Boulevard des Italiens, 36, Paris
les moisissures des parois des lueurs cuivrées. Ce tableau d’une composition restreinte, est remarquable surtout par la puissance du coloris et des tons sombres et étoffés qu’aimait Guignet dans ses jours de sauvagerie.
Les deux derniers tableaux de son exposition, empruntés à des scènes de Don Quichotte^ étaient de faible dimension, mais d’un grand mérite. La Revue des deux Mondes qui avait observé jusqu’alors une certaine réserve, disait cette fois : « M. Adrien Guignet a pris rang cette année parmi nos plus savants coloristes. Son Chevalier cheminant à travers les rochers et son Don Quichotte fou, sont deux excellents tableaux. Il est fâcheux que de pareils morceaux soient relégués dans les salles de l’école française où quelques curieux seuls peuvent les découvrir. » ^
Le Don Quichotte faisant le fou est une des conceptions les plus originales, les plus puissantes, nous serions tenté de répéter « les plus étourdissantes » de Guignet La manière dont il a traité les sujets empruntés à la vie du célèbre hidalgo porte un cachet de grandeur sombre, oserions-nous dire, qui semble la protestation d’une conscience offensée par les faciles railleries et les jugements terre à terre du sens pratique, trop enclin à insulter aux erreurs généreuses. L'artiste a mis du parti-pris à hausser ce personnage dévolu à la risée, à le placer sur un théâtre digne du roi Lear, à ennoblir tout ce qui l’entoure.
Un ciel sombre, entrecoupé de longues lignes de nuages, ouvre des passages intermittents à la lumière dont les rayons éclatent sur les facettes des rocs et jouent avec l’ombre des crevasses. Un grand rocher à l’aspect pyrénéen, se dresse
1. F. de la Genevais, Rev. des deux Mondes, 4848, t. XXII, p. 296.
2. Ce magnifique tableau fut acquis par M. Ad. Moreau et est aujourd’hui
la propriété de son fils, 3, rue Saint-Georges, Paris. Lithographié par G. de Lavage, n® 32 de la collection. '
3. Ce rocher est emprunté à la vallée dé Brisecou, au sud-est d’Autun, que Guignet a reproduit ou transformé maintes fois dans ses tableaux.
comme une falaise, fendillé par les intempéries, rongé par le temps. Des arbustes cramponnés dans les fissures essaient de dresser leur tige tortueuse ou succombent sous le poids de leur branchage qui les entraîne vers le sol. Au dessus des dentelures et des pointes, des touffes nourries par le soleil jettent les broderies de leurs feuilles ou des masses opaques sur le ciel. Au pied de la falaise une grande et sombre pierre s’étale comme un dolmen ; les armes du chevalier y sont adossées. C’est sur son inébranlable plate-forme que don Quichotte, la chevelure et le vêtement flottant au vent, les bras croisés par la frénésie au bas du visage, la tête troublée par une fureur bardique, se livre à ses gambades, à sa pantomime extravagante. Frappé par la lumière, son squelette blanc et décharné se détache quand même sur un fond lumineux aussi. Nul ne rit devant cette représentation puissante, une émotion grave et triste, une pitié profonde, finissent par gagner en regardant l’insensé, il n’est pas jusqu’au geste désespéré du grotesque écuyer qui n’iajoute à cette scène d’une conception étrangement dramatique.
