‹ Le peintre Adreien GuignetChapitre 43 sur 69 · Il s’agit de Guignet père · texte numérisé non relu

Il s’agit de Guignet père

On voit par cette lettre qu'il n’osait plus aller voir sa mère faute d’argent, il recula en effet quelques jours plus tard devant le devoir de se présenter à elle, pour lui offrir ses souhaits du janvier 1849, et recourut encore à sa plume pour se soustraire au rôle pénible que lui imposait sa gêne :

« Ma chère Mère,

» J’aurais bien voulu aller te souhaiter la bonne année, mais je n’ai pu m’absenter un seul instant, étant fort occupé à mon tableau du salon, et pour cette raison je me vois forcé de t’envoyer dans ces deux mots d’écrit un baiser et des vœux pour que ta santé soit bonne.

» J’ai reçu une lettre de Louis, dans laquelle il me dit ce qu’il t’a envoyé et ce qu’il veut faire encore en attendant que Philis et moi puissions verser notre part de ta pension, ce qui ne tardera pas, je l’espère, si les affaires reprennent. En attendant je te prie de patienter, et un peu plus tard tout ira bien avec la grâce de Dieu et de notre travail.

» Je t’embrasse de tout mon cœur.

» Ton fils, Adrien Guignet. />

Pour mettre un terme à ces extrémités et suffire à ces engagements sacrés, Guignet fit un effort héroïque en prenant sur lui d’aller offrir aux marchands quelques-unes de ses toiles, puisqu’ils avaient cessé de visiter les ateliers. Armé de tout son courage il se mit en route et aborda, le cœur battant, un magasin en renom du boulevard Montmartre, dont nous pourrions citer le numéro. Il offrit timidement ses produits. Le maitre de l’établissement, qui sans doute avait peu l’habitude de juger par lui-même, jeta un regard dédaigneux sur les peintures, et toisant l’affamé du haut de son argent, lui refusa d’en exposer une seule derrière ses vitres, en lui disant d’un ton superbe : « N’insistez pas, jeune homme, c’est inutile, nous

n’avbns ici que de bonnes choses. » Adrien se retira confus, et vendit toutes les médailles qu’il avait obtenues aux concours et aux expositions h No pouvant autrement venir en aide à la misère des autres il avait envoyé, le 23 décembre courant, un charmant dessin pour Talbum de la Société des gens de lettres, destiné à procurer des ressources aux artistes dénués comme lui. Plusieurs en effet émigrèrent alors pour attendre des temps moins désastreux. Guignet ne quitta point Paris, mais il fallait faire face à des exigences de toute sorte, vivre, désarmer les créanciers de son frère, qu’il regardait comme les siens propres, lutter en un mot contre la misère.

Les conséquences sociales de la révolution dépassaient les forces de ceux qui auraient voulu alors y porter remède, et les chefs de l’Etat s’alarmaient en vain des plaintes et des souffrances dont l’écho arrivait jusqu'à eux. L’annuité des expositions de peinture fut d’abord décrétée, mais il eût fallu pouvoir en même temps décréter des acheteurs, et sous la présidence du général Cavaignac, le ministre de l’intérieur, dont les beaux-arts relevaient alors, M. Dufaure, avait institué sous le nom de Commission permanente des Beaux-Arts, un comité pour l’éclairer sur cette crise fâcheuse et l’aider à la conjurer. Il se composait d’amateurs éminents, d’artistes célèbres, et d’employés supérieurs de l’administration compétente ; le duc de Luynes fut nommé président. On comptait parmi les artistes Ingres, Delaroche, Delacroix, David d’Angers, Jeanron, directeur général des musées nationaux, Henriquel Dupont, Duban, et parmi les amateurs, outre le duc de Luynes, Montalembert, Charles Blanc, directeur des Beaux-Arts, Rivet, Frémy, de Lasteyrie, etc.

