M. Ronod a obtenu une médaille d’or au salon de
2. Le père du docteur avait été principal du collège de Charolles et son aïeul concierge à l’évêché d’Autun.
être encore obligé de rester trois ou quatre jours, en sorte que mon retour ne pourra s’effectuer qu’au commencement de septembre. Nous attendons un artiste de Paris, et mon départ est ajourné jusque-là pour le voir. Je te raconterai moi-même mon voyage quand je serai arrivé. Si tu avais besoin d’argent, Cornuel ^ pourrait t’en remettre, je l’en ai chargé.
» Je t’embrasse de tout mon cœur. »»
Il rentra à Paris pour mettre la dernière main aux Jardins d’Armide, une lettre du 24 septembre de l’architecte du duc le priait de se hâter afin délivrer le tableau pour le 8 ou le 10 octobre. Ses amis le pressaient de leur côté de se préparer pour le salon de 1854, en lui annonçant qu’il devait obtenir inévitablement la décoration. « On fait des tableaux, répliquat-il, pour s’amuser, non pour être décoré, » et il se mit à esquisser des brigands perchés sur des arbres et sur des rochers.
L’achèvement des Jardins d’Armide fut bientôt complet, et le tableau installé à Dampierre. Il forme un tel contraste avec la Bataille de Chdlons qu’on est tenté de chercher au bas le nom d’un autre peintre. Sous les ombrages de la forêt merveilleuse où les fleurs naissent sOus les pas, des nymphes à la chevelure ruisselante et entremêlée de roses, nagent dans l’onde ou disparaissent sous le voile des bois. On se demande si la main qui a tracé ces scènes d’une volupté gracieuse et discrète, dans la splendeur d’une nature qui élève l’esprit, est bien la même qui tout à l’heure a fait couler dans les horreurs de la Bataille de Chdlons des flots de sang.
Au centre de ce fantastique paysage, sous les rayons d’un soleil tamisé par des, feuillages d’un vert naissant, Renaud est aux pieds d’Armide armée du miroir magique, dans le sentiment de l’adoration, la coupe renversée près de lui. Les chevaliers dans l’ombre forment à droite une opposition puissante ;
lé Peintre de vitraux.
l’un d’eux, la tête basse, s’appuie le front sur le pommeau de son épée, dans l’attitude de la honte et de la douleur, pendant qu’au loin les belles nymphes glissent sous les arbres, génies du séjour enchanté. L’une d’elles, enveloppée d’une draperie, contemple les amants. D’une grâce et d’une recherche de style en dehors des tendances habituelles de l’artiste, elle semble la reine des fleurs au milieu de son empire. Le groupe de Renaud et d’Armide manque peut-être d’importance et d’originalité, il rappelle les petits personnages allégoriques que Breughel de Velours met en scène au milieu de ses tableaux de fleurs et de fruits, et embai^rassait évidemment Guignet, plus à l’aise avec un brigand. Cette oeuvre néanmoins, qui n’était pas celle de son programme et qu’il dut pour ainsi dire improviser, donne une nouvelle preuve de la flexibilité de son talent.
Dans les intermittences de son travail à l’hôtel de Luynes, Guignet recevait volontiers ses amis à l’atelier, crayonnant en leur présence quelque ébauché, ou semblant chercher dans les spirales aériennes de la fumée de sa pipe les êtres imaginaires dont il avait besoin pour ses compositions. C’est là qu’il a exécuté un de ses plus beaux fusains, des Brigands attendant à Ventrée d’une gorge des voyageurs, parmi lesquels un moine, porteur d’’une collecte. « Voyez, disait-il, en le terminant, ces coquins ne respectent pas même les gens d’église. « Il avait fait aussi pour le duc le projet d’un bureau en ébène et ivoire, dans le style de la Renaissance ; à droite et à gauche de la tablette, deux statuettes allégoriques représentaient le travail de jour et le travail de nuit. Ces créations étaient pour lui une sorte de passe-temps, et il avait même commencé de peindre pour son propre usage un meuble qu’a recueilli son ami A. Mouilleron, sur le tiroir duquel sont ébauchés des livres, et sur le panneau principal, un guerrier de la plus belle allure.
Le duc de Luynes allait le visiter souvent et converser amicalement avec lui. Il lui raconta en riant ses déconvenues avec Ingres au sujet des peintures de son salon, le grand artiste
arrivant au château dans une carriole et refusant de prendre place à un dîner offert en son honneur à l’aristocratie du voisinage, puis annonçant qu’il ne pouvait manger d’autres mets que ceux préparés des mains de Ingres qui s’en
acquittait sans embarras à la cuisine, les misères de toute sorte suscitées par sa commande de tableaux, et le résultat peu satisfaisant qu’il en avait obtenu. Ces mécomptes rétrospectifs n’empêchaient ni le duc ni le peintre d’apprécier les éminentes qualités de l’auteur du Saint-Symphorien et du Plafond d’Homère; Adrien définissait le talent d’Ingres :
« l’ennoblissement de la réalité. »
Dans ces entretiens le duc lui parlait souvent de l’Italie et l’engageait non-seulement à y faire un voyage, mais à y séjourner une année au moins quand il serait libre. Guignet lui répondait qu’il l’avait souvent désiré, mais qu’entre autres obstacles son ignorance du latin amoindrirait pour lui les fruits de l’excursion. Après l’achèvement des trois principaux tableaux de Dampierre, le duc entra un jour et lui dit : « Eh bien î vous voilà en mesure, c’est le moment d’aller en Italie, et puisque je me suis réservé le droit d’augmenter le prix de votre œuvre, je me chargerai des frais du voyage. » Il voulait que Guignet pût en liberté étudier les maîtres, car il s’était fait seul, et n’avait jamais eu occasion de voir sous leur soleil natal les œuvres des écoles célèbres, la patrie des Raphaël et des Titien. Il y avait suppléé par une originalité propre, un sens personnel qui laissaient néanmoins dans son éducation artistique une lacune qu’il était le premier à regretter. L’offre du duc de Luynes était formelle et de celles qu’on ne refuse pas.