C’est sous la même impression que Guignet a traité la Première Sortie de don' Quichotte, dont le fusain lithographié par E. Leroux appartient aujourd’hui à A. Mouilleron. Cette composition, d’un effet presque lugubre, est comme la précédente rendue avec une profondeur de sentiment qui transforme le sujet. A travers des rochers, dans un paysage couvert d’ombre, et des horizons sans fin où l’œil et l’esprit s’égarent, on entrevoit des régions mystérieuses, un monde inconnu pour lequel on éprouve de secrètes attractions. Sur un couchant blafard que voilent ou éclairent tour à tour des nuées et des lueurs éparses, un grand arbre décrépit, à gauche du héros, symbolise le déclin de la chevalerie qui n’a d’autre représentant dans une société réglée et positive, qu’un pauvre fou nourri des chimères du passé, d’un idéal disparu : ce sombre cavalier, à qui Albert Durer eût donné la mort pour compagne, voyage à l’aventure, heurtant ses généreuses hallucinations à des A. G. 7
réalités qu’il ne voit pas. Il chemine comme un fantôme dans la pénombre, poursuivi par l’obsession d’une idée sans adeptes et que nul ne comprend, espérant, au delà de sa course, la terre promise où il pourra se dévouer. Cette composition, sérieusement méditée et mélancoliquement traduite, est une révélation des plus intimes du génie de Guignet. On y retrouve sa portée d’esprit, son accent triste et profond, cette élévation poétique de la pensée et de l’expression qui, dans ses moindres oeuvres, émeuvent ou font rêver. L’autre tableau représentant un Chevalier errant et qui fut exposé avec le Don Quichotte faisant le fou, avait été recueilli par A. Mouilleron. C’était une toile de moyenne grandeur représentant une gorge sauvage au fond de laquelle don Quichotte à cheval, la lance au poing, se détache sur l’horizon. ^
Decamps n’eût pas désavoué de pareilles œuvres. Ce déploiement de talent et d’imagination qui promettaient un succès hors ligne à Guignet, avorta par suite des événements politiques.
Nous laissons la parole à Guignet lui-même sur cette triste époque : « Depuis la révolution, écrit-il à ses amis d’Autun, je suis devenu tout à fait stupide, je ne sais plus que faire de mon individu, ne pouvant m’occuper de peinture, par la raison qu’il ne s’en vend plus. J’ai fait plusieurs petits tableaux mais je n’en ai pas trouvé dix sous, j’ai cinq tablaux au musée, sans en avoir vendu un seul. On ne s’occupe pas plus des arts que s’il n’en avait jamais existé. Personne n’achète de tableaux. Ceux qui ont de l’argent le gardent et les artistes qui n’ont pas d’avances sont à la veille de mourir de faim ou de traîner la brouette, ou de se faire soldats quand ils ne sont pas trop vieux, et moi je suis un de ceux qui sont dans cette triste alternative. J’avais beaucoup compté sur le salon car je croyais que sous la République on rendrait justice à qui de droit ; pas du tout. Nous avons nommé une commission de
4. Cédé par A. Mouilleron à uû ami, ce tableau a été vendu en Angleterre.
peintres pour le placement des tableaux, mais ces peintres ont placé en première ligne leurs toiles, ensuite leurs amis et les amis de leurs amis, et tous les autres ont été placés à l’aventure. Moi j’ai eu les plus affreuses places du musée mais au total elles ne me font pas de tort quant à la vente, car ceux qui sont bien placés comme ceux qui le sont mal, n’ont rien vendu ni les uns ni les autres. Il y a mortalité parmi les artistes, mortalité morale et physique. »
» Vous savez que le gouvernement a organisé un concours pour la figure peinte de la République ; j’ai concouru ainsi que mon frère, nous avions grande espérance, mais le jugement s’étant fait dans le même genre que le placement des tableaux au salon, nous avons dû échouer, n’ayant pas d’amis parmi ces messieurs. Bercés d’un fol espoir, nous n’avons eu qu’une déception.
» Comme je vous l’ai dit, je ne sais plus que devenir, n’ayant plus d’idée, voyant tout en noir, un horizon sombre qui s’assombrit de plus en plus. Moi qui aime tant la solitude ! le repos dans la belle nature ! je suis forcé de vivre au milieu du cahos politique et sans argent, sans espoir d’en avoir, et avec ça un frère toujours malade !
» J’ai reculé pour vous écrire, pensant avoir de meilleures nouvelles à vous donner, mais j’ai vu que j’attendrais trop longtemps. Je vous envoie ces deux mots pour vous faire connaître l’état d’esprit dans lequel je me trouve, et vous prier, vous que j’aime, de me pardonner, me plaindre, et ne pas croire que j’aie pu vous oublier un seul instant, non, car les seuls instants que j’ai d’heureux à Paris, sont ceux que je passe avec vous en imagination. Je vous remercie de la jolie bourse que vous m’avez envoyée, elle m’a fait bien plaisir, je la conserve toujours dans son papier, n’ayant pas d’argent à y mettre pour pouvoir la porter dans ma poche.
i. On a vu précédemment que la Revue des deux Mondes en dit autant.
