Évangile selon saint Luc
harmonie, au son des harpes vibrantes, les disciples de la folle joie se livrent à leurs ébats et à la bonne chère, entourant leur amphytrion blasé. Un jeune couple tendrement enlacé descend les degrés du palais où toutes les félicités se sont donné rendez-vous. Au pied d’une base de colonne, le pauvre recueille dans la rue ces bruits de bonheur et d’amour, les accords voluptueux, les joies bruyantes de la débauche. Les cheveux hérissés, l’oreille tendue, l’œil ardent, il éprouve de la stupeur plus que de la colère. Ce déshérité, ce n’est point le mendiant de l’Evangile qui sent la main du Christ penchée vers sa misère, c’est le mendiant de la fatalité qui subit son sort. Le complément de cette scène, digne de Schakspeare, qui glace d’effroi et qui laisse pressentir toutes les haines sociales, le trait qui lui donne le suprême degré du pathétique, ce sont les doux chiens qui remplacent l’homme auprès du mendiant, et que l’artiste, dans une sublime conception, a chargés d’exprimer la moralité du tableau. Pendant que l’épagneul, comme le chien biblique, lèche les plaies du nouveau Lazare et caresse tendrement le délaissé de l’humanité, l’autre semble rugir des monstruosités du sort. En face de ce luxe éhonté et sans entrailles, il dresse le museau vers le ciel comme pour lui demander compte et semble, en hurlant à la lune qui se voile la face, appeler d’en haut, par ses cris, la justice vengeresse.
Le Mauvais Riche fut acheté 600 francs par la Société des amis des arts pour une loterie organisée en faveur des artistes. Eugène Leroux en fit une lithographie tirée à cinquante exemplaires seulement. Ch. Maritoux, de Beaune, ami d’Adrien, lui présentant pour la première fois un de ses compatriotes avec qui il se lia intimement depuis, ce dernier l’aborda en le félicitant de l’œuvre remarquable du Mauvais Riche dont il venait de voir la lithographie encadrée à la devanture de Picot, rue du Coq. « Je désirerais bien en avoir une épreuve? « ajouta-t-il. « Vous seriez plus heureux que moi, répondit le peintre, car on ne m’en a pas donné. »
Les quatre autres tableaux étaient la Fuite en Fjfjyptey paysage, effet de soleil couchant, Deux Philosophes y Don Quichotte faisant le fou, un Chevalier errant.
Nous ne connaissons la Fuite en Egypte que par un compte rendu un peu humoristique du journal l’Artiste, et nous regrettons sincèrement d’avoir été privé de saisir de visu les singuliers rapports mentionnés par ce compte rendu entre le tableau d’Adrien et l’attirail culinaire. « La Fuite en Égypte de M. Guignet, tableau dont la couleur peut être vraie, mais n’est certes pas vraisemblable, les profils d'hypogées dont le ton rappelle trop exactement celui d’une croûte de pâté, le ciel affectant les teintes féroces d’une casserolle étamée à neuf, éloignent de ce tableau et empêchent de rendre complète justice à la science et à l’adresse dont Guignet a déjà donné tant de preuves. » ^
Quant aux Deux Philosophes, nous avons pu les voir récemment chez M. P.-L. Everard, marchand de tableaux Le titre un peu étrange pourrait induire en erreur ceux qui d’après l’enseigne, y chercheraient Socrate ou Zénon. Les Deux Philosophes sont deux soudards avinés, attablés au milieu d’une caverne devant une aiguière d’or posée entre eux sur un quartier de roc. Derrière le brigand de droite, au casque hardiment empanaché de deux longues plumes rouges, on voit dans l’ombre une barrique gardée par une rapière debout. Le drôle, dague au côté, élève sa coupe, les bras crispés dans le feu d’une discussion bruyante, son interlocuteur, attentif et prêt à la riposte, est accoudé gravement devant sa tasse pleine, la jambe tendue le long de son siège de granit. Des reflets d’armes, de boucliers gisant à terre, des pots renversés, des lamelles d’acier jettent dans l’obscurité de la caverne de rares étincelles ; par une étroite embrasure une lumière blafarde frappe le dos du second soudard et sème sur
L'Artiste, 4848.