A la première séance, après l’exposé du ministre, un artiste demanda la parole pour formuler la motion suivante : « L’art

1. Lettre rectificative d’Ernest Guignet adressée au Journal de Seine-et- Oise, le 31 décembre 4867, au sujet d’un article du 24 décembre 1867 publié par cette feuille sur Adrien Guignet.

n’a pas besoin d’encouragements; l’Etat n’a pas à intervenir dans ce genre d’affaires ; son rôle doit se borner à décourager les artistes qui sont trop nombreux, y L’Etat ne doit de protection qu’à la peinture monumentale, il n’y a guère qu’une dizaine d’artistes dont l’Etat doive avoir souci... »

La motion excentrique résumée ici en quelques mots, mais qui fut développée, manuscrit en main, répondait peu aux besoins de la situation, et semblait néanmoins influencer l’auditoire; le ministre et le duc de Luynes en paraissaient aussi surpris qu’attristés. Elle fut combattue par Jeanron qui l’emporta. A l’issue de la séance le duc lui offrit un cigare en lui demandant quelques instants d’entretien. Tout en marchant, il le félicita du rôle qu’il avait pris dans la séance, « seulement, ajouta-t-il, je n’admets pas (comme je l’ai affirmé) qu’un artiste de mérite puisse rester inconnu à Paris où les expositions sont fréquentes, la presse attentive, les marchands de tableaux nombreux, leurs magasins et leurs vitrines, jusqu’à ceux des simples brocanteurs, curieusement visités. » — « Il y a quinze jours, monsieur le duc, reprit Jeanron, une pauvre femme est venue offrir à un de mes employés du musée, qui est amateur et a de l’argent, un petit tableau dont elle demandait 20 francs, il le refusa. J’arrivai, la pauvre vieille dame paraissait bien émue. — Pourquoi ne l’achetez-vous pas, dis-je au jeune homme, il vaut un bien autre prix ? — Eh ! mon Dieu? dit-il, parce que j’en ai acheté pour 15 francs un autre que je préfère. — Je le forçai à le prendre. — Eh bien ! M. le duc, j’y engage ma compétence, l’artiste qui trouve si difficilement 20 francs de ce tableau, a plus de talent, et n’est pas le seul hélas ! que l’illustre adversaire que j’ai combattu tout à l’heure. — Le duc de Luynes répliqua : « Cela se comprend, s’il n’a encore rien exposé. » — Il n’en est certes pas, M. le duc, à sa première exposition au Louvre et ailleurs; il y a longtemps déjà que je l’ai remarqué et placé bien haut dans notre chère et pauvre école française où la hiérarchie n’a jamais pu s’obtenir... — « Son nom? son nom M. le directeur,

où demeure- 1- il? — Je sais son nom, M. le duc, mais j’ignore sa demeure, je ne l’ai jamais vu jusqu’ici. A quoi lui aurais-je été bon? Nous trouverons son adresse dans les catalogues d’exposition et je vous la donnerai aussitôt arrivés au Louvre. » Son nom? son nom? répéta le duc. — Il s'appelle Adrien Guignet. — Le duc de Luynes resta stupéfait. « Je le connais, dit-il, il a fait mon portrait », le confondant avec son frère Jean-Baptiste.

Jeanron rectifia Terreur, ils entrèrent au Louvre. Pendant qu’il cherchait Tadrese, son secrétaire, M. Sensier, fit prendre dans sa propre collection de petits tableaux d’Adrien, et les soumit au duc qui les admira sans réserve. Les trois interlocuteurs se séparèrent.

Guignet avait quitté son troisième étage de la rue de Bussy, n° 16, pour transporter ses pénates et ses bibelots rue Saint- Hyacinthe-Saint-Michel, n® 8, dans un ancien hôtel, habité jadis par Marie Stuart. Il y occupait une petite chambre, vivant de pain, de soupe, de fromage, de rien en un mot, et se consolait en regardant et époussetant ses chères antiquités. Ce réduit entre ses mains avait pris un aspect original autant qu’artistique qui frappait tous ses visiteurs. Une des deux fenêtres était garnie d’un ancien vitrail ; à gauche de la porte s’adossait au mur un petit bahut sans pieds, mais entièrement sculpté. Il le tenait d’un ami Le panneau central du bahut représentait le sacrifice d’Abraham. Sur la tablette, recouverte d’un velours rouge, étaient posées deux figures, Tune en pierre, Tautre en plâtre, cette dernière d’un des personnages couchés du tombeau des Médicis. C’était, disait-il, son autel, ayant pour retable un cuir de Cordoue surmonté d’un trophée de vieux

1. D’autres artistes habitaient la même maison : Schœnewerk, Eudes, Grass, sculpteurs, Isambert, peintre, mort en 1873. Peu communicatif par nature, Guignet vivait étranger à ses voisins.