» Adieu, mes chers amis, j’espère que vous vous portez tous bien et que l’horizon n’est pas si sombre à Autun qu’à Paris.
» Je vous embrasse fraternellement.
» A. Guignet. »
Une lueur apparaît cependant au milieu de ces tristesses. L’exposition d’Adrien avait été remarquée quand même et nous trouvons à la date du l®*" juin 1848, une lettre de Charles Blanc, directeur des beaux-arts, faisant commande, moyennant 2,000 fr., par décision ministérielle du même jour, d’un tableau de Joseph expliquant les songes de Pharaon, bien qu’il eût déjà traité ce sujet en 1845. On lit au bas de la lettre : <c Vous aurez à soumettre une esquisse de ce tableau à l’approbation du ministre. » Nous nous demandons si ce tableau a été exécuté, aucun des amis du peintre n’en ayant souvenance. Il a laissé cependant une esquisse du sujet paraissant se rapporter à cette commande L Sobrement exécutée et dépourvue de l’attirail égyptien qui distingue le tableau du musée de Rouen, elle se rapproche de l’école classique plus qu’aucune autre oeuvre de Guignet. La scène comprend plus de vingt personnages dans des attitudes sévères, des expressions étudiées, moins étranges que dans son premier tableau. Le Pharaon a plus d’importance, le Joseph est plus naïf. Il y a, dans l’ensemble, de la concentration et de l’unité, du grand art, simple et sobre, ne comptant pas sur les accessoires pour attirer l’attention. Le jury , d’autre part, lui décerna une médaille le 20 août 1848. On lit sur le brevet, dans le style du temps : « Récompense de 2® classe accordée au citoyen Adrien Guignet (genre). Ministre Senard. Ch. Blanc, directeur.
L’année 1848 se passa tout entière dans un marasme compliqué par le mauvais état de santé de Jean-Baptiste qui s’aggravait de plus en plus. Ce dernier venait d’exposer le beau
1. Elle appartient à sa nièce, Maglin. Hauteur 0“33 sur 0n>41 de long.
portrait de son compatriote et son protecteur, le général Pajol, dont il a été fait mention plus haut, et que la Revue des deux Mondes plaçait en bon rang, « arrêtant les visiteurs par sa grande tournure ^ », mais d’autres critiques ne l’avaient pas ménagé et lui reprochaient vivement ses rudesses, ses excentricités de coloris. « Ce ne sont pas les portraits de M. Guignet qu’on accusera de froideur et de monotonie. Si certains peintres voient gris et pâle, M. J. -B. Guignet voit rose et jaune, et si- nous avions à opter entre les tendances, nous suivrions celle de MM. Flandrin et Amaury Duval. »
« Cette férocité des tons, cet aspect de pipe culottée que M. Guignet donne à ses portraits, n’a rien de commun avec la couleur chaude, transparente et tranchante qu’il semble vouloir chercher. Il faut qu’une femme ne manque pas do courage pour consentir à poser devant une palette aussi rissolée que celle-là. Un portrait du général Pajol ne manque cependant pas de mérite et peut prouver que si M. Guignet voulait se modérer un peu, il pourrait se faire une place honorable parmi les portraitistes. » ^
Cette année, en effet, néfaste pour les deux artistes le fut pour la famille entière; leur père mourut à Paris, le 15 juillet 1848. Il avait été précédé dans la tombe par leur sœur Adèle, morte à dix-sept ans D’une complexion délicate comme son caractère façonné par la souffrance, elle avait dû sacrifier les joies de l’intelligence aux soins manuels qu’elle partageait avec sa mère. Ses parents n’avaient pas toujours compris peut-être l’étendue de son dévouement et de sa résignation, mais elle en était dédommagée par ses frères dont elle était la confidente aimée, et qui la pleurèrent amèrement. Le funeste
1. F. de la Geoevais, Revue des deux Mondes, 1848, t. XXII, p. 297.