L’artiste entrevoyait enfin un terme aux tribulations qui avaient pesé jusqu’alors sur son existence et pouvait se permettre quelque projet d’avenir. Cet or qu’il avait désiré une fois dans sa détresse, comme l’affranchissement, semblait venir au devant de lui, il n’avait plus qu’à étendre la main pour le saisir, et depuis un an déjà il s’était familiarisé avec lui. Quand il avait reçu quelque rouleau, à valoir sur son A. G. 11
travail, il en versait le contenu dans une patère antique, dans un vieux vase romain, le remuant à la poignée comme l’avare, mais se demandant déjà à qui il le donnerait. Puis, comme il manquait ordinairement de papier et d’encre, et qu’un reçu ou une lettre de remercîment étaient choses plus difficiles à tourner qu’un tableau, il partait pour la place Notre-Damedes-Victoires, et allait soumettre sa perplexité à Ch. Maritoux. Son ami compatissant se mettait à l’œuvre, et dès qu’Adrien le voyait jeter une belle majuscule sur sa feuille de papier blanc, il tombait en extase en joignant les mains devant un pareil savoir-faire, et eût échangé contre la plume élégante qui le tirait d’un tel embarras sa palette et ses pinceaux.
On était au commencement du mois de mai 1854. Guignet était venu dîner avec Mouilleron (sur le point de partir pour la Hollande), chez Bétourné, qui les réunissait quelquefois. « La soirée avait été charmante, chacun parlant de ses projets, de ses espérances, de ses travaux. Adrien expliquait avec complaisance le nouvel emploi de son temps, ce qu’il comptait faire pour le duc de Luynes, pour l'exposition de 1855 et pour lui-même, afin de se ménager un certain bien-être auquel il ne lui avait pas encore été permis de songer ; jamais son visage n’avait annoncé plus de santé, de gaieté et de confiance dans l’avenir.
» Les invités en se séparant avaient pris l’engagement de revenir dans huit jours, le mercredi suivant. » Bétourné avait alors à son service une femme nommée Eugénie, créature bizarre et visionnaire dont elle tolérait les excentricités à raison de qualités sérieuses. Le lendemain de la réunion, Eugénie dit à sa maîtresse : « O Madame, j’ai fait un drôle de rêve! » et voyant qu’on ne l’interrogeait pas, elle continua : « J’ai rêvé de Monsieur Guignet, et il était bien extraordinaire, je vous assure! — Comment cela? lui demanda sa maîtresse. — Oh! je ne peux pas dire, mais quand les gens m’apparaissent de cette façon-là, c’est que je ne dois plus les revoir. — Ne plus les revoir? Voulez- vous
donc me faire penser que M. Guignct va mourir? — Ce sera peut-être moi, mais je suis bien sûre que je ne le reverrai jamais. » En vain sa maîtresse insista pour obtenir une explication plus complète, Eugénie s’obstina dans sa réserve et répéta en souriant niaisement : « Qu’elle savait bien ce qu’elle voulait dire, et qu’elle ne reverrait plus Monsieur Guignet. » Détourné, impressionnée quand même, en parla le lendemain à Mouilleron qui n’y attacha pas d’importance, mais deux jours après Guignet tomba malade, et l’issue donna gain de cause à la malheureuse fille qui, tout en regrettant a ce bon Monsieur Guignet », ne cessait de répéter que son avertissement ne l’avait jamais trompée. ^
En rentrant chez sa mère il avait ressenti des symptômes alarmants, c’était l’horrible variole, dont rien ne put conjurer le fatal développement. Au premier signe, ses amis parmi lesquels on comptait plusieurs médecins, le docteur Deloire, les deux frères Gannal, accoururent; on s’adressa aux sommités de la science. Andral vint avec son aide Azenfeld, mort récemment professeur à son tour à la faculté de Paris ; ils jugèrent le cas sans remède. Andral retrouvait dans son malade le jeune homme à qui il avait délivré, dix-sept ans auparavant, le certificat de complexion faible qui l’avait exempté du service militaire ^ ; les années ne l’avaient point fortifié. L’homme de la science, en désespoir de cause, appliqua les traitements les plus énergiques, excentriques même^ tout fut inutile et le troisième jour, 19 mai 1854, Guignet expirait dans l’affreuse asphyxie déterminée par son mal. Son ami Gannal eut le courage de l’embaumer. ^