2. Le peintre Bouquet, à qui il avait cédé à titre d’échange un beau tableau, une variante du Salvator Rosa chez les brigands, très finement exécutée, aussi Bouquet lui avait-il donné en sus une potiche.

casques et de rapières croisées, et accosté de deux chaises vermoulues, garnies de cuir doré, qui provenaient de la vente du café du Coq y à Bruxelles, où Mouilleron les avait achetées. A droite de la porte, en retour, s’ouvrait une ancienne alcôve flanquée de placards dans laquelle était logé le meuble des médailles surmonté de rayons où s’étalaient des pots romains d’Autun et des débris de tout acabit ; en face, le lit de sangles, couche d’anachorète, avec une seule couverture, même en hiver, fermé d’un rideau ; le tout entretenu avec une minutieuse propreté. Au dessus du premier placard on admirait une belle épreuve de VEcce Homo y de Rembrandt où le Christ apparaît au peuple dans un puissant effet de lumière. Il manquait à cette gravure un morceau déchiré jadis, qu’Adrien avait remplacé par un neuf en imitant trait pour trait, à la plume d’après une autre épreuve, chaque coup de burin, de manière à tromper l’œil d’un connaisseur. De vieux lambeaux de tapisserie, dont un devant d’autel du dix-septième siècle, orné de grandes fleurs en relief de fil d’or, étaient appendus çà et là aux autres murs de la chambre avec des arquebuses, des fusils arabes, des armes de toute sorte et de toute époque ; des consoles en plâtre, des rayons dans les interstices portaient une cinquante de réductions de bustes ou statues de l’antiquité et de la Renaissance, dans le socle desquels il avait incrusté des plaquettes de marbres antiques. La plinthe du logis peinte entièrement par lui et H. Michaud, son ami, figurait les mêmes marbres exécutés avec le plus grand soin. Au trophée faisait face le poêle près duquel l’artiste habituellement assis sur un tabouret les coudes appuyés aux genoux, contemplait, en fumant, sa toile sur le chevalet ; puis se levant tout à coup brossait en deux jours un tableau. On y vit aussi pendant longtemps une toile de grande dimension sur laquelle il

1. Appartient à M“® Maglin, ainsi que le bahut et une tapisserie qui sera citée plus loin.

2. Guignet, rue de Bussy, peignait assis à terre sur une sorte de coussin.

peignait chaque jour un sujet nouveau, si bien qu’elle atteignit l’épaisseur d’une planche.

Le jour même de la conversation qui avait eu lieu entre le duc de Luynes et Jeanron, Guignet rentrait, nuit tombée, accompagné d’un de ses amis. Dupont, de Beaune L II avait dépassé la loge du concierge quand ce dernier le rappela en lui présentant un papier à son adresse. Conformément à une règle de politesse usitée encore à cette époque, le pli n’était pas affranchi ; le portier ne manqua pas d’en faire la remarque. Adrien le refusa, disant en riant « que la plus belle lettre du monde ne valait pas trois sous de tabac, que c’était sans doute une demande de tableau pour une loterie, et, qu’en pareil cas les demandeurs auraient dû prendre les frais à leur charge. » Dupont lui reprocha cet enfantillage, et paya le port. Ils montèrent ensemble dans sa chambre. Adrien assis à demi contre son bahut sculpté ouvrit la lettre avec nonchalance, puis son ami le vit pâlir. Supposant alors un événement funeste il lui demanda vivement si une nouvelle mort était survenue dans sa famille, et ne recevant pas de réponse, saisit le papier que lui tendait sa main tremblante ; il lut :

« Monsieur,

» J’ai cherché longtemps et inutilement votre adresse; je vous serais bien obligé si vous preniez la peine de passer chez moi dimanche prochain 18, vers huit heures du soir. Je désirerais vous entretenir soit pour vous proposer des travaux soit pour vous offrir l’acquisition de tableaux qui pourraient vous être restés.

» Recevez, Monsieur, je vous prie, l’assurance de toute ma considération.

» D’Albert de Luynes. »

Paris, ce 17 février 1849, ^

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