etc.
— Ti
gaspillé un peu le temps et la jeunesse, et ajoutait : « Il y a une balance dans la vie, chacun paie ses dettes. » Sa correspondance était devenue sérieuse, remarquable par le style, les idées philosophiques, le respect des convictions opposées aux siennes.
Ce mouvement moral n’arrêtait pas malheureusement les progrès de la phthisie. Il venait de recevoir la commande d’une copie importante d’un tableau de l’école espagnole du musée du Louvre, d’une difficulté de reproduction extrême, qu’on tentait pour la première fois, des blancs partout dans les chairs et en pleine lumière. Il désira, avant de commencer ce travail, revoir Autun où l’appelaient d’autre part quelques affaires de famille.
Arrivé au printemps de 1870 dans un état de santé alarmant chez un ami dévoué, un voyage de Paris qu’il s’obstina à faire au milieu des plus fortes chaleurs, malgré tous les conseils, précipita la crise. Il revint à Autun puis partit pour Allevard, mais le mal avait fait d’irrémédiables progrès. Il y passa quelques jours seulement, se faisant conduire au soleil, sans échanger un mot avec personne ; une nuit il sonna, demanda à boire, et quand on approcha le breuvage de ses lèvres il était mort. En prévision de sa fin prochaine, il avait demandé qu’une croix de bois noir sans inscription fût placée sur sa fosse, signe suprême de l’espérance en la vie future et en la miséricorde du Dieu qui a appelé à lui les souffrants.
Au moment où Maugey nouait ses premières relations avec Guignet, quatorze ans auparavant, il était jeune et confiant dans l’avenir. Les deux artistes quittèrent Autun ensemble, par les véhicules peu confortables d’alors, menacés de trouver dans la traversée du Morvan les neiges qui y viennent de bonne heure et s’en éloignent toujours à regret. Guignet, dans une lettre du 28 décembre 1846, adressée à Autun, raconte avec entrain ce voyage agrémenté d’une suite de déconvenues. Il parle dans sa missive de trois petits tableaux auxquels elle donne une date ; Tobie conduit par Vange^ peint sur un panneau
de porte; la Pierre de Brisecou^ mentionnée précédemment, et un petit paysage d' automne ^ fouillis de grands arbres à l’entrée d’une gorge rocheuse d’où s’échappe un torrent. Deux personnages microscopiques stationnent au bord, sur une plate-forme de rochers.
« Je vais vous raconter en deux mots, dit-il, ce que j’ai fait depuis mon départ d’Autun. Après nous être dit un dernier adieu, quand je traversais la place du Champ-de-Mars dans mon équipage, nous avons roulé bravement jusqu’à Château - Chinon, sans trop souffrir du froid ; là nous avons attendu une demi-heure et sommes repartis pour Clamecy mais avec de la glace et de la neige, et comme le froid nous gelait sur notre banquette, nous nous sommes introduits dans le coupé, le jeune Maugey et moi. Arrivés à Clamecy à onze heures du soir, nous avons mangé comme quatre et sommes partis pour Auxerre où nous avons fait notre entrée triomphale à cinq heures du matin. Mais arrivés là nous n’avons pu avoir de voiture et il a fallu attendre jusqu’à cinq heures du soir afin de prendre la voiture Laffite partant pour Paris. Nous avons couru à travers cette bonne ville pour passer le temps jusqu’à cinq heures, départ de la voiture qui nous a menés moi à Montereau, Maugey à Paris. Je me suis couché en arrivant à l’hôtel dans un lit défoncé, mais comme j’étais fatigué et qu’il était quatre heures du matin, j’ai dormi jusqu’à neuf heures. Je suis allé trouver mon frère ^ qui a été bien surpris et bien aise de me voir, j’ai passé huit jours dans ce pays. Là j’ai fait la connaissance d’un vieux antiquaire, sourd comme un pot antique, mais parlant avec tant de connaissance des Gaulois que je le soupçonne fort d’avoir vécu de leur temps. Enfin après huit jours passés à Montereau je me suis embarqué sur le bateau à vapeur qui m’a conduit à Paris près de notre bonne Julie qui
1. Louis Guignet Taîné qui venait de quitter les ponts et chaussées pour entrer dans les entreprises de chemins de fer.
a été bien contente de me revoir et de mon frère qui est toujours malade. Quant à moi je suis bien portant. J’ai repris mes travaux de peinture pour le salon, travaillant depuis le matin jusqu’au soir, et le soir je travaille à autre chose pour utiliser les longues soirées d’hiver. Mais soyez bien sûrs d’une chose, c’est qu’en travaillant je pense à vous, mes bons amis, et le temps ne me paraît pas long. Adieu à tous, mes bienaimés.
» Adrien Guignet.
» P. S. En arrivant à Paris, je suis allé chez le doreur avec l’intention de vous envoyer les bordures dorées pour les petites planches que je vous ai barbouillées à Autun : le Tobie, la Pierre de Brisecou, et l’autre petit paysage ^ Il m’a demandé huit jours. Au bout des huit jours, il m’en a demandé autant et rien n’est fait. A la fin il arrive chez moi avec deux cadres seulement. J’étais si furieux que je lui ai donné ma malédiction et me suis décidé à vous envoyer le paquet que vous attendiez en ajournant les cadres. »
En rentrant à son poste, Guignet travailla sérieusement comme on vient de le voir pour l’exposition de 1847. Il y présenta plusieurs tableaux et pour la première fois éprouva un refus, trois seulement furent admis : une Forêt, un Paysage, le Cavalier gaulois. Ses succès croissants avaient dû porter ombrage aux académiciens. La composition du jury contre laquelle on réclamait depuis longtemps, expliquait suffisamment ces refus auxquels n’échappaient pas les premiers talents d’alors. Pris dans le sein de l’école des Beaux-Arts parmi des professeurs vétérans de l’école classique, ce jury était presque toujours sans pitié pour les novateurs quel que fût leur mérite. Delacroix avait été refusé. « Ce ne sont pas les mauvaises choses qu’en général on refuse, dit Th. Gauthier mais bien
1. Tous trois font aujourd’hui partie de la collection Bulliot.