Saint Jean prêchant dans le désert
des sacrifices répétés. Adrien travaillait sans désemparer ; un dernier contre-temps menaçait de tout compromettre.
On a vu que dans un intérêt de réputation et d’avenir, Jean-Baptiste visait à faire des portraits de grands personnages, de noms connus dans la science, la politique et les arts, et ne craignait pas au besoin d’en demander l’autorisation comme une faveur, en les exécutant, selon les cas, sans rétribution. C’est dans ces conditions qu’avait été fait le portrait de Pradier, et si ce mode de réclame pouvait profiter à l’avenir, il ne profitait guère, à coup sûr, au présent.
L’autorisation de faire le portrait de Billaut, alors en vue sur la scène, avait été obtenue de cette façon désintéressée. L’homme politique flairait déjà la chute de Louis-Philippe et l’avénement prochain de la République, ou du moins celui du parti avancé dont il était un des représentants accrédités. Billaut, satisfait de la réussite de son portrait, paya du moins l’artiste en félicitations et en promesses qu’il eut sans doute alors l’intention de réaliser. « Soyez tranquille, Guignet, lui disait-il, nos affaires vont bien, j’aurai ma place au gouvernement, vous pouvez compter sur moi. » La politique et le succès ôtent la mémoire, Billaut arriva à la puissance et J. -B. Guignet fut oublié. Son talent du reste était incontestable et il avait acquis pour le portrait une notoriété qui laisse supposer quelque rigueur dans les critiques sans mesure dont il devint l’objet. On a pu voir de lui, au Musée des copies, durant sa courte durée, quatre remarquables portraits d’après Velasquez : deux en pied, ceux de don Fernando et de Philippe IV, ce fier monarque au teint pâle et à l’œil de feu, puis ceux de l’Idiot de Caria et surtout celui du nain El Primo, dans l’expression duquel le peintre espagnol a mis, on peut dire, tout un drame digne de Schakspeare. Ces reproductions sont interprétées du manière magistrale. On ne lui a pas tenu un compte suffisant de ses qualités lorsque commencèrent les attaques qui ont abrégé ses jours. Toujours^ soigné dans sa tenue, un peu poseur, disait-on, et jalousé pour ces raisons et pour son
talent, il n’avait pas la sympathie de ses confrères ni celle des journalistes, mais son frère le défendait avec acharnement en toute circonstance et n’admettait aucune critique à son sujet. J. -B. Guignet s’était cru obligé, à raison de sa haute clientèle, de monter sa maison avec un luxe relatif, qu’Adrien était loin d’imiter, et du jour où ces attaques répétées détournèrent la vogue de son atelier, ses frais excédèrent bientôt ses ressources. Le découragement engendra la maladie, quand il arriva à Autun il était dans un état de marasme qui ne lui permettait presque plus aucune espèce de travail.
Les nécessités de cette position plus que précaire aggravèrent celles du père; Louis Guignet venait largement en aide, mais le gouffre était profond. Ces pénibles conjonctures furent pour Adrien aussi l’occasion de témoigner sa reconnaissance et son dévouement. Seul à Paris à côté de son frère malade et sous le coup de réclamations incessantes, il accepta toutes les charges, travaillant sans paix ni merci pour y faire face, se réduisant au plus strict nécessaire. Il livrait aux marchands, à mesure qu’ils les produisait, une masse de petits tableaux peints en deux ou trois jours pour subvenir à des besoins impérieux ; il en fit jusqu’à cinquante dans un été. Au plus fort de cette lutte généreuse, désespérée, la révolution de 1848 éclata. La peinture fut délaissée, les petites toiles qui produisaient de 50 à 60 fr. ne trouvèrent plus d’acheteurs ou tombèrent à des prix tellement infimes qu’ils ne permettaient plus de suffire à rien. « Ce qui a pesé sur sa vie, dit un de ses amis, et a contribué à l’abréger, ce sont les tribulations d’argent, auxquelles il ne pouvait se dérober. Il payait toutes les fournitures de son frère en disant : « C’est lui qui a fait mon éducation artistique, sans lui je ne serais rien. »
Ce renversement l’atteignait au moment où ayant traversé la phase des tâtonnements et des incertitudes, le public des expositions était forcé de voir en lui un élu de l’avenir ; sa réputation s’imposait. Si les révolutions violentes profitent rarement aux peuples, elles profitent plus rarement encore
aux arts, et si elles opèrent une réforme, elles la font payer si cher qu’on est tenté de la renier. Celle de 1830, qui fut suivie d’un mouvement intellectuel sans exemple dans ce siècle, ne le créa point, il était commencé avant elle et ne fit que continuer son cours, activé peut-être par la fièvre de la politique ; mais tous les grands talents littéraires et artistiques de cette époque avaient débuté avant elle. Celle de 1848 fut une extinction, une période de dépérissement pour le pays et pour les artistes ; cette aventure qui faillit emporter l’ordre social, fut aussi stérile dans ses effets intellectuels que funeste à la prospérité publique. L’agriculture, l’industrie et le commerce, atteints dans leurs premiers éléments, purent du moins végéter tant bien que mal, en vivant au jour le jour, et attendre l’heure du réveil de l’activité ; mais pour les arts ce fut la ruine, pour les artistes la misère. L’art est essentiellement aristocratique, qu’on ait vécu au siècle de Périclès, d’Auguste, de Léon X, de Louis XIV, quand le pain et l’argent manquent on n’achète ni statues ni tableaux. Pour Guignet en particulier, cette période fut cruelle, et si les artistes appréciés comme lui, ceux qui avaient la faveur des critiques et du public souffrirent à ce degré, qu’on juge de ce que durent endurer les aspirants, les inconnus, les méconnus peut-être, les victimes, enfin toute cette foule des poursuivants de l’idée, que le génie lui-même ne saurait affranchir du pain de chaque jour.
Pour suffire à sa lourde tâche, Guignet avait préparé une belle exposition, qui fut sa dernière. — Il termina comme il avait commencé en 1840, par cinq tableaux : le Mauvais Riche qui en faisait partie, est une de ses compositions les plus émouvantes; peut-être s’est-elle ressentie des sentiments amers que devait faire naître en lui la phase de luttes sans trêve qu’il traversait. Sous les tentures d’une salle resplendissante, le mauvais riche a dressé la table du festin, chargée de coupes précieuses, de mets raffinés. Au milieu d’une douce